IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:

5 exemplaires sur japon impérial, numérotés de 1 à 5.

5 exemplaires sur papier de Chine, numérotés de 6 à 10.

25 exemplaires sur papier vergé de Rives, numérotés de 11 à 35.

20 exemplaires sur papier vergé teinté de Rives, numérotés de 36 à 55.

I

A une époque morte et oubliée un mauvais plaisant avait appelé cette rue

_Fashion Street_--la rue à la mode.--La plupart des gens qui y vivent

aujourd’hui ne peuvent même pas se rendre compte de l’ironie de ce nom:

c’est, dans l’_East End_ de Londres, une voie sombre, étroite et

sordide, qui relie Spitalfields à Whitechapel, et se ramifie en

nombreuses impasses. Du temps où la petite Esther Ansell en foulait le

pavé malpropre, les deux extrémités de cette rue étaient à portée de

voix des bouges les plus sales et les plus infâmes de la capitale du

monde civilisé. Quelques-unes de ces toiles d’araignée ont été depuis

lors balayées par les réformateurs municipaux: les araignées se sont

réfugiées en des recoins plus sombres encore.

A l’heure où Esther Ansell se hâtait à travers le brouillard glacé d’un

soir de décembre, un bidon rougeâtre à la main--silhouette orientale qui

semblait la miniature d’une Rébecca allant à la fontaine--ce paysage

londonien présentait ses caractéristiques les plus ordinaires. Une

chanteuse des rues, traînant une séquelle d’enfants dont elle était plus

ou moins la mère, troublait l’air d’une mélodie perçante. Deux mégères,

les poings sur les hanches, injuriaient leurs ancêtres respectifs, un

ivrogne décrivait des zigzags en marmottant d’un air aimable; et un

joueur d’orgue, le nez plus violet que celui de son singe, faisait

danser des gamins haillonneux sous la lueur embrumée d’un réverbère.

Esther serrant étroitement sur elle son petit châle écossais, passa sans

accorder la moindre attention à ces détails familiers. Par les semelles

usées de ses lourdes chaussures, ses pieds s’imprégnaient de boue

glaciale. C’étaient de très vieux souliers, abandonnés sans doute un

jour par quelque ivrogne vagabond, et ramassés par le père d’Esther.

Mosès Ansell avait assez l’habitude de ces trouvailles, sans doute parce

qu’il avait coutume de marcher en baissant la tête comme s’il avait

toujours à ployer physiquement sous le joug de la captivité. De cette

attitude humiliée la providence le récompensait parfois par des

aubaines. Esther, quelques semaines auparavant, avait reçu à l’école une

paire de bottines neuves. En vendant celles-ci, et en les remplaçant par

les chaussures du vagabond, on avait réalisé un bénéfice d’une

demi-couronne, qui avait fourni du pain pendant une semaine aux frères

et sœurs de la fillette. A l’école, durant quinze jours, Esther prit

grand soin de dissimuler ses extrémités. Mais la crainte de voir

découvrir la substitution s’étant progressivement affaiblie, le profit

fait par son estomac avait fini par imposer silence aux reproches de sa

conscience.

On distribuait aussi, à l’école, du pain et du lait. Mais Esther et ses

frères et sœurs n’en avaient jamais accepté. Ils ne voulaient point

paraître en avoir besoin. Les airs de supériorité d’un camarade de

classe sont durs à supporter, et un enfant qui a le cœur bien placé

n’avoue pas facilement qu’il meurt de faim, en présence d’une chambrée

de bambins dont certains ont la bourse garnie au point de pouvoir

dépenser en pures superfluités jusqu’à un _farthing_ par jour.

Mosès Ansell eût été mortifié s’il eût appris que ses enfants refusaient

ainsi le pain qu’il ne pouvait leur donner. Les affaires ne marchaient

pas, à ce moment, dans les ateliers des _sweaters_[1]. Mosès n’avait

jamais fait que vivre au jour la journée; et à présent il n’avait pas

souvent lieu de rapprocher sa main de sa bouche. Il avait sollicité des

secours au bureau israélite de bienfaisance. Mais la routine de cette

institution l’empêche de fonctionner aussi rapidement que se vide

l’estomac de sa clientèle. Et puis, à ce tribunal de la charité, Mosès

était un tel récidiviste!

[1] On nomme ainsi les petits patrons qui se disputent au rabais et se

partagent les commandes de vêtements et de chaussures soumissionnées

en gros par des maisons plus importantes. Souvent juifs et fort

misérables eux-mêmes, ils exploitent de la façon la plus dure,

malgré les lois sanitaires aisément tournées, leurs ouvriers, qui

sont pour la plupart juifs comme eux, et travaillent jusqu’à

dix-huit heures par jour pour un salaire dérisoire. Il y a une

quinzaine d’années, on comptait dans l’_East End_ de Londres environ

50 000 Israélites récemment émigrés.

Il y avait, heureusement, un genre de secours qu’on ne pouvait lui

refuser, et dont Esther ne pouvait dissimuler l’existence, comme elle

lui dissimulait les déjeuners distribués aux enfants pauvres de l’école.

Tout le monde venait d’apprendre que trois fois par semaine on allait

donner de la soupe et du pain au fourneau philanthropique de Fashion

Street. Dans la famille Ansell, l’ouverture de cet établissement avait

été considérée comme le début d’un âge d’or, où il deviendrait

impossible de passer plus d’un jour sans rien manger. Le parfum presque

oublié de la soupe, répandit dès ce moment une espèce de poésie sur

l’hiver commençant.

Depuis la mort de la mère Ansell, c’était toujours Esther qui allait aux

provisions; Mosès, le seul des autres membres de la famille qui eût été

capable de la remplacer, était constamment occupé à prier quand il

n’avait rien autre à faire. Et voilà pourquoi, ce soir-là, Esther se

hâtait vers le fourneau philanthropique une cruche rouge à la main. Dans

sa prestesse d’enfant, elle dépassa une quantité de femmes dont le but

était le même et qui portaient comme elle le grossier bidon de fer blanc

fourni par l’Assistance. Esther, par un instinct personnel de propreté,

préférait d’habitude un ustensile appartenant à son ménage. Mais

aujourd’hui, il n’était pas permis de choisir, et le récipient

administratif, timbré et numéroté, devait servir de bon de soupe.

Quand elle arriva à la porte du Fourneau de Charité, une foule nombreuse

s’y pressait déjà. Quelques ventres peut-être étaient remplis, mais en

majorité ils étaient vides, et les corps grelottaient. L’élément féminin

noyait l’autre. Cependant on voyait aussi quelques enfants et une

douzaine d’hommes--étranges créatures, basanées, rabougries, poilues,

avec des teints boueux, qu’illuminaient des yeux noirs et brillants.

Quelques-uns, pourtant, de stature imposante, portaient des chapeaux

melons pleins de poussière, ou des feutres cabossés; des

cravates-plastrons fanées ou des barbes incultes cachaient leur gorge.

Çà et là, parmi les femmes, on distinguait une figure ou une taille

agréable. Pour le reste, c’était un ramassis de mégères prématurément

vieillies, aux traits blêmes et usés, traînant savate, crottées jusqu’à

l’échine, nu-tête, ou bien portant en guise de chapeaux des marmottes

faites avec des fichus rouges, gris, couleur de brique, couleur de boue.

Et malgré tout, dans ce clinquant, dans les laideurs de ces

fées-carabosses, il y avait une indéfinissable touche de romanesque et

de pitoyable; une irrécusable parenté s’accusait entre ces Juives

polonaises, russes, allemandes, hollandaises qui ne se parlaient

pourtant guère, et se poussaient durement les unes les autres.

Quelques-unes portaient, accroché à leur sein nu, un enfant qui tétait

placidement, s’interrompant parfois pour vagir comme par acquit de

conscience. Les femmes à tête nue n’avaient rien autour du cou pour se

protéger du froid. Leurs gorges brunes s’étalaient, et certaines

n’avaient même pas songé à fermer les agrafes ou les boutons du haut de

leur corsage. La majorité portaient des boucles d’oreille de pacotille

et des perruques noires d’un éclat peu naturel. Celles qui n’avaient pas

de perruque avaient les cheveux crespelés.

A cinq heures et demie, la claire-voie fut ouverte, et la foule

s’engouffra dans un corridor long, étroit, blanchi à la chaux et de là

dans une espèce de grange dont le plafond également blanchi à la chaux,

était traversé de solives de bois.

Les murs étaient isolés du centre de la salle par des barrières, et

c’est dans cette sorte de parc à bestiaux que les pauvres gens

s’entassaient, énervés et bavards, attendant le moment divin. Un seul

bec de gaz, au plafond, éclairait ces étranges faces, leur prêtant des

reliefs dont se fût réjoui Gustave Doré.

Mais ils mouraient de faim, ces gens pittoresques, et tout ce qu’ils

avaient de plus proche et de plus cher au monde, mourait de faim au

logis. Ils savouraient voluptueusement la soupe par avance. Ils

oubliaient que cette soupe n’était considérée, par ceux qui la

préparaient, que comme une sorte d’appoint au salaire; ils n’avaient pas

la moindre conscience de la grande théorie économique d’après laquelle

secourir les pauvres est augmenter le paupérisme, ni d’ailleurs de

n’importe quelle autre théorie; ils étaient disposés à noyer leur

indépendance dans la soupe. Esther elle-même qui avait lu beaucoup, qui

était douée d’instincts délicats, partageait sans hésiter la conception

de l’univers professée par la majeure partie de ceux qui l’entouraient:

à savoir que l’espèce humaine se distingue des animaux en ce qu’il lui

faut terriblement trimer pour se procurer une maigre nourriture, mais

que sa destinée est embellie par l’existence d’une classe restreinte et

semi-divine, celle des _Tékéfim_ ou personnes riches qui donnent ce dont

ils n’ont pas besoin. Comment ces personnes sont-elles devenues riches,

c’est ce qu’Esther ne se demandait point: pour elle cette classe

constituait un élément naturel de la création, comme les nuages ou les

chevaux.

Cette variété semi-céleste de l’espèce humaine est difficile à

rencontrer. Quelques spécimens, à la connaissance d’Esther, vivaient

loin du Ghetto. Et chacune de leurs familles, fût-elle peu nombreuse,

occupait à elle seule, disait-on, une maison entière. Certains, revêtus

de soies bruissantes ou d’autres costumes aussi impressionnants, qui

répandent autour d’eux un indéfinissable parfum de surhumanité,

pénétraient de loin en loin dans l’école, précédés de la Directrice

épanouie. Alors les petites filles se levaient, puis faisaient la

révérence et se rasseyaient. Les meilleures élèves, que l’on faisait

bien entendu passer pour choisies au hasard dans la moyenne de la

classe, émerveillaient les semi-divines visiteuses par leur connaissance

approfondie de la topographie des Pyrénées ou des dissensions de Saül et

de David. L’entrevue des deux espèces d’êtres humains se terminait par

une effusion de sourires, et à la satisfaction générale. Mais la plus

niaise des fillettes savait à quoi s’en tenir sur cette comédie, et

professait un robuste mépris pour l’incompétence des personnes

semi-divines, qui parlaient à la classe comme si, dès qu’elles auraient

le dos tourné, on n’allait pas recommencer à bavarder en sourdine, à se

tirer mutuellement les cheveux, à se chiper des épingles, à copier les

devoirs du prochain, et à faire passer dans sa poche les sous de sa

voisine.

Ce soir-là, les personnes semi-célestes brillaient de toute leur

splendeur. Une majestueuse agglomération de philanthropes était

installée à des places réservées, derrière un bureau blanc. La salle,

qui formait un polygone assez irrégulier, était coupée en deux par une

rangée de huit marmites, dont les grands couvercles de bois se levaient

au moyen de poulies. Le fourneau était dans un coin. Des cuisiniers

vêtus de blouses blanches et de bonnets de même couleur remuaient avec

de longues cuillers de bois la soupe fumante. Un industriel attirait

l’attention de reporters israélites sur le nouveau modèle de marmite

qu’il avait inventé, et le surintendant de l’Œuvre conjurait les

journalistes de ne pas oublier de publier son nom. Parmi les clergymen

au costume sévère, les filles à marier d’un ministre de l’East End

allaient et venaient, tels des oiseaux bariolés et chanteurs au milieu

d’une bande de corbeaux.

Lorsqu’un nombre suffisant de divinités fut assemblé, le Président

prononça un discours d’une étendue considérable, et destiné à bien

pénétrer les clergymen et autres philanthropes présents de cette

conviction que la charité est une vertu. Afin de prouver cette

assertion, il en appela à la Bible, au Koran et même aux Védas. Dès le

début de ce discours on avait fermé la porte à coulisse qui séparait de

la cuisine le pseudo-parc à bestiaux car la foule faisait beaucoup de

bruit, des enfants vagissaient inconsidérément, enfin il ne semblait pas

se dégager de la cohue des patients un vif désir d’entendre les aperçus

moraux du Président. Quand le _speech_ fut terminé, ces gens aux

instincts grossiers, qui ne pensaient qu’à leurs satisfactions

matérielles, n’en jacassaient que plus haut. Ils avaient rompu la

barrière et surgirent dans la cuisine en se bousculant. Esther dut

serrer ses bras contre sa poitrine, sans quoi ils eussent été disloqués.

A la porte de la rue battait une houleuse cohue de gamins et de filles,

faméliques et curieux. Mais toutes les cérémonies n’étaient pas encore

accomplies: le président invita le rabbin à prendre la parole à son

tour, et il y eut un second discours non moins long que le premier, et

non moins éloquent dans le développement de cette thèse: que la charité

est une vertu.

Enfin deux pauvres furent admis. Le surintendant refoula courageusement

le reste de la foule dans le pseudo-parc à bestiaux. Le cuisinier en

chef, plongeant dans une marmite une énorme louche qui servait de

mesure, remplit de soupe deux écuelles. Alors le rabbin leva les yeux au

ciel, et dit les grâces:

--Sois béni, ô Seigneur, Roi de l’Univers, toi qui créas toutes choses!

Puis il goûta une cuillerée de la soupe; et de même firent le président

et plusieurs visiteurs. L’absorption du liquide suscita chez chacun des

dégustateurs un identique sourire d’extase. Il est vrai, que pour cette

soirée d’inauguration, la soupe était infiniment plus soignée qu’elle ne

devait l’être dans la suite, alors que la majeure part de la viande

serait comme de juste, confisquée par les cuisiniers à titre de petit et

légitime bénéfice.

Tandis qu’Esther luttait pour conquérir une place aux abords du Paradis,

ces airs de dégustation béate lui faisaient venir l’eau à la bouche.

Elle voyait déjà par la pensée, son frère Salomon, qu’elle aimait pour

son courage, la gentille Rachel, la petite Sarah, bébé aux cris

éternels, et son petit frère Ikey, se rassasiant enfin du délicieux

liquide. Elle pensa aussi--mais en second lieu--à son père si stoïque et

à sa grand’mère. Les Ansell n’avaient mangé chacun qu’une tranche de

pain sec dans la matinée. Et voici: devant elle c’était la terre de

Goshen, la terre promise que Joseph fit donner à ses frères par Pharaon,

pays merveilleux, arrosé de fleuves de soupe, planté de piles de pains:

des pains sans nombre, coupés par quartiers, par moitié, entiers aussi

et rangés sur des rayons comme pour le repas d’un géant.

Esther regardait avec avidité la tour à quatre pans construite avec ces

matériaux comestibles; elle grelottait sous le courant d’air qui lui

mordait le dos, soufflant par un interstice soudain ouvert dans la foule

entassée. Et ce courant d’air lui remit à l’esprit plus nettement ses

petits frères et sœurs blottis à la maison près du foyer sans feu. Ah,

quelle heureuse nuit allait être cette nuit! Mais il ne faudrait pas

leur laisser dévorer les deux pains en une fois: ce serait une

extravagance coupable: un seul suffirait au festin, l’autre serait

soigneusement mis de côté. «Et demain aussi est un jour»--comme la

vieille grand’mère avait coutume de dire, dans son jargon oriental.

Hélas, le banquet ne devait pas être consommé aussi vite que le

supposait l’imagination d’Esther; et il fallut que d’autres divinités et

semi-divinités, en tabliers blancs, se missent à proposer et à soutenir

avec éloquence et prolixité des motions de remerciements au président,

au rabbin, à toutes les autres notabilités. Après quoi un visiteur

français éprouva le besoin d’exprimer son admiration pour la charité

anglaise. Enfin arriva le tour des estomacs angoissés. La foule

grouillante et toujours bavarde avança lentement puis fit une puissante

irruption par l’étroite ouverture qu’on lui avait laissée, brisant en

chemin les vitres d’une fenêtre; les semi-divinités joignirent les mains

et sourirent d’un air inspiré; d’ingénieux misérables tentèrent un

mouvement tournant vers les marmites, par la porte réservée. Les filles

du pasteur, ces jolis oiseaux-mouches, voletèrent au milieu des corbeaux

célibataires. Les grandes louches firent «splash» en tombant dans les

marmites, la soupe gargouilla en tombant dans les écuelles, le murmure

des voix grandit, une vieille édentée, aux cheveux blancs et aux yeux

chassieux, se plaignit en excellent anglais qu’on lui refusait la soupe,

sous prétexte qu’on n’avait pas encore fait enquête sur sa situation; et

ses larmes mouillaient l’unique pain qu’elle eût reçu. Un Russe traité

de la même manière se jeta sur les dalles, hurlant comme un chien.

Enfin Esther put toucher sa part. Elle s’enfuit à travers le brouillard,

réchauffée par la cruche serrée contre sa poitrine, évitant les heurts,

et ses deux pains cachés dans son tablier.

Elle volait presque en escaladant les marches de l’escalier sombre qui

menait à sa mansarde de Royal Street. La petite Sarah pleurait avec

rage. Esther, fière d’être l’ange de la délivrance, essaya de gravir à

la fois les deux dernières marches de l’escalier, glissa... et tomba

ignominieusement contre la porte de la mansarde. Elle vint s’abattre au

milieu de la pièce, la cruche se brisa en mille morceaux; la soupe

odorante se répandit en flaque sur le parquet, coula sous les deux lits

et, par les crevasses du plancher pourri s’écroula à l’étage inférieur.

Esther éclata en sanglots, sa robe était toute graisseuse, ses mains

saignaient, coupées par les débris. La petite Sarah devant ce désastre,

s’arrêta de pleurer. Mosès Ansell n’était pas encore rentré de l’office

du soir, mais la grand’mère dont la face était gelée et rougie par le

froid de la mansarde, se dressant sur son grabat appela Esther

«brise-tout». Esther pleura davantage, car c’était une injustice. Elle

n’avait jamais rien cassé depuis des années. Ikey, un gosse de quatre

ans et demi aux yeux éveillés, se glissa près d’elle; tous les Ansell

avaient appris à voir dans l’obscurité, et pressant sa tête crépue

contre son corsage murmura: «Cela ne fait rien, Esty, je te ferai

coucher dans mon lit neuf.»

La consolation de dormir dans ce lit imaginaire à la possession duquel

Ikey rêvait constamment était sans doute efficace, car Esther remise sur

pied sortit les deux pains de son tablier, tel un joueur insouciant qui

jette sur le tapis vert sa bonne monnaie après la mauvaise. On aurait

tout de même une revanche ce soir, on mangerait les deux pains en une

fois. Un seul--moins la part réservée au repas du père--ne suffirait

point à rassasier six estomacs voraces. Salomon et Rachel enthousiasmés

par la vue des pains firent un bond, brisant la croûte avec les doigts.

--Païens, cria la grand’mère: et les ablutions et la bénédiction?...

Salomon se faisait souvent appeler païen par la vieille. Il coiffa son

bonnet et, se dirigeant vers le seau d’eau placé dans un coin de la

pièce, y plongea ses mains. Il est à craindre que ni la quantité d’eau

puisée, ni la surface de la main qui en fut aspergée n’ait atteint, dans

cette occasion, le minimum commandé par les lois rabbiniques. Salomon

termina cette opération en marmottant quelques mots qui avaient la

prétention d’être de l’hébreu et il commençait à débiter la pieuse

petite prière qui précède la consommation du pain. Rachel à qui son sexe

féminin rendait moins obligatoire la cérémonie purificative, mordit

furieusement dans son morceau. Mais elle fit une grimace. Salomon à son

tour engloutit une énorme tranche, poussa un cri de dégoût, et cracha.

Le pain avait été cuit sans sel. Il était immangeable.

Les enfants du Ghetto · 第 3 / 45 题