--Oh, ces Juifs anglais! s’écriait en allemand Melchisédec Pinchas.
--Qu’est-ce qu’ils vous ont encore fait, demanda en yiddish Quédalyah le
fruitier.
Les deux idiomes sont parents, et souvent on les emploie comme ils
viennent.
--Je leur ai offert mon livre à tous, et c’est à peine s’ils m’ont donné
assez pour acheter le poison qu’il leur faudrait à tous, affirma le
poète, avec sa mine la plus revêche.
Ses pommettes saillaient sous la peau bronzée et tendue à éclater: ses
cheveux noirs étaient incultes, sa barbe broussailleuse et ses yeux
semblaient darder du venin:
--L’un d’eux, Gidéon, le député agioteur, m’a pris pour préparer son
fils à la Confirmation. Mais cet enfant est si niais, si niais... autant
que son père. Je ne doute pas qu’il ne devienne rabbin. Je lui serine
son rôle, je lui chante les paroles avec ma plus belle voix, mais il n’a
pas plus d’oreille que d’âme. Et puis je lui ai rédigé une allocution,
un admirable discours à adresser à ses parents et aux invités à
déjeuner. Après les remerciements pour les soins que ses parents ont
pris de lui, après les actions de grâces au Tout-Puissant, je lui fais
dire qu’il deviendra un bon Juif, qu’il accordera un généreux appui à la
littérature hébraïque et aux hommes qui la cultivent, par exemple à son
respectable précepteur, Melchisédec Pinchas. Et voilà qu’il montre cela
à son père, et que celui-ci prétend que ce n’est pas écrit en bon
anglais, et que d’ailleurs un autre lettré a déjà préparé son discours.
Pas en bon anglais. Notez que Gédéon s’y connaît en style autant que le
révérend Elkan Benjamin en décence. Ah, je me vengerai de tous deux. Je
sais que je ne parle pas l’anglais comme un anglais, mais y a-t-il sous
le soleil une langue que je ne sache écrire? Le français, l’allemand,
l’espagnol, l’arabe, coulent de ma plume comme le miel d’un rayon de
ruche. Pour ce qui est de l’hébreu, vous ne nierez pas, Quédalyah, que
vous et moi sommes seuls en Angleterre à écrire correctement la
Sainte-Langue. Et ces misérables agioteurs, ces Hommes-de-la-Terre, n’en
osent pas moins dire que j’écris mal l’anglais, et ils me donnent mon
congé, à moi qui n’enseignais au gamin que le vrai Judaïsme et la fleur
de la littérature hébraïque.
--Comment, on ne vous laisse pas achever d’apprendre l’hébreu à ce
gamin, sous prétexte que vous écrivez mal l’anglais?
--Non, ils avaient une autre défaite. Une des bonnes prétend que j’ai
voulu l’embrasser. Mensonge, fausseté. Je baisais mon doigt après avoir
baisé la _Mezuzah_, et cette stupide et abominable fille a cru que je
lui envoyais un baiser. Cela prouve que l’on ne baise pas souvent les
_Mezuzahs_ dans cette maison. Quelle bande d’impies. Et qu’est-ce qui va
arriver? L’imbécile de gamin reviendra pour le déjeuner, il recevra tout
un bazar de présents coûteux, et il débitera le stupide discours écrit
par un idiot d’anglais, et les femmes en pleureront. Mais où sera le
Judaïsme dans tout cela? Qui vaccinera le gamin contre la libre pensée
comme je l’aurais fait? Qui lui infusera la vraie ferveur patriotique,
l’amour de sa race, l’amour de Sion, le pays de ses pères?
--Ah, vous êtes positivement un homme selon mon cœur, s’écria Quédalyah
le fruitier dans un bel élan d’admiration. Pourquoi ne viendriez-vous
pas ce soir avec moi à ma Beth-Hamidrash, au meeting pour la fondation
de la Ligue-de-la-Terre-Sainte?... C’est quatre pence, ce chou-fleur,
madame!
--Qu’est-ce que cette Ligue? demanda Pinchas.
--Une idée à moi. Une vingtaine d’entre nous se réunissent ce soir pour
la discuter.
--Ah, vous avez toujours des idées. Vous êtes un sage et un saint,
Quédalyah. La Beth-Hamidrash que vous avez fondée à Londres est le seul
foyer de réelle orthodoxie et de littérature juive. Les idées que vous
exposez dans nos journaux pour l’amélioration du sort de nos frères
pauvres, sont dignes d’un homme d’Etat. Mais croyez-vous que vous serez
secondé par ces riches Anglais à tête d’âne? Ils n’ont d’amour que pour
leur ventre.
--Vous avez raison, Pinchas, vous avez raison, dit amèrement Quédalyah
le fruitier.
C’était un homme grand, bâti à la diable, avec une physionomie empâtée
que parfois illuminait l’enthousiasme. Il était pauvrement vêtu, et
entre la vente d’un chou et celle d’une botte de carottes, méditait la
régénération de Juda.
--Voilà ce qui commence à me décourager, Pinchas, poursuivit-il. Nos
gens riches donnent énormément en charités. Ils ont le cœur bon, mais
pas le cœur juif, hélas, comme l’a dit le poète... (une botte de
rhubarbe et deux livres de choux de Bruxelles, c’est trois pence et demi
à vous rendre. Merci, Madame). Alors je me suis dit: Pourquoi ne pas
travailler nous-mêmes à notre salut? Oui, nous-mêmes, les pauvres, les
opprimés, les persécutés, dont les cœurs brament vers le pays d’Israël,
comme le cerf vers l’eau du ruisseau. Aidons-nous, mettons la main à
notre poche. Avec nos _Groschen_ nous rebâtirons Jérusalem, et notre
Saint Temple. Nous réunirons des fonds, lentement, mais sûrement. Dans
tous les coins de l’East End et de la province, les hommes pieux se
cotiseront. Avec la première somme recueillie, nous enverrons en
Palestine une petite communauté de Juifs persécutés, et puis une
deuxième et ainsi de suite. Le mouvement fera comme la boule de neige,
qui, à force de rouler, devient une avalanche.
--Oui, et alors les riches viendront à nous, dit Pinchas intéressé au
plus haut point. Ah, c’est une grande idée, comme toutes celles qui vous
viennent. Oui, j’irai. Je ferai un discours puissant, car mes lèvres,
telles celles d’Isaïe, ont été touchées par le tison ardent. Je
persuaderai au monde de lancer l’entreprise immédiatement. J’écrirai la
_Marseillaise_ du mouvement, dès ce soir, en arrosant ma couche des
larmes du poète. Renonçons à notre mutisme, rugissons désormais comme
les lions du Liban. Je serai la trompette qui appellera des quatre coins
de la terre notre peuple dispersé, je serai le Messie.
Et il s’élevait si haut sur les ailes de son éloquence, qu’il en
oubliait son cigare en train de s’éteindre.
--Je me réjouis de vous savoir cette ardeur, mais ne prononcez pas le
mot de Messie, car je craindrais que nos amis ne s’en alarment, et ne
disent que le temps du Messie n’est pas venu, que ni Elie, ni Gog, ni
Magog, ni aucun des précurseurs n’ont encore surgi (des haricots ou des
pois, mon enfant?).
--Oh, stupidité! poursuivit Pinchas. Hillel l’a sagement dit: «Si je ne
m’aide pas, qui donc m’aidera?» Attendent-ils que le Messie leur tombe
du ciel? Qui ne sait que je suis le Messie? Est-ce que je ne suis pas né
le neuf du mois d’Ab?
--Bon, bon, fit Quédalyah le fruitier. Soyons pratiques. Nous ne sommes
pas encore prêts pour des Marseillaises, des Messies. La première chose,
c’est de recueillir assez de fonds pour envoyer une famille en
Palestine.
--Oui, oui, marmotta Pinchas en tirant énergiquement sur son cigare pour
le rallumer. Mais il importe de regarder loin. Je vois déjà tout. La
Palestine aux mains des Juifs, le Saint-Temple reconstruit, un Etat
Juif, un président capable de manier la plume et l’épée, toute la
campagne à mener se dessine devant mes yeux. Je vois les choses en
général et en dictateur, à la façon de Napoléon.
--Il est vrai que nous désirons tout cela, hasarda prudemment le
fruitier. Mais ce soir il ne sera question que de nommer une douzaine
d’hommes pour fonder un comité chargé de recueillir les fonds.
--Naturellement, et c’est comme cela que je comprends les choses. Vous
avez raison. Les gens du quartier savent bien que vous avez toujours
raison. Je reviendrai parler avec vous de tout cela avant l’heure du
souper, et vous verrez ce que j’écrirai dans le _Mizpeh_ et l’Ami des
Travailleurs. Vous savez que tous ces journaux se disputent ma
collaboration. Leurs lecteurs sont la classe à laquelle vous voulez vous
adresser. C’est donc là que je lancerai mes vers embrasés et mes
premiers leaders en faveur de la Cause. Je serai votre Tyrtée, votre
Mazzini, votre Napoléon. Quelle bénédiction que je sois arrivé en
Angleterre juste à ce moment! J’ai vécu en Terre-Sainte. Le génie de ce
pays a pénétré le mien. Je puis décrire les beautés de ce sol mieux que
personne. Je suis l’homme qu’il faut à l’heure voulue. Néanmoins je
n’agirai pas avec précipitation. Non: lentement et sûrement. Mon plan
consiste à recueillir parmi les pauvres de petites souscriptions, à
commencer par envoyer en Palestine rien qu’une famille à la fois. Voilà
ce qu’il nous faut faire pour l’instant. Qu’en pensez-vous, Quédalyah?
Cela vous convient-il?
--Oui, oui, c’est aussi mon opinion.
--Vous voyez, ce n’est pas seulement dans les grandes choses que je me
révèle un Napoléon. Je comprends les détails, bien qu’ils répugnent à un
poète. Ah, le Juif est le Roi du Monde, lui seul a de grandes
conceptions et est capable de les réaliser par des moyens chétifs. Les
païens sont stupides, si stupides! Oui, vous verrez à souper comme
j’établirai un plan pratique. Et puis je vous montrerai aussi ce que
j’ai écrit sur Gidéon, le député, le chien d’agioteur. Un poème
satirique que j’ai écrit sur lui en hébreu, un acrostiche fait avec son
nom, pour le vouer aux railleries de la postérité. J’ai traduit en
hébreu les termes, «d’actions» et «d’intérêts» à l’aide de mots nouveaux
que je ferai adopter définitivement par les hébraïsants du monde entier,
pour enrichir le vocabulaire de l’hébreu moderne. Oh, je suis terrible
dans la satire. Je pique comme la guêpe. Je suis ingénieux comme
Immanuel, et mordant comme son ami Dante. Cela paraîtra dans le _Mizpeh_
de demain. Je montrerai à cette communauté anglo-juive que je suis un
homme avec lequel il faut compter. Je l’écraserai.
--Mais ils ne reçoivent pas le _Mizpeh_ et seraient incapables d’en
comprendre l’hébreu, s’ils le recevaient.
--Ça ne fait rien. Je l’enverrai à l’étranger. J’ai partout des amis, de
savants rabbins, de grands lettrés, qui m’envoient leurs savants
manuscrits, leurs commentaires, leurs projets pour que je les révise et
les améliore. Que cette communauté anglo-juive se prélasse dans sa
stupide prospérité, moi, je ferai d’elle la risée de l’Europe et de
l’Asie. Quelque jour enfin, elle comprendra ses erreurs, elle n’aura
plus de ministres comme le révérend Elkan Benjamin, qui entretient
quatre maîtresses; elle destituera le bloc de viande qui règne ici, et
elle me tirera par les pans de mon habit pour me supplier d’être son
rabbin.
--Nous avons besoin sûrement d’un grand rabbin plus orthodoxe, concéda
Quédalyah.
--Orthodoxe? Alors, et seulement alors, nous aurons à Londres le vrai
Judaïsme et une explosion de splendeur littéraire qui excédera de
beaucoup celle de l’école espagnole, si surfaite, car personne n’y a
révélé cet authentique don du lyrisme qui rappelle le chant des oiseaux
dans la saison des amours. Oh, que n’ai-je les autres privilèges des
oiseaux en outre de celui du chant. Que ne puis-je avoir autant de
femmes que je le désire! Combien sont stupides les rabbins qui prohibent
la polygamie. Comme le dit justement le poète: «La Loi de Moïse est
parfaite, elle donne la lumière aux yeux.» Le mariage, le divorce, tout
y a été réglementé par la plus haute sagesse. Pourquoi nous faut-il
adopter les stupides coutumes des païens. Par le temps qui court, je
n’ai même pas une compagne. Mais j’aime. Ah, Quédalyah, j’aime. Les
femmes sont si belles. Vous aimez les femmes, hein?
--J’aime ma Rivkah, répondit Quédalyah. (Un penny la bouteille de bière
de gingembre, Madame.)
--Oui, mais pourquoi, moi, n’ai-je pas une femme, hein? demanda le petit
poète, avec une lueur farouche dans ses yeux noirs. Je suis un homme
beau, svelte, bien bâti et de bonne mine. En Palestine et sur le
Continent, toutes les filles me regardaient et me clignaient de l’œil,
car là-bas les Juives aiment la poésie et la littérature. Mais ici! Je
puis entrer dans une pièce où se trouve une jeune fille; elle n’a pas
l’air de s’apercevoir de ma présence. Voilà la fille de Reb Shemuel. Une
bien belle vierge. Je lui embrasse la main et c’est comme de la glace
sous mes lèvres. Ah, si j’avais seulement de l’argent! Et j’en aurais de
l’argent, si ces Juifs anglais n’étaient pas si stupides, et s’ils me
nommaient grand rabbin. Alors j’épouserais une, deux, trois jeunes
filles.
--Ne dites pas de bêtises, fit Quédalyah en riant, car il pensait que le
poète avait voulu plaisanter.
Pinchas vit qu’il avait été trop loin dans son enthousiasme. Mais sa
langue était le plus infatigable de ses organes, et souvent elle
laissait échapper des vérités dangereuses pour son propriétaire. Pinchas
était un vrai poète, doué d’une extraordinaire faculté d’expression, et
rimeur impeccable. Il écrivait, d’après les modèles du moyen-âge, avec
une profusion d’acrostiches et de rimes redoublées, et non avec les
simples duplications de la primitive poésie hébraïque. Il devinait tout
à peu près comme les femmes, c’est-à-dire d’une manière miraculeusement
rapide, subtile et inexacte. Il voyait dans l’âme d’autrui, mais d’une
vue faussée par une sombre et morbide défiance. Par un penchant
analogue, en vertu de la même déviation mentale, il abondait en
ingénieuses explications de la Bible et du Talmud, en opinions neuves,
en aperçus inédits sur l’histoire, la philologie, la médecine, tout
enfin. Et il avait foi en ses idées parce qu’elles étaient de lui, et en
lui-même, à cause de ses idées. Il lui semblait parfois qu’il devenait
grand à frapper du front contre le soleil: mais cela se produisait
généralement après boire. Son cerveau n’en demeurait pas moins, à la
suite de ces heurts, en ébullition permanente.
--La paix soit avec vous, prononça Pinchas. Je vous laisse à vos
clients, qui vous assiègent comme j’ai été assiégé par les filles. Mais
ce que vous venez de me dire m’a réjoui le cœur. J’ai toujours eu de
l’affection pour vous, mais à présent je vous aime comme une femme. Nous
allons, vous et moi, fonder la Ligue de la Terre-Sainte. Vous serez
président, je vous assurerai toutes les voix, et moi je serai trésorier,
hein?
--Nous verrons, nous verrons, fit Quédalyah le fruitier.
--Non, nous ne pouvons laisser faire la populace. Il faut que nous
convenions de tout à l’avance. Que dirons-nous?
Il se mit à se caresser le nez de son doigt.
--Nous verrons, répéta Quédalyah impatienté.
--Non, dites. Je vous aime comme un frère. Assurez-moi le poste, et je
ne vous demanderai plus jamais rien de ma vie.
--Si les autres... balbutia Quédalyah.
--Ah, vous êtes un prince d’Israël, s’écria Pinchas, enthousiasmé. Si je
pouvais vous montrer mon cœur. Ah, que je vous aime!
Il bondit au dehors et s’en alla tout gaillard, la tête enveloppée de
gros nuages de fumée. Quédalyah le fruitier se pencha sur un panier de
pommes de terre. Quand il se redressa, il fut ébahi de voir cette même
tête réapparue au milieu de la porte de la boutique, qui
l’encadrait--une tête toute en longueur avec une barbe noire, et un
sourire insinuant. Un index dont l’ongle était en deuil se dressa à la
hauteur du nez.
--Vous n’oublierez pas? demanda doucereusement la tête.
--Bien sûr, que je n’oublierai pas, cria le fruitier plaintivement.
Le meeting eut lieu le même soir à dix heures, à la Beth Hamidrash
fondée par Quédalyah: une grande salle jamais balayée et vaguement
aménagée en synagogue. On y accédait par un escalier aussi sombre et
fétide que tout le reste du quartier. Sur un des derniers bancs un jeune
homme en loques, avec de très longs cheveux et une face décharnée se
balançait avec conviction en vociférant les sentences de la Mishna selon
la psalmodie traditionnelle. Auprès de l’estrade élevée au centre de la
salle se tenait un groupe d’enthousiastes parmi lesquels on distinguait
le Froom Karlkammer, d’une maigreur ascétique, la masse de cheveux
rouges couronnant sa tête comme une lanterne en haut d’un phare.
--La paix soit avec vous, Karlkammer, prononça en hébreu Pinchas.
--Avec vous soit la paix, Pinchas, répondit Karlkammer.
--Ah, poursuivit Pinchas, il m’est plus doux que le miel, oui, que le
meilleur miel de rencontrer un homme avec qui parler la Sainte-Langue.
Hélas, c’est un bonheur bien rare par le temps qui court. Toi et moi,
Karlkammer, nous sommes les seuls à parler correctement la Sainte-Langue
dans cette île de la mer. A propos, c’est une grande cause qui nous
réunit ce soir. Je vois Sion souriante sur ses montagnes, et ses
figuiers frémissants de joie. Je serai le trésorier du comité
collecteur, Karlkammer. Vote pour moi, car alors notre société
prospérera comme le laurier.
Karlkammer poussa un vague grondement. Pinchas s’en alla saluer Gabriel
Hamburg. Il était, pour le vieux savant hébraïsant, l’objet d’un intérêt
amusé, à demi respectueux pourtant. Hamburg ne pouvait que goûter le
génie du poète, tout en riant de ses prétentions à l’omniscience, et des
téméraires et peu scientifiques hypothèses auxquelles il consacrait sa
prose. Lorsque Pinchas en venait à ses argumentations sur des questions
juives, il avait le désavantage de trouver dans Gabriel Hamburg un homme
qui savait tout.
--Sois béni, toi qui viens, dit le vieil érudit. Puis il continua en
allemand:--Je ne savais pas que vous viendriez nous aider à reconstruire
Sion.
--Et pourquoi ne serais-je pas venu?
--Vous êtes un homme qui écrit des poèmes.
--Ne plaisantons pas, dit Pinchas vexé. Est-ce que le Roi David ne
battait pas les Philistins aussi bien qu’il écrivait les Psaumes?
--Est-ce lui qui a écrit les Psaumes? fit Hamburg avec un sourire
tranquille.
--Parlez moins haut. Sûrement ce n’est pas lui. Les Psaumes ont été
écrits par Judas Macchabée, comme je l’ai prouvé dans le dernier numéro
de la _Zeitschrift_ de Stuttgart. Vous verrez, je ceindrai ma cuirasse
et mon épée, et je ferai front même à vous, dans la bataille. Je serai
trésorier. Vous voterez pour moi, Hamburg, car vous et moi, nous sommes
seuls à parler correctement la Sainte Langue. Il nous faut travailler
coude à coude, et veiller à ce que la comptabilité soit tenue dans
l’idiome de nos pères.
Ce fut de la même manière que Melchisédec Pinchas s’aboucha avec Hiram
Lyons et Simon Gradkowski. Le premier, un piétiste extrêmement pauvre,
ajoutait chaque jour plusieurs pages à un manuscrit épineux, inutile
commentaire du premier chapitre de la Genèse. Gradkowski était le digne
marchand de nouveautés dans le magasin duquel était employé Daniel
Hyams. Il rivalisait avec Reb Shemuel pour sa scrupuleuse exactitude
dans la localisation des remarques talmudiques: telle page, telle ligne.
Cela lui avait valu la réputation d’un rempart de l’orthodoxie, alors
qu’en secret il professait tolérance et libéralisme. Il excellait à
alterner l’établissement d’une facture et la rédaction d’un article
abstrus sur l’astronomie biblique.
L’homme à qui Pinchas s’attacha en dernier ressort, ne comptait pour tel
que par le fait qu’il avait atteint sa majorité religieuse--était
responsable de ses péchés--c’est-à-dire qu’il pouvait avoir un peu plus
de quatorze ans. C’était un élève de l’école de Harrow. Rejeton d’une
famille opulente, il s’appelait Raphaël Léon. Ayant déjà manifesté un
étrange intérêt pour la littérature judaïque, il avait souvent remarqué
le nom de Gabriel Hamburg dans les références des livres scientifiques.
Il avait découvert que ce grand homme résidait en Angleterre, et vite il
lui avait écrit. Hamburg avait répondu; c’était la première fois qu’ils
se rencontraient, et c’était sur la demande du jeune homme que celui-ci
avait été amené par l’érudit au singulier meeting.
Pinchas adopta vis-à-vis de Raphaël Léon le rôle d’un parrain, non sans
une nuance d’obséquiosité qui mettait mal à l’aise le simple et discret
jeune homme. Pourtant quand il se fut pénétré des pompeux sentiments du
poète,--c’est-à-dire lorsque, dès le lendemain matin, le poète lui eut
porté son livre avec une dédicace en acrostiche--il conçut une
enthousiaste admiration pour ce génie méconnu.
Le reste du public réuni là pour sauver Israël, se composait de gens
moins remarquables: un fourreur, un savetier, un serrurier, un ancien
vitrier (Mendel Hyams), un tailleur, un _Melammed_ (ou répétiteur
d’hébreu), un charpentier, un imprimeur, un cigarier, un ou deux petits
boutiquiers, et enfin, Mosès Ansell. Leurs origines étaient fort
diverses, il y avait là des hommes nés en Autriche, en Hollande ou en
Pologne, et d’autres nés en Russie, en Allemagne, en Italie, ou en
Tunisie. Ils ne se sentaient pas moins tous dépourvus de patrie, et en
même temps compatriotes. Emprisonnés dans les splendeurs de la Babylone
Moderne, ils détournaient leurs pensées vers l’Orient comme les
fleurs-de-la-Passion cherchent le soleil. La Palestine, Jérusalem, le
Jourdain, la Terre-Sainte, autant de mots magiques pour eux. Ils
fondaient en larmes rien qu’à regarder une médaille frappée dans l’une
des colonies du baron Edmond de Rothschild. La plus insigne des grâces
qu’ils imploraient pour leur tombe, c’était que l’on y jetât une poignée
de terre de la Palestine.
Mais Quédalyah le fruitier n’était pas homme à encourager de vains
espoirs. Il exposa son plan clairement et sans vague sentimentalité. Il
s’agissait de reconstruire le Judaïsme comme les Zoophytes édifient
leurs bancs de coraux, et non pas de la façon dont le disait la fameuse
prière: «Vite et dès demain».
On s’attendait à quelque chose de mieux, et l’on fut désappointé.
Certains assistants s’écrièrent qu’il ne fallait pas s’attarder à de
petites mesures. Comme Pinchas ils étaient partisans des moyens
héroïques. Joseph Strelitski, étudiant et placier en cigares, se leva
tout d’une pièce et hurla en allemand:
--Partout Israël peine et gémit. Attendons-nous vraiment que nos cœurs
n’aient plus la force de battre? Ne frapperons-nous jamais un coup
décisif? Voilà près de deux mille ans que notre Saint-Temple a été
réduit en cendres et que nous avons été emmenés en exil dans le fracas
des chaînes des conquérants païens. Voilà près de deux mille ans que
nous habitons en pays étranger, que nous sommes la fable et la risée des
nations, qu’on nous écarte de tous les emplois honorables et qu’on nous
persécute parce que nous occupons des emplois vils, qu’on nous foule aux
pieds, qu’on écrit notre histoire avec notre sang et qu’on l’éclaire à
la lugubre lueur des bûchers sur lesquels nos martyrs sont montés
souriants pour la sanctification du nom Divin. Nous qui, il y a vingt
siècles, formions une nation puissante avec des lois et une constitution
et une religion qui furent les sources de la civilisation universelle,
nous qui siégions en juges dans la pourpre et le lin devant les portes
des grandes cités, nous voici devenus un jouet pour les peuples qui
erraient alors dans les forêts et les marais, avec des peaux de loup et
d’ours pour tout vêtement. A présent que s’est rallumée à l’Orient
l’étoile de l’espoir, pourquoi ne pas aller à elle? Jamais nous n’avons
vu surgir une pareille chance de Restauration. Nos capitalistes dominent
les marchés de l’Europe, nos généraux commandent des armées, nos grands
hommes siègent dans les conseils de tous les Etats. Nous sommes partout.
Nous disposons de mille et mille petits ruisseaux de pouvoir, qui
formeraient un océan si on les réunissait. La Palestine sera une grande
puissance si nous le voulons. Ah, que la descendance d’Israël parle
enfin avec la formidable unanimité de toutes ses voix. Des poètes
chanteront pour nous, des journalistes écriront pour nous, des
diplomates négocieront pour nous, des millionnaires paieront pour nous
ce qu’il faudra. Le Sultan nous restituera notre pays demain, si
seulement nous savons l’exiger. Il n’y a pas d’obstacles en dehors de
nous. Ce ne sont pas les païens qui nous écartent de notre patrie, ce
sont les Juifs, les Juifs riches et jouisseurs, les Jeshurum gras et
somnolents, imbus du rêve mensonger d’une assimilation aux races des
contrées agréables où ils ont fait leur fortune. Reprenons notre patrie,
il n’y a pas d’autre solution à la question juive. Nos indigents
deviendront des agriculteurs, et, le génie d’Israël, tel Antée,
retrouvera des forces nouvelles par son contact avec la Terre
maternelle. Alors l’Angleterre résoudra la question des Indes. Entre la
Russie d’Europe et l’Inde, campera un peuple brave, vaillant, terrible,
haïssant la Russie, la Russie monstrueuse et criminelle. Et si nous ne
pouvons pas racheter notre patrie avec de l’or, rachetons-la par
l’acier. Dans notre exil, nous n’avons gardé, de toutes nos gloires,
qu’une étincelle de ce feu dont était illuminé le Temple, la demeure de
notre Dieu. Cette étincelle a suffi cependant pour entretenir la vie de
notre race, tandis que les citadelles de nos ennemis s’écroulaient en
poussière. De cette étincelle a jailli souvent une flamme céleste, qui
embrasait la face de nos héros, c’est elle qui leur donna la force
d’endurer les horreurs de la Danse des Morts et les tortures des
autodafé. Ranimons-la, qu’il en jaillisse une colonne de feu, qui
cheminera devant nous, montrant la route de Jérusalem, la cité des
Aïeux. Comme l’a si noblement chanté le poète national d’Israël,
Naphtali Herz Imber...
Et il entonna la variante juive du _Wacht Am Rhein_, le «Veille au
Jourdain», dont voici la version:
Comme le fracas du tonnerre qui éclate
Dans la nue embrasée,
Ainsi frappant sans cesse nos oreilles,
Une voix nous appelle
De Sion, puissamment;
Que dans votre cœur
Brûle éternellement le désir
Du pays de vos pères.
Pour délivrer de l’ennemi
Votre fleuve sacré,
Revenez au Jourdain--
Au bord des flots lents
Qui murmurent comme en songe,
Là, faisons bonne garde.
Le mot d’ordre est: «L’épée
De notre pays, et le Seigneur.»
Au bord du Jourdain faisons bonne garde.
Tant que la rosée nocturne perlera
Sur les antiques tombes oubliées
Où dorment les pères de Judah,
Nous jurons, nous les vivants,
De ne pas nous reposer de notre labeur,
Même pour pleurer un instant.
Nos trompettes clament,
Notre étendard flotte,
Faisons bonne garde.
Le mot d’ordre est: «L’épée
De notre pays, et le Seigneur.»
Au bord du Jourdain faisons bonne garde.
Joseph Strelitski s’affaissa sur le banc de bois blanc. Il était épuisé,
ses yeux étincelaient, la violence de ses gestes l’avait échevelé. Il
avait dit;--durant le reste de la soirée il ne remua ni ne parla plus.
La parole calme et joviale de Simon Gradkowski produisit après ce
discours, l’effet d’une douche:
--Soyons raisonnables, dit-il.
Avec sa réputation de pilier de l’orthodoxie, il avait aussi celle du
conciliateur le plus habile au monde:
--La masse du peuple viendra à nous, mais à condition de ne pas le
décevoir. Nous le flatterions par trop en lui rappelant qu’il est la
descendance des Macchabées. Il y aurait bien des difficultés politiques
dans le lancement d’un pareil mouvement, et l’on s’en rendrait vite
compte. Rome n’a pas été bâtie en un jour, et le Temple ne sera pas
reconstruit en une année. D’ailleurs nous ne sommes pas pour l’instant
un peuple guerrier. C’est par la pensée et non par l’épée, que nous
reconquerrons notre patrie. Allons lentement et sûrement et la
bénédiction de Dieu sera sur nous.
Ainsi parla le sage Simon Gradkowski. Mais Gronowitz, le répétiteur
d’hébreu, se prononça dans le même sens que Strelitski: athée inavoué et
révolutionnaire avéré, qui lisait à la Synagogue le jour de l’Expiation
une version hébraïque des _Pickwick Papers_. Un bigot qui, absorbé dans
ses dévotions, laissait dans la misère sa femme et ses enfants, appuya
ensuite Gradkowski. Le Froom Karlkammer prit ensuite la parole, mais
sans formuler une opinion arrêtée. Il espérait évidemment en des
interventions miraculeuses. Mais il approuvait le mouvement à un point
de vue tout spécial. Plus il y aurait de Juifs à Jérusalem, plus il y
aurait de coreligionnaires mis à même de mourir sur ce sol comme le
désire toute sa vie un vrai Juif. Quant au Messie, il viendrait
assurément lorsqu’il plairait à Dieu. Et puis ce fut un torrent sans fin
de phrases inintelligibles, des paquets de citations faites à
contre-sens, de conceptions kabbalistiques. Pinchas rongeait son frein
pendant tout ce discours. Pour lui, Karlkammer représentait l’archétype
des ânes. A un certain moment où l’orateur reprenait sa respiration,
Pinchas se dressa impatienté, et protesta avec indignation contre la
longueur du speech de ce gentleman. L’assemblée abonda dans le sens du
poète, et Karlkammer dut se taire. Alors Pinchas fut dithyrambique,
sublime, avec de ces hardiesses qu’on ne passe qu’au génie. Il railla
âprement cet Imber, qui se prétendait le poète national d’Israël, alors
que sa prosodie, son vocabulaire et même sa grammaire, étaient
au-dessous du mépris. Lui, Pinchas, écrirait pour la Judée un véritable
hymne patriotique, que l’on chanterait depuis les taudis de Whitechapel
jusqu’aux veldts de l’Afrique Australe, et depuis la Mellah du Maroc
jusque dans les Judengassen de l’Allemagne. Un hymne qui réchaufferait
le cœur, qui jaillirait des lèvres des pauvres immigrants en guise de
salut à la Statue de la Liberté dans l’avant-port de New-York. Lorsque
lui, Pinchas, se promenait dans Victoria-Park, le Dimanche, et qu’il
entendait la musique militaire, le cornet à piston lui rappelait
toujours, dit-il, la trompette de Bar-Cochba appelant les guerriers à la
bataille. Et quand l’audition était terminée et que l’on entonnait le
_God Save the Queen_ il pensait écouter le chant de victoire qui
saluerait son entrée dans Jérusalem en conquérant. Ce serait en effet
lui, Pinchas, qui serait le chef. Est-ce que la Providence, si prodigue
de révélations cachées dans les lettres du Torah, n’avait pas voulu
qu’il s’appelât Melchisédec Pinchas, avec une initiale identique à celle
du mot Messie et l’autre identique à celle du mot Palestine? Eh bien,
oui, il serait leur Messie. Mais en attendant, l’argent est le nerf de
la guerre et le premier pas dans la carrière messianique devait avoir
pour but de recueillir des fonds. Il fallait que le futur Rédempteur fît
d’abord fonctions de trésorier. C’est ainsi, par cette gradation à
rebours que termina Pinchas, sa puérile naïveté ayant vaincu son astuce.
D’autres orateurs se firent entendre mais l’opinion de Quédalyah le
fruitier finit par prévaloir. Il fut nommé président, Simon Gradkowski
fut choisi pour trésorier, et l’on souscrivit séance tenante vingt-cinq
shillings, dont dix donnés par le jeune Raphaël Léon. Ce fut en vain que
Pinchas rappela au président qu’il faudrait des collecteurs chargés de
demander de l’argent à domicile: trois assistants, dont il n’était pas,
furent désignés pour se partager le Ghetto. Tout le monde sentait qu’il
y eût au moins de l’imprudence à confier le porte-monnaie commun, aux
fontes du coursier au Pégase. En conséquence Pinchas ralluma son cigare
et se retira sans saluer personne, marmottant que ces gens-là étaient
tous des imbéciles. Gabriel Hamburg avait quelque chose comme un sourire
sur ses traits ridés. Pendant le discours de Joseph Strelitski on
l’avait vu se moucher bruyamment: peut-être s’était-il administré une
trop forte prise de tabac. Mais il ne souffla mot. Il eût donné sa
dernière goutte de sang pour coopérer au grand Retour, à condition, bien
entendu, qu’on ne laisserait derrière soi dans les bibliothèques
étrangères nul manuscrit hébreu. Mais il laissait aux enthousiastes le
soin de jouer leur rôle dans la grande comédie.
Mendel Hyams avait, lui aussi, gardé le silence. Mais il avait pleuré
sans honte pendant la harangue de Strelitski. Comme les assistants se
séparaient, le pauvre diable, hâve, exsangue, cassé, qui, depuis le
début, se tenait tapi dans un coin sombre et n’avait cessé de marmotter
impoliment le traité dit Baba Kama, reprit avec une ardeur nouvelle son
étrange récitatif d’arguments.
--Mais alors, à quoi rapporter cela? A sa pierre, ou à son couteau, ou à
son fardeau qu’il a laissé sur la grand’route, où un passant le
maltraite? Qu’est-ce à dire? S’il a cédé sa propriété comme le prétend
le rabbin ou comme le veut Shemuel, il s’agit d’un fossé. Et s’il a
gardé sa propriété, comme le dit Samuel, qui affirme que tout cela
dérive de _son_ fossé, alors il s’agit d’un fossé. Et si l’on croit le
rabbin, qui veut voir là une dérivation de _son_ bœuf, alors il faut
lire: _un bœuf_. Et par conséquent les dérivés du mot bœuf sont une
seule et même chose que le bœuf lui-même... Tout le jour durant il avait
médité ainsi, et il s’en alla tard dans la nuit, balançant pitoyablement
son pauvre corps.