Un contre vingt

Voici que se termine notre voyage dans la jungle. Nous avons montré

toutes les puissances du plateau liguées contre l’intrus...

Le directeur, l’administrateur, le secrétaire général ont leur bureau,

les artistes ont leur loge, le chasseur de la direction règne en maître

dans l’antichambre, le chef machiniste est le souverain du plateau et

fait trembler le patron lui-même, la buraliste s’abrite derrière un

guichet inexpugnable.

L’auteur n’a pas un coin de la maison qui puisse lui servir d’asile.

Quel crime a-t-il commis, cet étranger? Il a apporté sa pièce,

c’est-à-dire le germe de vie faute duquel toute cette ruche resterait

inactive. Aussi est-il déconsidéré et méprisé comme le mâle des

abeilles. Certes, on lui a fait fête, le jour où il est venu, et l’on a

poussé des cris de joie. Mais, peu à peu, les travailleuses agiles

l’éliminent et il devient une espèce de parasite.

Il ne proteste pas: il ne pense qu’à l’enfant qui se crée, et pour qui

il est le seul à se sentir des entrailles de père. Que sera-t-il, ce

produit de son génie? Sera-t-il viable et vigoureux? Le pauvre auteur

promène sur le plateau sa sensibilité inquiète et incomprise.

Il y a des années, je suivais, aux côtés d’un vieux maître, les

répétitions d’une de ses pièces, et je m’étonnais ingénument de la façon

cavalière dont lui parlait le directeur...

«Cela vous surprend, me dit doucement l’auteur dramatique, parce que

vous appartenez à la famille des écrivains, et que vous voulez bien

avoir du respect pour un de vos aînés. Mais la plupart de ces gens-là

sont d’un autre bord, d’un autre pays, et n’ont en somme pas de raison

de reconnaître une autorité dont ils n’aperçoivent qu’obscurément les

droits.

«Ils ne savent pas combien notre métier est difficile, et combien de

chances les plus forts et les plus habiles ont de faire fausse route.

Ils attribuent haineusement à la maladresse ce qui n’est souvent que de

la malchance, car les auteurs dramatiques n’ont pas toujours le hasard

avec eux...»

Il me disait cela après la dernière répétition de travail... Le

directeur avait émis des pronostics agressifs... Le maître en était à

peine remis que nous fûmes abordés par une femme d’une dimension

considérable et qui n’était autre que l’épouse même du directeur.

Peut-être, dans l’intimité, contredisait-elle parfois son mari. Mais,

sur le plateau, devant l’ennemi, un devoir impérieux la poussait à

renforcer brutalement l’autorité de son homme. Elle était très sûre

d’elle-même. Sa compétence n’avait pas de limites (peut-être parce

qu’elle ne les apercevait pas).

«Vous allez à un four, mon cher, dit-elle à l’auteur. Et, vous entendez,

la femme qui vous parle ne s’est jamais trompée...»

Comme elle s’éloignait:

«Moi, je me suis trompé bien souvent, murmura le vieux maître; c’est

peut-être ce qui m’a permis d’arriver à la situation que j’occupe, que

j’occupe du moins à vos yeux déférents.»

La faune des plateaux · 第 39 / 79 题