LES RUPTURES

_L’éternel dialogue._

--Tu ne m’aimes plus? Quel homme es-tu donc?... J’ai cru en toi, je me

suis donnée, je t’ai tout sacrifié. Avant toi, j’étais une honnête

femme, maintenant je me regarde avec dégoût... Et tu me quittes!

--Ai-je été libre de vous aimer? Le suis-je de ne vous aimer plus?

Quelle idée vous faites-vous donc de l’amour? Croyez-vous qu’il soit

fait pour durer toujours comme cette pâle lumière qui brûle sur les

autels et qu’entretiennent des hommes qui ne sont pas des hommes?...

Non, il n’est rien s’il n’est violent, excessif, tourmenté, s’il n’est

éclatant et rapide comme un bolide dans une nuit d’été, qui, soudain,

vous montre les campagnes endormies, tout un paysage magnifique qui

était dans l’obscurité et qui va y retomber.

Je ne vous aime plus... C’est vrai. Ne suis-je pas à plaindre autant que

vous? Hier encore j’attachais un prix infini à votre beauté, à votre

tendresse. Aujourd’hui, je vous regarde sans émotion. Vous êtes morte à

mes yeux. Croyez-vous que je ne sente pas le prix de ce que j’ai perdu?

Vous vous êtes donnée parce que vous ne pouviez résister, non pas à moi,

mais à vous-même, à l’entraînement secret, impérieux, qui vous poussait

dans mes bras.

Je pars... Où vais-je? je n’en sais rien. Trouverai-je une femme que je

puisse aimer comme je vous ai aimée?... Peut-être jamais? peut-être dans

un an? peut-être dans un mois?... En attendant je resterai seul, car je

me connais, je ne vais pas dans les endroits où l’on donne, à peu de

frais, le change aux passions. Je resterai héroïquement seul jusqu’au

jour où je frémirai en rencontrant une femme dont le regard, la

démarche, un je ne sais quoi de triste et de passionné dans le pli de la

bouche m’arrêteront soudain... Auprès d’elle, je redeviendrai libre,

heureux, confiant; je vivrai à nouveau ces belles heures d’expansion que

seul l’amour naissant connaît; je lui parlerai comme je sais le faire

alors; je l’associerai à ce qu’il y a de meilleur, de plus profond, de

plus intime en moi. Elle me regardera silencieuse et, un jour, au

crépuscule, dans l’ombre de son salon, alors que le soleil s’enfonce

derrière les coteaux de Saint-Cloud, elle appuiera sa tête sur mon

épaule...

--Vous me tuez!

--Et, six mois ou un an plus tard, nous nous quitterons comme je vous

quitte, parce que nous nous serons donné tout ce que des êtres humains

et bornés peuvent se donner de joies et de souffrances, et qu’il ne nous

restera rien de plus à mettre en commun. Je partirai de nouveau, en un

jour comme celui-ci, le cœur vide...

--Elle restera, le cœur plein de désespoir.

--C’est encore quelque chose.

* * * * *

Quelle chaîne est plus difficile à rompre que celle qu’a forgée entre

deux chairs lentement, ardemment, la sensualité?

* * * * *

Pierre me dit: «J’avais quitté enfin cette jolie Dolly que vous avez

connue et avec qui j’avais vécu trois ans. Je l’avais aimée trois

semaines. Depuis, je m’étais détaché d’elle et je ne songeais qu’à

rompre. Mais elle tenait à moi et je n’avais pas le courage de m’en

aller. Enfin je la quittai... J’étais comme un homme qui a été longtemps

enfermé, ivre de soleil, de joie, de liberté. Le jour durant, je ne

pensais à Dolly que pour me féliciter d’avoir reconquis mon

indépendance; j’avais des maîtresses que je n’aimais pas, mais qui me

plaisaient... Eh bien! le croiriez-vous? A ce moment-là, il n’y a pas eu

une nuit où je n’aie été poursuivi sur mon oreiller par le souvenir de

Dolly; je la voyais près de moi, je tendais les bras pour la prendre; je

l’appelais du fond de ma solitude, je souffrais de toute ma chair; je la

désirais comme jamais je ne l’avais désirée alors qu’elle était à moi...

La crise dura près de trois mois.»

* * * * *

Il est des hommes dont le bonheur est dans le changement. L’un d’eux me

dit:

--Je ne sens le prix que des choses qui m’échappent. Je les aime, et je

sais que je les perdrai, que je serai impuissant à les retenir, qu’elles

mourront bientôt en moi... Comment aimer une chose que l’on est sûr de

posséder toujours?... Comment la regarder passionnément si l’on est

certain qu’elle sera là demain comme elle y était hier?

Combien le sentiment de la précarité des choses n’ajoute-t-il pas de

trouble et de beauté à l’amour?

Je presse mon amie dans mes bras; je couvre son fin visage de baisers et

je lui dis: «Demain, tout sera fini entre nous. La vie qui nous a

rapprochés nous séparera. Je passerai près de toi indifférent, alors

qu’en ce moment je sens à te baiser une fièvre et une langueur telles

qu’il semble que ma vie coule en toi par mes lèvres et que tu me la

dérobes!... Demain je ne t’aimerai plus... Il faut que tu me donnes

l’illusion de l’éternité en quelques heures; il faut aussi qu’au bref

moment où je je te possède, je sois oppressé par l’idée que je te perds.

Tes beautés s’évanouiront pour moi comme des ombres, et disparaîtront la

caresse de ton regard, l’éclat magique de tes yeux, la fraîcheur

enfantine de ta bouche... Tu ne seras plus qu’une femme parmi d’autres

femmes...»

Et, parlant ainsi, ma gorge est serrée par l’angoisse de la mort

prochaine.

* * * * *

Certains hommes sont maîtres dans l’art de rompre. Ils ont préparé leur

départ en même temps qu’ils ont combiné leur arrivée. Cette méthode a le

désavantage de tuer toute spontanéité et de ne laisser rien au divin

hasard. Comment faire pour rompre avec le minimum d’ennuis? Arriver à

persuader à la femme qu’elle ne vous aime plus? C’est difficile. Il y a

des femmes qui s’attachent.

S’endurcir le cœur, annoncer que tout est fini et supporter impassible

la scène inévitable?... S’il n’y avait qu’une scène, la chose serait

facile. Mais la femme que l’on quitte ne connaît pas la mesure et c’est

en vain que vous lui demanderez du tact et de la discrétion. Et puis

vous risquez de vous laisser toucher, et l’histoire recommence...

Il est peut-être plus simple et plus efficace de fuir. Seuls les hommes

forts, les héros, les Titans, peuvent porter sur leurs larges épaules le

poids d’une rupture sans fuite. Pour les autres il n’est qu’une

solution: partir, et ne laisser son adresse à âme qui vive.

* * * * *

Les gens raisonnables qui n’ont pas aimé et dont l’esprit simple est

inaccessible aux folles contradictions de l’amour ne comprendront rien à

ce qui va suivre. Pour eux le problème se pose avec une rigueur

mathématique: «Si vous n’aimez plus une femme, vous n’éprouvez aucune

peine à la quitter. Si vous l’aimez, ne la quittez pas.»

Et voilà!

Dans la vie, il en va autrement. Pour ne pas généraliser, je vais

prendre l’exemple typique de Jacques L..., qui a mis dix-huit mois à

rompre avec sa maîtresse.

Il tombe amoureux d’une femme plus âgée que lui et qui avait eu

plusieurs amants, une femme impérieuse, exclusive, jalouse, autoritaire,

ne vivant que pour sa passion dans une atmosphère de tempête.

C’est une de ces femmes avec lesquelles on n’a aucun repos. Leur amant

les a quittées à trois heures du matin; elles arrivent chez lui une

heure plus tard. Elles savent tout de sa vie, gagnent les faveurs d’une

demoiselle de téléphone et obtiennent d’être branchées sur sa ligne

chaque fois qu’il téléphonera; s’il dîne en ville, elles lui envoient un

message au milieu du repas avec ordre de rapporter la réponse; elles

soudoyent son domestique, apprennent le nom de chaque personne qu’il

voit, adressent à celles qui leur paraissent dangereuses des lettres

anonymes ou leur téléphonent des injures. Elles enveloppent le

malheureux dans des intrigues compliquées, le brouillent avec ses amis,

avec la terre entière. Elles peuvent être des amies charmantes, elles

sont des amantes tenaces et insupportables. Une fois que vous êtes tombé

dans leurs bras, vous avez peu de chances d’en sortir.

Pourtant elles ont des qualités, et grandes, sans quoi elles ne se

feraient pas aimer des hommes.

C’est à une femme de ce genre que s’attacha Jacques L... Jacques est un

garçon impulsif, nerveux, incapable d’une volonté suivie. Il fut bien

vite sous la domination de cette impérieuse maîtresse qui le soumit au

même régime que ses prédécesseurs: scène de passion, crises de jalousie,

nuits orageuses suivies de matins tempétueux, brouilles et

réconciliations, visites inattendues, coups de téléphone incessants.

Après deux mois de cette vie il était dans un état de nerfs inquiétant;

il adorait cette femme et ne songeait qu’à la quitter, à fuir, très

loin...

A ce moment, première absence. Dans une minute unique de courage il part

pour La Haye, soi-disant pour affaires. Il ne veut pas rompre, il ne

l’ose pas, il s’éloigne seulement, et, chaque jour, ce sont entre Paris

et La Haye des télégrammes, des lettres, de longues conversations par

téléphone. Elle le tient en son pouvoir à La Haye comme à Paris.

Finalement elle va le chercher et le ramène. La vie infernale

recommence; en trois semaines le voilà malade, épuisé, à bout de nerfs.

Il part de nouveau; cette fois-ci il met deux mille kilomètres entre

elle et lui et s’en va en Russie. Les amants ne peuvent plus se

téléphoner; ils se ruinent en télégrammes.

Mais il ne peut supporter cette absence enfiévrée, il rentre. Il rentre

pour s’apercevoir qu’il lui est impossible de vivre avec elle. Il veut

fuir encore; il n’en a plus la force, il est comme paralysé. Elle a

remporté la victoire...

C’est alors qu’un ami intervient, prend Jacques L... par le bras, le

mène à six heures du soir au bureau de la Compagnie transatlantique, lui

prend un billet pour le bateau du lendemain à destination de New-York,

et, sans le laisser rentrer à la maison lui achète une valise avec le

linge et les vêtements nécessaires pour la traversée. Il monte à dix

heures avec lui dans le train spécial pour Le Havre, l’installe sur le

bateau, et ne le quitte qu’au moment où le paquebot lève l’ancre.

Jacques L... a couru le monde en vagabond, ne séjournant jamais plus de

trois jours dans le même endroit. Il est resté absent une année. Pendant

les six premiers mois, il a continué à écrire à sa maîtresse sans oser

lui dire, même à la distance où il était d’elle, qu’il avait rompu. Il

cherche des prétextes, allègue des affaires, mais ne donne jamais son

adresse. Puis, enfin, le silence.

Mais, elle, de Paris, continue à lui écrire. Elle s’arrange, on ne sait

comment, pour avoir l’adresse de ses banquiers. Dans chaque ville où il

touche de l’argent, il trouve une lettre d’elle.

En Californie, il se lie avec une Américaine qui veut quitter son pays;

ils voyagent ensemble à travers l’Amérique et finalement rentrent tous

deux en Europe.

Cependant son ancienne maîtresse l’attend. Elle a eu d’autres amants

pendant son absence; pourtant elle ne dérage pas à l’idée d’avoir été

quittée. Elle fait un dernier effort pour le reprendre. Mais cette

fois-ci il est trop tard, il est sous la domination d’une autre femme...

Ainsi dix-huit mois lui ont été nécessaires pour rompre une liaison; il

a fallu qu’il voyageât en Hollande, en Russie, qu’il visitât le

Nouveau-Monde et fît la connaissance d’une Californienne.

On voit clairement dans l’histoire qui précède quelle est la triste

situation d’un homme faible lorsqu’il veut quitter une femme qui le

domine. Pendant la première période fort douloureuse, il ne peut vivre

ni avec, ni sans sa maîtresse. Près d’elle et loin d’elle, il est

également torturé.

Puis il commence à souffrir davantage de la présence que de l’absence.

Mais il a peur, il se sent faible, il craint tout de la violence de

cette femme.

A la troisième phase, il est parti. Mais il continue à trembler! il

écrit toujours. Enfin il a le courage de cesser toute correspondance,

étant exactement à dix mille kilomètres de sa maîtresse et ne l’ayant

pas vue depuis six mois...

* * * * *

Un grand nombre de femmes prolongent leur règne par la terreur; elles

n’hésitent pas à mettre en jeu les moyens les plus grossiers; elles

pratiquent le chantage moral, menacent leur amant de se suicider ou de

le tuer... On serait étonné de savoir combien de liaisons ne durent que

sous le canon du revolver.

* * * * *

Un des effets les plus tristes des ruptures est souvent de donner de

l’amour à qui n’en avait pas.

Il est des gens--surtout des femmes--qui n’attendent que d’être quittés

pour commencer à aimer. L’amour-propre est chez eux tout-puissant; ils

ne peuvent admettre qu’on cesse de les adorer. Si telle mésaventure leur

échoit, au lieu d’en ressentir de la colère, ou d’en prendre leur parti,

ils éprouvent une affreuse blessure d’amour-propre, et comme il leur en

coûterait de reconnaître la nature de leur mal, ils s’imaginent qu’ils

aiment. S’ils conservaient une vue un peu claire, ils verraient qu’ils

s’attachent seulement à qui se détache d’eux... Ils souffrent mille fois

davantage si leur aventure est publique.

C’est ainsi qu’on vu, avec étonnement, des gens qui ne s’aimaient pas

rompre dans la douleur, le deuil et les cris une liaison qui leur pesait

à tous deux.

* * * * *

Il faut savoir pour quelles raisons on s’est pris.

S’est-on mis ensemble pour associer des intérêts, pour continuer une

maison, pour avoir une famille? Il est alors naturel que le ménage reste

uni, même si l’amour en disparaît, car les raisons pour lesquelles il

avait été créé continuent d’être aujourd’hui comme hier.

Mais lorsqu’on s’est lié seulement par amour et pour l’amour, que faire

lorsque la passion meurt chez l’un des deux contractants? L’autre a-t-il

le droit de le contraindre à continuer une liaison qui n’était fondée

que sur l’amour réciproque des deux parties? Mais qu’est-ce qu’une

contrainte en matière de sentiment? Comment condamner une femme qui a

cessé d’aimer à aimer encore? en vertu de quel arrêt? rendu par quel

tribunal?

L’égoïsme de celui des deux qui veut prolonger malgré tout n’est-il pas

égal à l’égoïsme de celui qui veut rompre puisqu’il n’aime plus? La

logique du sentiment n’est-elle pas en faveur de ce dernier? Ce qu’il a

demandé au nom de l’amour, il le rejette maintenant que l’amour n’est

plus. Il lui est impossible de donner par pitié ce que l’autre ne

devrait tenir que de l’amour. Il s’en va... Et que dire de plus?

Notes sur l'Amour · 第 65 / 81 题