L’auteur lui dit: «Enfin, tu es content?»

Le directeur répondit: «Très content, mais tu as quelques amis dans la

salle, qui sont venus te complimenter et qui sont de fameux salauds.»

--Qui ça? qui ça?

Le directeur battit en retraite.

--Je ne sais pas leurs noms, mais je sais que ce sont des amis à toi.

Le lendemain, à trois heures, l’auteur était au théâtre. La dame de la

location travaillait à un très joli ouvrage de broderie.

--Comment ça va-t-il, madame Bouvet?

--Moi, je vais bien... Ma feuille de location, c’est tout doux.

--Vous n’êtes pas contente?

--On ne peut rien dire avant le premier samedi.

A quatre heures, le premier samedi, on avait cinq mille francs. Le

directeur déclara que le soir on jouerait à bureaux fermés.

L’auteur vint de bonne heure pour jouir de ce spectacle. Mais il

constata que les arrivants trouvaient tout de même des places. La

recette se montait à 9.322 francs.

--C’est le plein? demanda-t-il à l’administrateur.

--C’est le gros maximum... à peu de chose près.

--C’est le plein? demanda-t-il un peu plus tard au secrétaire général.

--Oui, c’est tout ce qu’on peut faire.

Une demi-heure après, il rencontra le contrôleur-chef. Il se fit répéter

le chiffre de la recette.

--C’est le plein?

--Pas tout à fait. Nous pouvons faire onze mille.

... Quelle rage de poursuivre ainsi les enquêtes, et de ne pas se

contenter de la première affirmation!

La recette était belle, mais l’indication n’était pas entièrement

satisfaisante. En cas de succès, le directeur l’avait déclaré, on

atteignait toujours le maximum le premier samedi.

La matinée, le lendemain, fut médiocre. Mais allez donc lutter contre

Auteuil et ce match de rugby à Colombes!

Le dimanche soir, ce fut assez maigre; ce n’était pas un théâtre

populaire.

--Nous n’avons pas de location pour demain lundi, dit le directeur, on

louera dans la journée. C’est le genre du théâtre. Nous ne ferons pas

plus de 6.000.

On fit 2.400. Le directeur déclara que c’était très beau, étant donné le

temps désagréable. Il était tombé du grésil. D’autre part, à la Bourse

du commerce, il y avait un petit krach... Les gens se réservaient.

Ils montrèrent la même réserve les jours suivants. On garnissait les

salles avec des faveurs, mais le théâtre était décidément un peu grand.

L’auteur souriait vaillamment. Quelques compensations lui arrivaient,

des louanges bien filtrées: la sœur d’une habilleuse avait déclaré que

c’était la plus jolie soirée qu’elle eût passée au théâtre depuis trente

ans...

Le samedi, la recette fut assez bonne... dans les neuf mille... huit

mille quatre cents exactement. Et, pourtant, un boxeur poids moyen

anglais de grande valeur rencontrait ce soir-là le champion de France au

Cirque de Paris... «Ils ont fait deux cent mille francs de recette, dit

le directeur. C’est de l’argent pris aux théâtres comme avec la main.»

Le dimanche fut un petit peu supérieur au dimanche précédent. L’auteur

arriva le lundi après-midi dans le cabinet du directeur. Il le trouva en

conférence avec un autre auteur. La conversation s’arrêta brusquement à

son entrée. Tous deux lui serrèrent la main avec effusion.

--Croyez-vous que sa pièce est exquise? dit le directeur à l’autre

auteur. Quel talent il a cet animal-là! Mais ce n’est pas tout à fait la

pièce d’ici...

Le confrère joignit sa voix louangeuse à celle du directeur. Puis la

conversation s’arrêta à nouveau. L’auteur du _Désir d’Henriette_ prit

congé, et s’en alla vers des arbres, au bois de Boulogne. C’était la

première journée de printemps; avec un léger effort et de la

littérature, il lui trouva un certain charme.

Le spectateur de la “Générale”

Faut-il donner des répétitions générales? Ne vaut-il pas mieux entrer

tout de suite en contact avec le grand public, sans passer au préalable

devant un aréopage un peu dur?

Les jeunes auteurs sont et ont raison d’être partisans de ces

représentations préliminaires. C’est le public des générales qui fait

les gloires.

Mais c’est aussi lui qui les défait. Alors il vaut mieux pour les vieux

maîtres ne pas courir cette épreuve redoutable.

Moi qui écris ceci, je n’aurai d’avis sur ce sujet qu’après ma prochaine

générale. Comme j’aurai eu une grande confiance dans mon nouvel ouvrage

(dont je ne connais encore ni le thème ni le titre), je n’aurai pas

hésité à affronter des juges, tant il m’aura semblé impossible qu’ils ne

me donnent pas raison.

Si la générale est mauvaise, je dirai qu’ils sont odieux, et je prendrai

la résolution de ne plus donner de générales. Cette résolution durera

jusqu’au moment où j’aurai entrepris la pièce d’après, certaine celle-là

d’enlever tous les suffrages.

Si vous voulez bien, passons dans la salle et tâchons de retrouver les

sentiments qui nous ont agités, quand nous avons assisté comme

spectateurs à la générale d’autrui.

Le rideau se lève. A moins d’être pris tout de suite par une

sensationnelle entrée en action, le spectateur, aux premières scènes,

éprouve un sentiment d’ennui à se trouver en présence de gens qu’il ne

connaît pas. Ils racontent leurs histoires de famille et il se fait

l’effet d’être un intrus.

Puis, dès la première réplique qui l’accroche, il se dépêche de prendre

un parti, comme s’il avait le feu au derrière, et de se déclarer à

lui-même que c’est très bien. Si, par contre, la scène lui déplaît, il

désire que la pièce soit très mauvaise. Car il est là pour s’amuser,

c’est-à-dire pour rendre des jugements bien catégoriques dans un sens ou

dans un autre. Et s’il a décidé que la pièce ne vaut rien, il verra

venir avec irritation d’autres passages qui ont l’air d’être bons et

vont peut-être l’obliger à déranger et à bousculer son opinion.

L’acte est terminé. On a applaudi, trop ou trop peu à son gré. Il s’en

va dans les couloirs.

S’il est jeune, il affirmera son opinion et supportera mal les

contradicteurs. S’il est vieux, il se montrera plus réservé, non par

manque de courage, mais parce qu’il n’est plus très sûr de son avis,

comme au temps de sa triomphante jeunesse. Et il ne se figure plus

désormais qu’il est investi d’une mission.

Mais voici deux juges qui discutent. L’un crie au chef-d’œuvre; l’autre

déclare que c’est du chiqué médiocre. Ils ne rompent pas d’une semelle,

mais s’influencent réciproquement sans s’en douter. Celui qui aimait la

pièce aborde le second acte avec méfiance. Le détracteur, au contraire,

se sent envahi par une bienveillance involontaire. Au deuxième

entr’acte, ils se retrouvent en contradiction. Mais ils ont changé de

camp. Ce n’est pas grave: au bar, ils finissent par transiger sur le dos

de l’auteur.

A la fin de la pièce, ils se rencontrent encore, s’aident mutuellement à

mettre leur pardessus. L’un résume son impression en un: oui, oui...

indulgent qui ne veut pas dire grand’chose; l’autre en un: oui, oui...

méprisant qui n’a pas une bien nette signification. Leur verdict, en fin

de compte, est neutre, et le pauvre auteur n’aura même pas de juges à

maudire.

La faune des plateaux · 第 43 / 79 题