Sam Lévine revint, comme il l’avait promis, pour le bal du Pourim. Léah
et lui allèrent chercher Hannah dans un cab, car il y avait trop de boue
sur les pavés pour qu’une femme y risquât ses souliers de bal. Et tous
trois en voiture pour ce trajet de trois cents mètres se rendirent au
Club.
Le Club, c’était le Palais du Peuple du Ghetto, mais qu’il ne contînt
pas les couches profondes de la population juive était suffisamment
prouvé par le fait que les habitués y parlaient anglais. Même les
couches inférieures y étaient de formation secondaire, n’étant composées
que d’enfants d’immigrés, tandis que la couche supérieure confinait à la
basse classe moyenne et dépassait presque, par conséquent, les
frontières du Ghetto. C’était un endroit charmant, où les jeunes gens et
les jeunes filles se rencontraient sur le pied d’égalité, payant la même
cotisation. Pour les filles de Juda, ce club était une bénédiction, et
il empêchait certainement leurs frères de tourner mal. La salle de bal
en était agréable à voir avec sa décoration de fleurs d’hiver et de
plantes vertes. La plupart des danseurs étaient en habit noir ou en robe
décolletée suivant le sexe, et il eût été impossible de distinguer ce
bal d’une soirée vraiment mondaine dans un quartier à la mode, n’eût été
l’éclat tout spécial dont y brillaient la jeunesse et la beauté.
Où aurait-on pu rencontrer pareille abondance de brunes superbes, où
trouver de si belles blondes? Et non pas des blondes lymphatiques, mais
des blondes orientales, aux regards à peine moins éclatants que ceux de
leurs rivales aux cheveux noirs. Les jeunes gens avaient des moustaches
soigneusement retroussées, des boucles d’un noir huileux comme celles du
Taureau Assyrien, des nez faits comme le chiffre six et des boutons fort
brillants sur leurs plastrons de chemise. Comment ils avaient pu se les
payer sur leurs maigres salaires, c’est là l’un des nombreux miracles de
l’histoire d’Israël. Car au point de vue social, et même généralement au
point de vue financier, ils vivaient à l’exact niveau de l’artisan
chrétien. Ces jeunes gens en habit apparaissaient ainsi comme le résumé
vivant de l’un des aspects de l’histoire d’Israël. Non pas qu’ils
fussent cependant à leurs égards des exemplaires améliorés de leur race;
aux mœurs primitives et à la piété des Juifs immigrés, ils avaient
substitué un vernis de culture banale et un certain laisser-aller dans
l’observance des rites. N’importe, c’était une joyeuse assemblée,
presque une réunion familiale, non pas seulement parce que la plupart
des danseurs se connaissaient, mais aussi parce que «tous les Israélites
sont frères et sœurs». On dansait avec beaucoup de légèreté et sans
fracas; les quadrilles s’exécutaient avec symétrie, chacun des
intéressés sachant bien son rôle; les valses évoluaient avec une grâce
rythmique. Quand l’air joué était populaire, on l’accompagnait de la
voix. Après le souper, les pieds étaient plus légers, les conversations
et les rires plus bruyants, mais sans jamais excéder les bornes du
décorum, malgré les efforts de quelques Juifs hollandais qui essayaient
d’introduire les méthodes plus gymnastiques en faveur dans leurs clubs
où le kanguroo est le maître de danse: mais le sentiment général était
contre eux. Hannah dansait peu; elle faisait volontairement tapisserie.
Elle était radieuse dans sa robe de tussor et il émanait de la svelte et
jolie fille une atmosphère de raffinement qui attirait les élégants du
Club. Mais elle se contenta d’accorder les danses obligatoires: un
quadrille à Sam, et une valse à Daniel Hyams, qui avait été amené par sa
sœur bien qu’il n’eût pas d’habit noir pour tenir son rang à côté des
draperies flottantes de Miriam. Hannah reçut de la jolie Bessie
Sugarman, que le pauvre Daniel faisait vainement mine de ne pas
remarquer, un regard plutôt hostile.
--Est-ce que votre sœur est fiancée? demanda Hannah à Daniel, pour dire
quelque chose.
--Vous le sauriez, si elle l’était, répondit Daniel.
Et il parut si troublé, qu’elle se reprocha sa question inconsidérée.
--Comme elle danse bien! se hâta-t-elle de déclarer.
--Pas mieux que vous, fit-il avec galanterie.
--Je vois que vous tenez comptoir de compliments comme de nouveautés.
Retirons-nous de là, ajouta-t-elle comme ils arrivaient à un coin
encombré.
--Oui, mais je ne retire pas mes compliments, dit-il en riant. Miriam
m’a trop bien stylé.
--Votre sœur me fait penser à Miriam dansant sur la mer Rouge,
observa-t-elle en pouffant de l’incongruité de son idée.
Est-ce que cette Miriam-là ne jouait pas du «timbrel»? demanda-t-elle.
J’avoue que je ne sais pas du tout ce que ce timbrel pouvait être.
--Sans doute une sorte de tambourin. Et puis elle chantait parce que les
enfants d’Israël étaient sauvés.
Tous deux rirent de bon cœur, mais, la valse terminée, chacun reprit sa
mine mélancolique. Vers l’heure du souper, au milieu d’un quadrille,
Sam, remarquant soudain la solitude de Hannah, lui amena un jeune homme
grand, bronzé, comme il faut, en frac, balbutia une présentation, et
retourna vite auprès de l’exigeante Léah.
--Pardonnez-moi, je ne danse pas ce soir, répondit froidement Hannah à
l’étranger qui lui avait formulé une invitation.
--Je n’en suis qu’à demi fâché, dit-il avec un franc sourire. Je vous
faisais cette demande parce qu’il le fallait. Mais je ne me sens pas à
ma place au milieu de jeunes gens si à la mode.
Il y avait dans sa voix et dans ses manières quelque chose qui sortait
de l’ordinaire, et qui impressionna agréablement Hannah, malgré elle. Sa
physionomie s’éclaira un peu.
--N’êtes-vous pas venu à un des bals précédents? demanda-t-elle.
--Oh, oui, il y a six ou sept ans, mais tout a bien changé depuis. On a
reconstruit le club, n’est-ce pas? Bien peu d’entre nous venaient ici en
habit, avant l’époque de mon voyage au Cap. Je ne suis de retour que
depuis quelques jours. On m’a donné un billet, et j’ai voulu tâcher de
revivre un instant le bon vieux temps.
Un auditeur malveillant eût discerné une nuance de condescendance dans
la dernière phrase. Hannah la discerna, car le jeune homme, en annonçant
qu’il revenait du Cap, avait refoulé la naissante sympathie qu’elle
éprouvait pour lui. Elle redevint glaciale. Elle le connaissait bien,
«le jeune homme qui revient du Cap», type encore plus désagréable, et du
même genre, que le jeune juif en habit noir. Il a gagné de l’argent dans
l’Afrique du Sud--honnêtement ou non, personne ne se soucie de le
savoir. Il en a gagné, voilà tout. Parfois la justice confisque cet
argent, prétendant que le jeune homme s’est procuré des diamants par des
voies illégales, mais alors ce n’est plus le jeune homme qui revient du
Cap, parce qu’il n’est pas riche. D’ailleurs, pour parler en toute
justice, ces fortunes rapides ont moins pour origine la malhonnêteté que
les occasions offertes à d’audacieuses énergies par des régions encore
inexploitées. C’est aussi que l’homme n’ayant plus souci dans ces
régions éloignées de sauver les apparences, y consent aux plus rudes
besognes, et aux plus basses, y peine si longtemps et si durement,
qu’avec un semblable courage il aurait probablement gagné autant
d’argent en Angleterre. Quoi qu’il en soit il l’a gagné, et, alors, bien
muni, il retourne en Europe, vers un foyer, vers la beauté, reprenant
ses préjugés sur lesquels il jette en outre plusieurs couches
d’arrogance.
De jolies juives ornées de leurs plus beaux atours, l’attendent au port,
métaphoriquement parlant, pour souhaiter la bienvenue à l’aventurier,
sachant que c’est sur l’une d’entre elles qu’il fixera son choix. Il y a
plusieurs catégories de ces jeunes gens «retour du Cap», catégories
différenciées chacune par le chiffre de leurs gains. Mais que le jeune
homme en question se marie dans le milieu d’où lui-même est sorti ou
dans celui auquel sa fortune maintenant lui donne droit d’accès, il
demeure toujours fidèle à la tradition sectaire de sa race et cela moins
pour des motifs religieux, que par instinct héréditaire. Ainsi que les
jeunes gens juifs ordinaires en habit noir qu’on voyait à ce bal, il
considère les jeunes chrétiennes comme froides de cœur et dépourvues de
tempérament. Il professe que les petites Juives, au contraire, possèdent
cette chaleur et ce chic qui, parmi les Chrétiens, n’est l’apanage que
de certaines actrices ou artistes de music-hall, probablement
elles-mêmes d’origine juive. En matière de théâtre, le jeune homme
retour du Cap, s’exprime sur le ton d’une autorité indiscutable.
Peut-être aussi, au fond de sa répulsion pour les chrétiennes, y a-t-il,
sans qu’il s’en rende bien compte, la raison que celles-ci ne savent pas
frire le poisson. Elles peuvent être délicieuses pour le flirt à tous
ses degrés, mais elles n’ont pas été élevées de façon à le rendre
continuellement heureux.
Telles étaient les idées que Hannah s’était faites du jeune homme qui
revient du Cap. Le spécimen qu’elle avait devant les yeux était
évidemment destiné à faire prime sur le marché. Il était
incontestablement bien fait, avec une tête intelligente et une jolie
moustache. Ce n’était qu’en le regardant bien, et encore, à travers
cette idée préconçue qu’il revenait des champs d’or, que l’on arrivait à
lui trouver un air d’arrogance et de dédain. Hannah détourna la tête et
contempla les évolutions d’un quadrille des Lanciers, qui semblait
l’intéresser vivement.
--Il y a ici de jolies personnes, observa le jeune homme sur un ton
admiratif.
Evidemment il ne songeait pas à s’éloigner.
Hannah en éprouva beaucoup d’ennui.
--Vous trouvez? fit-elle sèchement.
--Je me garderais bien d’établir des distinctions, dit-il avec un léger
sourire.
--Pourtant, dit-elle tout haut, vous ne pouvez pas les épouser toutes.
--Pourquoi en épouserais-je même une? fit-il sur un ton badin, où il y
avait cependant de l’étonnement.
--N’êtes-vous pas revenu en Angleterre pour vous marier? C’est ainsi que
font la plupart des jeunes gens, quand ils ne prennent pas en Afrique,
une femme d’importation.
Il éclata de rire et tâcha de découvrir ce qu’il pouvait y avoir à son
adresse dans les yeux de la jeune fille. Mais celle-ci regardait
ailleurs, obstinément. Ils étaient assis le dos contre le mur. Ne la
voyant que de profil, il ne put que remarquer son gracieux port de tête,
et la chaude carnation de son cou, jaillissant du corsage clair. Le
tintement sonore de son rire se mêlait à la musique sautillante de la
cinquième figure des Lanciers.
--Eh bien, je crains fort d’être une exception, dit-il enfin.
--Sans doute, avez-vous trop mauvaise opinion d’autrui? ne put-elle
s’empêcher de dire.
--Oh! quelle idée!
--Et puis, vous êtes peut-être déjà marié?
--Non, répondit-il sérieusement, je ne suis pas marié. Vous non plus,
n’est-ce pas?
--Moi?
Et après une pause elle répondit:
--Mais si, je suis mariée.
L’idée de poser pour la femme mariée qu’elle était théoriquement
s’imposa irrésistiblement à elle. La forme exacte de la bague qu’elle
portait était cachée par son gant, et cela lui permettait de prolonger
la plaisanterie.
--Ah, fit-il simplement. Je n’ai pas bien saisi votre nom.
--Ni moi le vôtre, répliqua-t-elle évasivement.
--David Brandon.
--Joli nom, dit-elle en se tournant vers lui avec un sourire.
La possibilité de se moquer de son voisin avait fait perdre à la jeune
fille toute sa froideur.
--Quel malheur, dit-elle, que j’aie perdu toute chance de porter un
aussi joli nom.
C’était la première fois qu’elle lui souriait. Il fut charmé des courbes
légères de sa bouche et des étincelles qui se montraient dans les noires
profondeurs de ses yeux.
--C’est pour moi que c’est surtout un malheur, riposta-t-il.
--Naturellement, dit-elle, avec un petit hochement de tête. A présent
vous ne courez aucun risque à parler ainsi.
--Je l’aurais dit quand même.
--Il est facile de caresser un serpent lorsqu’il n’a plus ses crocs.
--Quelle extraordinaire comparaison! Mais où donc sont passés tous les
danseurs? La soirée n’est pas finie, j’espère?
--Quel intérêt pourriez-vous avoir à rester puisque vous ne dansez pas?
--C’est précisément parce que je ne danse pas. A moins que vous
m’accordiez une valse?
--Après quoi vous vous retirerez, n’est-ce pas? fit-elle avec une moue.
--Décidément vous êtes trop subtile pour moi. A force de vivre avec les
Boers, un garçon devient maladroit en fait de compliments.
--Maladroit en effet, déclara-t-elle en se redressant avec un grand
sérieux. Je trouve que vous êtes beaucoup plus complimenteur qu’il ne
convient lorsqu’on parle à une femme mariée.
--Oh, c’est sans penser à mal, fit-il avec confusion.
--Je le comprends bien ainsi, répliqua-t-elle.
Le pauvre garçon était devenu si rouge et si confus que Hannah commença
d’éprouver pour lui quelque sympathie, malgré sa joie d’avoir réussi à
humilier à ce point un jeune homme retour du Cap.
--Allons, je vais vous dire adieu, reprit-il, assez tristement. Je pense
que je ne puis pas vous demander d’accepter mon bras pour le souper. Je
suppose que votre mari réclamera ce privilège.
--Je le suppose aussi, répondit-elle, rieuse de nouveau, mais les maris
n’apprécient pas toujours leurs droits à leur juste valeur.
--Je serais ravi que le vôtre fût dans ce cas pour l’instant,
s’écria-t-il.
--Je vous remercie des bons souhaits que vous formez pour mon bonheur
domestique, dit-elle sévèrement.
--Oh pourquoi prenez-vous en mauvaise part tout ce que je dis? Je vous
fais donc l’effet d’un terrible innocent, qui met à chaque instant les
pieds dans le plat? Enfin, j’espère pouvoir vous rencontrer de nouveau.
--Le monde n’est pas si grand, fit-elle.
--Je voudrais bien connaître votre mari, déclara-t-il d’un ton brusque.
--Pourquoi? demanda-t-elle ingénument.
--Parce que je pourrais lui faire visite, répliqua-t-il.
--Mais vous le connaissez déjà, dit Hannah.
--Je le connais? Qui est-ce? Non, je ne crois pas le connaître.
--C’est pourtant lui qui vous a présenté à moi.
--Sam, s’écria David, stupéfait.
--Oui.
--Mais...
Il était partagé entre l’incrédulité et la surprise. Il n’avait sûrement
pas fait à Sam le crédit d’assez de sagesse pour choisir une femme comme
celle-ci, ou pour mériter d’en être distingué.
--Que signifie «mais»? demanda Hannah avec une charmante naïveté.
--Il m’a dit que... du moins il me semble qu’il m’a dit... qu’il m’a
présenté Miss Salomon comme étant sa fiancée.
Salomon était le nom du premier mari de Malka, et par suite le nom de
famille de Léah.
--C’est tout ce qu’il y a de plus vrai, dit Hannah. Elle était sa
fiancée, avant qu’il m’eût épousée, expliqua-t-elle, comme si elle avait
raconté la chose la plus naturelle du monde.
--Je vous demande pardon si je semble douter de ce que vous me dites.
Mais je crois positivement que vous vous moquez de moi.
--Et qu’est-ce qui vous fait penser de la sorte?
--C’est que Salomon ne m’a pas dit qu’il était marié, et qu’en le voyant
danser tout le temps avec Miss Salomon...
--Probablement il estime lui devoir quelques attentions, en guise de
compensation, dit-elle d’un air détaché. Je ne serais même pas du tout
surprise qu’il l’accompagnât pour souper, au lieu de venir me chercher.
--Le voilà qui joue des coudes vers le buffet, et il a en effet miss
Salomon au bras.
--Vous parlez d’elle comme si c’était ses phylactères, fit Hannah. Ce
serait en tout cas grand dommage de les déranger. Donc de votre côté, si
vous voulez, vous pouvez m’avoir au bras, comme vous dites.
La figure du jeune homme s’illumina d’un plaisir d’autant plus vif qu’il
était inattendu.
--Je suis trop heureux, dit-il, d’avoir au bras de tels phylactères. Si
je les portais toujours j’en deviendrais plus pieux.
--Ne l’êtes-vous donc point? dit-elle, comme ils arrivaient au buffet,
où Hannah reconnut Bessie Sugarman accompagnée de Daniel Hyams.
--Non, je suis une brebis noire, dit David. Et quant aux phylactères
j’ai presque oublié comment on les met.
--C’est très mal, prononça-t-elle avec une inflexion telle, qu’il lui
fut impossible de démêler ce qu’elle pensait réellement.
--Bah, tout le monde en est au même point, assura-t-il gaiement. La
vieille piété s’en va. Nous voici arrivés à la fête du Pourim, eh bien,
y en a-t-il beaucoup d’entre nous qui soient allés entendre lire la...
comment appelez-vous cela?... la _Megillah_? Il y a ici ce soir un
rabbin tête nue. Et puis y en a-t-il beaucoup qui soient allés se laver
les mains avant le souper ou qui diront les grâces? Voilà ce que je
serais curieux d’apprendre. Et même, regardez si l’on se soucie de
savoir si les aliments servis sont _kosher_ et s’il n’y a pas là des
sandwichs au jambon. Seigneur, que mon vieux père--que Dieu ait son
âme,--eût été épouvanté par une réunion de ce genre.
--Oui, il est étrange de voir combien de Juifs rougissent de leur
synagogue, dit Hannah pensive. Mon père, à moi, s’il était ici,
remettrait son chapeau après le souper, et il dirait les grâces quand
même son exemple ne devrait être suivi de personne parmi les assistants.
--Et je l’en admire fort, déclara sérieusement David, tout en avouant
que je ne l’imiterais pas. C’est un homme de la vieille école, n’est-ce
pas?
--C’est le Reb Shemuel, prononça Hannah avec orgueil.
--Oh vraiment? s’écria-t-il non sans étonnement. Je le connais bien. Il
me donnait sa bénédiction lorsque j’étais gamin et cela lui coûtait un
sou chaque fois. Ah! le brave homme!
--Je suis heureuse de vous entendre parler ainsi, dit Hannah, rougissant
de plaisir.
--Est-ce qu’il y a toujours une quantité d’immigrants pour venir lui
soumettre des cas de conscience?
--Certes, leur piété n’a pas changé.
--Ils sont pauvres, observa-t-il. Ce sont toujours les plus pauvres en
biens de ce monde qui sont les plus riches en religion.
--Eh bien, n’est-ce pas une compensation? répliqua-t-elle. Mais si j’en
crois les idées de mon père, c’est surtout parce que préoccupations
matérielles et préoccupations religieuses vont ensemble.
--Je pense qu’on vient trouver votre père beaucoup plus pour dissiper
les premières que les secondes.
--Mon père est très bon, répondit-elle simplement.
Ils avaient à ce moment réussi à se procurer quelque chose à manger, et
pendant quelques minutes le dialogue changea d’objet.
--Savez-vous une chose? reprit-il durant le repas. Je sens que je
n’aurais pas dû vous avouer mon peu de foi.
--Pourquoi donc?
--Eh, parce que vous êtes la fille de Reb Shemuel.
--C’est précisément à cause de cela que j’aime à entendre les gens dire
le fond de leur pensée. A part cela, ne vous imaginez pas que je suis
aussi pieuse que mon père.
--Je ne me l’imagine pas. Ah, pas du tout, dit-il en riant. Je sais
qu’il y a une vieille et bienheureuse loi sacrée en vertu de laquelle
les femmes n’ont pas autant de chance que les hommes de se distinguer en
matière de ritualisme. Je me souviens vaguement d’avoir dit une prière
pour remercier Dieu de ne pas avoir fait de moi une femme.
--Il doit y avoir longtemps de cela, remarqua-t-elle malicieusement.
--Oui, c’était quand j’étais gamin... Est-ce que vous ne faites pas la
prière inverse? demanda-t-il.
--Oui, je remercie Dieu de m’avoir faite selon sa volonté.
--Vous n’en semblez pourtant pas autrement satisfaite, insinua-t-il,
ayant remarqué une certaine nuance dans le ton qu’elle avait employé.
--Comment une femme pourrait-elle être satisfaite, dit-elle en le
regardant en face. On ne la conseille pas sur son avenir. Elle n’a qu’à
fermer les yeux, ouvrir la bouche et accepter ce qu’il plaît à Dieu de
lui envoyer.
--Eh bien, fermez les yeux, dit-il.
Et, avançant la main, il lui donna une friandise, ce qui ramena la
conversation sur un sujet moins grave.
--Vous vous conduisez très mal, déclara Hannah. Si mon mari vous avait
vu!
--La belle affaire. Je ne sais comment cela se fait, mais je ne puis pas
arriver à me figurer que vous êtes mariée.
--Est-ce que je joue mon rôle si mal que cela?
--Est-ce un rôle? fit-il anxieux.
Elle hocha la tête. Sa physionomie à lui redevint sérieuse et Hannah ne
put éviter de remarquer ce changement.
--Non, dit-elle, c’est la stricte réalité, et je n’en suis pas plus
fière.
Cela semblait une confession hardie et facile à comprendre. Sam avait
été le camarade d’école de David, et celui-ci n’avait jamais eu une
haute opinion du caractère de son mari.
--Vous n’êtes pas heureuse? demanda-t-il doucement après un instant de
silence.
--Pas en mariage.
--Sam est une brute, s’écria-t-il indigné. Il mériterait qu’on lui
frottât les oreilles, pour s’afficher ainsi avec cette grosse fille en
rouge.
--Oh, ne dites pas du mal de cette jeune fille, c’est ma meilleure amie,
fit Hannah en contenant son trouble, qui n’était pas seulement causé par
l’envie de rire.
--C’est toujours comme ça, déclara solennellement David. Mais comment
avez-vous pu l’épouser?
--Par accident, répondit-elle avec indifférence.
--Par accident? répéta-t-il les yeux écarquillés.
--Oh, la chose n’a pas d’importance, reprit-elle en concentrant son
attention sur la cuillerée de glace à la vanille qu’elle portait à sa
bouche. Nous divorçons demain... Voyons, prenez garde! Un peu plus vous
cassiez cette assiette.
David resta bouche bée.
--Vous allez divorcer demain?
--Oui, qu’y a-t-il donc là de singulier?
Il considéra longuement sa physionomie impassible, puis s’écria:
--Ah, maintenant, je suis sûr que vous vous êtes moquée de moi tout le
temps.
--Mon cher Monsieur Brandon, pourquoi vous obstinez-vous à me taxer de
mensonge?
Il fut contraint de s’excuser de nouveau et devint un modèle si accompli
de perplexité et d’embarras, que la gravité de Hannah ne put y tenir.
Elle partit d’un long éclat de rire qui domina un instant le bruit des
assiettes et le murmure des conversations.
--J’ai pitié de vous, et je vais vous éclaircir le mystère, dit-elle
enfin. Mais promettez-moi que vous garderez pour vous ma confidence. Il
n’y a que notre petit cercle d’amis qui soit au courant, et je ne tiens
pas à être la risée du quartier.
--Certes, je vous le promets! dit-il ardemment.
Elle tint encore un peu sa curiosité en suspens, pour s’amuser un
instant de plus, mais elle finit par le mettre au courant, jouissant de
sa stupéfaction.
--Quelle étrange religion que celle dont les lois demeurent toujours
lettre morte pour quatre-vingt-dix-huit pour cent du peuple qui la
professe, dit David Brandon. Je suppose que nous sommes maintenant trop
anglicisés pour nous rappeler que nous avons nos propres lois
matrimoniales, comme les Ecossais. Enfin, je suis bien content, et je
vous félicite.
--De quoi?
--De n’être pas réellement mariée à Sam.
--Eh bien, vous êtes aimable pour votre ami! Et je puis vous dire que je
ne m’en félicite pas du tout, moi.
--Et pourquoi donc? demanda-t-il désappointé.
Elle hocha la tête en silence.
--Dites pourquoi? insista-t-il.
--Eh bien, pour vous dire la vérité, ce mariage forcé était la seule
chance que j’avais d’épouser un homme qui ne fût pas dévot. Ne faites
pas cette mine ébahie. Je n’ai pas été choquée de votre impiété, vous ne
devez pas l’être de la mienne. Vous pouvez sans doute concevoir que j’ai
vu tant de religion dans la demeure paternelle que j’aimerais assez
changer d’atmosphère.
--Ha, ha, ha! vous voilà comme nous tous, vous avez le courage d’en
convenir.
--Du courage, non. Ma carrière, Dieu merci, n’a rien à voir avec les
pratiques religieuses. Mon père sûrement est un saint, mais il absorbe
aveuglément tout ce qu’il y a dans ses livres, de même qu’il prend de
confiance tout ce que ma mère et moi nous lui mettons dans son assiette,
et pourtant...
Elle allait parler des dispositions sceptiques de son frère Lévi, mais
elle s’arrêta à temps. Elle n’avait pas le droit de révéler les secrets
de l’âme d’autrui et se demandait même comment elle avait pu si vite
confesser la sienne.
--Croyez-vous que votre père vous interdirait d’épouser un homme de
votre choix si cet homme n’était pas pieux?
--J’en suis certaine.
--Mais ce serait de la cruauté.
--Il ne s’en rendrait pas compte. Il serait persuadé qu’il sauverait mon
âme. Ne l’oubliez point, il est incapable de supposer qu’un être humain
assez heureux pour avoir reçu l’enseignement de la Loi puisse pouvoir
abandonner un joug si digne d’être aimé. C’est le meilleur père qui soit
au monde, mais dès qu’il s’agit de religion, le meilleur des cœurs
devient dur comme pierre. Vous ne pouvez le connaître aussi bien que je
le connais. Et d’autre part, je ne voudrais pas moi-même faire un
mariage dont la position de mon père pourrait souffrir. Si mon ménage
n’était pas Kosher, que diraient les gens?
--Et que feriez-vous si vous étiez libre?
--Je n’en sais rien. C’est une supposition si invraisemblable que de me
voir libre! Pourtant il me semble qu’il y aurait alors du changement. Je
suis si fatiguée de cet éternel cérémonial, de ces assiettes et de ces
plats qu’il faut laver selon les rites minutieux. Je sais que tout cela
est pour notre bien, mais j’en suis tout de même si lasse!
--Oh je ne vois pas beaucoup de difficulté à manger _kosher_ quand on le
peut; je trouve que cela n’est pas bien pénible et que cela a une
certaine raison d’être. Certes, il serait absurde d’exiger d’un homme
qu’il s’abstienne de manger en voyage sous le prétexte que les animaux
dont on lui sert une tranche ont été assommés, et non égorgés. Et puis,
ne savons-nous pas du reste que les gens les plus fidèles à des
observances de ce genre, ne se privent pas pour cela de commettre des
escroqueries, de mettre le feu à leur maison pour toucher l’assurance,
enfin de se livrer à toutes sortes d’abominations? Je ne me ferais pas
chrétien pour tout l’or du monde, mais j’aimerais à voir introduire dans
notre religion un peu plus de sens commun; cela devient de plus en plus
nécessaire. Si jamais je me mariais, je voudrais que ce fût avec une
personne qui n’eût conservé du Judaïsme que les parties vraiment
supérieures, et cela non par indifférence, mais par conviction.
David s’arrêta soudain, surpris de ses propres sentiments qu’il se
découvrait pour la première fois. Ces idées avaient vaguement flotté
jusqu’alors dans son cerveau, mais, de bonne foi, il ne pouvait se
vanter d’avoir jamais réfléchi le moins du monde aux parties «vraiment
supérieures» du Judaïsme, ou même à n’importe quelles idées d’ordre
religieux, sauf en ce qui concernait la question de race, quand il
pensait à sa compagne future. Est-ce qu’il allait se laisser gagner par
la gravité de Hannah?
--Enfin, vous ne voulez épouser qu’une Juive? dit-elle.
--Naturellement, s’écria-t-il étonné.
Puis regardant cette jolie figure si réfléchie, il se rappela soudain
tout à coup que Hannah était déjà mariée, et cela lui fut pénible. Il y
eut une minute de silence durant laquelle chacun d’eux poursuivit le
cours de ses idées. Enfin David reprit la conversation comme si elle
n’eût pas été interrompue.
--Et vous, épouseriez-vous un Juif?
Elle haussa les épaules et leva les sourcils, d’un geste qui n’avait pas
sa grâce habituelle.
--Non, répondit-elle, si je n’avais à écouter que moi.
--Ah, ne parlez pas ainsi, s’écria-t-il inquiet. Je ne crois pas que ces
mariages mixtes soient heureux. Et puis, songez au scandale.
Elle haussa de nouveau les épaules d’un air agressif.
--Je ne suppose pas que je me marie jamais. En tous cas je n’épouserais
pas un homme qui déplairait à mon père, de sorte qu’un chrétien ou un
Juif au-dessus des préjugés, c’est tout un pour moi--le fruit défendu.
David ne comprit pas bien les dernières paroles; il y réfléchissait,
quand Sam, qui passait avec Léah, cligna de l’œil en le regardant, d’une
manière malicieuse, sinon distinguée.
--Je vois que vous vous entendez bien tous deux, observa-t-il.
--Mon Dieu, s’écria Hannah en rougissant, tout le monde a quitté le
buffet, et nous sommes encore là. Quelle idée d’avoir entamé dans un bal
une discussion sérieuse.
--Etait-elle sérieuse? fit David,--eh bien moi, jamais de ma vie une
conversation ne m’a autant intéressé.
--C’est le souper, qui vous a amusé, répliqua Hannah.
--Peut-être l’un et l’autre. Mais en tout cas, c’est bien votre faute si
nous ne nous sommes pas livrés à des occupations mieux appropriées à
l’endroit.
--Que voulez-vous dire?
--Vous n’avez pas voulu danser.
--Et vous, y teniez-vous?
--Assez.
--Je ne m’en doutais point.
--Le souper m’a donné du courage.
--Eh bien, si vous y tenez... je veux dire, si vous voulez vraiment
valser...
--Mettez-moi à l’épreuve. Seulement ne vous étonnez pas si je m’en
acquitte plutôt mal. Vous comprenez que je ne dansais guère au Cap.
Le Cap! Hannah entendit ces mots et ne reprit pas cependant la mine
glaciale du commencement de la soirée. Elle posa légèrement sa main sur
l’épaule de David, qui lui entoura la taille de son bras et ils
s’abandonnèrent à la douce et voluptueuse perfidie d’une valse lente.