Ce n’était que par hasard que Mosès Ansell faisait ses dévotions à la
Synagogue des Fils-de-la-vraie-Foi. Il jugeait que ce temple était trop
voisin pour que son assiduité aux offices lui acquît des mérites auprès
du ciel: il faut aller au devant de la prière, et non pas la laisser
venir à nous. Un Juif zélé doit marcher vite quand il se rend à la
synagogue, pour montrer sa ferveur, et revenir à pas comptés, comme à
regret: sans quoi Satan pourrait bien attirer l’attention du Très-Haut
sur les manquements du Peuple Elu. Voilà pourquoi Mosès allait faire ses
dévotions aussi loin que possible.
Passé maître dans les subtiles minuties du judaïsme, il était ce que
Welhausen a appelé un virtuose de la religion. Quand il avait passé sa
chaussette droite la première--ou plutôt quand il avait entortillé son
pied dans les bandelettes qui lui servaient de chaussettes--il faisait
bien attention de passer d’abord son soulier gauche, à titre de
compensation. Et il agissait de même quand il portait des souliers
lacés, laçant le premier celui qu’il avait mis le dernier. C’est ainsi
que, dans les plus petites choses, il appliquait les divins principes de
la justice.
Voilà pourquoi Mosès passait pour un grand homme dans la plupart des
lointaines _Chevrah_ entre lesquelles il répartissait l’honneur de sa
présence. Il n’accordait celle-ci à la grande Synagogue que si par
hasard, les heures des offices étant différentes, il pouvait y aller en
revenant d’une autre communauté plus éloignée. Il arrivait alors au
commencement de la fin, et s’applaudissait de pouvoir de la sorte dire
deux fois le même jour une même partie de l’office. Même il lui plaisait
d’ajouter à ses dévotions dans les synagogues une préface ou une
conclusion en lisant tout seul, chez lui, une centaine de pages du
rituel.
Quelques jours après la rédemption d’Ezéchiel, à la fin du service au
Beth Hamidrash, Salomon aborda le reb Shemuel, qui lui donna un
demi-penny pour avoir accepté gentiment sa bénédiction. Salomon passa le
sou à son père, qui l’accompagnait.
--Eh, comment allez-vous, reb Mosché? fit le reb Shemuel, avec son bon
sourire. Il avait bien remarqué que Mosès chômait. D’autre part il
l’appelait rabbin (_reb_) tant par courtoisie que par sa considération
pour sa piété. Quant à lui, le rabbin authentique, c’était un bel homme,
un peu fort, dans lequel on eût pu tailler deux Mosès Ansell.
--Ça va mal, répliqua Mosès. Je n’ai eu aucun travail depuis un mois.
Nous sommes en pleine morte saison. Mais Dieu est bon.
--Ne pourriez-vous pas vendre quelque chose, reprit reb Shemuel, en
caressant pensivement sa longue barbe noire, qui grisonnait un peu.
--J’ai vendu des citrons, mais les quatre ou cinq shillings que j’y ai
gagnés ont déjà passé en pain pour les enfants, et au loyer. L’argent
coule entre les doigts, vous savez, quand on est cinq et que l’hiver est
dur. Mes citrons une fois vendus, je n’ai guère été plus avancé.
Le rabbin le regarda avec compassion et lui glissa dans la main une
demi-couronne.
Son jeune fils Lévy demeura un moment en arrière, désirant terminer une
transaction qui consistait dans le troc d’une sarbacane contre
quelques-uns des boutons de Salomon. Lévy était plus jeune de deux ans
que celui-ci, et fréquentait une autre école--une école presque
bourgeoise. Il prenait en conséquence, avec le jeune Ansell, des airs
condescendants. Mais il avait fort à faire pour impressionner Salomon,
qui, outre l’humour israélite, possédait une forte dose de cette autre
qualité nationale que les Juifs nomment la _Chuzbah_, ce qu’on peut
traduire, de façon variée, par audace ou impudence, esprit d’entreprise
ou aplomb.
--Dites-moi, Lévy, fit Salomon, nous n’allons pas à l’école
d’aujourd’hui. Voulez-vous venir du côté de chez nous, ce matin? Nous
jouerons à cache-cache dans la rue; il y a des coins splendides! Et puis
il y a aux environs de nouvelles bâtisses avec des échafaudages
épatants, et un magasin de pickles qu’on démolit. Des fois, au milieu
des plâtras, on trouve des cerneaux au vinaigre. C’est chic, hein?
Lévy le regarda d’un air de profond dédain.
--Croyez-vous, dit-il, que nous n’avons pas de pickles à la maison?
Salomon fut mortifié. Il regarda du coin de l’œil les élégants vêtements
noirs de son camarade et les compara tristement avec son complet de
velours grossier et râpé.
--Qu’à cela ne tienne, dit-il. Il ne manquera pas de garçons et de
filles pour jouer avec moi.
--Au fait, demanda Lévy, cette petite fille qui est venue ici avec votre
père pour l’Anniversaire de la Loi, n’était-ce pas votre sœur?
--Voulez-vous dire Esther?
--Comment voulez-vous que je sache son nom? Une petite fille brune, avec
une robe d’indienne, plutôt jolie: elle ne vous ressemble pas.
--Oui, c’est Esther. Elle est en sixième, à l’école, et elle n’a que
onze ans.
--Nous n’avons pas de classes, à notre école, répondit Lévy avec mépris.
Mais est-ce que votre sœur jouera à cache-cache?
--Non, elle ne jouera pas, répliqua Salomon, avec une espèce d’orgueil:
elle n’aime qu’à lire. Elle a lu les _Enfants d’Angleterre_, et un tas
de choses. A présent, elle a trouvé un petit livre à couverture brune,
qui ne la quitte plus. Moi aussi, j’aime lire, mais à l’école ou à la
synagogue, parce que là, il n’y a rien de mieux à faire.
--A-t-elle congé, aujourd’hui?
--Oui.
--Mais moi, je n’ai pas congé, fit tristement Lévy.
Salomon se sentit vengé. Son père l’appela, et ils consacrèrent une
partie de la demi-couronne donnée par le rabbin à acheter des petits
pains, dits français, qui procurèrent à la maison un déjeuner inespéré.
Pendant ce temps reb Shemuel, qui s’appelait de son nom complet le
Révérend Samuel Jacobs, rentrait chez lui pour déjeuner. Sa maison était
située près de la Shool[4] et il y avait aux abords une haie de
mendiants. Il ouvrit sa porte en bras de chemise.
[4] Synagogue.
--Vite, Simcha, donne-moi mon vêtement neuf. Il fait bien froid ce
matin.
--Vous avez donc encore donné votre vêtement, s’exclama sa femme qui
malgré qu’elle portât un nom signifiant «Réjouissance» était le plus
souvent maussade.
--Eh oui, répondit Samuel d’un air suppliant, mais c’était un vieil
habit.
Il ôta son chapeau haut de forme et le remplaça par un petit bonnet
noir.
--Vous allez me ruiner, Samuel, gémit Simcha, en se tordant les mains.
Vous vous arracheriez la chemise du dos pour la donner à une bande de
vauriens, de ces Schnorrers[5].
[5] Les mendiants professionnels juifs.
--Peut-être, fit le vieux Rabbin, dont les larges yeux bruns brillaient
d’un pacifique éclat, mon habit aura-t-il l’honneur de couvrir Elisée le
prophète.
--Elisée le prophète! railla Simcha, a bien assez de bon sens pour
demeurer au ciel et ne pas venir rôder en grelottant par le brouillard
et par la gelée dans ce pays abandonné de Dieu.
Le vieux Rabbin répondit: Atchoum!
--Dieu vous bénisse, Seigneur, murmura Simcha pieusement en hébreu et
elle ajouta en anglais:
--Ah! vous allez vous tuer, Samuel.
Elle monta à l’étage et revint bientôt avec un vêtement neuf et une
nouvelle terreur.
--Eh bien, vieux fou, vous avez fait là encore une chose intelligente!
Tout votre argent était dans le vêtement que vous venez de donner.
--Comment cela? dit reb Samuel troublé. Puis le calme revint dans ses
yeux bruns: Mais non, j’ai tout enlevé avant de donner le vêtement.
--Dieu merci, dit Simcha en juif. Où est-il alors? J’ai précisément
besoin de quelques shillings pour l’épicerie.
--Puisque je vous dis que je l’ai donné d’abord.
Simcha gémit et tomba sur sa chaise avec un fracas qui fit trembler la
vaisselle et les verres.
--Et voici la fin de la semaine qui arrive, gémit-elle, et je n’aurai
pas de poisson pour le Sabbat.
--Ne blasphémez donc pas ainsi! fit reb Samuel, en tirant avec un léger
agacement sur sa barbe vénérable.
Le Tout-Puissant--qu’il soit béni--pourvoira au Sabbat.
* * * * *
Simcha fit une grimace sceptique, sachant bien que ce seraient ses
économies et non celles du Seigneur qui y pourvoiraient. Ce n’était qu’à
force de constante vigilance, de minutie, en mendiant de l’argent à son
mari, en le lui extorquant, pour ainsi dire, qu’elle arrivait à faire
vivre confortablement une famille de quatre personnes sur les
appointements pourtant assez considérables de son mari. Reb Samuel alla
l’embrasser sur sa bouche sceptique, sachant bien qu’elle prendrait sa
revanche dans une autre occasion. Il lava ses mains et se garda de
parler davantage entre l’ablution et la première bouchée.
* * * * *
Les fonctions de reb Samuel étaient multiples: il prêchait, enseignait
et conférenciait. Il mariait et divorçait. Il donnait dispense aux
célibataires du devoir traditionnel d’épouser les veuves de leur frère
défunt. Il surveillait un abattoir, délivrait les licences aux bouchers
israélites, examinait le tranchant de leurs couteaux pour être sûr que
les victimes souffriraient le moins possible et inspectait le bétail
abattu dans les boucheries pour voir s’il était parfaitement sain et
surtout indemne de tuberculose. Mais sa principale fonction consistait à
répondre aux questions les plus simples jusqu’aux plus complexes
problèmes que soulèvent les lois rituelles et morales du Judaïsme. Il
avait ajouté un volume de _Shaaloth-u-Teshuvoth_ ou _Questions et
Réponses_ à la colossale littérature casuistique de sa race. On
invoquait aussi son aide en tant que _Shadchan_ (marieur) bien qu’il
négligeât de réclamer sa commission et qu’il montrât bien moins de zèle
à fiancer ses semblables que Sugarman, le marieur professionnel. En un
mot c’était un beau et sage vieillard, aimé de tout le monde. Lui et sa
femme parlaient l’anglais avec un fort accent étranger; dans leurs
causeries intimes ils se servaient du jargon _yiddish_.
La femme du rabbin lui versa le café, qu’elle blanchit avec du lait
trait directement à la vache dans une cruche. Le beurre et le fromage
étaient également _kosher_, achetés chez des Juifs hollandais et n’ayant
passé dans aucun autre vase que ceux appartenant à des Juifs. Lorsque le
rabbin eut pris place au haut bout de la table, Hannah entra.
--Bonjour, père, fit-elle en l’embrassant. Que se trouve-t-il donc pour
que vous ayez mis votre habit neuf? Y aurait-il un mariage aujourd’hui?
--Non pas, chérie, les mariages se font rares. Il n’y a même pas eu de
fiançailles depuis que l’aînée des filles Belcovitch a été fiancée à
Pesach Weingott.
--Oh ces jeunes gens juifs, s’écria la rabbine. Regardez mon Hannah,
pouvez-vous rencontrer une plus jolie fille dans tout le quartier, et
pourtant la voilà qui perd ici sa jeunesse.
Hannah se pinça les lèvres, au lieu de mordre dans sa tartine, en voyant
qu’elle avait amené elle-même cette conversation. Il y avait deux ans
qu’elle entendait sa mère tenir les mêmes propos. L’anxiété maternelle
de Mme Jacobs avait commencé avec les dix-sept ans de sa fille.
--Lorsque j’avais dix-sept ans, dit celle-ci, j’étais déjà une femme
mariée; à présent, les filles ne trouvent pas un Chosan avant leur
vingtième année.
--Nous ne sommes pas en Pologne, observa le rabbin.
--Qu’est-ce que la Pologne vient faire là-dedans? La vérité, c’est que
les jeunes gens juifs ne se marient plus que pour l’argent.
--Pourquoi les en blâmer? Un jeune homme juif peut épouser plusieurs
pièces d’or, mais depuis Rabbenu Gershom il ne peut plus épouser qu’une
femme, et rien qu’une.
Le rabbin souriait, s’efforçant de montrer de la bonne humeur à cause de
la présence de sa fille. La mère, au contraire, s’irritant davantage,
s’écria en yiddish:
--Tu as déjà bien de la peine à nourrir une femme, toi qui ne laisses à
tes enfants que la peau sur les os, à force de donner à droite et à
gauche. Si tu étais un bon père, tu aurais économisé ton argent pour en
faire une dot à Hannah, au lieu de le gaspiller pour une bande de
Schnorrers vagabonds. C’est tout juste si je pourrai donner à la
pauvrette un peu de literie et de linge de corps. C’est une honte, un
scandale, que tu ne lui aies pas encore trouvé un épouseur, toi qui sais
si bien en dénicher cinq plutôt qu’un pour les filles d’autrui.
--En tout cas j’en ai trouvé un pour la fille de ton père, objecta le
rabbin, dont les yeux bruns commençaient à perdre de leur douceur.
--Je te conseille de t’en vanter. Je n’étais pas en peine d’en
rencontrer une quantité qui auraient mieux valu que toi. Et ma fille
n’aurait alors pas connu cette honte que personne ne demandât sa main.
En Pologne, au moins, les jeunes gens seraient venus vers elle par
troupes, parce que la fille d’un rabbin, cela se recherche. On aurait
considéré comme un honneur de devenir le gendre, le fils par la loi,
d’un Fils de la Loi. Mais dans ce pays damné... Dans mon village la
fille du Premier Rabbin a fait la conquête du plus bel homme du
district, et pourtant elle était laide à faire cracher sur son passage.
--Mais toi, ma Simcha, tu n’es pas du tout comparable à cette femme-là.
--Moque-toi de moi, à présent.
--Je ne raille pas. Tu es comme un lys de Saron.
--Veux-tu une autre tasse de café, Samuel?
--Oui, fleur de ma vie; patiente encore un peu et tu verras notre Hannah
sous la _Chuppah_.
--Aurais-tu quelqu’un en vue?
Le rabbin hocha la tête avec une mine mystérieuse et cligna des yeux
comme pour regarder de loin le jeune homme en question.
--Qui est-ce, père? demanda Lévi. J’espère qu’il s’agit de quelqu’un de
réellement distingué qui parle l’anglais correctement.
--Et pensez-vous que vous lui plairez, Hannah? dit la rabbine. Avec
votre stupide raideur, vous avez jusqu’à présent découragé tous les
partis que j’ai essayé de vous faire conquérir.
--Voyons, mère, s’écria la jeune fille en posant violemment sa tasse,
est-ce que je ne vais pas pouvoir déjeuner en paix! Je ne tiens pas du
tout à me marier. Est-ce que vous croyez que cela m’amuse de voir vos
Juifs tourner autour de moi pour m’examiner comme un cheval au marché et
demander combien d’argent vous pouvez donner pour notre établissement?
Laissez-moi, si je veux rester fille. C’est mon affaire après tout, et
non la vôtre.
La rabbine adressa à son mari un coup d’œil d’amer reproche.
--Qu’est-ce que tu veux que je te dise, Samuel? Elle est _meshuggah_,
tout à fait folle. Avec sa santé et sa fraîcheur, la voilà folle.
--Oui, vous me rendrez folle à la fin, affirma Hannah d’un air sauvage.
Laissez-moi! Je suis trop vieille à présent pour trouver un Chosan, il
n’y a donc plus qu’à me laisser telle que je suis. Je saurais toujours
bien gagner ma vie à moi toute seule.
--Tu entends, Samuel? fit Simcha. Tu vois mes tourments. Tu vois comme
nos enfants deviennent impies dans ce pays de païens.
--Laisse-la, Simcha, laisse-la, répondit-il. C’est encore une enfant. Si
elle n’a pas d’inclination pour le mariage...
--Et qu’est-ce que c’est que ça, qu’une inclination? Voilà du joli, par
exemple. Alors elle va donner sa mère en risée à tout le monde. Mme
Jewell et Mme Abrahams seront toujours là à dorloter leurs
petits-enfants devant mon nez, pour me faire la nique? Ce n’est pas que
Hannah ne soit pas belle qu’on ne puisse la demander. Seulement elle
fait trop la fière. On jurerait qu’elle a un père qui gagne cinq cents
guinées par an, tandis que c’est un homme qui dilapide la moitié de son
gain au profit de sales mendiants.
--Ne parle pas en épicurienne, prononça gravement le rabbin. Nous tous,
nous ne sommes que des mendiants, à la merci de la charité du
Très-Haut--que son nom soit béni.--Que sommes-nous donc? Nous n’avons
qu’à nous prosterner devant Lui et Le remercier de ce que ses bontés
sont telles qu’elles nous permettent de faire nous-mêmes la charité.
--Mais c’est pour vivre que nous travaillons, s’écria la rabbine, et
j’en ai les genoux tout écorchés.
--Mère, dit Hannah, vous avez pourtant une servante pour faire le gros
travail.
--Des domestiques! s’écria la rabbine avec mépris. Avec eux, si vous ne
leur mettez pas le pied sur la tête comme les Egyptiens firent avec nos
pères, ils ne font rien que de casser la vaisselle. J’aime mieux balayer
ma chambre que de voir une _shiksah_ y musarder une heure et s’en aller
en laissant toute la poussière sur les appuis des fenêtres et le dessus
de la cheminée. Et les lits! A-t-on jamais vu une shiksah retourner
seulement un matelas. Si je pouvais, je leur tordrais le cou.
--A quoi sert-il de se plaindre, répondit Hannah avec impatience. Vous
savez bien que nous sommes obligés d’avoir une shiksah pour entretenir
les feux le jour du Sabbat. On ne peut pas s’adresser aux gamins qu’on
trouve dans la rue. Ils ont beau être pieds nus, ils vous regardent
comme si vous étiez des imbéciles. Et on n’en trouve pas toujours.
L’entretien des feux, pendant le Sabbat, est l’un des problèmes les plus
difficiles à résoudre au ghetto. Les rabbins ont adouci l’interdiction
primitive, qui n’était rien moins qu’une prohibition absolue; ils
permettent qu’on en fasse allumer les feux par des païens. On utilise
dans ce but de pauvres femmes, généralement des Irlandaises, qu’on
appelle les _Shabbos-Goyahs_ et qui font au ghetto cet office de
chauffeur, à raison de quatre sous par cheminée. Jamais un Juif ne
touche à une allumette ou à une chandelle, ni ne brûle un morceau de
papier, ni même ne décachette une lettre. La goyah, terme qui signifie
littéralement _païen femelle_, est là pour s’acquitter de ces besognes
le jour du Sabbat. Salomon Ansell avait été un jour traité de païen
femelle par sa grand’mère, simplement pour avoir touché à la pelle à
feu, alors qu’il n’y avait d’ailleurs rien dans la grille.
Le rabbin aimait à se chauffer. Lorsque, un jour de Sabbat, son feu
menaçait de s’éteindre, il se gardait bien d’ordonner à la shiksah de
remettre du charbon, mais il se frottait les mains et il formulait, à
mi-voix, d’un air détaché: «Vraiment, il ne fait pas chaud».
--C’est vrai, dit-il à sa femme et à sa fille, j’ai toujours eu froid
des Sabbats où on avait renvoyé la shiksah. J’en suis resté une fois
enrhumé pendant tout un mois.
--Je t’ai fait «enrhumer»! protesta la Rabbine. Et c’est peut-être moi
aussi qui te fais rentrer en bras de chemise en plein hiver? Il va
falloir que je te mette des cataplasmes et des sinapismes, et tu
voudrais qu’il me reste de quoi te fournir par dessus le marché une
shiksah. Si je vois encore tes Schnorrers entrer ici, je les sors par la
peau du cou.
Ce fut ce moment que le Destin et Melchisédec Pinchas choisirent pour
l’entrée en scène dudit Melchisédec Pinchas.