Il y a un abîme entre pas de caresses et la plus innocente des caresses.
Il n’y a que des degrés faciles entre la plus innocente des caresses et
la caresse suprême.
C’est pourquoi les familiarités que tant de femmes permettent et
auxquelles elles n’attachent aucune importance sont si dangereuses pour
elles, lorsqu’elles se trouvent en face d’un homme habile et passionné.
* * * * *
--Tels et tels me baisent la main, dit Irène, ou le bras, me prennent
même, oh! en riant, par la taille; d’autres sont entrés dans ma chambre,
alors que j’étais couchée. Êtes-vous pervers au point de voir du mal là
où il n’y a que bonne camaraderie?
--Irène, croyez-moi, rien n’est plus dangereux que cette facilité de
commerce qui vous paraît naturelle. Vous n’avez plus le droit
d’interdire ces premières caresses innocentes à d’autres qui sauront en
profiter, à Jacques, par exemple. Il est beau, grave et décidé; il a le
prestige de victoires nombreuses. Vous l’avez rencontré chez des amis.
Il n’a causé qu’avec vous et de la façon la plus sérieuse. Sans que vous
le sachiez, il vous intéresse déjà. Le voici qui arrive chez vous pour
la première fois. Il est venu de bonne heure pour vous trouver seule. Il
entre, il prend votre main, il la baise longuement. Il y a façon et
façon de baiser la main d’une femme... Vous vous asseyez; il s’assied
trop près de vous. Un moment après, il regarde vos bagues qui sont
anciennes; il est connaisseur; il le dit, il faut le croire. Sans y
songer, vous tendez votre main, imprudente Irène. Il la tient
maintenant; il ne vous la rendra pas de si tôt. Voyez-le penché sur
vous; il regarde les bagues de si près que son haleine passe sur votre
main et que quelques poils fous de sa moustache par instants vous
chatouillent ou vous caressent, on ne sait. Sa main presse un peu la
vôtre. Involontairement?... Sans doute. Paraîtrez-vous vous en
apercevoir?... Non, ce serait laisser voir que vous lui supposez une
intention, et cela est dangereux. Il y a entre vous, maintenant, un
malaise... Vous retirez votre main, enfin. Avant de la lâcher, il baise
non plus la main, mais le poignet.--Du coup, vous allez protester. Vous
le regardez.--Aucune trace d’embarras, ni de fatuité non plus, sur sa
figure régulière. Allons, Irène, vous laisserez passer cela encore...
Vous causez maintenant. En quelques minutes, il sait la chose précise
qu’entre toutes vous désirez voir à Paris; il en connaît le
propriétaire, il vous y conduira; fixez votre jour. Rien n’est plus
simple... Rien n’est plus simple, en vérité. Pourtant vous hésitez,
Irène.--Il insiste. Qui vous retient? Voyez-vous à cela quelque mal?--Il
n’y a rien de mal, en effet.--Alors?--Cependant.--C’est oui.--Il se
lève, il est si près de vous que sa hanche frôle la vôtre; il vous baise
les deux mains, cette fois-ci; il est parti.
Vous êtes troublée, Irène. Pourquoi? Vous ne vous reprochez rien. Il n’y
a rien eu entre vous dont votre conscience puisse s’alarmer.
Deviendriez-vous prude jusqu’à empêcher qu’on vous baise les mains? Ces
mêmes gestes, d’autres les ont faits cent fois. Pourquoi ont-ils pris,
aujourd’hui, un sens nouveau?... Vous vous croyez peut-être être dupe de
votre imagination. Jacques ne songe pas à moi, pensez-vous. Il a tant de
femmes. Que viendrait-il faire ici?... Pourtant il est venu. Il ne vous
a fait aucun compliment, mais vous sentez encore la pression douce et
tenace de sa main... Décidément, vous n’irez pas avec lui voir cette
collection privée. Vous l’en avertirez par un mot, la veille... Le jour
vient et vous n’avez pas écrit. Vous voilà tenue d’aller au rendez-vous.
Au fond de vous-même, secrètement, vous en êtes heureuse. Pourtant, vous
ne vous l’avouez pas. Vous mettez à votre toilette plus de soin encore
qu’à l’ordinaire. Vous partez... Irène, Irène, que faites-vous? Pour
Dieu, n’acceptez pas de monter dans sa voiture, ou vous êtes une femme
perdue.