Un murmure approbateur s’éleva dans l’assemblée à ce conseil

pusillanime d’un patricien, qui avait été aussi ambassadeur à la cour

de France lorsque éclata la grande révolution de 1789, dont il avait

apprécié admirablement l’esprit novateur: tant il est vrai que, dans la

vie publique comme dans la vie privée, l’intelligence est une faible

garantie de la sagesse des hommes! Enfin, le doge, déployant le rapport

des commissaires qu’il avait à la main, se mit en devoir d’en lire le

contenu d’une voix entrecoupée par des sanglots. Lorsqu’il fut arrivé

à ce passage du rapport où le général Bonaparte dit aux commissaires

de la république: «Je viens de conclure la paix avec l’empereur;

je pouvais aller à Vienne, j’y ai renoncé; j’ai quatre-vingt mille

hommes.... je ne veux plus d’inquisition, plus de sénat.... _je serai

un Attila pour Venise_[83]:—Misérable, s’écria tout à coup le vieux

sénateur Zeno, qui ne put contenir plus longtemps l’indignation qui

s’était amassée dans son cœur, misérable bandit, digne représentant

d’une révolution perverse! Il ose porter la main sur un édifice

politique qui a résisté à tant d’orages, et qui est une merveille de

la civilisation! Ah! si Dieu veut exaucer les vœux que je forme contre

le soldat audacieux qui nous tient un pareil langage, c’est lui qui

sera traité un jour comme un Attila, c’est lui que le monde civilisé

expulsera de son sein comme un perturbateur du repos public. Puisque

vous ne savez pas vous défendre, je lègue la vengeance de ma patrie à

la vieille aristocratie de l’Europe.»

Ces paroles, et l’accent avec lequel elles furent prononcées,

produisirent sur l’assemblée un effet extraordinaire. La lecture du

rapport fut interrompue; chacun cherchait à deviner sur la physionomie

de son voisin l’impression qu’il avait reçue. Sur ces entrefaites,

on vint apporter au doge une lettre du commandant de la flottille,

qui annonçait que l’ennemi avait commencé les hostilités contre les

Vénitiens. En effet, on entendait dans le lointain des coups de canon

qui retentissaient sourdement dans ce palais du patriciat comme la voix

du destin. Le doge, plus tremblant que jamais, marchait à grands pas

dans la salle du conseil, en disant tout haut et les larmes aux yeux:

«Cette nuit même, nous ne sommes pas sûrs de dormir tranquillement

dans notre lit.» Alors, François Pesaro laissa échapper de sa poitrine

oppressée ces mots que l’histoire a recueillis: «Je vois que c’en

est fait de ma patrie. Je ne puis la secourir, mais un galant homme

trouve une patrie partout[84].» Après quelques secondes d’un silence de

sinistre augure, le sénateur Zeno se leva de son siége et, tendant la

main à son ami, il lui dit avec une tristesse profonde qui fut partagée

par tous ceux qui étaient dignes de le comprendre:

Venit summa dies et ineluctabile tempus

Dardaniæ. Fuimus Troes; fuit Ilium et ingens

Gloria Teucrorum.

Hélas! il est venu ce jour.... le dernier jour de cet empire! Ilion

n’est plus, ils ne sont plus les Troyens et leur gloire immense.

Il était quatre heures du matin quand le sénateur Zeno rentra dans son

palais, l’âme navrée de tout ce qui venait de se passer. Il se rendit

immédiatement dans la chambre de sa fille, qu’il trouva entourée de

serviteurs et de deux médecins, qu’on avait mandés pendant une crise

qui avait excité les plus vives inquiétudes. Le sénateur s’assit au

chevet de Beata, et, à la vue de ce beau visage endolori, le pauvre

père ne put contenir son émotion, et de grosses larmes silencieuses

s’échappèrent de ses yeux. Il passa le reste de la nuit à veiller à la

conservation du seul bien qui lui restait désormais.

Cependant une amélioration sensible s’était produite dans la santé

de Beata au commencement du mois de mai. La crise qu’elle avait

traversée paraissait être un effort de la nature pour ressaisir la

plénitude de ses facultés. Très-faible encore, mais soutenue par

l’espoir d’une convalescence prochaine, Beata se disposait à partir

pour la terre ferme. Tout était prêt à la villa Cadolce pour la

recevoir. Une après-midi qu’elle se sentit comme vivifiée par l’éclat

d’un beau soleil de printemps, Beata manifesta le désir de faire une

courte promenade pour essayer ses forces, disait-elle, et se préparer

à entreprendre un plus long voyage. On fit préparer une gondole

découverte qu’on remplit de ouate, et sur laquelle on jeta un large

tapis de velours bleu à franges d’or. Des coussins de satin rose lui

formaient une espèce de lit de repos, sur lequel elle put s’étendre

sans trop de fatigue. Beata mit ce jour-là une robe blanche et un fichu

de crêpe noir, vêtement simple qu’elle aimait à porter, parce qu’il

plaisait à Lorenzo. Son père voulut l’accompagner, mais elle le pria de

n’en rien faire et de la laisser aller seule avec Teresa, la camériste.

Beata emporta un grand bouquet de fleurs diverses. Elle en détacha une

branche de chèvrefeuille qu’elle mit à son sein par-dessus le fichu

de crêpe noir. Étendue dans la barque, ayant en face d’elle la bonne

Teresa qui lui était si dévouée, ses beaux cheveux blonds déroulés sur

les coussins de satin rose qui soutenaient son corps amaigri, la fille

du sénateur offrait comme une image mélancolique de Venise expirante,

qui lutte contre la destruction dont elle sent les atteintes, en se

disant, tout bas, avec la jeune captive du poëte:

Je ne veux pas mourir encore....

Beata se fit conduire à Murano et s’arrêta longtemps en face de la

charmille _di San Stefano_, qui lui rappelait à la fois des souvenirs

poignants et le plus beau jour de sa noble vie. Puis elle ordonna à

l’un de ses gondoliers de lui chanter la jolie complainte qui avait

excité l’hilarité de son amie Tognina, voulant compléter le tableau de

son rêve de bonheur:

La luna è bianca.....

Il sole è rosso....

Lo sposalizio si farà....

La luna dice al sole:

Il lume tuo mi schiarerà....

E Gesù Cristo ci benirà....

«Oui, oui, répondit Beata avec un sourire de tristesse; il nous bénira

dans ce monde ou dans l’autre.

—Ah! signora, répliqua Teresa, que l’exclamation de sa maîtresse avait

émue, pouvez-vous penser à la mort, quand tout vous parle de la vie et

des félicités qui vous attendent?»

Après avoir satisfait au désir de son cœur ingénu, Beata retourna

paisiblement à Venise. La journée était déjà fort avancée. Le soleil,

qui commençait à quitter l’horizon, projetait sur la ville merveilleuse

ces beaux rayons jaunes d’un soir d’été, qui sont comme le dernier

adieu du jour qui s’en va. Les cloches de Saint-Marc tintaient dans

le lointain, et leurs notes mélancoliques étaient en harmonie avec

l’aspect de la nature et les sentiments de Beata. Au lieu de franchir

le petit canal _de’ Mendicanti_, qui est en face de Murano, faisant

un détour par l’_isola di San Pietro_, la barque qui portait un si

précieux trésor traversait lentement le canal _di San Marco_, qui

forme l’entrée magnifique de cette longue voie triomphale qu’on

appelle _il Canalazzo_. Il était à peu près huit heures du soir. Les

ombres s’allongeaient derrière la gondole silencieuse, dont le sillage

ressemblait à un brasier d’étincelles d’or. A gauche, la belle église

_di San Giorgio Maggiore_ se dégageait de la pénombre qui enveloppait

l’île tout entière, tandis que le quai des Esclavons, _la Riva dei

Schiavoni_, était rempli d’une foule curieuse qui faisait face à la

mer, comme si elle eût été frappée de quelque spectacle inattendu.

Tous les regards étaient dirigés sur la gondole de Beata, dont la

pâleur et la défaillance inspiraient une douloureuse compassion.

Arrivée près de la Piazzetta, Beata crut apercevoir Lorenzo au milieu

d’un groupe de personnes qui se tenaient sur le Traghetto; elle fit

approcher la gondole et, ayant reconnu en effet le chevalier Sarti

entouré de plusieurs de ses amis, elle posa une main sur son cœur et,

de l’autre, elle lui envoya un baiser, comme pour lui dire un éternel

adieu.... Et la barque disparut dans l’ombre de la nuit naissante. Un

cri d’admiration s’éleva du milieu de cette foule attendrie par le

témoignage d’un amour si profond et si naïf.

Ce fut là le dernier effort de la pauvre Beata. Au lieu du soulagement

qu’elle avait espéré, sa faiblesse ne fit que s’accroître chaque jour

davantage, et bientôt il ne resta plus le moindre doute sur sa fin

prochaine. Elle ne souffrait pas, elle s’éteignait comme une flamme

qui n’a plus d’aliment. L’intérêt qu’on prenait à cette noble créature

était si grand à Venise, surtout parmi les partisans de la révolution

qui allait s’accomplir, que la foule encombrait le palais Zeno pour

avoir de ses nouvelles. Le chevalier Grimani fut l’un des premiers à

accourir auprès de la femme qui lui avait été destinée, et dont il

avait pu apprécier le caractère élevé. Après avoir reçu les sacrements

de l’Église avec une sérénité qui excita l’admiration du prêtre et des

serviteurs de sa maison qui assistaient à cette pieuse cérémonie, Beata

éprouva un soulagement moral dont son pauvre corps ressentit pendant

quelques heures la douce influence. Sans se faire aucune illusion sur

son état, Beata profita des instants de répit que lui accordait la

nature pour accomplir un vœu de son cœur. Elle pria son père de faire

venir le chevalier Sarti. Le sénateur acquiesça au désir de sa fille

sans hasarder la moindre observation. On n’eut pas besoin d’aller

chercher bien loin le chevalier: car, depuis huit jours, il n’avait pas

quitté le palais où Teresa l’avait introduit et le tenait caché par

pitié. Mais, avant qu’il fût permis à Lorenzo d’entrer dans la chambre

de la signora, Beata fit un effort pour se vêtir de la robe blanche

et du fichu de crêpe noir qu’elle portait le jour de la promenade à

Murano. Elle mit aussi une branche de chèvrefeuille à sa ceinture, et

fit placer sur sa table de nuit une Bible et _la Divine Comédie_ de

Dante Alighieri. Lorsque tous ces préparatifs furent terminés et que

Beata, étendue dans son lit, put lire sur tous les objets dont elle

s’était entourée l’expression de son âme, le sénateur Zeno, précédant

le chevalier Sarti dans la chambre de sa fille, lui dit avec émotion:

«Venez contempler votre ouvrage, monsieur le chevalier!

—Non, mon père, répondit Beata, c’est l’ouvrage de Dieu.»

Le sénateur se retira en laissant la camériste Teresa avec Beata et

le chevalier. La chambre était remplie de de fleurs et éclairée comme

s’il se fût agi d’une fête nuptiale. «Asseyez-vous là, près de moi,

Lorenzo,» dit Beata avec un sourire charmant.

Lorenzo, tombant à genoux, saisit la main de Beata, la couvrit de

baisers et de larmes. «Pourquoi pleurez-vous, mon ami? lui dit-elle

avec douceur. J’ai un si grand plaisir à vous voir, et j’ai tant de

choses à vous dire! Asseyez-vous, Lorenzo, et écoutez-moi.»

Lorenzo se releva avec peine et s’assit tout près du lit de Beata. La

camériste, qui se tenait debout derrière le chevet de sa maîtresse,

allait se retirer dans le fond de la chambre, lorsque Beata lui dit:

«Tu peux rester, car je n’ai plus de secrets pour toi, ma bonne Teresa.

Savez-vous, mon ami, dit Beata, après avoir appuyé sa tête languissante

sur sa main droite, pendant que Teresa prenait soin d’écarter de son

visage les longues mèches de ses cheveux dénoués; savez-vous qu’il y a

bien longtemps que j’aspire au bonheur que je goûte en ce moment! Du

jour où la Providence vous a conduit à la villa Cadolce, dès ce jour

bienheureux, qui est le premier de mon existence morale, je me suis

sentie attirée vers vous par une force invincible contre laquelle je

n’ai cessé de lutter. Je vous vois encore apparaître dans le salon

de mon père pendant cette belle nuit de Noël; je vous vois avec vos

cheveux blonds et la grâce touchante du jeune âge, et je sens encore

au fond de mon cœur le doux frémissement que me firent éprouver les

réponses naïves qui s’échappaient de vos lèvres innocentes! Quoique

je fusse plus âgée que vous de quelques années, je n’étais pas moins

ignorante sur la nature des sentiments qui peuvent nous agiter. Je

n’avais jamais rien senti de semblable à ce que votre présence me fit

éprouver! J’étais à la fois charmée et confuse en vous voyant. Absent,

je m’inquiétais de vous et je vous recherchais.... présent, vous me

troubliez jusqu’à la confusion de moi-même. Je ne savais comment

gouverner mon pauvre cœur. Élevée par des hommes, puisque je n’ai pas

connu ma mère, hélas! habituée dès l’enfance à contenir l’expression de

mes pensées, je n’avais personne autour de moi à qui je pusse demander

un conseil. Mon amie Tognina était d’un caractère trop opposé au mien

pour m’encourager à lui ouvrir mon âme. Sa gaieté bruyante effarouchait

ma timidité naturelle. Un jour que je me promenais avec elle dans une

allée ombreuse du parc de Cadolce, elle me fit tressaillir par les

questions indirectes qu’elle me faisait à votre sujet. Ce fut aussi

pendant le soir de ce même jour, qu’après avoir entendu chanter à

Guadagni l’admirable morceau de Gluck:

Che farò senza Euridice?

Dove andrò senza il mio bene?

je vous vis pleurer à la porte du salon où nous étions tous réunis,

et puis disparaître tout à coup. Vos larmes me touchèrent, je fus

inquiète, je sortis du salon pour m’assurer de ce que vous étiez

devenu, et, en vous apercevant accoudé derrière le citronnier de la

grande allée, je sentis dans tout mon être une commotion si profonde,

qu’elle éveilla mon instinct. Je compris alors, pour la première fois,

ce que j’étais pour vous et quel genre d’intérêt vous m’aviez inspiré!

je devins triste, soucieuse de l’avenir et mécontente de moi-même.

J’eus honte de ma faiblesse, je cachai mon secret au fond de mon cœur

avec l’inquiétude et la vigilance d’un coupable, et je pris la ferme

résolution de vous éloigner de moi, ou de réprimer vos illusions par la

froideur de mon maintien.

«Ce que j’ai souffert, mon ami, dans cette lutte homicide contre le

sentiment le plus pur de la nature, Dieu seul le sait! ma position

était affreuse. Fille unique d’un patricien austère qui a conservé

toutes les idées des temps qui ne sont plus; fiancée à un homme de

mon rang et qui était digne de mon affection, je me sentais captivée

par un enfant, pour ainsi dire, que j’avais vu croître à mes côtés

et dont j’avais pris plaisir à développer la belle intelligence. Que

penserait-on de moi, que dirait le monde si l’on venait à découvrir ma

faiblesse pour un jeune homme confié à ma sollicitude? L’idée qu’on

pourrait mal apprécier le sentiment étrange que j’éprouvais pour vous

me rendait surtout malheureuse! Le moindre regard, la moindre parole un

peu équivoque qu’on m’adressait à votre sujet, me faisaient rougir; je

ne savais quelle contenance prendre pour ne pas trahir le secret de mon

cœur. Plus je faisais d’efforts pour étouffer une passion insensée qui

ne pouvait que troubler ma vie, et moins je réussissais à vous oublier.

Pardonnez-moi, Lorenzo, ces aveux qui n’ont rien de blessant pour vous:

car c’est votre âge, bien plus que la condition où Dieu vous a fait

naître, qui me paraissait un obstacle infranchissable. D’autres sujets

de tristesse vinrent encore aggraver ma position, ajouta Beata d’une

voix plus faible en baissant les paupières. Je me reprochai la trop

grande sévérité de ma conduite à votre égard, et je craignis d’avoir

contribué peut-être à vous jeter dans un monde indigne de vous.»

A cette manière discrète et touchante de lui rappeler les fautes qu’il

avait commises, le chevalier Sarti saisissant avec transport la main de

Beata qu’il pressa contre son front humilié: «Ah! signora, dit-il avec

douleur, je n’étais pas digne de troubler par mes erreurs une âme aussi

pure que la vôtre!

—La lettre que je reçus de vous quelque temps après, continua la

gentildonna en entr’ouvrant ses beaux yeux et en laissant errer sur

ses lèvres pâles un sourire de joie enfantine, cette lettre qui ne

m’a pas quittée depuis, ajouta-t-elle en tirant de son sein un papier

tout froissé, me rendit en partie le calme intérieur que j’avais

perdu. Je fus touchée de l’expression de vos sentiments, je fus

heureuse d’avoir été comprise, mais je n’eus pas le courage de vous

répondre, ni la force de prendre une résolution. Contente du présent,

j’oubliai l’avenir et les inextricables difficultés de ma position,

et mon cœur se remplit de vagues et lointaines espérances. Je laissai

courir le temps, jouissant avec délices des témoignages discrets de

votre affection, dont je me rappelle les moindres particularités. La

promenade à Murano que nous fîmes ensemble avec Tognina est surtout

présente à mon souvenir! A partir de ce jour, le plus beau de ma vie,

ma destinée fut irrévocablement fixée. En écoutant les belles paroles

qui sortaient si abondamment de votre bouche inspirée, j’éprouvai je ne

sais quel ravissement intérieur où mon âme s’éleva à la hauteur des

idées que vous veniez d’exprimer avec tant d’éloquence. Je dérobai à

vos regards les larmes de bonheur que je ne pus m’empêcher de verser,

et je revins à Venise, comme transfigurée par la poésie de vos nobles

sentiments. J’hésitais cependant à rompre le silence que j’avais

imposé à mon cœur depuis tant d’années. Mon père qui avait en moi

une si grande confiance et dont je craignais, avant tout, d’affliger

la vieillesse, m’obligeait à garder vis-à-vis de vous une extrême

réserve. J’ai eu pendant un moment quelques lueurs d’espérance sur les

intentions de mon père à votre égard, et je compte parmi les instants

heureux de ma vie les quelques jours qui précédèrent votre départ pour

l’université de Padoue. Hélas! mon illusion fut de courte durée. Je ne

vous dirai pas, mon ami, tout ce que j’ai souffert pendant votre longue

absence, ni les innocents stratagèmes qu’il m’a fallu employer pour

retarder, de jour en jour, mon mariage avec le chevalier Grimani; je

ne vous rappellerai pas non plus tout ce qui est survenu depuis votre

retour à Venise, ajouta Beata en posant sur ses yeux la main qui lui

restait libre. Mais, pour que vous puissiez comprendre la conduite que

j’ai tenue depuis le jour fatal où vous avez quitté le palais de mon

père, je dois vous dire ce qui se passait dans mon âme, pendant que je

luttais ainsi contre la destinée que je m’étais faite.»

En prononçant ces dernières paroles, Beata, fatiguée par les efforts

qu’elle venait de faire, fut prise d’une toux sèche et si persistante

qu’on fut obligé de la soulever de son lit et d’humecter ses lèvres de

quelques gouttes d’essence. Le chevalier tremblait en tenant dans ses

bras le corps épuisé de cette femme adorée, qui lui dit, en tournant

vers lui ses yeux presque éteints: «Si vous manquez déjà de courage,

mon ami, que sera-ce donc plus tard?...»

Lorenzo, pour toute réponse, se mit à sangloter si fort, que Teresa,

effrayée, sonna le médecin qui veillait dans l’antichambre. La crise ne

dura pas longtemps: Beata soulagée fut remise dans la position qu’elle

avait auparavant, et le médecin se retira ainsi que les domestiques qui

l’avaient suivi.

«Mon ami, reprit la gentildonna avec un doux et charmant sourire qui

vint éclairer subitement ce beau visage déjà flétri par la souffrance,

après le bonheur de vous avoir connu, je vous dois encore les plus

pures jouissances que j’ai goûtées dans ce monde. Oui, cher Lorenzo,

j’ose vous le dire aujourd’hui pour la première fois, le sentiment

que vous m’avez inspiré a été pour moi la source d’une vie nouvelle.

Vous avez réveillé mon âme endormie et vous lui avez communiqué une

impulsion pour laquelle je vous devrai une éternelle reconnaissance.

C’est un devoir pour moi de vous raconter comment s’est opéré, dans les

dispositions secrètes de mon cœur, un si grand changement.

«Vous le savez, mon ami, ayant perdu ma mère de très-bonne heure, j’ai

été élevée par des serviteurs dévoués, sous la surveillance de mon

père et de l’abbé Zamaria, qui prit un soin tout particulier de mon

instruction. On m’enseigna plus de choses que les femmes de mon temps

et de ma condition n’avaient coutume d’en apprendre, et les livres

eurent plus de part à mon éducation que l’instinct de la nature. Je

manquai de cette discipline qu’insinuent dans le cœur d’un enfant les

baisers de la femme qui lui a donné le jour, et dont rien ne saurait

suppléer la tendresse. Heureusement les arts et surtout la musique,

ce langage mystérieux du sentiment qui nous révèle ce que la parole

est impuissante à exprimer, vinrent tempérer par leur douce influence

ce qu’il y avait de trop sévère, de trop aride peut-être, dans la

nourriture qu’on donnait à mon esprit.

«Vivant au milieu d’une société brillante qui ne pensait qu’au plaisir,

adorée de mon père qui, pour me rendre plus digne de l’héritage qu’il

me destinait, aimait à m’entretenir du spectacle de l’histoire et des

problèmes redoutables qui touchent au gouvernement des hommes, sa

principale occupation, je grandissais comme une plante qu’on soigne

trop et à qui l’on mesure l’air vivifiant, ou comme un oiseau qui, dans

la cage d’or où il est éclos artificiellement, ignore les vicissitudes

de la liberté. Soumise aux devoirs de mon sexe, à ceux de ma position,

j’accomplissais tout ce qui m’était prescrit par les bienséances du

monde que j’avais sous les yeux, sans en comprendre bien le sens. Les

arts, la littérature, et même les pratiques extérieures de la religion,

me paraissaient des distractions aimables, l’ornement nécessaire d’une

société polie. Ainsi s’écoulaient les jours paisibles de mon existence,

et mon âme, bornée dans ses désirs parce qu’aucun accident de la route

n’avait éveillé encore sa noble curiosité, ne s’élevait pas au-dessus

de l’horizon de la vie matérielle.

«C’est alors que la Providence vous a conduit à la villa Cadolce.

Je pris soin, à mon tour, de votre éducation, et, sous la haute

surveillance de l’abbé Zamaria, je me plaisais à cultiver votre belle

nature et à en faire jaillir les sources généreuses. On eût dit que mon

cœur inoccupé avait saisi avec empressement l’occasion de satisfaire

ses besoins d’affection, et que vous étiez pour moi comme un jeune

frère, sur lequel une sœur plus âgée aime à exercer ses instincts de

maternité. Je ne vous dirai pas, mon ami, quel bonheur j’éprouvai à

voir se développer chaque jour votre intelligence si docile aux soins

qu’on lui prodiguait, de quel ravissement je fus saisie lorsque je vis

éclater dans vos yeux et sur votre front si pur l’étincelle de la vie

morale. Une émotion confuse et inexplicable m’agitait à votre aspect;

une joie intime et délicieuse, qui doit ressembler au tressaillement

de bonheur qu’éprouve une mère, alors qu’elle voit l’âme de son enfant

se dégager—_qual mattutina stella_—des limbes de l’instinct, me

pénétrait aussi aux moindres paroles que je vous entendais proférer!

Il me semblait que tout se renouvelait au dedans de moi, qu’une séve

printanière circulait dans mes veines, et que mon cœur s’emplissait

d’un souffle régénérateur. Éclairée par cette lumière intérieure

que je ne savais comment qualifier, je promenais sur le monde des

regards curieux. Chaque chose m’apparaissait sous un aspect nouveau.

La société, les arts et la nature me parlèrent un langage que je

comprenais pour la première fois, et l’horizon de la vie s’agrandit

tout à coup devant mon âme enchantée.

Le chevalier Sarti · 第 38 / 39 段