L’ESPOIR DE LA FAMILLE

C’était un froid et blafard après-midi de Dimanche, et les Ansell le

passaient comme d’ordinaire. La petite Sarah était chez Mme Simons,

Rachel était au Victoria Park avec une bande de ses compagnes de classe.

Sur le lit, couverte de l’un des vieux vêtements de son fils, car il n’y

avait pas de feu dans la cheminée,--sommeillait la grand’mère, son livre

d’oraisons à la main. Esther, après avoir appris ses leçons, lisait à

Dutch Debby un petit livre à couverture brune, car elle n’était pas

capable de relire indéfiniment le _London Journal_. Salomon sans avoir,

lui, appris ses leçons, jouait aux barres dans la rue, et Isaac avait

été autorisé à faire nombre parmi les joueurs, parce qu’il avait promis

de partager avec son frère le fameux lit de ses rêves. Mosès Ansell

était à la synagogue allemande, où il écoutait un _Hesped_ (oraison

funèbre) prononcé par le Reb Shemuel sur une des lumières du Ghetto,

laquelle venait de s’éteindre prématurément. Le défunt n’était autre que

le pauvre Maggid, poitrinaire, parti soudain pour un endroit moins

fashionable que Bournemouth.

--Il est tombé, non pas sous le poids de l’âge, ni parce qu’il aspirait

au repos après une grande lassitude de la terre, s’écriait Reb Shemuel.

Mais Celui qui tient les clefs de la vie et de la mort lui a dit: «Tu as

accompli ta part de la tâche humaine, ce n’est pas à toi de compléter

celle-ci. Ton cœur s’était voué à moi, viens recevoir de moi ta

récompense.»

Et toute la foule qui larmoyait dans la salle tendue de noir commença de

gémir tout haut et des milliers d’ouvriers accompagnèrent le corps

jusqu’au tombeau, faisant à pied tout le chemin jusqu’au grand cimetière

de Bow.

Un enfant d’une douzaine d’années, mince et brun, vêtu proprement d’un

costume noir, avec un brillant col blanc à la mode d’Eton, gravissait à

ce moment les noirs escaliers du Nº 1 de Royal Street, escaliers qui ne

lui semblaient, ni familiers, ni agréables. A la porte de Dutch Debby,

il fut retardé par une brève altercation avec le chien Bobby. Sans

frapper, il ouvrit toute grande la porte du logis des Ansell et retira

en entrant son chapeau, par une habitude prise ailleurs qu’au Ghetto.

Puis il resta immobile, irrésolu, avec une mine de désappointement.

La pièce paraissait vide.

--Qu’est-ce que tu veux, Esther? marmotta la grand’mère réveillée en

sursaut.

L’enfant jeta sur le lit un regard étonné. Il n’avait pas compris un mot

de ce qu’avait dit la vieille femme. Il y avait quatre ans qu’il avait

entendu parler yiddish et il avait oublié jusqu’à l’existence de ce

jargon. Et puis la chambre était glaciale et pauvre, indiciblement

pauvre.

--Oh, comment vous portez-vous, grand’mère? dit-il allant vers le lit et

embrassant la vieille femme par acquit de conscience. Il n’y a personne?

--Ne serais-tu pas Benjamin? questionna-t-elle avec surprise et un doute

sur sa face sombre et ridée.

Il conjectura ce qu’elle lui avait demandé et fit un signe affirmatif.

--Mais comme on t’a richement habillé! Hélas, je suppose qu’en retour on

t’a enlevé ton Judaïsme. Voilà quatre ans, n’est-ce pas, que tu vis avec

des Anglais. Malheur, malheur, si ton père avait épousé une femme

pieuse, elle serait encore de ce monde, et tu aurais continué à vivre au

milieu de nous, au lieu d’être exilé parmi des étrangers qui nourrissent

ton corps et affament ton âme. Si ton père m’avait laissée en Pologne,

je serais morte heureuse, mes vieux yeux n’eussent jamais contemplé

pareille désolation. Tiens, défais ton gilet. Laisse-moi voir si du

moins tu portes les «quatre-pointes».

Benjamin ne comprit que fort peu de mots de ce discours débité avec la

volubilité habituelle aux gens dont les pensées roulent constamment sur

le même petit nombre de sujets. Depuis quatre ans il avait lu et relu

des quantités de livres en anglais, il n’avait écrit que l’anglais, il

n’avait entendu parler autour de lui qu’anglais. Bien plus, il avait

même, dès le début, délibérément écarté de sa pensée le jargon yiddish,

comme quelque chose de dégradant et de vil. En ce moment, bien qu’il

reconnût quelques inflexions qui lui avaient été familières autrefois,

nulle d’elles ne lui rappelait une image précise.

--Où est Esther? demanda-t-il.

--Esther? grogna la grand’mère, comme sautant sur ce nom. Esther est

chez Dutch Debby. Elle y est toujours. Dutch Debby prétend l’aimer comme

sa fille. Et sais-tu pourquoi? parce qu’elle désire devenir sa mère.

Elle veut épouser mon Moïse. Mais nous ne sommes pas pour elle. Cette

fois nous épouserons une femme de mon choix à moi. Et pas une personne

comme Dutch Debby, qui est aussi au courant du Judaïsme que la vache du

Dimanche; ni une personne comme Mrs Simons, qui dorlote notre petite

Sarah parce qu’elle s’imagine que mon Moïse sera pour elle. Non, c’est

la veuve Finkelstein que nous allons épouser. Une vraie Juive, celle-là.

Elle ferme boutique juste quand commence le Sabbat, elle ne travaille

pas ce jour-là, comme on le voit faire à tant d’autres, et elle va à la

synagogue même le vendredi soir. Vois comme elle a élevé son Avroomkely,

qui pouvait réciter toute une partie dans la Loi et les Prophètes alors

qu’il n’avait pas encore six ans. D’ailleurs, elle a de l’argent et

regarde avec complaisance mon Moïse.

Le gamin, voyant que la conversation était impossible, murmura quelque

chose d’inarticulé et redescendit l’escalier pour chercher des traces

des membres intelligibles de sa famille. Par bonheur, Bobby, se

rappelant leur précédente altercation, et résolu à avoir le dernier mot

barra la route à Benjamin avec une telle obstination, qu’Esther sortit

pour le calmer. Elle tomba dans les bras de son frère avec joie, lâchant

son livre, qui tomba juste sur le nez de Bobby.

--Oh, Benjamin, est-ce vraiment toi?

--Oh que je suis contente! si contente! Je savais bien que tu viendrais

un jour ou l’autre. Allons, Bobby, Bobby, vilain chien, c’est Benjamin

mon frère! Debby, je monte, Benjamin est revenu. Il est revenu!

--C’est bien, Esther, cria Debby, faites que je le voie bientôt.

Envoyez-moi Bobby, si vous sortez.

La phrase s’acheva dans une quinte de toux.

Esther poussa violemment Bobby dans la chambre et fit monter Benjamin,

tantôt le tirant, tantôt le poussant. La grand’mère s’était rendormie,

et ronflait paisiblement.

--Parlons maintenant, Benjamin, dit Esther, puisque grand’mère dort.

--Parfait, Esther. Je n’ai pas envie de la réveiller, je t’assure.

J’étais ici il y a un instant, et je n’ai pu comprendre un mot de son

jargon.

--Je sais, elle perd ses dents, la pauvre femme.

--Non, ce n’est pas cela, elle parle cet abominable yiddish. J’étais

persuadé qu’elle avait eu le temps d’apprendre l’anglais. J’espère que

toi tu ne parles pas le jargon, Esther.

--Il faut que je te parle, Benjamin, vois-tu: le père et la grand’mère

ne parlent jamais autrement à la maison, et ils ne connaissent que

quelques mots d’anglais. Mais je ne permets pas que les enfants

l’emploient, sauf pour causer avec le père et la grand’mère. Il faut

entendre la petite Sarah parler anglais: c’est si joli. Il n’y a qu’en

pleurant qu’elle dit:--«Malheur à moi»--en yiddish. Je l’ai giflée pour

cela, mais elle n’en criait que plus fort son «Malheur à moi». Oh, comme

tu es joli, Benjamin, avec ton col blanc. Tu ressembles au petit Lord

Launceston dans les images d’un de nos livres de classe. Il faudra te

montrer comme cela aux filles. Qu’est-ce que dira Salomon quand il te

verra, lui qui use toujours ses culottes aux genoux.

--Mais il n’y a donc personne? Et pourquoi n’y a-t-il pas de feu?

demanda impatiemment Benjamin. Il fait horriblement froid ici.

--Le père compte avoir aujourd’hui des bons de pain, de charbon et de

viande.

--Voilà un joli accueil, murmura-t-il.

--Je suis désolée, Benjamin. Si j’avais su que tu viendrais, j’aurais

emprunté du charbon à M. Belcovitch. Mais bats un peu la semelle si tu

as froid. Non, devant la porte. Ici tu réveillerais grand’mère. Pourquoi

ne m’as-tu pas écrit que tu viendrais?

--Je ne savais pas. Le vieux Quat’-z-yeux,--c’est un de nos

professeurs--allait à Londres aujourd’hui, et il a demandé un élève pour

lui porter des paquets. Alors, comme je suis le meilleur élève de ma

classe, il m’a permis de l’accompagner. Et puis il m’a laissé le temps

d’aller vous voir. Il faut que je le retrouve à la Station de London

Bridge à sept heures... Tu n’es pas très changée, Esther.

--Vraiment--fit-elle avec un petit sourire triste. Je n’ai pas grandi?

--Pas comme il aurait fallu pour quatre ans. Pendant un instant je me

suis imaginé que je n’avais jamais été absent. Comme les années passent.

Bientôt je serai _Bar-Mitzvah_.

--Oui, et maintenant que je te revois, j’ai tant de choses à te dire que

je ne sais pas par où commencer. Chaque fois que le père allait te voir,

je ne pouvais tirer de lui que bien peu de nouvelles de toi, et quant à

tes lettres, elles ont été rares.

--Une lettre coûte un penny, Esther. Où prendrais-je des pence?

--Je sais, cher. Je sais que tu n’aimes pas écrire. Mais à présent

raconte-moi tout. Est-ce que nous te manquions beaucoup?

--Non, il ne me semble pas.

--Ho, pas du tout? s’écria Esther désappointée.

--Pardon, reprit-il plus doucement. Tu me manquais, toi, Esther. Mais

j’ai tant à faire, j’ai à penser à tant de choses. C’est une vie si

nouvelle.

--Et tu es heureux, Benjamin?

--Oh oui, tout à fait. Pense. Des repas réguliers avec des oranges et

des confitures. Et puis des distractions à chaque instant. Un lit tout

entier à soi. Un bon feu. Une habitation avec un escalier grandiose et

un hall. Un champ pour jouer à la balle et au reste...

--Un champ, s’écria Esther. Alors, c’est comme si vous alliez à

Greenwich tous les jours?

--Oh, c’est mieux qu’à Greenwich, où l’on ne vous mène, vous autres

filles, qu’un pauvre jour par an.

--Mieux qu’au Cristal-Palace, où on mène les enfants?

--Mais le Cristal-Palace est tout près. Dans la belle saison, nous

voyons les feux d’artifice tous les jeudis soirs.

Esther écarquilla les yeux.

--Et tu y as été au Cristal-Palace?

--Des tas de fois.

--Te rappelles-tu le temps où tu n’y étais jamais allé? demanda-t-elle

mélancolique.

--Un garçon ne saurait oublier ces choses-là, gronda-t-il. Je désirais

tant voir le Cristal-Palace! J’en avais entendu dire tant de merveilles

par les camarades qu’on y avait menés. Mais, le jour de l’excursion,

pour les enfants de notre Ecole, mon costume de Sabbat était au mont de

Piété, n’est-ce pas?

--Oui, fit Esther dont les yeux se troublaient. J’ai été bien triste

pour toi, cher. Tu ne voulais pas sortir dans tes vêtements de tous les

jours pour que vos camarades ne pussent savoir que tu n’avais rien de

mieux à te mettre. Tu avais bien raison, Benjamin.

--Je me souviens que, pour me dédommager, mère m’offrit une grande

distraction, poursuivit Benjamin avec une grimace comique. Elle m’emmena

Square Zacharie et me laissa jouer là pendant qu’elle frottait le

plancher chez Malka. Je me rappelle que Milly me donna un penny, et que

Léah me permit de prendre deux petites cuillerées d’une glace qu’elle

était occupée à manger. Il faisait très chaud et je n’oublierai jamais

cette glace. Mais quand je pense que nos parents avaient engagé mon seul

vêtement décent!

Et complaisamment il lissait de la main sa jaquette si propre.

--Mais rappelle-toi, observa Esther, que mère, avec l’argent qu’elle

avait gagné chez Malka a dégagé ton costume dès le lendemain matin,

avant l’école.

--Soit, mais à quoi bon, le lendemain? J’ai mis tout de même mon beau

costume pour aller en classe, et j’ai dit au maître que j’avais été

malade la veille; il fallait faire accroire aux camarades que je disais

vrai. Malheureusement il n’était plus temps pour moi d’aller au

Cristal-Palace.

--Pardon, l’occasion s’est retrouvée. Ne te souviens-tu pas, Benjamin,

de cette grande dame qui mourut subitement la semaine d’après?

--Oh oui, c’était chic, s’écria Benjamin, excité tout à coup. Nous

sommes allés au cimetière dans des omnibus de louage. C’était loin dans

la campagne. On avait emmené les six meilleurs élèves de chaque classe.

J’étais assis à côté du cocher et je pensais aux vieux mail-coaches de

jadis, et je regardais s’il n’y aurait pas des brigands. Au cimetière,

on nous fait mettre en haie. Le soleil brillait, l’herbe était toute

verte, et il y avait de si belles fleurs sur la bière qui passa devant

nous, avec des messieurs qui suivaient en pleurant. Et puis, au retour,

nous avons eu de la limonade et des biscuits. Oh, c’était superbe. Je

suis allé plus tard à deux autres enterrements, mais ce n’était pas

aussi amusant. Oui, le costume m’a servi, après tout, pour une sortie à

la campagne.

Benjamin ne se rappelait évidemment pas les obsèques de sa mère. Esther

se les rappela et se hâta de changer de thème.

--Allons, parle-moi encore de ton collège.

--Eh bien, c’est comme si on allait tous les jours à de beaux

enterrements. Il y a de la campagne tout autour de nous, avec des

arbres, des fleurs et des oiseaux. Figure-toi que j’ai aidé à la

fenaison l’automne dernier.

--C’est comme dans les livres, murmura la fillette, en soupirant.

--A propos de livres, nous en avons des mille et des cent, toute une

bibliothèque. Dickens, Mayne Reid, George Eliot, le capitaine Marryat,

Thackeray... Et je les ai tous lus.

--Oh, Benjamin, s’écria-t-elle en joignant les mains, avec autant

d’admiration pour une pareille bibliothèque que pour son frère. Que je

voudrais être à ta place!

--Hé, tu le pourrais facilement.

--Comment cela? fit-elle anxieuse.

--Nous avons une section pour les filles. Tu es orpheline comme je suis

orphelin. Demande au père de poser ta candidature.

--Impossible, Benjamin.--Et elle devint toute triste. Que deviendraient

Salomon, et Ikey, et la petite Sarah?

--N’ont-ils pas le père et la grand’mère?

--Bête, le père ne peut pas faire la lessive et la cuisine. Quant à

grand’mère, elle est trop vieille.

--Voilà ce que j’appelle une honte, déclara-t-il. Pourquoi père ne

gagne-t-il pas assez pour donner à blanchir au dehors? Il n’a jamais pu

mettre un penny de côté.

--Ce n’est pas sa faute, Benjamin. Il fait tout ce qu’il peut. Je suis

sûre qu’il se chagrine souvent d’être trop pauvre pour pouvoir se payer

le tramway afin d’aller te voir tous les jours permis. La dernière fois,

il a été obligé de vendre une boîte à ouvrage que j’avais eue. Mais il

parle souvent de toi.

--Oh, je ne me plains pas de ce qu’il ne vient pas. Je lui pardonne

parce que, tu sais, Esther, il n’est pas très présentable.

--Tout le monde sait bien qu’il est pauvre, observa la fillette après un

silence. On ne s’attend pas à te voir pour père un gentleman.

--Certes, mais il pourrait avoir une tenue décente. Est-ce qu’il porte

encore ces deux horribles petites boucles de chaque côté de la tête? Oh,

ce que ces deux boucles m’horripilaient quand j’étais ici à l’école et

qu’il venait voir le maître. Quelques camarades avaient des pères si

respectables. C’était un vrai plaisir quand ils venaient, et de voir

comme ils en imposaient au maître. Mère était tout aussi mal mise: elle

arrivait à l’école avec un châle sur la tête.

--Oui, Benjamin, mais c’était pour nous apporter des tartines quand il

n’y avait rien eu à la maison pour le déjeuner. Tu ne te le rappelles

pas?

--Je me le rappelle parfaitement. Nous avons passé de bien mauvaises

années, n’est-ce pas Esther? Ce que je veux dire, c’est que tu ne dois

pas être bien contente quand père vient dans la classe devant toutes les

filles.

Esther rougit.

--Il n’a pas l’occasion d’y venir, répondit-elle évasivement.

--En tout cas, je sais ce que je ferai, s’écria Benjamin d’un air

résolu. Je deviendrai très riche.

--Très riche?

--Bien sûr. J’écrirai des livres, comme Dickens et les autres. Dickens a

gagné des tas d’argent rien qu’en écrivant ce qui arrive tous les jours.

--Mais tu ne saurais pas écrire?

--Je ne saurais pas, fit-il avec un rire de supériorité. Et _Mon

Journal_? qu’est-ce que c’est donc que ça hein?

--_Mon Journal_?

--C’est notre journal, et c’est moi qui le dirige. Je ne t’en ai donc

pas encore parlé? J’y ai publié une histoire intitulée «_La Fiancée du

Soldat_». Ça se passe en Afghanistan.

--Oh, où pourrais-je me procurer un numéro?

--Nulle part, nigaude. Ce n’est pas imprimé. C’est copié à la main, et à

un très petit nombre d’exemplaires. Si tu viens me voir, je te montrerai

un numéro.

--Je ne puis pas aller te voir, tu sais bien, murmura-t-elle les larmes

aux yeux.

--Peu importe. Tu verras ça un jour ou l’autre. Qu’est-ce que je te

disais? Ah oui, mes projets. Vois-tu, je passe un examen pour une bourse

dans peu de mois, et tout le monde dit que je réussirai. Alors, je

pourrai sans doute entrer dans un collège plus élevé, et de là à Oxford

ou à Cambridge.

--Pour ramer dans la course? s’exclama la fillette, toute rouge

d’émotion.

--Fi, des courses! pour faire du latin et du grec. J’ai déjà commencé à

apprendre le français. Ainsi je saurai trois langues en plus de

l’anglais.

--Quatre, rectifia Esther. Tu oublies l’hébreu.

--Naturellement, l’hébreu. Je ne pensais pas à l’hébreu, tout le monde

sait l’hébreu et il ne sert de rien à personne. Ce que je veux savoir,

moi, ce sont des choses qui me poussent dans le monde et qui me mettent

à même d’écrire des livres.

--Est-ce que... Dickens savait le latin et le grec? demanda Esther.

--Non, répondit crânement Benjamin, et c’est justement par là que je lui

damerai le pion. Bref, quand je serai riche, j’achèterai au père un

costume neuf et un chapeau haut-de-forme. Il fait terriblement froid

ici, Esther, touche mes mains: des glaçons. Et j’installerai le père et

la grand’mère dans une chambre convenable, et je ferai une pension au

père pour qu’il puisse étudier toute la journée dans ses fameux livres

si énormes. Est-ce qu’il met encore une semaine à lire une page? Et puis

Sarah et Isaac et Rachel iront à une école convenable, et Salomon--mais

quel âge aura-t-il alors?

Esther le regardait avec ahurissement.

--Supposons qu’il te faille dix ans pour devenir célèbre: Salomon aura

près de vingt ans.

--Je n’ai pas besoin de dix ans. Mais peu importe. Quand le moment sera

venu, nous verrons ce qu’il y aura à faire de Salomon. Pour ce qui est

de toi...

--Eh bien, Benjamin? questionna-t-elle de l’air de quelqu’un dont

l’imagination est bouleversée.

--Je te donnerai une dot, et tu te marieras, voilà! conclut-il

triomphant.

--Et si je ne voulais pas me marier?

--Impossible. Toutes les filles ne demandent qu’à se marier. J’ai

entendu bien des fois le vieux Quat’-z-yeux raconter que toutes les

institutrices de la section des filles en meurent d’envie. J’ai déjà eu

plusieurs amoureuses, et je suis persuadé que tu pourrais en dire

autant.

Et il la dévisageait d’un air malin.

--Non, répondit-elle sérieusement. Il n’y a guère que Lévi Jacobs, le

fils de Reb Shemuel qui vient ici de loin en loin pour jouer avec

Salomon et qui m’apporte des amandes. Mais je ne fais pas attention à

lui, du moins dans ce sens-là. D’ailleurs il est au-dessus de nous.

--Au-dessus de toi? Attends que j’aie écrit mes romans.

--Je voudrais que tu les aies déjà écrits parce qu’alors j’aurais

quelque chose à lire... Mais quel ennui!

--Qu’y a-t-il?

--J’ai perdu mon livre. Qu’ai-je fait de mon petit livre brun?

--Ne l’as-tu pas jeté sur cette brute de chien?

--Tu crois? Les gens marcheront dessus dans les escaliers. Il faut que

je descende le chercher. Mais je te prie de ne pas dire que Bobby est

une brute.

--Et pourquoi? Les chiens sont-ils des bêtes, oui ou non?

Esther, tout en descendant les marches, tâcha de trouver une réplique,

mais ce fut en vain. Elle se consola en retrouvant le livre.

--Qu’est-ce que c’est que ce livre? demanda Benjamin quand elle reparut.

--Rien. Ça ne t’intéresserait pas.

--Tous les livres m’intéressent, prononça-t-il gravement.

Elle lui passa le livre à contre-cœur. Il le feuilleta nonchalamment,

puis soudain prit une mine étonnée et sévère.

--Esther, demanda-t-il, comment cela est-il tombé entre tes mains?

--Une autre fille me l’a donné en échange d’un crayon à ardoise. Elle

m’a dit qu’elle l’a eu des missionnaires. Elle est allée une fois à leur

école du soir, et ils lui ont donné le livre avec une paire de bottines.

--Et tu l’as lu?

--Oui, Benjamin, répondit-elle timidement.

--Mauvaise fille! Ne sais-tu pas que le Nouveau Testament est un livre

impie? Regarde, il y a le mot _Christ_ presque à chaque page, et le mot

«Jésus» aussi. Et tu ne les as même pas biffés. Oh, si quelqu’un t’avait

surprise à lire ce livre!

--Je ne le lis pas en classe, objecta-t-elle d’un air suppliant.

--Tu ne dois le lire nulle part.

--Et pourquoi? s’écria-t-elle en se redressant. Ce livre me plaît. C’est

tout aussi intéressant que l’Ancien Testament, et même il y a plus de

miracles à la page.

--Fille impie! dit-il suffoqué par son audace. Tu sais bien que tous les

miracles du Nouveau Testament sont faux.

--Et pourquoi seraient-ils faux?

--Parce qu’ils ont eu lieu _après_ la période de l’Ancien Testament.

Est-ce qu’on voit des miracles de nos jours?

--Non, concéda la fillette.

--Eh bien alors, s’écria-t-il triomphant, s’il y a eu des miracles à

l’époque du Nouveau Testament, nous devrions nous attendre à en voir se

produire aussi à présent.

--Et pourquoi n’y en aurait-il pas à présent?

--Esther, tu me surprends. Je voudrais te mettre face à face avec le

vieux Quat’-z-yeux. Il t’aurait vite dit pourquoi, lui. Toutes les

religions sont des choses qui sont arrivées dans le temps. Dieu ne peut

pas parler toujours à ses créatures.

--Je regrette de n’avoir pas vécu dans le temps, quand elles sont

arrivées, les religions, dit-elle d’un ton chagrin. Mais pourquoi tous

les Chrétiens vénèrent-ils tous ces livres? Je suis sûre qu’ils sont des

millions de fois plus nombreux que les Juifs.

--Naturellement, Esther. Les bonnes choses sont rares. Si nous sommes

peu nombreux, c’est parce que nous sommes le peuple de Dieu.

--Mais comment se fait-il que j’éprouve du plaisir à lire ce qu’a dit

Jésus?

--C’est que tu es méchante, répliqua-t-il indigné. Allons, donne-moi ce

livre que je le brûle.

--Non, non, d’ailleurs il n’y a pas de feu.

--C’est vrai, dit-il en frottant l’une contre l’autre ses mains glacées.

Enfin, il ne faut pas recommencer. Ecoute ce que je ferai: je t’enverrai

_Mon Journal_.

--Oh, tu feras cela, Benjamin! comme c’est gentil à toi, s’écria-t-elle

joyeuse.

Elle l’embrassait, lorsque Salomon et Isaac entrèrent bruyamment et

réveillèrent la grand’mère.

--Comment vas-tu, Salomon? demanda Benjamin. Et toi, mon petit homme,

comment ça va-t-il? ajouta-t-il en caressant la tête bouclée d’Isaac.

Salomon resta d’abord interloqué, puis il s’écria:

--Ho, Benjamin, as-tu des boutons comme ceux de ta veste à me donner?

Isaac ne sachant pas du tout qui pouvait être cet étranger, recula, un

doigt dans la bouche.

--Ikey, annonça Salomon, c’est ton frère Benjamin.

--J’ai pas besoin d’autres frères, affirma Ikey.

--Ton anniversaire vient avant le mien, alors?

--Oui, si je ne me trompe.

--Dis donc, j’étais là avant toi, dit en riant Benjamin.

Isaac jeta vers la porte un coup d’œil moqueur.

--Voilà! cria-t-il à Sarah absente.

Puis se retournant vers Benjamin, il lui déclara:

--Je ne tiens pas à t’embrasser, mais je te ferai une place dans mon lit

neuf.

--Il faut l’embrasser, fit Esther.

Et elle veilla à ce qu’il le fît avant qu’elle eût quitté la chambre

pour aller chercher la petite Sarah chez Mrs Simons.

Quand elle revint, Salomon permettait à Benjamin de contempler gratis

son panorama de Plewna. Mosès était de retour. Ses yeux étaient rouges

d’avoir pleuré, mais pleuré sur la mort du Maggid, et le froid du

cimetière lui avait bleui le nez.

--C’était un grand homme, dit-il à la grand’mère. Il pouvait parler

pendant quatre heures de suite sur n’importe quel texte et s’arrangeait

toujours pour revenir au texte avant d’avoir fini. Quel exégète, quel

prédicateur! Il était plus grand que l’Empereur de Russie, hélas!

--Hélas, répéta la grand’mère. S’il était permis aux femmes d’aller aux

enterrements, j’aurais été heureuse d’aller à celui-là. Mais pourquoi

est-il venu en Angleterre? S’il était resté en Pologne il vivrait

encore. Et pourquoi suis-je venue en Angleterre? Hélas, hélas!

Elle laissa retomber sa tête sur l’oreiller, et peu à peu ses soupirs se

transformèrent en ronflements. Mosès se retourna vers l’aîné de ses

enfants, qui à ses yeux n’était inférieur en importance qu’au seul

Maggid. Il était fier de la belle mine anglaise de ce gamin.

--Eh bien, vous allez être bientôt _Bar-Mitzvah_, Benjamin, dit-il en

caressant avec ses doigts décolorés les joues de son fils. Et il y avait

dans ses intonations un mélange de bonne humeur, de malaise et de

déférence.

Salomon saisit les deux derniers mots de la phrase, et fit un signe

affirmatif.

--Vous reviendrez parmi nous à ce moment-là. Je suppose que l’on vous

apprend un métier?

--Qu’est-ce qu’il dit, Esther? demanda Benjamin agacé.

Esther traduisit.

--M’apprendre un métier, s’écria-t-il d’un air dégoûté. Le père a des

idées bien basses. Il se laisse fouler aux pieds. Il serait content de

me voir cigarier ou coupeur d’habits. Dis-lui que je ne reviens pas ici,

que je vais passer un examen pour aller à l’Université.

L’orgueil dilata les yeux de Moïse.

--Ah, vous voulez devenir _Rav_? s’écria-t-il. Et relevant le menton de

son fils, il regarda tendrement ce cher visage.

--Qu’est-ce que c’est qu’un _Rav_, Esther? demanda Benjamin. Est-ce

qu’il s’imagine que je deviendrai Rabbin? Peuh! Dis-lui que j’écrirai

des livres.

--Béni soyez-vous, mon fils. On a besoin d’un bon commentaire du

Cantique des Cantiques. Probablement vous commencerez par là?

--Oh, il n’y a pas moyen de parler avec lui, Esther. Laissons-le.

Pourquoi ne parle-t-il pas l’anglais?

--Il le pourrait, mais tu le comprendrais encore bien moins, dit la

fillette avec un sourire triste.

--Eh bien, c’est un grand malheur. Depuis le temps qu’il est en

Angleterre... Il y est depuis aussi longtemps que nous. Il fut frappé du

sel de sa remarque et se mit à rire. Puis il ajouta: Je pense qu’il est

sans travail, comme toujours?

Ces syllabes de «sans travail» parvinrent à l’entendement de

Mosès,--tristes syllabes bien connues de lui.

--Oui, dit-il en yiddish. Mais si j’avais eu à ma disposition seulement

quelques guinées, je pouvais mettre en train une bonne affaire.

--Qu’il attende, je lui donnerai de l’argent pour son affaire, fit

Benjamin, quand Esther eut traduit.

--Ne l’écoute pas, dit la fillette. Le bureau de bienfaisance lui a

donné bien des fois de quoi tenter la chance. Mais ça lui fait plaisir

de s’imaginer qu’il est un homme d’affaires.

Pendant ce temps, Isaac avait expliqué par le menu à Sarah la

personnalité de Benjamin, non sans faire valoir la remarquable

confirmation apportée à ses opinions relativement aux anniversaires de

naissance. Aussi Esther fut-elle obligée de leur dire:

--Allons, mes chéris, pas de dispute aujourd’hui. Nous devons célébrer

le retour de Benjamin. Nous allons tuer le veau gras, comme dit la

Bible.

--Qu’entends-tu par là, Esther? demanda Benjamin soupçonneux.

--Je veux dire, répondit Esther, qu’il faut réellement que nous fassions

quelque chose pour que ce jour soit bien une fête. Oh, je sais. Nous

allons prendre le thé avant ton départ au lieu d’attendre jusqu’à

l’heure du souper. Sans doute Rachel sera de retour du Parc. Tu ne l’as

pas encore vue.

--Je ne puis rester, dit Benjamin. Il me faut trois quarts d’heure pour

arriver à la gare. Et puis tu n’as pas de feu pour faire du thé...

--Benjamin, tu sembles avoir oublié. Nous avons dans le buffet un pain

et pour un penny de thé, et Salomon va aller chercher pour un farthing

d’eau bouillante chez la veuve Finkelstein.

A ces mots «Veuve Finkelstein» la grand’mère s’éveilla et se mit sur son

séant.

--Je suis trop fatigué, déclara Salomon. Isaac peut bien y aller.

--Non, fit Isaac, c’est Esther.

Esther prit une cruche et se dirigea vers la porte.

--Meshé (Moïse), s’écria la grand’mère, va, toi, chez la Veuve

Finkelstein.

Moïse y alla.

--Avez-vous dit la prière de l’après-midi, mes enfants? demanda la

grand’mère.

--Oui, déclara Salomon, pendant que vous dormiez.

--Ho oooo! murmura Esther en jetant à Salomon un regard de réprobation.

--Eh bien, quoi, est-ce que tu n’as pas dit que ça serait fête

aujourd’hui? lui répliqua-t-il à mi-voix.

Les enfants du Ghetto · 第 23 / 45 题