LE SWEATER

La catastrophe n’était pas complète. Quelques maigres effilochures du

bouilli dont le suc avait servi à corser la soupe s’étalaient par terre

ou adhéraient encore aux débris de la cruche. Salomon dont la tête

crépue abondait en ressources, découvrit ces filaments et décida sans

hésiter de combattre la fadeur du pain par le goût de la viande.

A ce moment on frappa fortement à la porte et la pièce sembla

s’illuminer. C’était Becky Belcovitch.

--Qu’avez-vous fait? dit-elle. Est-ce que c’est à faire, de laisser

couler des choses à travers le plafond!

Becky Belcovitch était une belle fille joviale et grasse, dont les joues

vermeilles paraissaient fort étranges en ce pays de pâles figures. Elle

était coiffée d’une masse de cheveux noirs dont les boucles devaient

évidemment moins à la nature qu’au petit fer et aux papillotes. Elle

était, à ses moments de loisirs, la grande coquette de Royal Street et

ses triomphes féminins troublaient même ses heures de travail. Car, âgée

de seize ans, elle consacrait les plus belles heures de sa belle

jeunesse à la confection des boutonnières. Mais dans l’Est de Londres,

tout le monde sait, ce que vous ignorez, qu’il y a boutonnières et

boutonnières: celles qui sont faites à la six-quatre-deux, pour les

vêtements tout faits, et les autres, réservées aux vêtements des

gentlemen. Becky avait la spécialité des boutonnières soignées, faites

avec du fil fin. Elle les cousait dans l’atelier de son père, qui était

plus confortable que celui d’un étranger, et dont la disposition

permettait d’éluder les lois sur le travail.

Ce soir-là Becky était resplendissante de soie et de bijoux, son

impertinent petit nez se busquait davantage, dans une félicité

insolente. En la voyant, nul n’aurait pensé que cette belle demoiselle

travaillait dans les boutonnières.

Avec volubilité, en patois _yiddish_, la vieille lui conta l’incident de

la cruche cassée. Esther, encore une fois, frémit sous les injures

orientales et métaphoriques de sa grand’mère.

--Si la famille meurt de privations, conclut-elle, que son sang retombe

sur la tête de ma petite-fille.

--Eh bien pourquoi du moins n’essuies-tu pas, petite sotte, fit Becky.

Tout est tombé en bas sur le dos de Pesach, le fiancé de ma sœur. Vas-tu

lui payer un habit neuf?

--Je suis bien fâchée, Becky, dit Esther, faisant effort pour contenir

le tremblement de sa voix.

Et tirant d’un coin mystérieux un torchon sale, elle se mit à genoux et

commença d’essuyer pour implorer son pardon.

Becky sifflota et redescendit chez elle pour assister aux solennités du

contrat de fiançailles de sa sœur--car telle était l’explication de sa

mirifique toilette, de ses boucles d’oreilles éclatantes, de sa broche

massive, et de la transformation de l’atelier-chambre-à-coucher des

Belcovitch, en une salle brillante de lumières. Quatre becs de gaz aux

tuyaux longs et minces jouaient le rôle de torches nuptiales. Sur une

longue table, étroite, recouverte d’une nappe blanche, on avait disposé

des bouteilles de rhum et de gin, des biscuits et des fruits, le tout

éclairé par deux bougies fichées en de hauts chandeliers de cuivre.

Autour de cette table, étaient assis des Polonais au teint bruni,

proprement habillés et pour la plupart en chapeau haut de forme.

Quelques femmes vêtues de manteaux et de robes de soie, des chaînes d’or

roulées autour de leur cou mal lavé, se tenaient à quelque distance de

ce groupe. Un homme au dos voûté, à la barbe noire, aux yeux troubles,

couvert d’un veston râpé et coiffé d’un bonnet noir, une longue boucle

en tire-bouchon pendant de chaque côté des tempes, mangeait des amandes

et du raisin sec, assis à la place d’honneur, réservé au _Maggid_

(Rabbin). Devant lui se trouvaient des plumes, de l’encre et un rouleau

de parchemin: le texte du contrat.

Les dommages-intérêts pour rupture des fiançailles y étaient stipulés

d’avance et sans distinction de sexe. Chacun des deux conjoints devait

en cas de rupture payer dix livres par forme de compensation. Israël est

un peuple pratique et sans préjugés. Il sait que la romance, le clair de

lune, sont de bien belles choses, mais que, derrière leur voile

étincelant, se cache sous terre la réalité sévère et les faiblesses de

l’humaine nature. Juste au moment où Becky rentrait, les deux partis

étaient en train de signer le contrat. Le fiancé, qui boitait un peu

d’une jambe, était un homme robuste et grand, nommé Pesach Weingott.

Cordonnier de son état, il savait interpréter le Talmud et jouer du

violon; d’ailleurs, incapable de gagner sa vie. Il épousait Fanny

Belcovitch, parce que ses beaux-parents s’étaient engagés à le loger et

à le nourrir pendant un an, et aussi parce qu’il avait quelque penchant

pour la jeune fille. Fanny, grasse et molle, blonde de teint et

lymphatique d’aspect, n’était plus dans sa première jeunesse. Moins

favorisée par la nature que sa sœur, elle était en revanche plus

gracieuse et plus aimable. Elle savait chanter d’une voix douce en

anglais et en «jargon» juif, et jadis avait figuré, pour dix shillings

par semaine, dans une pantomime. Une autre fois, même, elle avait eu

presque un rôle: elle brandissait un poignard contre un midshipman trop

entreprenant. Mais depuis longtemps elle avait abandonné les planches

pour devenir le bras droit de son père à l’atelier. Elle confectionnait

des vêtements du matin au soir, assise à une grosse machine à coudre,

dont la pédale était très lourde. Avant ses amours avec Pesach Weingott

elle se plaignait souvent d’avoir mal dans le dos et dans la poitrine.

Lorsque le contrat fut signé il y eut un brouhaha de félicitations

(_Mazoltov, Mazoltov_, «Bonne chance») et beaucoup de poignées de mains;

des remarques, graves ou facétieuses, s’entrecroisaient en juif avec des

phrases de russe et de polonais corrompu. Verres et coupes furent

brisés, à la vieille mode, en commémoration de la fragilité des choses

de ce monde. (Les Belcovitch avaient, pour cette occasion, réservé leur

vaisselle fêlée.) On exprima aussi l’espoir que M. et Mme Belcovitch

vécussent assez pour assister au mariage de leur autre fille et qu’ils

pussent voir les filles de leurs filles à leur tour sous la _Chuppah_,

c’est-à-dire le baldaquin nuptial. Les joues cependant endurcies de

Becky rougirent.

Au nº 1 de Royal Street tout le monde parlait yiddish, sauf la jeune

génération et encore celle-ci employait cette langue pour parler aux

aînés. Ce fut dans le patois que Mme Belcovitch s’écria:

--J’ai toujours dit qu’aucune de mes filles n’épouserait un Hollandais.

Telle avait toujours été la préoccupation dominante de la famille et

elle monta aux lèvres de la mère en ce moment joyeux. Le Juif hollandais

lui semblait placé aussi bas que le chrétien dans la hiérarchie des

gendres possibles. Les Juifs espagnols, les premiers arrivés de Hollande

après la Restauration, sont une classe à part et couvrent du même mépris

les Ashkenazim, Polonais ou Danois venus après eux. Mais cela n’empêche

pas le Polonais et le Hollandais de se mépriser mutuellement. Pour un

Juif hollandais ou russe, un «Polak», c’est-à-dire un Juif polonais est

une créature misérable; et rien ne peut être comparé au mépris avec

lequel le «Polak» considère à son tour le «Lithuanien», cet être

dégradé, qui prononce Shibboleth et dit _i_ au lieu de prononcer _ou_.

Imiter la prononciation du juif lithuanien procure au juif polonais le

même sentiment de supériorité que le juif anglais tire de son incapacité

à bien prononcer l’hébreu: incapacité qui constitue son titre à la

prééminence sur les émigrés récents. Et pourtant un souffle de

solidarité pénètre toutes ces variétés jalouses. Les Juifs de Hollande

vivent parqués dans un quartier appelé «Le Campement hollandais»,

mangent avec voracité, et monopolisent en quelque sorte le commerce

ambulant des glaces à deux sous, des pois chauds, de la taillerie de

diamants, des concombres, des harengs et des cigares. Ils ne sont pas

aussi roublards que les Russes. Leurs femmes se distinguent des autres

Juives par la flaccidité de leur gorge. Quelques-unes sont coiffées de

petites chapes de laines et portent des sabots.

Rien n’étonna plus Esther que de lire dans ses livres de classe que le

trait distinctif du caractère hollandais est la propreté. Cherchant

vainement autour d’elle les figures et le linge scrupuleusement lavés et

les parquets lessivés, elle ne retrouvait dans la réalité qu’un seul des

traits indiqués par ses lectures: l’usage immodéré du tabac.

Les Juifs allemands gravitent autour des Juifs Polonais ou russes; et

les Juifs français restent pour la plupart en France. Le français est

peut-être la seule langue qui ne se parle pas dans le ghetto de Londres,

qui est pourtant un quartier essentiellement cosmopolite.

--J’avais toujours dit qu’aucune de mes filles n’épouserait un

Hollandais.

M. Belcovitch parlait comme s’il n’avait pas encore une fille à marier.

Mme Belcovitch insista cependant après son époux:

--Je ne donnerais pas, dit-elle, mon mouchoir de poche à un Hollandais,

encore moins mon Alte ou ma Becky. Quels nez ils ont! Ils ne sont pas

restés derrière la porte au moment où le Tout-Puissant les distribuait:

et leur hypocrisie est en proportion de leur nez.

L’assistance approuva, et un convive doué d’un organe puissant, le cacha

dans un mouchoir de couleur, sous prétexte de se moucher.

--Que le Tout-Puissant soit béni, pour leur avoir donné des nez plus

grands qu’à nous, dit le Maggid, puisque c’est avec ça qu’ils parlent.

Un éclat d’hilarité salua cette saillie. D’ailleurs l’esprit du Maggid

était apprécié même hors de la prédication en chaire. Pour un chrétien

ce séparatisme nasal eût semblé la guerre des borgnes contre les

aveugles. Profitant du rire général et murmurant en Hébreu, «La Vie soit

avec nous», le Maggid se versa un verre de rhum et l’avala d’un trait.

Puis il ajouta:

--Ils devraient appeler leur parler non la langue hollandaise mais le

«nez» hollandais.

--Eh oui, je m’étonne toujours comment ils peuvent se comprendre, dit

Mme Belcovitch, avec leur «_chatou-chayaca-liguéwise poupa_». Elle rit

bruyamment, heureuse de son addition onomato-poétique au vocabulaire

yiddish, serrant les narines pour augmenter l’effet. C’était une femme

petite, souffreteuse, aux yeux noirs, au menton pointu, avec la perruque

dont aucune femme vertueuse ne peut se passer. Car une femme mariée doit

sacrifier sa chevelure sur l’autel de l’hyménée, de peur qu’elle ne s’en

serve pour tendre des pièges au sexe mâle par ces appâts sensuels. Il

est oublié dans les rites qu’un mari aussi est un homme. La tête de Mme

Belcovitch n’était pas complètement tondue, car une mèche des cheveux

bruns sortait de dessous la perruque, ne coïncidant même pas avec la

raie rectiligne de la partie centrale.

Pendant ce temps Alte (ou autrement Fanny) tenait les mains de son

fiancé, avec un remords de conscience, car elle était seule à savoir que

des globules de sang batave couraient dans le sang du jeune homme.

Pesach possédait un oncle hollandais. Il y avait un autre mystère. Ni

Alte ni Fanny n’étaient le vrai nom de la jeune fille. Elle était le

premier enfant qui eût survécu dans la famille. Tous les autres étaient

morts peu après leur naissance. Désespérés par une infortune plus

cruelle que la stérilité, les Belcovitch avaient consulté un vieux

rabbin polonais qui leur avait fait cette singulière déclaration:

l’excès même de leur amour pour leur progéniture avait, leur dit-il,

provoqué la colère de Dieu. A l’avenir personne, sauf eux-mêmes, ne

devait connaître le véritable nom de leur enfant, jusqu’à son mariage.

Et le ciel alors, n’entendant point parler d’eux, oublierait peut-être

de les châtier dans la personne de l’objet de leur affection. La ruse

réussit et Alte attendait anxieusement de changer à la fois, sous la

_Chuppah_, de nom et de famille ainsi que de prénom, et de satisfaire la

curiosité qui la hantait à ce sujet. Jusque là sa mère l’avait appelée

«Alte» ce qui veut dire «aînée» et peut sembler une appellation agréable

à un enfant mais frappe péniblement les oreilles d’une jeune fille

arrivée à une maturité assez avancée. Parfois Mme Belcovitch se prenait

même à l’appeler «Fanny». Pourquoi pas, puisque bien souvent elle se

donnait elle-même ce nom de Belcovitch, bien qu’en réalité elle

s’appelât Kosminski?

Voilà comment cette métamorphose s’était opérée. La première fois que

«Alte» alla à l’école du quartier, la directrice lui demanda son nom: la

petite «Alte» ne possédait pas encore assez d’anglais pour comprendre la

question, mais elle s’était bien aperçue que la maîtresse d’école en

s’adressant aux précédentes élèves, avait proféré les mêmes sons, et

celles qui n’avaient pas répondu avaient été grondées, tandis que la

dernière était sortie triomphalement de l’épreuve rien qu’en prononçant:

«Fanny Belcovitch». Et jugeant qu’il n’y avait rien de mieux à faire que

d’imiter cette triomphatrice, Alte avait répété: «Fanny Belcovitch».

--Fanny Belcovitch? dites-vous? fit la directrice la plume en l’air.

Alte secoua vigoureusement sa tête blonde en signe d’affirmation.

--Fanny Belcovitch--répéta-t-elle, prononçant les syllabes plus

distinctement cette fois.

Le maîtresse se tourna vers son adjointe:

--C’est étonnant comme les noms se répètent. Deux fillettes l’une après

l’autre qui portent exactement le même!

On était d’ailleurs accoutumé dans l’Ecole à ces coïncidences à cause de

la parenté de tribu entre élèves; il n’y avait guère pour toutes qu’une

demi-douzaine de noms.

M. Kosminsky mit plusieurs années à comprendre que «Alte» l’avait

répudié. Lorsqu’il eut compris il n’en éprouva point de chagrin et

accepta son sort. Comme sa femme Chayah, graduellement il se persuada

qu’il était un Belcovitch ou que du moins Belcovitch était la traduction

anglaise de Kosminsky.

Heureusement ignorant des attaches hollandaises de Pesach Weingott, Bear

Belcovitch étalait une hospitalité prodigue. On ne signe pas un contrat

de mariage tous les jours. C’est pourquoi sans récriminer il avait

consacré jusqu’à dix shillings aux dépenses du festin.

Il portait un chapeau haut de forme, une redingote noire bien conservée;

et son gilet largement ouvert sur un plastron étincelant montrait une

chaîne de montre massive. C’étaient là ses vêtements de Sabbat et, comme

l’institution du Sabbat elle-même, ils dataient d’une haute antiquité.

La chemise servait pour sept Sabbats--une semaine de Sabbats--. Ses

bottines avaient aussi le cirage du Sabbat. Il avait acheté son chapeau

la première fois qu’il avait rempli les fonctions de _Baal Habaas_,

c’est-à-dire «respectable pilier» de la synagogue. Car même dans la

_Chevrah_ la plus insignifiante, le chapeau haut de forme vient

immédiatement après les Tables de la Loi, dans l’ordre des choses

saintes, et quiconque ne le porte pas, n’oserait aspirer aux dignités

consistoriales. L’éclat de ce haut de forme avait quelque chose de

miraculeux, si l’on considère qu’il avait été exposé à toutes les brises

et à tous les temps. Ce n’est point que M. Belcovitch ne possédât un

parapluie. Il en avait deux au contraire. Un en belle soie, tout neuf et

un autre, horrible mélange de baleines brisées et de lambeaux de coton.

Becky lui avait fait cadeau du premier pour éviter à la famille le

déshonneur de le voir sortir avec l’ancien. Mais M. Belcovitch n’avait

jamais voulu porter le nouveau parapluie pendant la semaine parce qu’il

était trop beau et quant aux jours de Sabbat on sait bien que c’est

péché que de porter un parapluie. Ainsi resta vain le sacrifice de

Becky; pur objet d’orgueil pour son vaniteux possesseur, il fut laissé à

la maison.

Kosminsky, ou Belcovitch, qui avait eu à lutter durement pour

l’existence n’avait point l’habitude de rien gaspiller. C’était un homme

grand et robuste, de cinquante ans environ, aux cheveux grisonnants,

pour qui la vie signifiait travail; travail: argent, et argent:

économies. Dans les livres bleus du Parlement, dans les journaux anglais

et au Club socialiste de Berner Street on l’appelait un «sweater», un

exploiteur de la sueur humaine, et les journaux comiques le

représentaient avec une panse rebondie et un sourire onctueux: mais lui

se croyait bien naïvement un citoyen industrieux et même philanthrope,

vivant dans la crainte du Seigneur. Il traitait les autres comme il

avait été traité lui-même. Il ne voyait pas pourquoi les immigrants

pauvres ne vivraient point avec six francs par semaine, durant le temps

qu’il leur enseignait la façon de se servir d’un fer à repasser ou d’une

machine à coudre. Ils étaient encore, à ce prix-là, beaucoup mieux qu’en

Pologne. Combien il eût été heureux d’un tel salaire aux jours terribles

de son arrivée en Angleterre alors qu’il voyait mourir de faim sa femme

et ses deux enfants et que la seule chose qui l’empêcha de convertir en

poison ses derniers quatre sous, fut son ignorance du mot «poison» en

anglais. Et de quoi vivait-il maintenant? La poule, le boisseau de

haricots et la morue que Chayah achetait pour le Sabbat, suffisaient

presque pour la moitié de la semaine; un quart de café durait huit

jours, le marc étant «repassé» jusqu’à perte complète de toute saveur et

de toute couleur. Le pain noir, les pommes de terre et les harengs saurs

constituaient le régime ordinaire des autres jours. Non, personne ne

pouvait accuser Bear-Belcovitch de s’engraisser de la sueur et des

entrailles de ses employés. Le mobilier était des plus primitifs et

réduit au strict indispensable. Aucun instinct esthétique ne poussait

les Belcovitch à se procurer autre chose que les nécessités strictes de

l’existence--sauf en ce qui concerne la vêture--. Les seules concessions

faites aux beaux-arts étaient une Mizrah peinte grossièrement et

accrochée au mur oriental de la pièce pour indiquer le côté où le juif

doit se tourner pour faire sa prière, et la glace de la cheminée

entourée de papier jaune--afin de préserver la dorure du cadre des

injures des mouches--et ornée à chaque coin de roses artificielles que

l’on renouvelait une fois par an, à Pâques.

Bear Belcovitch avait vécu plus somptueusement en Pologne où il

possédait une cuvette de cuivre pour les ablutions, une aiguière

également en cuivre, des cuillers d’argent, un calice de consécration en

argent, et un buffet avec des panneaux vitrés. Et souvent il pensait

avec amour à ces reliques disparues. Mais il n’avait rien emporté de

tout cela, sauf la literie et encore avait-il vendu celle-ci en

Allemagne durant le trajet. Il avait débarqué à Londres avec une famille

de trois personnes et trois groschen.

--Le croiriez-vous, Pesach? fit Becky aussitôt qu’elle put se frayer un

chemin jusqu’à son futur beau-frère à travers la haie des convives qui

le congratulaient. La tache que vous voyez là, c’est de la soupe! Et

elle indiquait le plafond sali au-dessus de leur tête. Cette bécasse de

petite Esther a laissé tomber tout ce qu’elle avait rapporté de la

distribution de charité.

--_Achi Nebbich_, pauvre petite, s’écria Mme Kosminski, qui était dans

un état d’exceptionnel attendrissement, ils doivent mourir de faim

là-haut! le père est sans travail.

--Sais-tu, mère, fit Fanny, nous devrions leur donner notre soupe. La

tante Léah nous en a rapporté. N’avons-nous pas pour aujourd’hui un

autre souper?

--Mais que dira leur père? fit tout bas la vieille.

--Oh! il ne s’en apercevra même pas. Il ignore même, je crois, que le

fourneau a ouvert ce soir. Laisse-moi faire, mère!

Et Fanny, lâchant la main de Pesach, se glissa dans la chambre à coucher

qui servait en même temps de cuisine et porta à l’étage supérieur le pot

encore fumant. Pesach la suivait avec quelques tranches de pain,

l’éclairant d’un bout de chandelle, qui s’éteignit juste au point

terminus du voyage. Au moment où les fiancés disparaissaient, les

convives clignèrent des yeux et tirèrent de l’Ancien Testament, ainsi

que du Talmud, des citations grivoises. Mais les amoureux lorsqu’ils

sortirent de la mansarde des Ansell ne songèrent même pas à s’embrasser.

Seulement ils avaient les yeux humides, et lorsque doucement, la main

dans la main, ils redescendirent l’escalier, il leur parut qu’ils

s’aimaient plus profondément. C’est ainsi que la Providence envoya à des

gens plus nécessiteux que les Belcovitch la soupe que ceux-ci, par une

vieille habitude d’économie, avaient été chercher au fourneau

philanthropique, ce qui prouve que, dans le double sens du mot, un

bienfait n’est jamais perdu. Ce ne fut pas le seul que fit le Seigneur

par l’intermédiaire de l’heureux père de la fiancée. Peu après en effet,

un coreligionnaire de celui-ci apparut sur la scène enveloppé d’une

longue capote et la figure défaite. C’était un nouvel immigrant,

débarqué depuis quelques heures à peine et qui n’apportait avec lui pour

tout bagage que beaucoup de foi en Dieu et dans la composition aurifère

du pavé de Londres. Une fois débarqué, jetant à peine un coup d’œil sur

la Métropole, il avait demandé où était la synagogue. Puis ses dévotions

accomplies, il était allé trouver M. Kosminski-Belcovitch, dont

l’adresse, inscrite sur un chiffon de papier, l’avait accompagné dans

son voyage comme un talisman. Dans sa ville natale, où les Juifs

gémissaient sous la persécution, la renommée de Kosminski, le pionnier,

le Crésus, tenait de la légende. M. Kosminski se trouvait donc préparé à

ces éventualités. Il alla dans sa chambre à coucher, tira une lourde

caisse de dessous son lit, l’ouvrit et plongea la main dans un sac en

toile sale plein de pièces de cuivre. L’instinct de générosité qui le

dominait ce jour-là, lui fit compter quarante-huit pièces. Il les porta

au «greener» entre ses paumes superposées et l’étranger ignorant qu’il

devait cette largesse aux fiançailles de Fanny vit la fortune dans cette

poignée de monnaie. Il s’en alla le cœur gonflé de gratitude et sa poche

contenant quatre douzaines de farthings. On le recueillit à l’asile des

Juifs pauvres, qui lui avait été indiqué par son coreligionnaire et où

on lui donna de la soupe chaude. Kosminski rentra dans la salle de fête

tressaillant de la tête aux pieds, du doux frémissement que donne une

conscience satisfaite. Il caressa la tête crépue de Becky et dit:

--Eh bien, Becky, quand donc dansera-t-on à ta noce à toi?

Becky secoua ses boucles. Les jeunes gens ne pouvaient avoir les uns des

autres une opinion pire que celle que Becky avait d’eux tous. Elle

acceptait leurs hommages avec plaisir et cependant ne leur en savait

aucun gré. Les amoureux pullulaient autour d’elle comme les baies sur un

groseillier au printemps, ou plutôt, comme sa mère disait dans son

jargon réaliste, ces _Chasanim_ ressemblaient à une meute de chiens de

rues. Les adorateurs de Becky assiégeaient son escalier avant qu’elle

fût levée; l’amour les rendait de plus en plus matineux, chacun désirant

être le premier à souhaiter le bonjour à cette Pénélope de la couture.

On disait que les succès industriels de Kosminski, étaient dus à la

beauté de Becky, cette fleur de la jeunesse travailleuse éclose dans

l’atelier du Laban de l’East End.

--Je ne veux point imiter Fanny, dit-elle cependant en confidence à

Pesach Weingott, dans le courant de la soirée.

Il sourit indulgemment.

--Fanny a toujours été terre à terre, continua Becky; quant à moi j’ai

toujours dit que je n’épouserai qu’un _gentleman_.

--Mais j’ose dire, riposta Pesach, piqué par cette déclaration, que

Fanny aurait pu si elle avait voulu, épouser elle aussi un gentleman.

Pour Becky un _gentleman_ était un employé ou un maître d’école, un être

qui ne travaille pas de ses mains et ne fait que gratter du papier ou

fouetter les petits enfants. Ses vues matrimoniales étaient

caractéristiques. Elle méprisait la profession de ses parents et

comptait se marier en dehors de leur classe. Eux, de leur côté, ne

pouvaient comprendre ce désir de devenir autre chose que ce qu’ils

étaient.

--Je ne dis pas que Fanny n’aurait pas pu le faire, répondit Becky, je

dis seulement que personne ne peut appeler son mariage un beau mariage.

--Et toi tu fais trop de manières, gronda M. Belcovitch. Tu vises trop

haut! Becky secoua la tête.

--Je viens de recevoir mon nouveau corsage, dit-elle à un jeune homme,

présent à la fête par grâce spéciale. Il faudrait que vous me voyiez

avec. J’ai l’air d’une dame.

--Oui, fit Madame Belcovitch avec orgueil, ça brille au soleil.

--Est-ce qu’il ressemble à celui de Bessie Sugarman? questionna le jeune

homme.

--Bessie Sugarman, répéta Becky irritée, elle achète tous ses costumes à

tempérament. Elle fait la fière, mais ses bijoux sont payés à la petite

semaine.

--Si tant est qu’elle les paie, observa Fanny, en tournant vers sa sœur

son visage rayonnant.

--Ne sois pas jalouse, Alte, dit la mère. Lorsque je gagnerai à la

loterie je t’achèterai aussi un corsage.

Presque tous les émigrants juifs jouaient à la loterie de Hambourg et

c’était une invasion chez les marchands de billets quand par hasard un

habitant du Ghetto avait gagné seulement sa mise. L’espérance d’une

fortune subite colorait l’horizon de ces pauvres gens comme les éclairs

de chaleur traversent les nuits d’été; elle illuminait les mornes

perspectives de leur avenir. La loterie mettait hors d’eux-mêmes les

possesseurs de billets, et introduisait dans leur vie un élément qui

leur faisait oublier leur quotidien travail d’esclave.

Le travailleur anglais, n’ayant pas cet exutoire des loteries d’Etat,

relève la monotonie de son existence en prenant un intérêt, d’ailleurs

très indirect, à l’amélioration de la race chevaline.

--Allons, Pesach, encore un verre de rhum, dit M. Belcovitch à son futur

gendre et pensionnaire.

--Oui, avec plaisir, après tout on ne se fiance pas tous les jours.

Le rhum était de la fabrication de M. Belcovitch. Les ingrédients qu’il

employait demeuraient mystérieux, mais le parfum de ce breuvage se

répandait à travers l’atmosphère jusqu’aux recoins les plus cachés de la

maison. Même les habitants des mansardes se demandaient en aspirant

l’air, d’où venait cette odeur de térébenthine. Pesach dégustait la

décoction en murmurant: «à votre santé». Son gosier lui sembla devenu la

cheminée d’un steamer et il avait des larmes dans ses yeux lorsqu’il

reposa son verre.

--Oh! que c’est bon, murmura-t-il.

--Les Anglais n’en boivent pas de pareil, hein? fit M. Belcovitch.

--L’Angleterre, répéta Pesach avec un indicible mépris. Quel pays!

«_Daddle doo_» y est une langue, et le gingerbeer une liqueur.

«_Daddle doo_» était la manière dont Pesach prononçait «That will do»,

«Cela peut aller». C’était un des premiers mots anglais qu’il avait

saisi et la puérilité de cette expression le rendait facétieux. Il leur

semblait que cette locution dégageait une odeur de nursery: lorsqu’une

nation traduit ainsi ses sentiments, on n’a plus lieu de s’étonner que

la bière de gingembre soit considérée par elle comme un breuvage.

--Vous n’aurez pourtant rien de plus fort que le _gingerbeer_ quand nous

serons mariés, fit Fanny en riant, je ne veux pas avoir pour mari un

buveur.

--Alors j’en boirai tant que je me griserai, riposta Pesach en riant.

--On ne peut pas, fit Fanny avec un large sourire.

Dans les premiers cercles anglo-juifs avec lesquels Pesach s’était

trouvé en relations, le _gingerbeer_ était la boisson favorite.

Généralisant presque aussi vite que s’il avait à écrire un livre sur les

mœurs du pays, il en avait conclu que c’était là le breuvage national.

Depuis longtemps déjà il avait découvert sa méprise, mais la direction

que prenait la conversation, fit penser à Becky qu’elle pouvait décocher

un trait à Pesach.

--Un de ces jours, lui dit-elle, j’ai envie de vous envoyer un

«valentin».

Pesach rougit et ceux qui étaient dans la confidence s’esclaffèrent.

C’était une allusion à une autre des erreurs commises par Weingott. Un

jour qu’en compagnie d’un autre «greener» il contemplait un étalage de

libraire, les deux étrangers avaient eu grand peine à comprendre ce que

pouvaient signifier ces monstrueuses caricatures. Cependant Pesach avait

compris que les gentlemen microcéphales et à jambes torses et les dames

avec la tête énorme et une toute petite chemise, représentaient les

paysans anglais épars dans les villages du pays.

--Le jour du mariage, répliqua Pesach à Becky, ce ne sera point la

saison des valentins.

--C’est dommage, dit Becky en secouant ses boucles noires, vous feriez

un bien drôle de couple.

--C’est bon, Becky, fit Alte, avec bonne humeur. Ton tour arrivera et

nous allons bien nous moquer de toi.

--Ah non pas, qu’ai-je donc besoin d’un homme, moi?

Le bras du jeune homme spécialement invité à la solennité l’enserrait au

moment où elle prononçait ces paroles.

--Tu te marieras comme tout le monde, Becky, dit Alte reprenant la

conversation avec sa sœur. Ne fais pas de manières.

--Ce ne sont point des manières. C’est ma façon de penser. Qu’ai-je à

faire des hommes qui viennent ici. Ce ne sont pas des messieurs.

--Laissez-moi le temps de gagner à la loterie, Becky, dit le jeune

homme.

--Alors pourquoi ne prenez-vous pas un autre ticket, demanda Sugarman le

Shadchan[2] qui sembla surgir de l’autre bout de la pièce. C’était un

des plus grands talmudistes de Londres, un homme à figure hâve et

famélique, aux traits âpres mais intelligents. Regardez Mrs Robinson, je

viens de lui faire gagner plus de vingt livres et dire qu’elle ne m’en a

pas donné plus de deux. J’appelle cela une honte.

[2] Le Marieur.

--Vous lui avez volé deux autres livres, observa Becky.

--Comment le savez-vous donc? questionna Sugarman stupéfié.

Becky cligna des yeux et secoua sa tête d’un air entendu.

--Ça me regarde, dit-elle, vous ne le saurez pas.

La liste du tirage et des numéros gagnants était si compliquée, que

Sugarman avait eu mainte occasion de rouler ses clients.

--Je ne vous vendrai plus de tickets, à vous, fit-il à Becky avec

indignation.

--Oh, je m’en moque bien.

--Toi, tu te moques de tout, dit Mme Belcovitch, saisissant l’occasion

pour admonester sa fille. Et dire que tu n’as même pas pensé à

m’apporter ma médecine ce soir. Tu la trouveras sur la planche du

placard de la chambre à coucher.

Becky fit une mine impatientée. Alors le jeune homme offrit d’aller la

chercher.

--Non, il n’est pas convenable qu’un jeune homme entre dans ma chambre à

coucher en mon absence, fit Mme Belcovitch, en rougissant.

Becky s’exécuta.

--Vous savez, fit Mme Belcovitch, s’adressant au jeune homme, que je

souffre beaucoup des jambes. L’une est enflée et l’autre toute

desséchée.

--Ah, comment cela vous est-il venu? dit le jeune homme d’un air

compatissant.

--Le sais-je seulement? Je suis née comme ça. Ma pauvre mère avait des

jambes bien conformées. Si j’avais la tête d’Aristote, je pourrais

peut-être savoir pourquoi mes jambes sont si mal faites. Mais ça marche

comme ça quand même.

Le respect que les Juifs professent pour Aristote est probablement dû à

ce fait que le vulgaire le prend pour un philosophe juif. L’assertion

que la philosophie d’Aristote est d’origine israélite a été avancée par

un poète du moyen-âge, Jehuda Halevi, et soutenue par Maïmonide. La

légende veut que lorsque Alexandre arriva en Palestine, il était

accompagné d’Aristote. A Jérusalem le philosophe découvrit les

manuscrits de Salomon et les publia sous son nom. Mais il est à

remarquer que ce conte ne fut accepté que par ceux des étudiants juifs

qui adoptèrent l’Aristotélisme. Ceux qui rejettent cette doctrine

déclarent au contraire qu’Aristote, dans son testament a reconnu

l’infériorité de ses écrits sur les livres de Moïse et demandé qu’on

détruisît ses propres œuvres.

Lorsque Becky rentra avec la médecine, Mme Belcovitch observa qu’elle

était bien mauvaise à prendre, et offrit au jeune homme d’en goûter.

Celui-ci se réjouit intérieurement de cette faveur, considérant dès lors

qu’il était bien noté par les parents de Becky. M. Belcovitch payait un

penny par semaine à son médecin, qu’elle fût malade ou bien portante, et

par conséquent c’était une perte sèche pour elle que d’être bien

portante! Becky avait inventé de remplir les bouteilles avec de l’eau

pure pour s’éviter la peine d’aller chercher la médecine, mais comme Mme

Belcovitch ne s’en doutait point, ça lui faisait autant de bien.

--Vous êtes trop sédentaire, M. Kosminski, dit Sugarman en _yiddish_.

--Comment voulez-vous que je sorte par un temps tout noir et humide, et

«_l’Ange de la mort en chasse_».

--Eh, observa M. Sugarman, abandonnant bravement l’emploi de ce jargon,

nous autres Anglais nous sortons par tous les temps.

Dans le même moment Mosès Ansell rentrait de l’office du soir et

s’asseyait, sans mot dire, à la lueur d’une bougie inespérée devant un

repas inattendu, composé de pain et de soupe, bénissant Dieu pour ces

deux dons. Le reste de la famille avait soupé. Esther avait couché les

deux plus jeunes enfants; Rachel était déjà assez grande pour se

déshabiller toute seule. Elle et Salomon faisaient leurs devoirs de

classe, la chandelle leur épargnant les coups de férule du lendemain à

l’école. Esther tenait sa plume gauchement, car elle s’était blessée et

plusieurs de ses doigts étaient ensanglantés et entortillés de toiles

d’araignée. La grand’mère somnolait sur sa chaise. Tout était calme et

paisible malgré l’atmosphère glaciale.

Mosès dîna en faisant joyeusement claquer sa langue. Ensuite il poussa

un profond soupir, remercia Dieu par une prière qui dura au moins dix

minutes, débitée avec volubilité et d’une voix chantante. Il demanda à

Salomon s’il avait bien dit l’oraison du soir. Salomon regarda du coin

de l’œil la grand’mère et s’apercevant qu’elle était endormie, répondit

affirmativement et poussa du pied sous la table Esther en signe

d’intelligence.

--Alors, fais maintenant la prière de nuit.

Il n’y avait pas moyen d’esquiver le coup. Salomon termina donc son

devoir d’arithmétique écrivant les chiffres au crayon, de manière à

pouvoir corriger d’après un camarade, s’il s’apercevait d’une erreur.

Après quoi, tirant un livre de prière en hébreu d’une sacoche fort

graisseuse, il fit entendre des murmures confus entrecoupés

d’inintelligibles éclats de voix durant un nombre de minutes

proportionnées au nombre des pages du livre de prière. Puis il se

coucha. Esther mit la grand’mère au lit et s’étendit à côté d’elle.

Longtemps elle resta éveillée écoutant le singulier marmonnement de son

père qui étudiait «Le Commentaire du livre de Job», de Raschi, murmure

cadencé qui se confondait assez agréablement avec les sons assourdis du

violon de Pesach Weingott, perçus à travers le plancher.

Les enfants du Ghetto · 第 5 / 45 题