Le jeune directeur peut être, en certains cas, âgé de soixante-cinq ans.
Mais, le plus souvent, il est jeune. C’est un monsieur qui a voulu avoir
son théâtre. Il l’a maintenant, et il est installé dans un cabinet, dont
la porte s’orne de cette inscription, fraîchement repeinte: DIRECTION.
Il est encore extrêmement poli avec les auteurs en vue. C’est avec
déférence qu’il leur demande des manuscrits. Mais aussitôt que l’un
d’eux lui apporte un gros cahier de papier à couverture orange, il
devient subitement méfiant... Il se dit que certainement cette pièce a
été refusée par des directeurs plus vieux.
Et, cependant, l’auteur a bien pris soin de se procurer une copie toute
neuve.
Le directeur reçoit la pièce, jugeant à la réflexion qu’il est
avantageux pour son théâtre de débuter avec un nom d’auteur connu.
Il a commencé par déclarer qu’aucune distribution ne serait trop
brillante ou trop coûteuse... Malheureusement, les vedettes convoitées
ne sont pas libres. De l’étoile à mille francs par jour, on glisse
mollement à de pâles nébuleuses, ou à des astres déchus, passés de la
première à la troisième grandeur.
Le directeur change alors d’idéal et déclare qu’il veut former une
troupe d’ensemble.
Il modifie également ses vues en ce qui concerne la publicité. Il
parlait d’abord de placards quotidiens dans tous les grands journaux, et
les murs de Paris devaient disparaître sous les «quadruple colombier».
Les couloirs, les stations et les tunnels du métro célébreraient sans
trêve, de Dauphine à Nation, de Maillot à Vincennes, l’attrait de la
pièce nouvelle et la gloire de la jeune direction...
Tous ces projets éclatants sont remis à plus tard. Il prétend, après
avoir affirmé le contraire, qu’il ne faut pas de publicité préventive,
mais un lancement énorme, aussitôt que l’on sera sûr, par l’accueil de
la générale, de l’excellence du produit. Espérons qu’il ne changera pas
d’avis une fois encore, et ne proclamera pas que le meilleur adjuvant
pour une pièce, c’est la publicité parlée.
Son attitude avec l’auteur a évolué progressivement. Les premiers jours,
il l’appelait maître, puis monsieur Untel, puis Untel tout court.
Et, pourtant, ce jeune directeur est, de sa nature, un bon petit garçon,
très modeste. Mais, dès son avènement, l’administrateur, le secrétaire,
le régisseur, les artistes l’ont hissé sur un pavois et ont allumé
autour de lui tous les parfums de l’Arabie... Entretenue par les
louanges, une foi considérable en lui-même lui a gonflé la poitrine et
relevé le menton.
C’est maintenant un vrai directeur, assis sur un trône de certitude,
isolé du reste du monde par le rideau de ses courtisans.