PINCHAS, LE POÈTE

Il entra par la porte de la rue, qui était ouverte, il frappa légèrement

à la porte de la salle à manger, ouvrit et baisa la _Mezuzah_. Puis il

s’avança, prit celle des mains de la rabbine qui tenait la cafetière et

la baisa aussi d’une égale dévotion. Ensuite s’emparant de la main de

Hannah, il la pressa sur ses lèvres barbouillées, murmurant en allemand:

--Vous êtes aussi charmante ce matin que les roses du Carmel.

Après quoi se baissant, il baisa le pan de l’habit du rabbin. Enfin il

dit à Lévi:

--Bonjour, Monsieur.

Et Lévi répondit avec affabilité:

--Bonjour, monsieur Pinchas.

--La paix soit avec vous, Pinchas, dit le rabbin; je ne vous ai pas vu à

la synagogue, ce matin, bien que ce fût nouvelle lune.

Le poète était un petit homme grêle très brun avec de longues tresses de

cheveux noirs retombant sur les tempes. Il avait une face en lame de

couteau, qui le faisait ressembler à une sorte d’astèque. Ses yeux

étaient extrêmement brillants. Il portait, d’une main, une pile de

petits livres enveloppés de papier, et de l’autre un cigare éteint. Il

posa les livres sur la table.

--Enfin, s’écria-t-il, j’ai pu faire imprimer le grand ouvrage dont se

souciait si peu cette ignorante masse de Juifs anglais, qui donnent des

milliers de guinées par an pour que leurs stupides pasteurs puissent

porter des cravates blanches.

--Et qui a payé l’impression, Monsieur Pinchas? demanda la rabbine.

--Comment qui? s’exclama Melchisédec. Mais moi, et personne autre.

--Mais vous êtes toujours à crier misère.

--Je suis pauvre en effet, cela est aussi vrai que la loi de Moïse. Mais

j’ai écrit des notes pour les journaux rédigés en hébreu. Ils courent

après moi, parce qu’il n’y a pas dans leur état-major un seul homme qui

ait la plume d’un véritable écrivain. Je ne puis en tirer aucun argent,

ma chère rabbine, à preuve que ce matin je n’ai pas encore déjeuné, mais

le propriétaire du plus important de ces journaux est en même temps

imprimeur, et c’est par l’impression de mon livre qu’il m’a payé.

Malheureusement, je ne pense pas que la vente de cet ouvrage me permette

de remplir mon estomac. Que le Très-Haut--béni soit-il--vous bénisse,

rabbine, car je prendrai volontiers une tasse de café. Je ne connais

personne qui fasse un café d’une odeur aussi exquise, on dirait la

vapeur des parfums qu’on brûlera quand le Tout-Puissant aura restauré

notre Temple.

»Vous êtes un heureux mortel, Rabbin. Me permettez-vous de m’asseoir à

votre table?

Et sans attendre la permission, il avança une chaise entre Lévi et

Hannah, et s’assit. Mais il se releva aussitôt pour se laver les mains

suivant le rite, et prit un œuf qui restait.

--Voici votre exemplaire, Reb Samuel, reprit-il après une pause. Vous

voyez, il est dédié «aux piliers du Judaïsme anglais». C’est une espèce

de concile de magots, mais il faut bien leur offrir une chance de

s’élever à de hautes conceptions. Il est vrai que nul d’entre eux ne

comprend l’hébreu, pas même le Grand Rabbin, à qui la courtoisie m’a

obligé d’envoyer un exemplaire. Peut-être arrivera-t-il à lire mes

poèmes à l’aide d’un dictionnaire. En tout cas il est certain qu’il

n’est pas capable d’écrire en hébreu sans faire à chaque mot deux fautes

de grammaire. Non, non, ne le défendez pas, Reb Samuel, sous prétexte

que vous êtes sous ses ordres. C’est lui qui devrait être au-dessous de

vous. Seulement, c’est en anglais qu’il étale son indifférence, et les

imbéciles pensent que, du moment qu’on énonce des absurdités en bon

anglais, on est tout à fait qualifié pour être Rabbin.

Cette remarque toucha au point sensible Reb Samuel. Il avait dans son

existence un gros tourment; il savait que des personnalités juives des

beaux quartiers déploraient de trouver en lui un obstacle à

l’anglicisation du ghetto. Il n’ignorait pas ce qui manquait à sa

science, mais il ne pouvait arriver à comprendre la nécessité de devenir

Anglais, restant pénétré du vague sentiment que le Judaïsme avait fleuri

avant que l’Angleterre eût été inventée. Aussi la remarque du poète lui

avait-elle fait un secret plaisir.

--Vous savez très bien, continua Pinchas, que vous et moi nous sommes à

Londres les deux seules personnes qui sachent écrire correctement la

langue sacrée.

--Non, non, fit modestement le Rabbin.

--Si, si, insista solennellement Pinchas, vous avez un style aussi

parfait que le mien, mais justement veuillez jeter les yeux sur la

dédicace toute spéciale qu’à votre intention j’ai écrite de ma propre

main. «A la lumière de sa génération, le grand _Gaon_, dont la renommée

atteint jusqu’aux confins du monde; à celui dont les lèvres dispensent

le savoir au peuple du Seigneur; au puits qui ne tarit jamais, à l’Aigle

puissant qui s’élève dans le ciel sur les ailes de la Connaissance, au

Rabbin Samuel--que la lumière de sa pensée ne s’éteigne jamais et que ce

soit de son vivant que le Rédempteur apparaisse dans Sion.»

«Voilà, prenez, ce sera un honneur pour moi. C’est l’hommage de l’homme

de génie à l’homme de science, l’humble offrande d’un lettré hébreu,

exilé en Angleterre, à son confrère.

--Merci, dit le vieux Rabbin très ému, c’est trop aimable à vous et une

fois que j’aurai lu votre œuvre, je la mettrai précieusement parmi mes

livres les plus chers, car vous savez bien que je vous considère comme

le poète le mieux doué en Israël depuis Yehuda Halévi.

--J’ai le don, je le sais, je le sens, j’ai le feu sacré. Le deuil de

notre race m’empêche de dormir. Les espérances nationales me font

tressaillir tout entier comme des décharges électriques, et j’inonde ma

couche de mes pleurs dans les ténèbres.

Pinchas s’interrompit là pour prendre une autre tranche de pain beurré.

--C’est dans ces moments-là que naissent mes poèmes. Les mots

s’épanchent en harmonies dans mon cerveau, je chante comme Isaïe le

retour à la Terre Promise et je deviens l’aède de notre patrie passée et

future. Mais ces Anglais, ils ne pensent qu’à gagner de l’argent pour en

gaver leurs pasteurs. Mes études, ma poésie, mes rêves célestes,

qu’est-ce que c’est que tout cela pour ces imbéciles de la congrégation

des Hommes-de-la-Terre. J’ai envoyé à Buckledorf, le gros banquier, un

exemplaire de mon petit livre, avec une dédicace spéciale, écrite toute

entière de ma main et en allemand pour qu’il puisse la comprendre. Eh

bien, savez-vous ce qu’il m’a envoyé? une aumône de cinq shillings. Cinq

shillings pour le poète en qui brûle le feu du Ciel! Comment voulez-vous

entretenir le feu sacré avec cinq shillings? J’avais presque envie de

les lui retourner. C’est comme Gidéon, le membre du Parlement. Un de mes

poèmes est un acrostiche sur son nom. Il était sûr ainsi d’aller à la

postérité. Tenez, le voilà. Non, c’est justement la page que vous

regardez. Vous voyez comme cela débute:

Grand leader du peuple d’Israël

Ici je chante tes hautes vertus héroïques et les

Dons divins de ton intelligence.

Je lui ai écrit sa dédicace en anglais, car il ne comprend ni l’hébreu

ni l’Allemand, ce misérable, ce ladre, cet _homme de la terre_ dévoré de

vanité.

--Eh bien, il ne vous a rien donné du tout? demanda le Rabbin.

--Pis que cela, il m’a retourné le volume. Mais je me vengerai: à la

prochaine édition, j’enlèverai l’acrostiche et je laisserai Gidéon

tomber dans l’oubli. J’ai passé dans toutes les villes du monde où il y

a des Juifs, en Russie, en Turquie, en Allemagne, en Roumanie, en Grèce,

au Maroc, en Palestine. Partout les plus grands rabbins ont bondi comme

des chamois dans la montagne, tant ils étaient joyeux de ma venue. Ils

m’ont nourri et vêtu comme un prince. J’ai prêché dans les synagogues,

et partout les gens ont dit que c’était comme si le Gaon de Vilna eût

ressuscité. De tous les villages à des milles à la ronde, les fidèles

venaient se faire bénir par moi. Regardez: voici les certificats des

plus grands saints, des plus grands savants. Mais en Angleterre, et rien

qu’en Angleterre, quel accueil m’a-t-on fait? M’a-t-on dit: Sois le

bienvenu, Melchisédec Pinchas; «Sois le bienvenu comme le fiancé chez la

fiancée, à la fin du jour de fête qui lui a semblé si long, et quand

tous les invités sont partis. Salut à la torche de votre génie et à la

Pyramide de votre savoir, vous qui êtes riche de tous les trésors de la

littérature hébraïque de tous les temps et de tous les pays. Ici nous

n’avons pas un sage. Notre Grand Rabbin est un idiot. Viens et sois

notre Rabbin en chef!» M’a-t-on dit cela dans votre Angleterre? Non. On

m’a salué froidement, moqueusement, dédaigneusement. Quant au révérend

Elkan Benjamin, qui fait tant d’embarras à cause de la quantité de gens

riches qui dorment à ses sermons, je le dénoncerai, aussi vrai qu’il y a

un Dieu qui veille sur Israël, je ferai connaître à l’Univers que cet

homme a quatre maîtresses.

--Vous ne ferez pas cela, vous ne voudrez pas causer ce scandale, dit le

Rabbin. Comment savez-vous qu’il a quatre maîtresses?

--Il les a, aussi vrai que la Loi est la Loi et que je suis assis là.

Demandez à Jacob Hermann; c’est lui qui me l’a dit. Jacob Hermann m’a

dit un jour que Benjamin a une maîtresse pour chacune des quatre boucles

de ses cheveux. Eh bien si je sais compter, combien cela fait-il? Je me

demande pourquoi il lui serait permis de me mépriser, et pourquoi je

n’aurais pas le droit de dire la vérité sur son compte. Un jour je le

mettrai au pied du mur. Savez-vous qu’il a dit que la première fois que

je suis venu à Londres, j’ai fréquenté les renégats de Palestine Place?

--Hé, ce n’était pas là une assertion sans quelque fondement, observa

Reb Samuel.

--Fondement! Qu’entendez-vous par là? Certes, j’ai habité chez eux

pendant une semaine. J’étudiais les mœurs de ces renégats et les moyens

qu’ils emploient pour corrompre l’âme de nos frères; je tenais à être en

mesure d’écrire sur leur compte un de ces jours. Mais ne vous ai-je pas

toujours dit que pas une miette de leur nourriture n’est entrée dans ma

bouche, et que l’argent que j’étais bien obligé d’accepter d’eux pour ne

pas exciter leurs soupçons, cet argent, je le distribuais parmi nos

Juifs pauvres? Quel mal ai-je fait là? Le porc est impur et pourtant

nous utilisons ses soies.

--Il y a une chose que vous ne devriez pas contester, c’est que, si vous

n’aviez pas été un si saint homme et un si grand poète, j’aurais pu

croire moi-même que vous leur aviez vendu votre âme pour éviter de

mourir de faim. Je connais les pièges de ces démons, qui offrent du pain

aux immigrants sans ressources, en échange de l’apostasie. Ils sont

devenus si artificieux, qu’à présent ils rédigent en hébreu leurs appels

diaboliques, connaissant notre vénération pour la langue sacrée.

--Oui, le vulgaire Homme-de-la-Terre croit tout ce qui est écrit en

hébreu. Ce fut la grande erreur des Apôtres d’écrire en grec. Il est

vrai qu’ils étaient, eux aussi, des Hommes-de-la-Terre.

--Je me demande qui fournit à leurs missionnaires d’aussi excellents

traités en hébreu, fit Reb Samuel.

--Je me le demande aussi, balbutia Pinchas qui parut fort occupé à

déguster son café.

--Mais, père, demanda Hannah, croyez-vous qu’un Juif puisse jamais

croire positivement au Christianisme?

--Comment cela se pourrait-il, s’écria le Rabbin. Un Juif en possession

de la Loi du Sinaï, de la Loi éternelle qui ne peut changer, un Juif à

qui Dieu a donné une religion judicieuse et le sens commun, peut-il une

seule minute ajouter foi à ce fatras d’absurdités qui constitue le culte

des Chrétiens? Jamais un Juif n’a apostasié que pour remplir sa bourse

ou son estomac, et pour échapper à la persécution. C’est ce qu’ils

appellent, en anglais «être touché par la grâce», mais pour un Juif

pauvre n’est-ce pas toujours «grâce» après un bon repas? Regardez les

Crypto-Juifs, les Marranos, ces Juifs d’Espagne, qui pendant des siècles

ont mené une existence en partie double, extérieurement chrétiens, mais

se transmettant en secret de génération en génération, la foi, les

traditions, les rites du Judaïsme?

--Certes, jamais un Juif n’a été assez niais pour se faire chrétien, à

moins que ce niais n’eût du talent, prononça le paradoxal poète. Ne

connaissez-vous pas, ma douce et innocente demoiselle, l’histoire des

deux Juifs de la Cathédrale de Burgos?

--Non, qu’est-ce donc? demanda le jeune Lévi avec intérêt.

--Eh bien, veuillez passer ma tasse à votre très vénérable mère. Je

crois qu’elle désire me donner une autre tasse de café. Votre éminent

père connaît l’histoire, je m’en aperçois à la façon dont il cligne les

yeux.

--Oui, fit le rabbin, c’est une vieille histoire: elle a de la barbe.

--Deux Juifs d’Espagne, commença le poète en s’adressant avec un air de

déférence à Lévi, deux Juifs qui avaient été «touchés de la grâce»,

attendaient leur baptême dans la cathédrale de Burgos. Il y avait là une

grande affluence de fidèles catholiques, et un cardinal devait venir

spécialement pour présider à la cérémonie, car cette conversion était

considérée comme un grand triomphe. Mais le cardinal était en retard, et

les deux Juifs s’en irritaient. A la fin l’un d’eux se tourna vers

l’autre et lui dit: «Sais-tu, Moïse, que si le Saint homme n’arrive pas

bientôt il va nous faire manquer l’heure de dire la Minchah».

Lévi éclata de rire. Il avait saisi sans peine cette allusion à la

prière que les Juifs disent dans l’après-midi.

--Cette histoire, continua Pinchas, est un excellent résumé du succès de

ce grand mouvement pour la conversion des Juifs. Nous nous plongeons

dans l’eau baptismale, et puis nous nous essuyons avec un _talith_. Nous

ne sommes pas une race capable de nous laisser exproprier d’une foi

fixée depuis des siècles sans nombre et de recevoir en échange quoi: le

spiritualisme superficiel d’une religion à laquelle ne croient même plus

ceux qui la professent--j’ai pu m’en rendre compte quand je vivais au

milieu de ces marchands d’âmes. Ce qu’il nous faut, à nous, c’est du

sérieux, du solide.

Ainsi parla le poète qui commençait à s’épanouir sous l’impression d’un

bon déjeuner.

--Connaissez-vous aussi, reprit-il, l’histoire des deux Juifs du

Transvaal?

--Je ne crois pas connaître ce _Maaseh_ (cette histoire), dit Reb

Samuel.

--Eh bien, les deux Juifs faisaient un _trek_ et ils allaient de l’avant

à travers un pays inconnu. Un soir qu’ils jouaient aux cartes auprès de

leur feu de bivouac, l’un des deux envoya tout à coup promener son jeu

et se mit à se tirer les cheveux, à se donner des coups de poings dans

la poitrine.--«Qu’est-ce qu’il y a? demanda l’autre.»--«Ce qu’il y a,

répondit le premier. Malheur, malheur, c’est aujourd’hui le Jour de

l’Expiation et nous avons mangé et marché comme si de rien

n’était.»--«Oh, ne te tourmente pas, fit l’autre. Après tout le Ciel

prendra en considération ce fait que nous avons perdu de vue en voyage

le calendrier juif, et il se dira que nous ne l’avons pas fait par

méchanceté. Et puis nous n’avons qu’à jeûner demain.»--«Non pas,

continua le premier, je n’en ferai rien, car c’était aujourd’hui

Expiation, et non demain.»

Tout le monde se mit à rire. Le rabbin goûtait fort les traits malins

dirigés contre sa propre race, car il avait un sens profond de la

fragilité humaine. D’ailleurs les Juifs aiment fort à se railler

eux-mêmes, le sens de l’humour étant trop développé en eux pour qu’ils

ne connaissent pas leurs faibles. Mais ils se racontent ces histoires à

portes closes, et ils n’aiment point à les entendre répéter à des

non-Juifs. C’est une application du problème «qui aime bien châtie

bien». Entre membres de la même famille on se dit volontiers ses

vérités. Et puis ils savent que les intimes comprennent les limites

imposées à la critique, tandis que les étrangers sont disposés à tout

exagérer et à tout prendre au sérieux.

Nulle race au monde ne possède un aussi riche fonds d’anecdotes

populaires que les Juifs, anecdotes caustiques, parfois même d’une

hardiesse frisant presque le blasphème et incompréhensibles pour les

«gentils». A un esprit soupçonneux, Pinchas avec son inépuisable

érudition en la matière, eût évoqué une période primitive de la

civilisation européenne. Il rappelait vaguement un _Minnesinger_ du

moyen-âge errant de ville en ville, payant l’hospitalité de ses

coreligionnaires en ouvrant son sac aux histoires et relatant ce qu’il

avait pu voir de curieux au cours de ses pérégrinations.

Simcha souriait. Le poète vit là un encouragement et reprit:

--Savez-vous l’histoire du vieux rabbin et de l’_Havdalah_? La femme du

rabbin avait quitté la ville pour quelques jours et quand elle revint,

elle vit son mari qui prenait une bouteille de vin, la vidait

dans la coupe de consécration, et commençait à réciter la

bénédiction.--Qu’est-ce que tu fais là? demanda-t-elle.--«Je fais

_Havdalah_», répondit-il.--«Mais, s’écria-t-elle, nous ne sommes pas ce

soir à la fin d’une fête.»--«Pardon, la fête vient de se terminer pour

moi, puisque te voilà revenue.»

Le rabbin rit de bon cœur, et le front de Simcha devint aussi sombre que

les ténèbres compactes de la nuit d’Egypte. Pinchas sentit qu’il avait

commis un impair.

--Attendez, dit-il, improvisant une fin: La femme du rabbin riposta: «Tu

te trompes. La fête ne fait que de commencer. Tu n’auras pas à dîner:

car c’est le jour de l’Expiation.»

Le rabbin se remit à rire, mais le visage de Simcha s’éclaircit.

--Mais, je ne saisis pas le sens, mère, observa Lévi.

--Il ne le voit pas! Ecoute, mon fils. Le sens c’est qu’il est revenu un

jour d’expiation et n’a pas dîné, subissant un juste châtiment pour son

impertinence envers sa fidèle épouse. Ensuite, tu ne peux ignorer que

pour nous le jour de l’Expiation est une fête, parce que nous nous

réjouissons alors de la bonté du Créateur, qui nous a octroyé le

privilège de jeûner. C’est bien cela, n’est-ce pas, Pinchas?

--Oui, voilà le sens, et je pense que la rabbine n’en est pas

mécontente, hein?

--Les rabbines ont toujours le dernier mot, affirma le rabbin. Mais il

faut que je vous raconte la question qu’une femme m’a posée l’autre

jour. Cette femme m’apporte dans la matinée une poule qu’elle venait de

tuer. Dans le gésier de cette poule elle avait trouvé une épingle

rouillée. Elle désirait savoir s’il était quand même licite de manger

cette volaille. Le cas était fort embarrassant. Comment savoir si

l’épingle avait contribué d’une manière quelconque à la mort

de la poule? Je compulsai le _Shass_ et une quantité de

_Shaaloth-et-Teshuvoth_. J’allai consulter un Maggid, et Sugarman le

Marieur, et M. Karlkammer, et, finalement nous convînmes que la poule

était _tripha_ (impure), et ne pouvait être mangée. La femme revint le

soir du lendemain. Je lui annonce mon verdict, et la voilà qui fond en

larmes et se tord les mains. «Ne vous tourmentez pas, lui dis-je

apitoyé. Je vous achèterai une autre poule.» Mais cela ne la consola

point. «Hélas, fit-elle, nous l’avons mangée toute entière hier soir.»

Pinchas se livra à une hilarité convulsive. Puis, se calmant un peu, il

ralluma son cigare sans en avoir demandé la permission.

--Je croyais, déclara-t-il, que votre histoire aurait une autre

conclusion,--comme celle du paon. On avait offert un paon à quelqu’un.

Celui-ci, la pièce étant rare, alla demander au rabbin si elle était

_Kosher_ (pur, permis). Le rabbin dit:--Non, et confisqua le paon. Peu

après l’homme ouït dire que le rabbin avait donné un banquet, où le paon

avait figuré à la place d’honneur. Il vint trouver le rabbin, et lui

adressa des reproches.--«Je puis, _moi_, manger du paon, répondit le

rabbin, parce que mon père considère le paon comme _Kosher_, et, que

nous devons toujours nous ranger à l’opinion d’un éminent Fils de la

Loi. Mais, vous, malheureusement, c’est à moi et non à mon père que vous

avez demandé un avis, et j’ai toujours été en désaccord avec mon père au

sujet de la question paon.»

Cette fois, ce fut Hannah qui sembla le plus apprécier l’histoire.

--Tout de même, conclut Pinchas, vos ouailles sont plus pieuses que

celles du rabbin de ma ville natale. Il annonce un jour à ses fidèles

qu’il donne sa démission. Fort étonnés, ceux-ci lui envoient un délégué,

qui lui demande, au nom de tous, pourquoi il veut les quitter.

--«Parce que, répondit le rabbin, voilà la première question que vous

m’ayez jamais posée. Jamais vous ne m’avez soumis un seul cas de

conscience.»

--Oh, dites à M. Pinchas votre répartie pour l’âne, demanda Hannah toute

souriante.

--Non, fit le rabbin, ce n’est pas la peine.

--Tu es toujours à cacher ce que tu fais de mieux, s’écria la rabbine.

Au dernier _Pourim_ un insolent envoie à mon mari un âne en sucre. Alors

mon mari lui a envoyé en échange un rabbin en pain d’épices, avec cette

inscription: «Un rabbin envoie un rabbin. Un âne un âne».

Reb Samuel rit de bon cœur d’entendre sa femme répéter cette histoire.

Quant à Pinchas, il se tordit comme un point d’interrogation. La pendule

sur la cheminée sonna neuf heures. Lévi sauta sur ses pieds.

--Je serai en retard à l’école, s’exclama-t-il en courant vers la porte.

--Arrête! arrête! cria le père. Tu n’as pas dit les grâces.

--Pardon, père, je les ai dites. Pendant que vous étiez tous à raconter

des histoires je récitais à part moi, la bénédiction.

--Saül est-il aussi du nombre des prophètes? Et Lévi, lui aussi,

ajoutera-t-il au nombre des traits de mœurs que nous venons de conter?

songea Pinchas. Et il conclut à haute voix: «L’enfant dit vrai. J’ai vu

remuer ses lèvres.»

Lévi jeta au poète un regard de gratitude, empoigna son sac, et se

précipita vers le Nº 1 de Royal Street.

Pinchas s’en alla bientôt après lui, maudissant intérieurement l’avarice

de Reb Samuel. Il n’avait eu qu’un déjeuner en échange de son volume.

Mais peut-être était-ce à la présence de Simcha qu’il fallait attribuer

ce désagrément. Elle était la main droite du rabbin et elle ne se

souciait pas du tout d’ignorer ce que faisait la main gauche.

Après le départ de Pinchas, le rabbin se retira dans son cabinet, et la

rabbine se mit à mener grand vacarme avec son balai.

Le cabinet en question était une grande pièce carrée, entourée de livres

posés sur des rayons et décorée des portraits des Grands Rabbins du

continent. Les livres étaient des monstres auprès desquels les Bibles

familiales des Chrétiens eussent paru de petits volumes de poche. Ils

n’étaient imprimés qu’avec les consonnes, les voyelles étant

grammaticalement suggérées ou bien sues par cœur. Chacun était constitué

par un îlot de texte perdu au milieu d’une mer de commentaires, laquelle

se noyait dans un océan d’autres commentaires limité lui-même par un

continent de sur-commentaires. Reb Samuel connaissait la plupart de ces

immenses in-folios, avec tout leur tortueux lacis d’arguments et

d’anecdotes. Il s’y trouvait à son aise comme l’enfant dans son village

natal et sur les sentiers des bois et des champs voisins. Tel et tel

Rabbin avait formulé telle et telle opinion à telle et telle ligne, au

bas de telle et telle page, et cette ligne demeurait dans sa mémoire

comme un tableau. Et de même que l’enfant n’établit aucun rapport entre

son village natal et le vaste monde, ne conçoit pas que ses rues ni la

grande route puissent mener à l’histoire de la localité, et des

relations qu’elle peut entretenir avec d’autres villages, avec le pays

entier, avec le continent, avec l’univers, de même Reb Samuel aimait et

révérait pour elles-mêmes ces pages colossales, avec leurs bataillons

serrés de caractères variés. Pour lui, c’étaient là des faits absolus

comme l’existence même du globe; c’était le domaine de la sagesse

parfaite et suffisante: domaine un peu obscur çà et là, sagesse qui eût

eu besoin, pour les intelligences inférieures, d’être expliquée et

développée: c’est pourquoi Reb Samuel avait sur son bureau le manuscrit,

à demi achevé, d’un commentaire sur l’un des sur-commentaires, et cela

devait être intitulé: _Le Jardin des Lys_. Mais ces in-folios n’en

constituaient pas moins la seule véridique encyclopédie des choses

terrestres et divines. Et en vérité ces livres étaient merveilleux. Il

eût été difficile de dire tout ce qui s’y trouvait et ce qui ne s’y

trouvait point. Par eux le vieux rabbin se maintenait en communion avec

son Dieu, qu’il aimait de toutes les forces de son âme, et qu’il

concevait comme un Père universel et généreux veillant tendrement sur

ses pervers enfants, les châtiant en proportion de ce qu’il les

chérissait. Des générations de saints et de savants reliaient Reb Samuel

aux prodiges du Sinaï. Malgré le filet aux mailles serrées du

cérémonial, son âme se sentait libre. Il regardait comme un délicieux

privilège d’obéir en toutes choses à son Père. Tel le Roi qui offrait

une haute récompense à celui de ses sujets qui inventerait un plaisir

nouveau, il était prêt à sauter au cou du sage qui lui eût révélé une

observance nouvelle. Chaque matin il se levait à quatre heures pour

étudier, et il consacrait encore à ses in-folios le moindre instant

qu’il pouvait dérober à ses fonctions journalières. Rabbi Meir l’antique

moraliste, n’a-t-il pas écrit: «Quiconque lit la Torah pour lui-même, le

monde entier est son débiteur: Qu’il soit appelé l’ami, le bien-aimé,

l’amant de l’Eternel-Toujours-Présent et de l’humanité. Car la Torah le

revêt de douceur et de respect, lui donne l’équité, la raison et la foi.

Il devient modeste, patient et miséricordieux pour ceux qui

l’offensent». Mais Reb Samuel eût été scandalisé si on lui eût appliqué

ces mots.

Vers onze heures, Hannah entra dans le cabinet. Elle tenait une lettre

décachetée.

--Père, dit-elle, je viens de recevoir une lettre de monsieur Samuel

Lévine.

--De ton époux? fit-il en souriant.

--De mon époux, répondit-elle, en souriant aussi, mais sans

enthousiasme.

--Et qu’est-ce qu’il te dit?

--Oh, rien de grave. Il se contente de me rassurer en me rappelant qu’il

reviendra dimanche prochain pour divorcer.

--Parfait; écris-lui que cela se fera au prix coûtant.

Il parlait en anglais, avec un accent étranger que sa fille aimait.

--Il n’y aura que le scribe à payer, continua-t-il.

--Il s’y attend bien, fit Hannah. C’est le devoir d’un père de faire

quelque petite chose pour sa progéniture. Mais ce serait plus gentil

encore si vous vouliez prononcer vous-même le divorce.

--Je vous marierais avec plaisir, répondit Reb Samuel. Quant à vous

divorcer c’est autre chose. Le _Din_ a trop souci des sentiments

paternels, pour permettre cela.

--Et vous pensez que réellement je suis la femme de Samuel Lévine?

--Combien de fois faudra-t-il te le répéter? Quelques auteurs tiennent

compte de l’intention, mais la lettre de la Loi est nettement contre

vous. Il est beaucoup plus sûr de divorcer régulièrement.

--Alors, s’il mourait...

--Le Ciel vous en préserve, interrompit le rabbin effrayé.

--Je serais sa veuve, acheva la jeune fille.

--Naturellement. Mais quelle folie. Pourquoi mourrait-il? Et puis, au

fond, tu n’es pas _réellement_ mariée.

--Tout cela n’est-il pas absurde, père?

--Ne parle pas ainsi, fit-il gravement. Est-ce qu’il serait absurde que

tu te brûles en jouant avec le feu?

Elle ne trouva rien à répondre et changea de conversation.

--Vous ne m’avez encore rien dit de votre voyage à Manchester. Avez-vous

terminé à votre satisfaction la fameuse dispute?

--Oui, mais cela n’a pas été sans peine. Les deux parties étaient fort

surexcitées, et je crois bien que la querelle s’est encore envenimée à

la Congrégation le Jour de l’Expiation, parce que l’officiant refusa de

sonner le _Shofar_ trois minutes plus tôt, comme le demandait le

président. Le trésorier était du côté du rabbin; et il s’en fallut de

peu que l’on n’en vînt à une rupture.

--La sonnerie des trompettes du Nouvel An ressemble souvent à un signal

de guerre, dit Hannah, moqueuse.

--Hélas, oui, murmura tristement le rabbin.

--Et comment avez-vous fait pour les réconcilier?

--J’ai raillé les deux parties. Ils seraient demeurés sourds à des

raisonnements sérieux. Je leur ai raconté la _Midrash_, la parabole du

voyage de Jacob chez Laban.

--Qu’est-ce donc?

--Un développement du récit biblique. Le verset de la genèse rapporte

que Jacob arrivant au lieu nommé Béthel, décida d’y passer la nuit parce

que le soleil venait de se coucher. Il ramassa donc des pierres et s’en

fit un oreiller. Et, le matin venu, Jacob se leva, et prit _la_ pierre

qui lui avait servi d’oreiller. Comment expliquer cela?

La voix du rabbin avait à ce moment des inflexions de psalmodie.

--Voici l’explication, continua-t-il. Dans la nuit, les pierres

s’étaient disputé l’honneur de soutenir la tête du patriarche et

finalement, pour les satisfaire toutes à la fois le Ciel voulut qu’elles

se réunissent pour ne plus former qu’une seule pierre. Vous vous

rappelez que lorsque Jacob se leva, le matin, il s’écria: «Cet endroit

est redoutable. Ce ne peut être ici que la maison de Dieu.»

«Alors, j’ai dit aux disputeurs de Manchester: «Pourquoi Jacob s’est-il

exprimé ainsi? Parce que son repos avait été tellement troublé par la

querelle des pierres, que cela lui avait fait penser à une synagogue,

qui est la maison de Dieu.» Et j’ai conclu qu’ils devaient faire comme

les pierres de Jacob, cesser leur dispute et se fondre en une pierre

unique. Et voilà comment j’ai ramené la paix dans la _Kehillah_.

--Jusqu’à nouvel ordre, fit Hannah en souriant. Mais, père, je me suis

souvent étonnée que l’on permette dans les offices l’usage de la corne

de bélier. Je croyais que tous les instruments de musique étaient

interdits.

--La corne n’est pas à proprement parler un instrument de musique,

répondit-il avec une nuance d’humour. D’ailleurs, ceux qui en sonnent

sont presque tous incompétents. C’est avec des soufflements

d’asthmatiques et des coups de sifflet inconsidérés qu’ils ponctuent les

moments solennels de la cérémonie.

--Mais ce serait un instrument de musique, si les artistes étaient bons,

insista la jeune fille.

--Si tu tiens réellement à l’explication je te dirai que, depuis la

chute du second Temple, nous avons éliminé de notre culte tous les

instruments de musique qui rappelaient celui-ci, et particulièrement

tous ceux qui ont été adoptés par les Chrétiens. Mais la corne de bélier

dont on sonne pour la Nouvelle année est une institution plus ancienne

que le Temple, et la Bible en ordonne expressément l’usage.

--Mais, ne trouvez-vous pas qu’il y a quelque chose d’édifiant et de

spirituel dans le son des orgues?

Le rabbin lui pinça les oreilles.

--Tu parles comme une vilaine petite épicurienne, déclara-t-il sur un

ton à demi sérieux. Si tu aimes Dieu, tu n’as pas besoin d’un orgue pour

aider tes pensées à s’élever vers le Ciel.

Il lâcha l’oreille de sa fille et reprit sa plume en fredonnant avec

onction un hymne de la synagogue, aux notes éclatantes et joyeuses.

Hannah se dirigea vers la porte, puis revint sur ses pas.

--Père, dit-elle, nerveuse et rougissant un peu, qui est-ce, le fiancé

que vous avez dit avoir en vue?

--Oh, personne en particulier.

Il était aussi embarrassé qu’elle et il évitait les yeux de sa fille, de

sorte qu’elle supposa qu’il voulait lui cacher que réellement il avait

quelqu’un en vue.

--Mais vous pensez pourtant à me marier, reprit-elle, vous savez que je

ne veux pas me marier pour le plaisir d’autrui?

Le rabbin s’agita sur sa chaise comme s’il éprouvait quelque gêne.

--Je n’ai à ce sujet que de vagues idées, vagues, vagues. Si le parti

auquel je pense ne te convient pas, eh bien, il n’en sera plus question.

Je t’assure, ma chère, que je n’ai pas de projet arrêté. Pour te dire la

vérité--il s’arrêta, et sourit d’un sourire doux et franc--la personne

que j’avais en vue en te parlant n’est autre que ta mère. Cette fois

leurs yeux se rencontrèrent, et le père et la fille éclatèrent de rire.

Le balai de la rabbine se mit malicieusement à faire grand tapage à

proximité de la porte. Hannah se pencha et baisa le grand front de son

père au-dessous de la petite toque noire.

--Monsieur Lévine, reprit-elle en montrant la lettre qu’elle tenait,

insiste aussi pour que j’aille au bal du Pourim avec lui et Léah.

--On doit obéir à son époux, répondit le rabbin.

--Je le traiterai comme s’il était en effet réellement mon époux,

c’est-à-dire que j’agirai à ma guise. Je n’irai pas au bal.

La porte s’ouvrit brusquement.

--Tu iras, s’écria la rabbine. Je ne veux pas que tu t’enterres vivante.

Les enfants du Ghetto · 第 14 / 45 题