MALKA

La foire du Dimanche qui a depuis si longtemps lieu dans Petticoat Lane

aura du mal à disparaître; encore très courue, elle battait son plein le

matin gris où Mosès Ansell traversait le ghetto. Il était onze heures

environ et la foule augmentait à vue d’œil. Les vendeurs annonçaient

leurs marchandises d’une voix stentorienne; le bavardage des acheteurs

semblait la rumeur confuse d’une mer démontée. Les murs nus et les

palissades étaient placardés d’annonces d’où se pouvait aisément déduire

le caractère, la race, le genre de vie des habitants du quartier.

Beaucoup étaient en _yiddish_, le jargon le plus corrompu et le plus

hybride qui se soit jamais parlé. Et même lorsque la langue était

anglaise, les lettres étaient hébraïques. Whitechapel, Public Meeting,

Board School, Sermon, Police, ces termes d’une banalité toute moderne se

dissimulaient sous les caractères sacrés de la langue qui chante les

miracles et les prophéties, les palmiers et les cèdres, les Séraphins et

les lions, les bergers et les harpistes.

Mosès s’arrêta pour lire ces affiches hybrides--car il n’avait rien de

mieux à faire, mourant de faim, lui et sa famille. Comme il rôdait sans

but dans Wentworth street, il aperçut une annonce collée à la fenêtre

d’une échoppe de savetier. Cette espèce d’enseigne était rédigée en

jargon juif: «On demande des riveurs, des crochetiers, des couseurs et

des finisseurs.--Baruch Emmanuel, savetier, confectionne et répare les

chaussures au même prix exactement que Mordécai Schwartz, du 12,

Goulston street.»

Mordécai Schwartz était écrit en lettres hébraïques plus grandes, plus

noires, Mordécai Schwartz planait sur l’échoppe. Baruch Emmanuel était

évidemment très conscient de son infériorité vis-à-vis de ce puissant

concurrent, bien que Mosès n’eût jamais encore entendu parler de

Mordécai Schwartz. Il entra dans la boutique et dit en hébreu:

--La Paix soit avec toi.

Baruch Emmanuel répondit, dans la même langue, en martelant une semelle:

--Avec toi la paix.

Mosès alors parla en jargon:

--Je cherche du travail. Peut-être pourras-tu m’en donner?

--Que sais-tu faire?

--J’ai été riveur.

--J’ai des riveurs autant qu’il m’en faut.

Mosès parut désappointé.

--J’ai aussi été coupeur, fit-il.

--J’ai tous les coupeurs dont j’ai besoin, répondit Baruch.

L’âme de Mosès s’obscurcit.

--Il y a deux ans, je travaillais comme finisseur.

Baruch secoua lentement sa tête. La persistance de l’homme commençait à

l’ennuyer. Restait encore l’emploi de tailleur de formes.

--Et pendant une semaine j’ai travaillé dans les formes, fit Mosès.

--Je n’ai pas besoin de ça non plus! cria Baruch, perdant patience.

--Mais il est écrit à ta fenêtre que tu en as besoin, protesta Mosès

faiblement.

--Ça m’est absolument égal, ce qui est écrit ou non à ma fenêtre!--Tu

n’es donc pas assez intelligent pour comprendre que c’est une blague?

Malheureusement pour moi je travaille tout seul, mais l’enseigne fait

bien et au fond ça n’est point un mensonge. Bien sûr, je désirerais en

avoir des riveurs, des coupeurs, des finisseurs et tout ça; si j’en

avais, ça me ferait un grand établissement et j’arracherais les yeux à

Mordécai Schwartz. Mais le Très-Haut me refuse des assistants et je me

contente de souhaiter en avoir.

Mosès comprit cette attitude envers le destin. Il s’en alla, suivit une

ruelle étroite et sale, à la recherche de ce Mordécai Schwartz dont

l’adresse avait été si obligeamment indiquée par Baruch Emmanuel. En

route, il pensait au sermon que la veille le maggid avait prononcé. Il

avait expliqué un verset de Habakkuk, et d’une façon si originale qu’un

passage du Deutéronome en prenait une couleur toute nouvelle. Mosès,

éprouvant un plaisir très vif à paraphraser ce thème dépassa, sans qu’il

s’en aperçût, la boutique de Mordécai. Un tintement le tira de sa

rêverie. C’était la cloche de la grande école du Ghetto, qui intimait

l’ordre aux élèves de quitter squares et rues, mansardes et sous-sols,

pour venir à la leçon d’anglais. Et ils vinrent, procession bruyante,

recrutée dans toutes les ruelles et impasses; des grands et des petits;

des gamins vêtus de velours à côtes et des fillettes affublées de

cotonnade toute passée; des enfants propres et des enfants déguenillés;

des enfants chaussés d’informes souliers bâillant aux orteils; des

bambins souffreteux et d’autres robustes; des enfants aux yeux brillants

et d’autres aux yeux hagards; des enfants à figures étranges, exotiques

et hâves et des enfants simili-anglais à mine fraîche et rose; d’autres

encore à tête grande et difforme, d’autres à tête ovale, d’autres à tête

piriforme; des enfants à mine de vieux, à tête de chérubin, à face de

singe; des enfants faméliques marmottant leurs leçons, et des enfants

bayant aux corneilles; des tapageurs et des sournois, des insolents, des

idiots, des vicieux, des intelligents, des sots, échantillons de tous

les pays--et tous se pressaient au son de la cloche, vers l’école, où

les devait moudre en une marchandise pareille, la grande et impassible

machine gouvernementale. Devant celle-ci se trouvait une seconde foire

en miniature, le chemin était semé de toutes les tentations. Il se

faisait un trafic actif de pois chiches et de noix de coco; la foule des

écoliers était surveillée par des parents attendant avec impatience que

les portes de l’école se refermassent sur ces petits truands. Les femmes

étaient tête nue ou en marmotte avec des enfants au sein et d’autres

trottant à leurs côtés. Les hommes étaient sales et loqueteux. Ici une

petite fille à l’air grave tenait par la main son frère plus grand et ne

le lâchait qu’après l’avoir vu entrer. Là, un gosse encore en jupe,

grognon et sauvage, se faisait traîner vers la corvée détestée. Et tout

cela formait un tableau étrange: en haut, le ciel de plomb, en bas, sur

le pavé glissant et fangeux, les pères et mères en guenilles, les

enfants à vêture bigarrée.

--Noix du Brésil! criait une vieille marchande.

--Pois chauds! clamait d’une voix traînarde un vieux juif hollandais.

D’une main il portait une marmite pleine de pois chauds et de l’autre un

pot de poivre en forme de phare. Quelques-uns des enfants,

gloutonnement, avalaient les grossières friandises servies dans des

écuelles minuscules pendant que d’autres les emportaient dans des

cornets de papier pour les mastiquer subrepticement pendant la classe.

--Tu appelles ça assaisonner? dit un bambin haut comme une botte.

--T’en as pas assez, clama le vieux marchand, feignant la surprise.

Qu’est-ce qu’il te faut?

Il aspergea de poivre une seconde fois, la portion bouillante.

La progéniture de Mosès Ansell manquait à ce tableau. Les plus jeunes

étaient au logis; les aînés étaient à l’école depuis une heure déjà pour

s’ébattre et se réchauffer dans les vastes cours. Une tranche de pain

sec et deux sous de thé infusé déjà par trois fois avaient composé leur

déjeuner et ils n’avaient pas de dîner en perspective. Cette idée

alourdit le cœur de Mosès; il oublia les interprétations du rabbin sur

le verset de Habakkuk et il rebroussa chemin vers la boutique de

Mordécai Schwartz. Mais comme son humble rival, Mordécai n’avait point

de place pour Mosès; au contraire, il avait déjà trop de main-d’œuvre.

Pourtant, comme des bruits de grève traînaient dans l’air, il prit

prudemment l’adresse du solliciteur. Après cet échec Mosès vagabonda

tristement durant plus d’une heure; le moment du dîner approchait; déjà

des enfants le dépassaient portant le repas du Dimanche, cuit dans les

boulangeries; une odeur de vague poésie emplit l’atmosphère. Mosès

sentait qu’il ne pourrait pas regarder ses enfants en face.

A la fin, il prit une grande résolution et obliqua vers les Ruines,

hâtant le pas pour ne pas laisser refroidir son courage.

Les Ruines étaient une place pavée, à moitié bordée de maisons. Seule,

la foire dominicale lui prêtait du pittoresque. Mosès aurait pu acheter

là depuis des bretelles élastiques jusqu’à des perruches vertes

enfermées dans des cages bariolées. C’est-à-dire qu’il l’aurait pu s’il

avait eu de l’argent! Mais pour l’instant, il n’avait rien dans ses

poches, que des trous.

Donc, il se décida à rendre visite à Malka. Cette cousine de sa défunte

femme habitait Square Zacharie. Mosès ne l’avait pas vue depuis un mois,

car Malka était un rejeton fortuné de l’arbre familial. On ne

l’approchait qu’avec crainte et tremblement. Elle tenait une boutique de

revendeuse à Houndsditch, avec un étal pour le même commerce dans le

Halfpenny Exchange et un étalage aux Ruines, le Dimanche. Elle avait

installé Ephraïm, son gendre fraîchement acquis, dans la même branche

d’affaires et le même quartier. Comme les objets de son commerce, son

gendre était aussi de seconde main: c’était un veuf, qui avait perdu

quatre ans auparavant sa première femme en Pologne. Mais il n’était âgé

que de vingt-deux ans.

Les logis respectifs du gendre et de la belle-mère situés à quelques

minutes de leurs établissements commerciaux, se faisaient face

diagonalement à travers la place. C’étaient des maisons à trois pièces,

sans sous-sol, et dont la fenêtre du rez-de-chaussée avait un rideau de

gaze, qui permettait aux habitants de voir tout ce qui se passait au

dehors et mettait les curieux en face de leur propre image. En effet les

passants stationnaient devant ces miroirs improvisés, les hommes

tortillant leurs moustaches, les femmes donnant des tapes coquettes à

leurs chapeaux, sans se douter que les habitants les observaient. La

plupart des portes étaient entrebâillées malgré l’air glacial, car les

habitants du Square Zacharie vivent surtout sur les pas des portes. En

été, les commères y bavardent assises sur des chaises, comme au bord de

la mer, sur une plage à la mode; des vieillards ridés y jouent aux

cartes sur des plateaux à thé; et des enfants encore à la mamelle dans

des hamacs suspendus aux linteaux s’y bercent paresseusement, tels de

jeunes singes accrochés à un arbre. Cette place quadrangulaire, et toute

pavée, est surtout un endroit rêvé pour les jeux d’enfants; elle est

débonnaire, il n’y passe point de chevaux; à peine si un chien parfois,

ou le chat d’un voisin, y risque une exploration. Le petit Salomon

Ansell ne connaissait pas de joie plus franche que d’accompagner son

père dans ces quartiers élégants, de parcourir ces vastes espaces en

sens divers, tandis que Mosès conférait avec Malka. La dernière fois que

Mosès y était allé, c’était pour dire des psaumes. Milly, la fille de

Malka, venait d’avoir un fils, mais l’on ne savait si elle se

rétablirait, en dépit des talismans accrochés au-dessus du lit pour

conjurer les funestes desseins de Lilith, la première et perfide femme

d’Adam, ainsi que ceux des mauvais esprits qui rôdent autour des femmes

en couche. Et on avait envoyé en toute hâte chercher Mosès pour qu’il

intercédât auprès du Tout-Puissant. Sa piété, pensait-on, apaiserait la

colère céleste. Pendant une moyenne de 362 jours par an, Mosès n’était

qu’un ver de terre misérable, rien du tout; mais pendant les trois

autres jours restants, quand la mort menaçait de visiter Malka ou son

petit clan, Mosès devenait un personnage d’importance, et on l’appelait

à toute heure du jour et de la nuit pour qu’il vînt combattre le noir

Azraël. Lorsque l’ange s’était retiré vaincu, après une lutte de

plusieurs jours, Mosès retombait dans son insignifiance première, on le

renvoyait avec une rasade de rhum et vingt-cinq sous. Et cela ne lui

paraissait jamais une injustice car personne ne demandait moins que lui

à l’univers. Deux repas substantiels et trois sérieux offices par jour,

et Mosès était satisfait; même il préférait la nourriture spirituelle,

entre les repas, à la nourriture elle-même.

Les dernières couches s’étaient bien passées, et il y avait eu si peu de

danger, que, lors de la circoncision du nouvel enfant de Milly, Mosès

n’avait même pas été invité à la cérémonie, bien que sa piété fît de lui

le _Sandek_ idéal, c’est-à-dire le parrain. Il n’en ressentit point de

dépit, sachant qu’il n’était que poussière, et non poudre d’or.

Mosès avait à peine émergé du petit passage voûté qui menait à la Place

que le bruit d’une querelle parvint à ses oreilles. Deux grosses femmes,

devisant d’abord amicalement sur le pas de leurs portes venaient de se

déclarer la guerre. Dans le Square Zacharie, lorsque vous voulez trouver

la cause première d’une querelle ne «cherchez pas la femme» mais

«trouvez l’enfant». Les moutards de ce pays-là, lorsqu’ils se battent en

duel, et qu’ils ont le dessous, ont une façon particulièrement éloquente

d’en appeler à leur mère, ce qui est lâche, mais bien humain. La mère du

belligérant rossé arrive alors, et menace de tirer l’oreille ou le nez

du vainqueur; parfois elle exécute la menace. L’autre mère intervient et

les deux moutards passent à l’arrière-garde, laissant leurs mères

respectives en champ clos, pendant qu’eux-mêmes reprennent le jeu

interrompu.

C’est ce caractère que présentait la querelle de Mmes Isaacs et Jacobs.

Mme Isaacs affirmait avec véhémence que son pauvre agneau avait été

battu jusqu’à en perdre connaissance. Par contre Mme Jacobs affirmait,

avec des gestes non moins énergiques que c’était son pauvre agneau à

elle qui avait souffert cruellement dans la bataille. Les deux choses

n’étaient point en contradiction, mais Mmes Isaacs et Jacobs l’étaient,

et la querelle évoluait progressivement vers des récriminations plus

personnelles.

--Sur ma vie, sur la vie de ma Fanny, je vais laisser une marque sur le

premier de vos enfants que je rencontre sur mon chemin, disait Mme

Isaacs.

--Osez toucher du bout du doigt à un cheveu de mes enfants et sur la vie

de mon mari, je vous assigne en justice. Ainsi s’exprimait Mme Jacobs au

grand divertissement des voisins.

Mmes Isaacs et Jacobs se disputaient rarement, faisant bande à part

contre les autres habitants de la place. Elles étaient anglaises, tout à

fait anglaises, leur grand-père étant natif de Dresde; elles se

donnaient un air d’importance et n’appelaient pas leur progéniture

_Kinder_, mais «enfants» en anglais, ce qui ennuyait les voisines qui

trouvaient qu’une large dose d’_yiddish_ est nécessaire à la

conversation. D’autre part ces _Kinder_ étaient regardés avec

considération par leurs camarades parce qu’ils se refusaient à prononcer

le guttural _ch_ de l’hébreu autrement que le _K_ anglais.

--Assignez-moi, si vous le voulez, ricana Mme Isaacs. Je vous réserve

une surprise. Je dirai au juge ce que vous êtes.

--Et ta sœur, répliqua Mme Jacobs, dans le langage elliptique usité pour

les conversations de ce caractère.

Prompte comme l’éclair vint la riposte.

--Yah! Je voudrais bien savoir ce qu’était ton père.

Mme Isaacs avait à peine formulé ce réquisitoire, qu’elle entendit aux

alentours des rires étouffés. Mme Jacobs se rendit compte de la

situation quelques secondes plus tard et les deux femmes restèrent

confondues, comme pétrifiées, les poings sur les hanches, se fixant

mutuellement. Ainsi que le prudent Ecclésiaste l’a judicieusement

observé, plusieurs siècles avant la civilisation moderne: «Ne raille pas

l’homme insolent, de crainte qu’il n’injurie tes ancêtres». Jusqu’à ce

jour les insultes à la mode orientale sont restées d’usage courant au

ghetto. Nul passé n’y est assez lointain pour que les morts y soient

ensevelis; la poussière des siècles y est sans cesse agitée, et même des

aïeux à la troisième ou quatrième génération peuvent être mis en cause.

Or, Mmes Isaacs et Jacobs étaient sœurs. Et lorsqu’elles s’aperçurent du

dilemme où les avait acculées leur escrime, elles furent confondues.

Elles se retirèrent la tête basse, dans leurs parloirs respectifs et

fermèrent leur clairevoie. Mais Mme Isaacs reparut. Elle avait pensé

soudain à quelque chose qu’elle aurait dû dire. Elle alla à la porte

close de sa sœur et cria par le trou de la serrure:

--Aucun de mes enfants n’a jamais eu les jambes torses! Presque

aussitôt, la fenêtre de la chambre à coucher fut ouverte et Mme Jacobs

déploya un objet qui avait l’air d’un étendard flottant.

--Ah, Ah, dit-elle en secouant l’étoffe dans tous les sens. C’est de la

moire antique.

La robe flotta au vent. Mme Jacobs caressa l’étoffe entre son pouce et

son index.

--O--O--O--Oh, de la vieille soie, accompagna-t-elle avec un geste

extatique.

Mme Isaacs fut paralysée par l’éclat de cette riposte.

Mme Jacobs retira de la fenêtre la moire antique, et exhiba une robe

mauve.

O--O--O--Oh. Tout soie.

Le mauve étendard flotta triomphalement un instant remplacé aussitôt par

une robe puce et ambre.

O--O--Oh. Tout soie! et les doigts de Mme Jacobs caressèrent

amoureusement l’étoffe, puis les deux robes disparurent remplacées par

une robe verte. Encore une fois les doigts de Mme Isaacs passèrent

lentement sur la soie.

--Tout soie, tout soie, tout soie.

Pendant ce temps la figure de Mme Isaacs imitait la couleur du dernier

de ces étendards de victoire.

--Ça vient de la revendeuse, essaya-t-elle de riposter, mais les paroles

passaient difficilement par sa gorge. Mais elle aperçut son fils qui

jouait paisiblement avec l’autre pauvre agneau. Elle se précipita sur

son rejeton, lui tira les oreilles, et cria:

--Attends polisson, si je t’attrape jamais à jouer avec cette canaille,

je te tords le cou! Et elle l’emmena au logis en claquant la porte

derrière elle avec rage.

Mosès bénit cette scène quotidienne, qui retardait de quelques instants

sa rencontre avec la redoutable Malka. Comme elle n’avait paru ni à sa

fenêtre ni sur sa porte, il en conclut qu’elle était mal lunée ou

absente de Londres; mais aucune de ces alternatives ne lui était

agréable.

Il frappa à la porte de la maison de Milly, où on trouvait

habituellement sa mère, mais ce fut une vieille femme de ménage qui lui

ouvrit. Quelques bouteilles de spiritueux étaient placées sur une table

de bois, recouverte d’une nappe du couleur et quelques paquets de

biscuit non entamés. A ces signes familiers et précurseurs d’un festin,

Mosès eut envie de battre en retraite. Il ne savait pas au juste ce qui

se passait, mais il comprenait qu’en ce moment on serait de glace avec

lui. La ferme de ménage avec les sourcils salis par la suie et la

poussière lui déclara que Milly était en haut, mais que la mère de Milly

était partie chez elle avec la brosse à habits. La figure de Mosès se

décomposa. Car lorsque sa femme vivait, elle avait été un trait d’union

entre la famille et lui-même. Elle était employée en effet comme femme

de ménage par Malka. Et c’est par là que Mosès savait la signification

de la brosse à habits. Malka était très soigneuse de sa personne, mais

bien que coquette pour sa mise, elle n’avait point de brosse à habits

chez elle; et cela, d’habitude, n’avait pas d’inconvénient, puisqu’elle

passait la plus grande partie de son temps chez sa fille. Mais dès qu’il

y avait querelle entre elle et Milly ou le mari de cette dernière, elle

se retirait dans sa propre demeure pour y bouder. Et si elle emportait

la brosse, cela signifiait que le conflit était sérieux et que les

hostilités devaient durer longtemps. Parfois alors une semaine durant,

les deux maisons affectaient de s’ignorer l’une l’autre.

Dans le camp des Milly, la situation s’aggravait de la disparition de la

brosse. Dans ces moments d’exaspération, le mari déclarait que sa

belle-mère possédait une multitude de brosses, sans quoi, demandait-il

fort pertinemment, comment se serait-elle arrangée quand elle faisait

une tournée de colportage en province? Il avait la ferme conviction que

si elle emportait celle-là, c’était pour se ménager un prétexte de

retour chez Milly. En cela il avait raison. Quels que fussent les torts

du camp de Milly, la capitulation de Malka était toujours voilée sous

cette formule:

--Oh, Milly, je vous ai emporté votre brosse à habits. Je viens

justement de m’en apercevoir et vous pourriez en avoir besoin.

Après quoi, la réconciliation se faisait tout doucement. Mosès n’osait

pas trop se trouver en face de Malka pendant ces exodes de la brosse aux

habits. Il pivota donc sur ses talons et s’enfonçait déjà dans le

passage voûté qui fait communiquer les «Ruines» avec le monde extérieur

lorsqu’une voix âpre emplit d’effroi ses oreilles.

--Eh bien, Meshé, pourquoi t’enfuis-tu? Est-ce que ma Milly t’aurait

défendu de me voir?

Malka était sur le seuil de sa porte. Mosès retourna donc sur ses pas.

--Non, murmura-t-il. Mais je vous croyais dans votre magasin.

C’était bien là qu’elle aurait dû être, en effet. Mais elle ne se

souciait guère d’avouer à Mosès, et se s’avouer à elle-même qu’elle

attendait chez elle qu’un ambassadeur vînt de la maison filiale

l’inviter à la cérémonie de la Rédemption de son petit-fils.

--Eh bien tu me vois, dit-elle, parlant yiddish pour faire plaisir à

Mosès, mais tu n’as point l’air de t’inquiéter de ma santé.

--Comment allez-vous?

--Aussi bien que peut aller une vieille femme. Le Très Haut est bon.

Malka affectait la plus grande douceur, afin de bien prouver aux

étrangers que les torts dans la querelle, n’avaient pu être de son côté.

C’était une grande femme de cinquante ans environ, à la figure longue et

chevaline encadrée par une perruque noire et de longs pendants d’oreille

en or. Ses grands yeux noirs brillaient sous ses sourcils noirs très

fournis, et, quand elle était en colère, le milieu de son front se

creusait d’une profonde ride noire. Une chaîne d’or s’enlaçait trois

fois autour de son cou, retombant sur son corsage de soie. Elle portait

beaucoup de bagues aux doigts et son haleine sentait perpétuellement la

menthe poivrée.

--Mais ne reste donc pas dehors pour jaser. Entre. Tu veux donc me faire

mourir de froid?

Mosès se glissa timidement à l’intérieur baissant la tête comme s’il

avait eu peur de la cogner contre le haut de la porte.

La pièce était le parfait fac-simile du parloir de Milly à l’autre coin

de la place, sauf qu’au lieu des bouteilles du festin et des paquets de

biscuits sur un petit guéridon, une brosse à habits s’étalait avec

tristesse. Comme chez Milly on voyait une table ronde, une commode à

tiroirs avec des carafes dessus et une cheminée décorée de franges

vertes et de clous de cuivre à grosse tête. Des chiens en porcelaine de

Chine à bon marché, mais qui dataient de loin, se pavanaient parmi des

candélabres aux pendentifs de cristal. Devant le feu se trouvait un

garde-feu en acier, assez utile dans la maison de Milly où il y avait

des petits enfants, mais sans usage dans celle de Malka où il n’y avait

personne que l’on pût craindre de voir tomber dans l’âtre. Dans un angle

de la pièce un petit escalier conduisait au premier. Il y avait du

linoléum par terre. Dans le Square Zacharie n’importe qui pouvait entrer

chez n’importe qui et ne pas s’apercevoir de son erreur, tant il y a peu

de différence dans l’installation et l’ornement des maisons. Mosès

s’assit sur un coin de chaise et refusa la pastille de menthe qui lui

fut offerte. Mais il accepta une pomme, bénit Dieu pour avoir créé le

fruit de l’arbre, et mordit avec avidité.

--Il faut que je prenne de la menthe, moi, expliqua Malka. C’est à cause

des spasmes.

--Mais vous venez de dire que vous alliez bien, murmura Mosès.

--Eh bien, suppose que je ne prenne pas de menthe, j’aurais des spasmes.

Ma pauvre sœur Rosa, que la paix soit avec elle, qui mourut de fièvre

typhoïde, souffrait beaucoup des spasmes. C’est dans la famille. Elle

serait morte de l’asthme, si elle avait vécu plus longtemps. Mais,

comment allez-vous, vous autres? fit Malka, en se rappelant soudain que

Mosès lui aussi avait le droit d’être malade. Au fond, elle ressentait

un certain respect pour lui, bien qu’il ne s’en doutât guère. Cela

datait du jour où il avait enlevé un morceau d’acajou à la meilleure de

ses tables rondes: ayant fini de se tailler les ongles, il avait eu

besoin d’un morceau de bois pour le brûler avec ceux-ci afin d’observer

intégralement une pieuse coutume. Malka s’était mise en colère, mais au

fond du cœur elle avait ressenti de l’admiration pour cette piété si

dédaigneuse des richesses.

--Je suis depuis trois semaines sans travail, dit Mosès, ne répondant

point au sujet de sa santé, car il songeait à des questions beaucoup

plus graves.

--Pauvre fou, qu’a-t-elle donc trouvé en vous pour vous épouser, ma

sotte cousine Gittel, que la paix soit avec elle! Je lui ai pourtant dit

que jamais vous ne seriez en état de la nourrir, la chère brebis! Mais

elle a toujours été un animal obstiné. Elle allait la tête haute comme

si elle avait eu à dépenser cinq livres par semaine. Elle n’aurait

jamais fait travailler ses enfants pour de l’argent comme font les

autres. Mais toi, tu ne devrais pas être si entêté. Tu devrais avoir

plus de bon sens, Meshé, tu n’appartiens pas, toi, à sa famille.

Pourquoi donc Salomon ne vendrait-il pas des allumettes?

--L’âme de Gittel s’en révolterait.

--Mais les vivants ont des corps. Tu préfères voir dépérir tes enfants

que de les faire travailler. Il y a par exemple ton Esther, une gamine

paresseuse et nonchalante, qui passe son temps à lire des histoires.

Pourquoi ne pas lui faire vendre des fleurs ou la mettre à la couture?

--Esther et Salomon ont leurs devoirs à faire.

--Des devoirs, grommela Malka; quel profit en sort-il de ces devoirs?

C’est de l’anglais et non du juif, qu’on enseigne dans cette misérable

école! Je n’ai jamais pu lire ni écrire autre chose que l’hébreu, et

Dieu merci, je ne m’en suis pas moins tirée d’affaire. Tout ce qu’on

leur apprend à l’école, c’est des bêtises d’Angleterre. Les maîtres sont

un tas de païens, qui mangent des choses défendues et la bonne juiverie

s’en va. Je suis honteuse pour toi, Meshé; tu n’envoies même pas tes

garçons à la classe d’hébreu le soir.

--Je n’ai pas d’argent et il faut qu’ils apprennent leurs leçons

anglaises, autrement l’Assistance refuserait de leur donner des

vêtements. D’ailleurs, le soir du Sabbat et le Dimanche je leur enseigne

moi-même l’hébreu. Salomon a traduit en yiddish avec Rashi tout le

Pentateuque.

--Oui, il sait peut-être la _Torah_, dit Malka, mais il ne saura jamais

la _Gemorah_ ni les _mishnayis_.

Malka elle-même ne savait de toutes ces matières abstraites que leurs

noms, et le fait que des hommes d’une piété extrême les étudiaient dans

des in-folios imprimés très fin.

--Salomon connaît aussi un peu la _gemorah_. Je ne puis la lui enseigner

à la maison, ne possédant pas ce livre qui est très coûteux, comme vous

le savez. Mais il est venu avec moi au Beth-Hamidrash, lorsque le rabbin

enseignait cela en classe gratuite et nous avons appris ainsi tout le

traité de _Niddah_. Salomon comprend très bien les Lois du Divorce et il

pourrait discuter dès à présent sur les devoirs des femmes envers leurs

époux.

--Oui, mais jamais il n’apprendra la Kabbale, fit Malka refoulée dans

ses derniers retranchements. D’ailleurs personne en Angleterre ne sait

plus étudier la Kabbale depuis que le rabbin Falk est mort (que la

mémoire de ce juste soit bénie) pas plus qu’un Anglais ne peut apprendre

le Talmud. Il y a dans l’air quelque chose qui l’en empêche. Dans ma

ville natale, il y avait un rabbin qui savait la Kabbale. Il évoquait à

volonté Abraham notre père. Mais dans ce pays de mangeurs de porc,

personne n’est assez saint pour que le Nom sacré (qu’Il soit béni) lui

procure de telles faveurs. Je ne crois pas que le Schocketw tue les

animaux selon les rites sacrés; les règles sont violées; et même les

gens pieux mangent du fromage et du beurre _tripha_[3]. Je ne dis pas

que tu le fais, Meshé, mais tu le laisses faire à tes enfants.

[3] C’est-à-dire _impurs_, n’ayant pas été préparés conformément aux

rites.

--Mais, votre beurre à vous-même, n’est pas _kosher_, fit Mosès irrité.

--Mon beurre? Que vient donc faire ici mon beurre? Et d’abord, je n’ai

jamais passé pour une orthodoxe. Je ne descends pas d’une famille de

rabbins. Je ne suis qu’une marchande. Je ne parle que des gens _froom_,

pieux, qui devraient donner l’exemple et qui abaissent au contraire le

niveau général de la piété. J’ai surpris l’autre jour la femme d’un

bedeau de la synagogue, qui lavait sa viande et son beurre dans le même

cuveau. Du train où cela marche, ils vont cuire leur viande dans le

beurre, et ils finiront par manger de la viande _tripha_ dans les

assiettes à beurre, et le jugement de Dieu viendra. Mais qu’est donc

devenue ta pomme? Tu ne l’as pas déjà avalée en entier?

Mosès, nerveusement indiqua la poche de son pantalon, gonflée par le

globe mutilé. Après sa première bouchée si avide, Mosès avait pensé à

ses enfants.

--C’est pour les enfants, expliqua-t-il.

--Ah, les enfants, gronda Malka dédaigneusement. Et que te donneront-ils

pour cela? Sûrement, pas même un merci. Dans notre jeune âge nous

tremblions devant nos père et mère, et ma mère (la paix soit avec

_elle_) m’a giflée alors que j’étais déjà mariée. Je n’oublierai jamais

cette gifle, elle m’a presque aplatie contre le mur. Mais maintenant,

nos enfants s’assoient sur nos têtes. J’ai donné à ma Milly tout ce

qu’elle possède, une boutique, une maison, un mari, ma meilleure literie

et malgré tout cela, le jour que je veux appeler son enfant Yosef, en

souvenir de mon premier mari (la paix soit avec lui) qui était son

propre père, elle l’appelle Yechezkel, pour me vexer!

La voix de Malka devenait de plus en plus aiguë. Elle eût voulu rendre

un hommage solennel, en guise de réparation pour son second mariage, à

son premier mari, et le refus de Milly d’acquiescer à cet arrangement,

était pour elle une source d’irritation sans bornes.

Mosès ne put trouver rien de mieux à dire en ce moment que de demander

des nouvelles du second mari de Malka.

--Il se tue de travail, répondit-elle, en hochant la tête. Le malheur

est qu’il se croit un excellent homme d’affaires et il en entreprend

toujours de nouvelles sans me consulter. Ah, s’il me demandait conseil

plus souvent!

M. Mosès prit une mine de sympathique désapprobation pour les torts de

Michel Birnbaûm.

--Est-il à la maison? demanda-t-il.

--Non; mais j’attends son retour d’une minute à l’autre. Je crois qu’on

l’a invité au _Pidyun Haben_ d’aujourd’hui.

--Ah, c’est donc aujourd’hui?

--Bien sûr. Tu ne le savais donc pas?

--Non, personne ne m’en a parlé.

--Mais tu aurais dû t’en douter. N’est-ce donc pas le trente-unième jour

depuis la naissance de l’enfant? Mais, il ne va pas accepter

l’invitation lorsqu’il saura que ma propre fille m’a presque chassée de

sa maison.

--Oh, ne dites pas cela, s’écria Mosès horrifié.

--Je le dis au contraire, fit Malka, en saisissant inconsciemment la

brosse à habits et en frappant la table sans doute pour bien faire

ressortir l’outrage. J’ai dit à ma fille, lorsque Yechezkel criait tant,

qu’il vaudrait mieux regarder si ce n’était pas à cause d’une épingle,

que de le droguer pour les coliques.--C’est moi-même qui l’habille,

mère, m’a-t-elle répondu.

--Tu es têtue comme une mule, Milly, ai-je dit. Je te dis qu’il a une

épingle.

--Je sais mieux que toi que non.

--Comment peux-tu le savoir mieux que moi, qui ai été mère avant que tu

fusses née.

«Alors j’ai déroulé les langes de l’enfant et juste sur son estomac,

j’ai trouvé...

--L’épingle? conclut Mosès, secouant gravement la tête.

--Non, pas tout à fait, mais une marque rouge qui ne pouvait avoir été

faite à l’innocent que par une épingle.

--Et alors qu’est-ce que Milly a dit? questionna Mosès, partageant son

triomphe.

--Milly a déclaré que c’est une piqûre de puce.

»Dieu du Ciel, me suis-je écriée, oser blasphémer ainsi devant mes yeux.

Puissent mes ennemis en avoir, des puces pareilles et comme Rivkah la

Rouge était dans la chambre, Milly a prétendu que je méprisais

publiquement son sang, et elle s’est mise à crier comme si j’avais

commis un crime en regardant son enfant. Alors je suis partie, laissant

les deux enfants piaulant à l’envi. Il y a une semaine de cela.

--Et comment va l’enfant?

--Est-ce que je le sais? Je ne suis que la grand’mère. Je n’ai été bonne

qu’à fournir le lit où il est né.

--Mais est-il guéri de la circoncision?

--Certes, toute notre famille a le sang pur. C’est un bel enfant,

_imbeshreer_. Mais ce ne sera pas la faute de sa mère si le

Tout-Puissant ne le reprend pas. Milly ouvre sa porte à une quantité de

passantes qui admirent tout haut, sans même dire _imbeshreer_, et puis

il y a une vieille sorcière, une mendiante à laquelle Ephraïm, mon

gendre, avait l’habitude de donner un shilling par semaine. Maintenant

il ne lui donne plus que neuf pence. Elle lui a demandé pourquoi? Et il

a répondu: «C’est que je suis marié maintenant, je ne puis faire

davantage.»

«Ah, a-t-elle ricané, vous vous êtes marié sur mon argent.»

Et un vendredi que la nourrice avait descendu le bébé, la vieille

mendiante est venue demander son aumône de la semaine et en ouvrant la

porte elle a vu l’enfant, et elle l’a regardé avec son mauvais œil.

J’espère que grâce au ciel il ne lui arrivera rien.

--Je prierai pour Yechezkel, prononça Mosès.

--Pendant que vous y serez, priez aussi, pour que Milly se souvienne

qu’elle a une mère, avant que je sois enterrée. Je ne sais pas ce qui

prend à nos enfants. Voyez ma Léah, elle veut épouser ce Sam Lévine,

bien qu’il appartienne à une famille de juifs anglais impies, et que je

soupçonne sa mère d’être une hérétique. Elle ne mange jamais de poisson

frit. Je n’ai rien à dire contre Sam, mais tout de même il me semble que

Léah aurait dû me prévenir avant d’en devenir amoureuse. Et pourtant

vous voyez comme je les traite. Mon Michel a fait dire une

_Missheberach_ pour eux à la Synagogue le jour de Sabbat qui a suivi les

fiançailles; et pas une vulgaire bénédiction à dix-huit pence, une

bénédiction d’une guinée, avec une demi-couronne pour des bénédictions

aux parents et au Consistoire, et un don de cinq shillings pour le

Rabbin. Comme de juste c’était dans notre _Chevrah_ et sans préjudice de

la guinée que mon Michel a donnée à la Synagogue de Dukè’s Plaizer. Vous

savez que nous avons toujours eu deux places réservées au Dukè’s

Plaizer.

Dukè’s Plaizer était la corruption courante du terme de Duke’s Place.

--Quelle générosité! s’écria Mosès enthousiasmé.

--J’aime à faire largement les choses. Personne ne peut dire que j’aie

jamais agi autrement qu’en femme distinguée. Mais j’y pense maintenant,

toi de ton côté, avec quelques shillings tu pourrais vivre maintenant?

Mosès baissa sa tête plus humblement.

--Vous savez que ma mère est bien malade, murmura-t-il. C’est une très

vieille femme, et si elle n’a rien à manger, rien, elle ne vivra pas

longtemps.

--Il faut la mettre à l’asile des veuves âgées. Bien entendu que je lui

donnerai ma protection pour y entrer.

--Grand merci, mais les gens disent que j’ai déjà eu assez de chance

d’avoir mis mon Benjamin à l’orphelinat et que je n’aurais pas dû

emmener ma mère de Pologne. On dit qu’il y a déjà ici bien assez de

pauvres veuves à caser.

--Les gens ont raison de parler ainsi. Là-bas, au moins elle se serait

éteinte dans un pays juif et non un pays païen.

--Mais elle y aurait été isolée et malheureuse, exposée à toute la

malice des chrétiens. Au lieu qu’en arrivant ici je gagnais une livre

par semaine, le métier de tailleur était bon alors. Et puis les quelques

roubles que j’avais l’habitude de lui envoyer du pays ne lui parvenaient

pas toujours.

--Tu avais tort de lui envoyer quoi que ce soit. Les mères ne sont pas

tout. Tu avais épousé ma cousine Gittel, et il était de ton devoir de

tout donner à ta femme et à tes enfants. Ta mère retirait le pain de la

bouche de Gittel, et c’est pourquoi ma pauvre cousine n’a pas pu vivre

jusqu’à ce jour. Crois-moi, ce n’a pas été «_Mitzvah_».

«Mitzvah» est un mot à double fin. Il signifie à la fois un commandement

et une bonne action--les deux conceptions étant considérées comme

équivalentes.

--Non, vous vous trompez, répondit Mosès, Gittel n’était pas comme le

Phénix qui seul n’a pas touché aux fruits de l’arbre de la science, et

ainsi n’est pas soumis à la mort. Les femmes n’ont pas besoin de vivre

aussi longtemps que les hommes, car elles n’ont pas autant de _mitzvah_

à accomplir que les hommes. D’ailleurs, et ici sa voix prit

involontairement une intonation doctorale--leur âme profite de toutes

les Mitzvah accomplies par leurs époux et leurs enfants. Gittel a donc

profité de la _Mitzvah_ que j’ai accomplie en faisant venir ma mère, et

quand il serait vrai qu’elle en fût morte, elle y aurait quand même

gagné. Il y a un verset qui dit: que l’on doit s’acquitter des _Mitzvah_

et vivre pour elles. La vie elle-même est une _Mitzvah_, mais c’est

évidemment l’une de celles qu’il faut accomplir à un instant marqué, et

de celles-là les femmes sont dispensées en raison de leurs devoirs

domestiques--d’où je déduis qu’il n’est pas aussi nécessaire de vivre

aux femmes qu’aux hommes. Ce qui n’empêche pas que si Dieu l’avait

voulu, Gittel serait encore de ce monde. Le Très-Haut, béni soit-il,

veillera sur les enfants qu’il a envoyés sur terre. Il a fait nourrir

par des corbeaux le prophète Elie et il ne m’enverra jamais «le Sabbat

Noir».

--Oh, vous êtes un Saint, Meshé, dit Malka si impressionnée qu’elle

l’admit à l’honneur de la seconde personne du pluriel. Si tout le monde

savait la _Torah_ comme vous, le Messie serait bientôt venu. Voilà cinq

shillings. Pour cinq shillings vous pouvez acheter un panier de citrons

au marché aux oranges de la Dukè’s Place, et si vous les vendez dans les

rues un demi-penny la pièce, vous ferez un bon bénéfice. Mettez de côté

cinq nouveaux shillings, allez acheter un autre panier de citrons au

marché aux oranges de la Dukè’s jusqu’à ce que votre métier de tailleur

marche un peu mieux.

Mosès écoutait comme s’il n’avait jamais entendu énoncer les principes

élémentaires du commerce.

--Puisse le Nom sacré [soit-il béni] vous bénir, vous et les enfants de

vos enfants.

Il s’en alla et acheta de quoi dîner y compris, tant il était joyeux,

des gâteaux pour ses enfants. Mais le lendemain il revint au marché

méditant en chemin à la distinction éthique entre les besoins du cœur et

les besoins du corps, telle que l’a exposée, dans un hébreu de choix, le

Bachija. Il acheta des citrons avec ce qui lui restait d’argent et il

s’installa dans Petticoat-Lane, criant dans son piteux anglais: Citrons,

Citrons, bons Citrons! Deux pour un penny! Deux pour un penny!

Les enfants du Ghetto · 第 7 / 45 题