QUELQUES HOMMES

R... est un homme peu compliqué, car il n’est que double. Il est de

tempérament passionné et d’âme bourgeoise. En tant qu’homme passionné,

il s’éprend successivement de femmes diverses; en tant que bourgeois, il

supporte mal de ne les avoir que comme maîtresses. Il rêve d’un bonheur

légitime, public et approuvé par la société. Alors il épouse sa

maîtresse; il l’épouse pour un an ou deux, puis il divorce.

Ainsi tout se passe-t-il suivant les convenances sociales et

conformément aux lois de l’État.

Il en est aujourd’hui à sa sixième femme légitime. Mais, patience, il

n’a que cinquante ans, il arrivera à la douzaine.

* * * * *

Si l’on cause d’amour dans le cercle, V... prend des airs mystérieux. Il

a la bouche cousue; il ne parlera pas, quoi que vous disiez. Il ne sait

rien, il est discret comme une tombe.

Vous êtes depuis une minute seul avec lui que, déjà, il vous avoue qu’il

est amoureux. Ne le poussez pas, car il ajouterait aussitôt, sur un ton

de stricte confidence, qu’il aime une femme du monde et qu’elle le paie

de retour. Il dira aussi, sans en être prié, qu’il n’en est pas à sa

première aventure, que cela a été sa fortune de se promener depuis dix

ans au milieu de fleurs délicates parmi lesquelles il n’a eu qu’à

cueillir. N’ayez pas l’air de douter de ce qu’il vous raconte, car il

est prêt à vous nommer les femmes qui lui ont appartenu et même sa

maîtresse de l’heure présente.

V... est gros et court, chauve et barbu; il a les genoux cagneux et les

pieds plats; il est sans nom et sans fortune. Les seules femmes dans

l’intimité de qui il ait pénétré sont de pauvres filles qu’il ne connaît

que par leur prénom. Elles lui coûtent un louis pour la nuit.

* * * * *

Est-il possible d’unir plus de finesse d’esprit à plus de maladresse

dans les affaires d’amour que ne le fait S...?

Nul mieux que lui n’aiguise pour les femmes des compliments alambiqués,

ne leur décoche des traits plus charmants. Il les traite comme des

déesses qui n’auraient jamais quitté l’Olympe pour s’encanailler sur la

terre.

Quel bizarre mélange de qualités et de défauts en ce garçon!

Il est à la fois vaniteux et timide, ostentatoire et gêné, et soudain il

mêle étrangement au marivaudage la vulgarité.

Je l’ai vu faisant un jour une cour précieuse, mignarde, à une jeune

femme qu’il n’abordait qu’après d’infinis détours. Ayant longtemps

évoqué des images rares, il se tut.

La jeune femme, après un silence, lui dit:

--Vous rêvez à la lune, S...?

--A la vôtre, répondit-il, avec le plus fin, le plus délicat des

sourires.

* * * * *

C... arrive au cercle à six heures. Il court à une table et commence une

lettre. Tandis qu’il écrit, il pousse des soupirs d’aise; il s’arrête,

il regarde dans le vague, les yeux ravis. Bientôt il lui faut un

confident; il s’adresse à D... qui lit un journal près de lui.

--Je fais cette lettre, lui dit-il, pour une femme que j’adore. Je la

quitte à l’instant. Nous avons passé une après-midi inoubliable. O

volupté! O caresses!... J’en suis encore frémissant et il faut que je

lui écrive au sortir même de ses bras...

Les mots volent sous sa plume. Il a fini, il cachète l’enveloppe, il

appelle le chasseur et à voix haute:

--Porte ceci au numéro 63 de la rue de Bassano, c’est un hôtel privé.

Remets-le en mains propres. Va.

Cela fait, il s’asseoit près de son ami et lui explique longuement

combien le secret ajoute de prix à l’amour.

* * * * *

F... va dans le monde. Il y a des amies. Il entre dans un salon et

trouve dix femmes charmantes avec qui causer. Près de l’une d’elles, il

s’installe dans un coin écarté. Il lui parle bas, mais avec animation;

il trouve des mots heureux, presque tendres; un instant, il lui prend la

main; ses yeux brillent. Souriante, elle l’écoute avec complaisance.

De loin on les surveille sans méchanceté. On se dit: «Ils s’aiment ou

ils vont s’aimer; ils sont libres l’un et l’autre; F... est un garçon

discret, de commerce sûr; elle est charmante, timide et fière, prête à

se donner à un ami véritable. Cette soirée sera décisive pour eux.»

Cependant le temps passe. F... se lève; il ne peut se décider à quitter

sa compagne! enfin il prend congé, il sort. Il attendra, sans doute, son

amie à la porte et la reconduira chez elle. Ils connaîtront enfin un

juste bonheur.

Mais non, à peine sur le trottoir, il hèle une voiture et donne au

cocher l’adresse d’une maison où s’éteindra dans des bras serviles

l’ardeur qu’il a gagnée auprès d’une autre.

Notes sur l'Amour · 第 36 / 81 题