ESTHER ET SES ENFANTS

Esther Ansell ne fit pas un accueil bien chaleureux à Lévi Jacobs, le

fils de Reb Samuel. Elle venait de laver la vaisselle du déjeuner, et

elle se promettait une bonne journée de lecture; l’arrivée du visiteur

la réjouissait donc aussi peu que possible. Pourtant Lévi Jacobs était

un enfant de bonne mine, avec des yeux et des cheveux bruns, un teint

mat et des lèvres vermeilles--quelque chose comme une réédition

masculine et réduite de Hannah.

--Je viens jouer à cache-cache, Salomon, déclara-t-il en entrant. Mais

comme vous habitez haut!

--Je croyais que vous étiez à l’école, observa Salomon surpris.

--Notre école n’est pas une pension, c’est un externat, expliqua Lévi.

Vous pourriez peut-être me présenter à votre sœur?

--Hé! Vous connaissez bien Esther! répondit Salomon qui se mit à

siffloter insoucieusement.

--Comment vous portez-vous, Esther? fit timidement Lévi.

--Très bien, merci, répliqua-t-elle, n’ayant levé les yeux que pour les

reporter aussitôt sur un livre à couverture brune.

Elle était comme tapie devant la cheminée essayant de se chauffer au

maigre feu allumé grâce à la demi-couronne du Reb Samuel. On était en

plein décembre. La chambre était sombre. La faible lueur du foyer jouait

sur le visage sérieux d’Esther, un visage pâle, qui même aux plus

mauvais jours ne perdait jamais tout son éclat. Les cheveux étaient

foncés et abondants, les yeux grands et pensifs, le nez légèrement

aquilin. L’ensemble de ces traits indiquait bien l’origine polonaise. Le

front était plutôt bas. Esther avait de jolies dents, qui par hasard

étaient restées blanches. Elle était attirante, plutôt que jolie. Mais

quand elle souriait, elle était charmante, surtout les jours de Sabbat

ou d’autres fêtes, alors qu’elle échappait à la surveillance de la

maîtresse d’école, et laissait ses cheveux tomber librement sur ses

épaules, au lieu de les réunir en une seule tresse--à l’ordonnance. En

sacrifiant ses cheveux, Esther aurait gagné sans fatigue un penny. Sa

maîtresse d’école, en effet, ne manquait jamais de récompenser de la

sorte les fillettes qui allaient tondues comme des garçons. Esther, même

aux plus sombres heures d’inanition, avait gardé ses cheveux avec le

même amour que sa mère autrefois. Elle n’était pas grande pour une

fillette qui allait sur ses douze ans. Mais il y a des gamines qui se

mettent à grandir tout à coup: on n’avait donc pas à désespérer d’elle.

Sarah et Isaac jouaient bruyamment autour des lits et même dessous.

Rachel était assise devant la table, tricotant un nœud de cravate pour

Salomon. La grand’mère était plongée dans un volumineux livre de prière

écrit en yiddish à l’usage des dévots. Mosès était dehors, en quête de

travail. Personne n’accordait d’attention au visiteur.

--Que lisez-vous là? demanda-t-il à Esther, sur un ton très poli.

--Oh, rien, répondit-elle en fermant brusquement le livre comme si elle

avait eu peur qu’il eût envie de lire par dessus son épaule.

--Je ne vois pas la nécessité de lire en dehors des heures de classe,

dit celui-ci.

--Mais nous ne lisons pas des livres de classe, fit Salomon, agressif.

--Ça ne fait rien, c’est stupide.

--A ce compte-là, vous ne lirez donc jamais quand vous serez grand? dit

Esther avec une moue dédaigneuse.

--Naturellement non. Autrement, à quoi me servirait-il d’être une grande

personne? Quand j’aurai quitté l’école, je prétends ne plus ouvrir un

livre.

--Oui, vous aimerez mieux ouvrir une boutique, fit Salomon.

--Que ferez-vous les jours de pluie? demanda Esther de plus en plus

méprisante.

--Je fumerai, riposta Lévi triomphant.

--Et les jours du Sabbat où c’est défendu?

Il ne se tint pas pour battu.

--Eh bien, il ne pleut jamais toute la journée et d’ailleurs il n’y a

que cinquante-deux Sabbats dans l’année. Et puis enfin, un homme a

toujours quelque chose à faire.

--Je crois qu’il y a plus de plaisir à lire qu’à faire quoi que ce soit.

--C’est parce que vous êtes une fille, et que les filles sont obligées

de rester enfermées. Voyez ma sœur Hannah, elle lit, elle aussi. Mais un

homme peut sortir pour faire ce qui lui plaît, n’est-ce pas, Salomon?

--Il est certain que nous avons plus de chance qu’elles, concéda

l’interpellé, et c’est bien ce que dit le Livre des Prières, car on doit

tous les matins réciter:

«Béni sois-tu, mon Dieu, qui as voulu que je ne sois pas une femme!»

--Je ne sais pas si tu fais réellement cette prière, et les autres, mais

le fait est que tu devrais la faire, dit Esther.

--Chut, fit Salomon, clignant de l’œil dans la direction de la

grand’mère.

--Ça ne fait rien, assura tranquillement Esther. Elle ne comprend pas

l’anglais.

--Qui sait? murmura Salomon. Elle le comprend quelquefois mieux qu’on ne

voudrait.

Le petit Isaac, à ce moment, se glissa derrière Lévi, lui tira

énergiquement sa veste, puis s’écarta d’un bond, en poussant un cri de

triomphe.

--Tiens-toi donc tranquille, Ikey, dit Esther. Si tu te conduis de la

sorte je n’irai pas dormir dans ton lit neuf.

--Oh si, tu viendras, Ethy, balbutia-t-il. Sa mobile petite face de

diablotin devint grave, et il resta inquiet pendant quelques secondes.

--Les gosses sont une terrible engeance, prononça Lévi. N’est-ce pas

votre avis, Esther?

--Pas toujours, répondit-elle. Et puis, nous avons tous été comme cela.

--C’est ce qui me vexe, fit-il. Nous devrions tous naître grands.

--Mais c’est impossible, s’écria Rachel.

--Ce n’est pas impossible du tout, rectifia Esther; voyez Adam et Eve.

Lévi lui adressa un coup d’œil de gratitude. Il lui sembla qu’ils

allaient s’entendre et qu’il pourrait la décider à jouer à

je-t’embrasse-tu-m’embrasses. Mais il y avait une difficulté

primordiale; il avait proposé à Salomon de jouer à cache-cache. Après

mûres réflexions il pensa qu’il valait mieux laisser Esther à sa

lecture.

Esther n’avait pas le même caractère que Salomon, elle était bien moins

gaie et remuante. Même avant l’époque où lui étaient échues les

responsabilités de chef de famille, elle se montrait déjà une petite

fille prodigieusement pensive. Elle avait des idées personnelles, ce qui

est dangereux, et même des inquiétudes métaphysiques de nature à

comprendre le salut de son âme.

Un jour elle avait demandé à sa mère qui a créé Dieu. Une gifle lui

avait fait comprendre qu’il y a des limites aux investigations humaines.

Son instinct d’enfant ne pouvait lui permettre d’arriver à la conception

d’une déité abstraite, conception que sa race avait d’ailleurs mis tant

de siècles à conquérir. Elle se représentait donc Dieu comme un nuage

énorme.

Dans ses premières années, elle s’imaginait qu’on décapite les morts

avant de les inhumer, et elle se demandait souvent ce qu’on pouvait bien

faire de toutes ces têtes isolées. Lorsqu’on avait mis sa mère dans le

linceul, tandis que les autres enfants n’éprouvaient pas d’autres

sentiments que la curiosité sensuelle suscitée par le spectacle des

funérailles et l’orgueil de voir une voiture s’arrêter devant leur

porte, Esther allait et venait autour du lit mortuaire, avec l’âpre

désir de savoir enfin. Elle fut fort désappointée de n’avoir pas vu

l’âme de sa mère s’envoler vers le ciel, et bien qu’elle eût

attentivement veillé près du corps dans l’espoir de voir s’élever cette

chose longue, jaune, onduleuse et crochue. Car c’est ainsi qu’elle se

représentait l’âme, sans doute à cause des gravures des histoires de

revenants qu’apportait souvent à la maison son frère aîné Benjamin. Au

cours de ses lectures solitaires, Esther se faisait des idées tout aussi

singulières d’une quantité de choses plus palpables. Elle passait

parfois devant un théâtre. C’était là, pour elle, une sorte de Babel ou

de Foire aux Vanités, où acteurs et spectateurs se mêlaient en désordre,

les gens riches revêtus de beaux costumes de soirée s’installant

derrière des espèces de comptoirs:--car dans les journaux il est

toujours question de _stalles_ d’orchestre, et Esther n’avait jamais vu

de stalles qu’au marché. C’est pourquoi une des rêveries favorites

qu’elle faisait pour l’avenir, c’était d’aller au théâtre en robe de

bal, et d’y être placée dans un compartiment analogue à celui des

marchandes d’oranges de Spitalfields. Mosès Ansell n’était guère en

mesure de rectifier ces erreurs, lui qui descendit dans la tombe sans

être jamais entré même dans un cirque, et qui, en fait de belles-lettres

et de beaux-arts ne s’intéressait qu’aux faits-divers, à ses _Misrach_

et à l’ornementation des synagogues. Même quand Esther, poussée par un

instinct de scepticisme, lui demanda comment l’on pouvait savoir que

Moïse avait reçu la Loi sur le Mont Sinaï, il ne put que répondre par

une exclamation d’horreur, et dire que cela était vrai puisque c’était

écrit dans le livre rédigé par Moïse. Esther n’avait pas osé lui faire

observer qu’il répondait à la question par la question. Elle regrettait

parfois que son brillant frère Benjamin eût été envoyé à l’Orphelinat

car elle s’imaginait qu’avec lui elle aurait pu discuter bien des

problèmes aussi angoissants que celui-là. Salomon était impie, mais

ignorant. Mais en dépit de son libéralisme théorique, elle était, en

pratique, pieuse jusqu’au fanatisme et ne pouvait concevoir la

profondeur des abîmes de dépravation dont elle entendait parfois parler

avec horreur. Il y avait, prétendait-on, des Juifs, des hommes et des

femmes, et qui avaient la pleine possession de leurs facultés mentales,

qui allumaient des allumettes le jour du Sabbat et des ménagères qui ne

craignaient pas de mélanger leurs assiettes au beurre avec leurs

assiettes à viande, et qui même mangeaient du beurre avec de la viande.

Esther se promettait bien que, avec l’aide de Dieu, elle ne commettrait

jamais pareille abomination. Ce ne serait pas elle qui oublierait

d’allumer les candélabres du Sabbat, ou qui mangerait des mets non

_Kosher_. Rarement un enfant eut plus pleine conscience de la beauté du

devoir, et fut plus accessible aux appels de la vertu et de

l’abnégation.

Le jour du Grand Pardon elle jeûnait jusqu’à deux heures de

l’après-midi, alors qu’elle n’avait encore que sept ans. A neuf ans elle

jeûnait, ce jour-là, jusqu’au soir. Lorsqu’elle lisait dans un de ses

livres de prix, une de ces banales petites histoires morales que

raillent les sceptiques, ses yeux se remplissaient de larmes et sa gorge

était tout angoissée. Cependant, bien qu’elle désapprouvât la légèreté

de son frère Salomon, elle ne lui adressait ni reproches ni sermon. Elle

poussait la mansuétude jusqu’à lui donner du pain ou du café sans

attendre qu’il eût dit ses prières, en particulier les samedis et les

jours de fête, où les prières ont lieu à la synagogue et qu’on est ainsi

exposé à ne pouvoir manger qu’à midi.

Esther allait souvent à la synagogue sur les bancs réservés aux femmes.

La psalmodie des fidèles était dans son existence un détail aussi

familier que l’odeur de moisi de l’escalier de sa maison ou que les

jeunes gens qui venaient voir Becky, et au milieu desquels Esther devait

se frayer un chemin quand elle allait chercher son lait le matin, ou

l’odeur du rhum de M. Belcovitch, ou le ronronnement des machines à

coudre, ou la personne d’un étudiant hébreu qui occupait la chambre

voisine, ou la peur du chien de Dutch Debby, peur qui d’ailleurs s’était

tout récemment transformée en amitié. Esther vivait en partie double,

exactement de même qu’elle parlait deux langues. Elle avait constamment

présent à l’esprit qu’elle était une fille juive, appartenant à un

peuple qui avait eu une histoire toute particulière. D’ailleurs quand

même elle eût voulu l’oublier, les petits chrétiens étaient là pour le

lui rappeler, quand ils lui annonçaient spirituellement qu’ils avaient

réussi à faire avaler du porc à un de ses coreligionnaires. Mais ce

qu’elle sentait encore plus vivement c’est qu’elle était une petite

Anglaise. Elle avait encore plus de vénération pour la mémoire de Nelson

et de Wellington que pour celle de Juda Macchabée. Elle était très fière

de savoir que _ses ancêtres_ ont toujours battu les Français, depuis

Crécy et Poitiers jusqu’à Waterloo; qu’Alfred le Grand fut le modèle des

rois; que les Anglais dominent le monde et y ont établi des colonies

dans tous les coins; que la langue anglaise est la plus belle du monde

et que ce sont les Anglais qui ont inventé les chemins de fer, les

bateaux à vapeur, les télégraphes et en général tout ce qui vaut la

peine d’être inventé. C’était dans ses livres de classe qu’Esther avait

puisé ces idées. Un mois d’enseignement, pour les enfants, suffit à

recouvrir l’héritage d’un siècle: mais en dessous l’argile, si bien

qu’on l’ait préparée, demeure sensible aux anciennes impressions.

Sarah et Isaac étaient devenus des individualités aussi différentes que

l’avait permis le faible nombre de leurs années. Isaac avait cinq ans,

et Sarah, qui n’avait jamais connu sa mère, venait d’avoir quatre ans.

Leurs pensées à tous deux convergeaient uniquement vers la satisfaction

de leurs instincts matériels. Ils préféraient les pommes de terre,

surtout quand elles baignaient dans la sauce, à tous les plaisirs du

_Kindergarten_. Isaac avait pour ambition capitale de posséder un lit de

plume, comme il en avait vu un chez Malka, et Mosès s’était plu à lui

faire entrevoir la possibilité ultérieure d’un pareil cadeau. Le

généreux petit bonhomme avait déjà concédé à son père et à ses frères

des places d’honneur sur le futur lit de plume. Dieu seul sait comment

il en était arrivé à considérer comme sa propriété particulière leur

couche commune. Toujours est-il qu’à ses yeux les trois autres occupants

n’y étaient que tolérés. Il lui eût pourtant été difficile de plaider

que le lit lui appartenait par droit de naissance.

Isaac cependant ne nourrissait pas que des pensées d’ordre matériel.

Souvent il avait été préoccupé d’un problème d’ordre purement

intellectuel, qui l’induisait à échanger des horions avec la petite

Sarah. Il faut savoir qu’il était né le quatre Décembre et que Sarah

avait vu le jour le trois Décembre de l’année suivante.

--Ça ne se peut pas, disait-il. Ton anniversaire ne peut pas être avant

le mien.

--C’est Esther qui l’a dit, répondait Sarah.

--Demande à Grand’mère.

--Grand’mère ne sait pas. Est-ce que je n’ai pas cinq ans?

--Oui.

--Et toi quatre ans?

--Oui.

--Donc je suis l’aîné.

--Naturellement.

--Alors comment veux-tu que ton anniversaire soit avant le mien?

--Parce que!

--C’est idiot.

--Demande à Esty, insistait Sarah.

--Tu ne dormiras pas dans mon lit neuf, s’écriait Isaac, menaçant.

--J’y dormirai si ça me plaît.

--Jamais.

A ce moment, la petite Sarah se mettait généralement à pleurer. Isaac

avec un judicieux instinct d’économie bien entendue, pensait que,

puisqu’elle criait, il fallait que ce fût pour quelque chose, et lui

donnait une taloche. Celle-ci s’empressait de riposter et poussait des

hurlements retentissants.

--Hi, hi, hi, qu’est-ce que je vais devenir? et elle s’accroupissait par

terre dans un coin, balançant le corps, dans l’attitude même de ses

lointaines aïeules pleurant au bord du fleuve babylonien, sur la

destinée de Sion. Elle ne mettait fin à ses lamentations que lorsqu’elle

avait été vengée par une main plus forte que la sienne. Il y avait dans

la famille plusieurs de ces mains puissantes, mais celle d’Esther était

encore le meilleur instrument de justes représailles. Si Esther était

absente, la petite Sarah ne tardait pas à se taire, car elle se rendait

compte de l’inutilité de ses larmes. Bien qu’elle sentît vivement

l’injustice de son frère, elle renouait cependant avec lui des relations

cordiales. Mais dès qu’elle entendait dans l’escalier le pas d’Esther,

elle courait s’accroupir dans le coin et recommençait à se lamenter. Il

lui fallait absolument une satisfaction. C’est qu’elle avait le

sentiment abstrait de la justice et sentait que si le coupable demeurait

impuni, c’en était fait de l’ordre de l’Univers.

Cette journée de congé fut troublée par un incident de ce genre qui

surgit à l’heure du goûter. Il faut dire que les enfants étaient sans

doute un peu énervés, du fait qu’il n’y avait pas eu de goûter. Esther

devait économiser les ressources de la famille: un repas à sept heures

tiendrait lieu à la fois de goûter et de souper.

Esther avait calmé Sarah en giflant Isaac, mais comme celui-ci avait

beaucoup crié, l’avantage était douteux.

Esther remit dans la cheminée un peu de charbon, et chanta pour

distraire les petits, tandis que le feu se ranimait et que leurs ombres

se tordaient grotesquement sur les lits; puis sur les murs de la

mansarde, pour se terminer sur le plafond, ou leurs cous semblaient se

disloquer.

Esther chantait d’habitude en mineur des airs mélancoliques. Ce genre de

musique était celui qui s’harmonisait le mieux avec l’obscurité et la

misère du logis. Il y avait une romance qu’elle avait apprise de sa mère

et qui provenait d’une espèce de «mystère» basé lui-même sur une

Midrash, c’est-à-dire une des légendes interminables que le peuple du

Livre a brodées de siècle en siècle, amplifiant chaque détail avec toute

l’exubérance de l’imagination orientale, et y déployant en outre toute

l’ingéniosité d’une race fort douée pour la chicane et la controverse.

Quand Joseph eut été vendu par ses frères au marchand madianite, le

jeune homme s’évada de la caravane et erra, famélique et nu-pieds,

jusqu’à ce qu’il parvînt à Bethléem, au tombeau de sa mère Rachel. Là,

il se prosterna en sanglotant, et chanta tristement ce couplet en

yiddish:

Hélas, que je suis à plaindre

D’avoir été écarté, banni,

Si jeune, loin de toi.

Alors s’exhale du tombeau la voix de la mère tant aimée. Rachel console

son fils, et l’exhorte à prendre courage car son avenir, dit-elle, doit

être tout de puissance et de gloire.

Esther ne pouvait chanter ce lied sans pleurer. Peut-être pensait-elle à

sa propre mère défunte, et s’appliquait-elle à elle-même les paroles de

Rachel. La mauvaise humeur d’Isaac ne résistait presque jamais à la

douceur de ce chant et à sa cadence triste.

Alte Belcovitch avait enseigné à Esther une autre mélodie apportée de

Pologne: «Ils arrachent aux jeunes filles leurs amoureux, hi, hi,

di-déri-déri.»

L’air sur lequel cela se chantait participait de la mélancolie polonaise

et de la tristesse hébraïque, et rappelait celui qu’a fait, Dieu sait

qui, sur «Les vieux malheurs du temps passé et les batailles d’il y a

longtemps.»

Ainsi dans tous ces chants et ces contes, retentissait une plainte

tragique, cri de douleur d’une race pourchassée. Il y a d’ailleurs dans

le monde bien peu de mélopées aussi plaintives que la récitation des

Psaumes par les Fils-de-la-Loi dans l’après-midi du Sabbat, parmi

l’ombre croissante de la tombée du jour. Souvent Esther allait écouter

cela dans le vestibule de la synagogue, et elle demeurait comme

fascinée, les yeux mouillés par une amère volupté. D’ailleurs, jusqu’au

petit livre de contes, en yiddish, où Mosès Ansell, ce soir-là, lut des

contes pour ses enfants après le dîner, ou plutôt le goûter-souper, à la

lueur d’une chandelle, débutait sur un ton pathétique:

--Ces histoires ont été puisées dans la Gemorah et les Midrashim.

Histoires admirables que nous avons traduites, en nous servant de

l’alphabet hébreu, pour que chacun, petit ou grand, les puisse lire, et

sache qu’il y a dans l’univers un Dieu qui loin d’oublier son peuple

d’Israël, prépare pour lui des miracles et ne tardera pas à nous envoyer

le vrai Rédempteur. Amen.

Les enfants avaient déjà entendu une profusion de récits relatifs à ce

Messie. L’imagination orientale s’est ingéniée à le peindre, pour la

consolation d’Israël souffrant et proscrit. Avant sa venue, il y aura

d’abord un faux Messie, de la lignée de Joseph; ensuite un Roi qui

n’aura qu’une oreille, sourde pour le bien, très subtile pour le mal. Le

roi portera une balafre en travers du front; l’une de ses mains sera

longue d’un pouce, et l’autre de trois lieues; sans doute faut-il voir

là un naïf symbole de la persécution.

Le petit livre en jargon contient, parmi ses histoires merveilleuses,

des extraits du journal apocryphe d’Eldad-le-Danite, qui prétend avoir

découvert les dix tribus perdues. Le livre d’Eldad, qui parut vers la

fin du neuvième siècle et est devenu les _Mille et Une Nuits des Juifs_,

s’était faufilé à travers les générations pour arriver jusqu’au taudis

des Ansell, ainsi que bien d’autres légendes provenant du riche

Folk-Lore médiéval, ce Folk-Lore que le Juif éternellement errant à tant

aidé à répandre.

Parfois, Mosès lisait à ses auditeurs charmés, la description du ciel et

de l’enfer par Immanuel, l’ami et le contemporain du Dante, parfois

aussi une version, en yiddish, de Robinson Crusoé. Mais cette nuit-là,

il choisit la description que fait Eldad de la tribu de Moïse, errant à

travers un paradis terrestre.

Ce récit à peine terminé, Salomon réclama l’«Enfer». Il aimait entendre

décrire les châtiments réservés aux pécheurs. Cela donne de la saveur à

la vie. Son père n’avait pas besoin de livre, cette fois, pour le

renseigner. L’enfer n’avait pas de secrets pour Mosès. L’Ancien

Testament ne fait pas la moindre allusion à la vie future, mais pas plus

le Juif pauvre que le chrétien pauvre n’a pu vivre sans l’espoir d’un

enfer. Lorsque le méchant s’engraisse et fait violence au juste affamé,

peut-on admettre que l’un et l’autre reposeront dans la même poussière,

le tout une fois joué? Fi! d’une pareille idée. Un des enfers décrits

par Ansell était celui où le pécheur est condamné à recommencer

indéfiniment les péchés qu’il a commis pendant sa vie terrestre.

--Ça doit être drôle, s’écria Salomon.

--C’est terrible, protesta le père.

Il répondait en yiddish, mais ses enfants parlaient en anglais.

--Naturellement, c’est terrible, dit Esther. Imagine-toi ce que tu

deviendras, Salomon, s’il te fallait manger du caramel toute la journée.

--Ça vaudrait mieux que de ne rien manger de la journée, observa le

gamin.

--Mais en manger toujours et toujours, pendant l’éternité! fit Mosès.

Songe qu’il n’y a pas de repos pour les damnés.

--Comment, même pas le jour du Sabbat? demanda Esther.

--Oh, il va de soi qu’ils se reposent ce jour-là. Les flammes de l’enfer

elles-mêmes s’arrêtent pour le Sabbat, comme le fleuve Sambatyon.

--Comment? les damnés n’ont donc pas de _Goyahs_ (servantes chrétiennes)

pour allumer les feux le jour du Sabbat? demanda Isaac.

Tout le monde éclata de rire.

--Le Sabbat est un jour de repos dans l’enfer, expliqua le père. Ainsi

tu vois ce qui arrive quand tu termines le Sabbat avant le soir du

samedi: tu forces de pauvres âmes à reprendre leurs tourments avant le

temps.

Mosès ne perdait jamais une occasion de mettre en valeur les

prescriptions de la Loi. Esther vit passer dans son imagination une

quantité d’âmes jaunes et convulsées, revenant tristement vers le

royaume des flammes.

La principale cause du respect que Salomon avait voué à son père

provenait d’un récit fait par la grand’mère, et d’après lequel Mosès

Ansell avait été conscrit en Russie et même avait été fort maltraité par

son sergent. Mais Mosès ne se décidait jamais à parler de ses exploits

militaires.

Salomon l’en pressait surtout quand son père montrait des velléités de

lui faire étudier le Commentaire de Rashi. Justement ce soir-là, Mosès

apporta un volume en hébreu, et dit:

--Viens, Salomon, assez d’histoires. Nous allons étudier un peu.

--C’est congé aujourd’hui, observa Salomon.

--Il n’y a jamais congé lorsqu’il s’agit d’apprendre la Sainte Loi.

--Passez-moi cette fois encore, Père; jouons aux dames, voulez-vous?

Mosès acquiesça en hochant la tête. Le jeu de dames était sa seule

distraction et quand son fils, grâce à un troc pratiqué avec un

camarade, était devenu possesseur d’un damier, il lui avait appris le

jeu. Il jouait les dames polonaises, où les pions reculent ou avancent

comme les rois aux échecs et où il y a des rois qui montent par la

diagonale comme les évêques des échecs anglais. Salomon ne réussissait

jamais à éviter les enjambées de ces gigantesques échassiers, dont il ne

parvenait jamais à deviner où ils s’arrêteraient. Ce soir-là Mosès gagna

toutes les parties. Cela le mit de bonne humeur et il consentit à

raconter aux enfants une autre histoire. Elle avait pour sujet

l’Empereur Nicolas, mais on la chercherait vainement dans les annales

officielles de la Russie.

«Nicolas était un méchant monarque qui opprimait les Juifs, et leur

rendait la vie dure et triste. Et un jour, il porta à la connaissance

des Juifs, que s’ils ne lui versaient pas un million de roubles dans le

délai d’un mois, ils seraient expulsés de leurs maisons. Alors les Juifs

prièrent Dieu, l’implorant de les secourir en souvenir des mérites de

leurs aïeux. Mais aucun secours ne vint. Ensuite ils essayèrent de

corrompre les fonctionnaires de l’empereur. Mais les fonctionnaires

empochèrent leur argent, et l’empereur n’en demandait pas moins son

impôt. Enfin ils s’adressèrent aux Maîtres de la Kabbale, qui à force de

méditer nuit et jour sur le Nom Divin et ses transmutations, ont acquis

le pouvoir sur toutes choses et ils leur dirent:--«Ne pourriez-vous pas

faire quelque chose en notre faveur?»

«Les maîtres de la Kabbale tinrent conseil et, à minuit, ils évoquèrent

les esprits d’Abraham, notre père, d’Isaac, de Jacob, et du prophète

Elie: et ceux-ci pleurèrent en apprenant les malheurs de leurs

descendants. Donc Abraham notre père, Isaac et Jacob, et le prophète

Elie, prirent le lit où dormait l’empereur Nicolas, et le transportèrent

dans un endroit désert. Et ils arrachèrent l’empereur Nicolas à son lit

tout chaud, le fouettant si fort qu’il ne tarda guère à demander grâce.

Alors ils lui dirent:--Veux-tu déchirer l’édit que tu as lancé contre

les Juifs? Et il répondit:

--Je le veux.

«Mais le matin suivant l’empereur Nicolas en se levant appela

l’intendant de sa chambre à coucher et lui dit:

--Comment oses-tu permettre que mon lit soit emporté au milieu de la

nuit dans une forêt?

«Et l’intendant de la chambre à coucher pâlit, affirmant que les gardes

de l’empereur étaient restés en faction toute la nuit devant la porte,

et qu’il n’était pas possible que le lit eût passé par là. Et l’empereur

Nicolas jugeant qu’il avait rêvé ne fit pas pendre l’intendant.

«Mais la nuit d’après, bon, voilà que le lit fut encore transporté dans

cet endroit désert et qu’Abraham notre père, Isaac, Jacob et le prophète

Elie recommencèrent à battre l’empereur jusqu’à ce qu’il eût de nouveau

promis d’abolir la taxe. Si bien que le lendemain matin l’intendant de

la chambre à coucher fut pendu et que le soir suivant, on doubla le

nombre des sentinelles. Mais le lit s’envola une fois de plus vers

l’endroit désert, et une fois de plus l’empereur Nicolas fut dûment

fouetté.

«Cela suffit, l’empereur Nicolas annula l’édit et les Juifs se

réjouirent, se prosternant aux pieds des Maîtres de la Kabbale.

--Mais pourquoi n’ont-ils pas profité de l’occasion pour délivrer les

Juifs une fois pour toutes? questionna Esther.

--La Kabbale est une grande force, mais il ne faut pas en abuser,

prononça mystérieusement Mosès. On ne doit pas abuser du Nom Divin, et

d’ailleurs, on en peut mourir.

--Est-ce que les Maîtres peuvent fabriquer des hommes? demanda Esther

avec angoisse, car elle venait de lire le Frankenstein de Mrs Shelley.

--Certes, répondit Mosès. Et il y a mieux. Il est écrit que le Rabbin

Chanina et le Rabbin Osheya confectionnèrent un joli veau gras, certain

vendredi, et s’en régalèrent le lendemain, jour du Sabbat.

--Oh, père, s’écria pathétiquement Salomon, pourquoi ne connaissez-vous

pas la Kabbale?

Les enfants du Ghetto · 第 16 / 45 题