Le même jour, le premier consul, resté avec Bourrienne, lui avait
dicté l’ordre suivant, adressé à la garde des consuls et à
l'armée:
«Washington est mort! Ce grand homme s'est battu contre la
tyrannie; il a consolidé la liberté de l'Amérique; sa mémoire sera
toujours chère au peuple français comme à tous les hommes libres
des deux mondes, et spécialement aux soldats français qui, comme
lui et les soldats américains, se battirent pour la liberté et
l'égalité; en conséquence, le premier consul ordonne que, pendant
dix jours, des crêpes noirs seront suspendus à tous les drapeaux
et à tous les guidons de la République.»
Mais le premier consul ne comptait point se borner à cet ordre du
jour.
Parmi les moyens destinés à faciliter son passage du Luxembourg
aux Tuileries, figurait une de ces fêtes par lesquelles il savait
si bien, non seulement amuser les yeux, mais encore pénétrer les
esprits; cette fête devait avoir lieu aux Invalides, ou plutôt,
comme on disait alors, au _temple de Mars _: il s'agissait tout à
la fois d'inaugurer le buste de Washington, et de recevoir des
mains du général Lannes les drapeaux d'Aboukir.
C'était là une de ces combinaisons comme Bonaparte les comprenait,
un éclair tiré du choc de deux contrastes.
Ainsi il prenait un grand homme au monde nouveau, une victoire au
vieux monde, et il ombrageait la jeune Amérique avec les palmes de
Thèbes et de Memphis!
Au jour fixé pour la cérémonie, six mille hommes de cavalerie
étaient échelonnés du Luxembourg aux Invalides.
À huit heures, Bonaparte monta à cheval dans la grande cour du
palais consulaire, et, par la rue de Tournon, se dirigea vers les
quais, accompagné d'un état-major de généraux dont le plus vieux
n'avait pas trente-cinq ans.
Lannes marchait en tête; derrière lui, soixante guides portaient
les soixante drapeaux conquis; puis venait Bonaparte, de deux
longueurs de cheval en avant de son état-major.
Le ministre de la guerre, Berthier, attendait le cortège sous le
dôme du temple; il était appuyé à une statue de Mars au repos;
tous les ministres et conseillers d'État se groupaient autour de
lui. Aux colonnes soutenant la voûte étaient suspendus déjà les
drapeaux de Denain et de Fontenoy et ceux de la première campagne
d'Italie; deux invalides centenaires, qui avaient combattu aux
côtés du maréchal de Saxe, se tenaient, l'un à la gauche, l’autre
à la droite de Berthier, comme ces cariatides des anciens jours
regardant pardessus la cime des siècles; enfin, à droite, sur une
estrade, était posé le buste de Washington que l'on devait
ombrager avec les drapeaux d'Aboukir. Sur une autre estrade, en
face de celle-là, était le fauteuil de Bonaparte.
Le long des bas-côtés du temple s'élevaient des amphithéâtres où
toute la société élégante de Paris -- celle du moins qui se
ralliait à l’ordre d'idées que l'on fêtait dans ce grand jour --
était venue prendre place.
À l’apparition des drapeaux, des fanfares militaires firent
éclater leurs notes cuivrées sous les voûtes du temple.
Lannes entra le premier, et fit un signe aux guides, qui, montant
deux à deux les degrés de l’estrade, passèrent les hampes des
drapeaux dans les tenons préparés d'avance.
Pendant ce temps, Bonaparte avait, au milieu des applaudissements,
pris place dans son fauteuil.
Alors, Lannes s'avança vers le ministre de la guerre, et, de cette
voix puissante qui savait si bien crier: «En avant!» sur les
champs de bataille:
-- Citoyen ministre, dit-il, voici tous les drapeaux de l’armée
ottomane, détruite sous vos yeux à Aboukir. L'armée d'Égypte,
après avoir traversé des déserts brûlants, triomphé de la faim et
de la soif, se trouve devant un ennemi fier de son nombre et de
ses succès, et qui croit voir une proie facile dans nos troupes
exténuées par la fatigue et par des combats sans cesse
renaissants; il ignore que le soldat français est plus grand parce
qu'il sait souffrir, parce qu'il sait vaincre, et que son courage
s'irrite et s'accroît avec le danger. Trois mille Français, vous
le savez, fondent alors sur dix-huit mille barbares, les
enfoncent, les renversent, les serrent entre leurs rangs et la
mer, et la terreur que nos baïonnettes inspirent est telle, que
les musulmans, forcés à choisir leur mort, se précipitent dans les
abîmes de la Méditerranée.
«Dans cette journée mémorable furent pesés les destins de
l’Égypte, de la France et de l'Europe, sauvés par votre courage.
«Puissances coalisées, si vous osiez violer le territoire de la
France et que le général qui nous fut rendu par la victoire
d'Aboukir fît un appel à la nation, puissances coalisées, vos
succès vous seraient plus funestes que vos revers! Quel Français
ne voudrait encore vaincre sous les drapeaux du premier consul, ou
faire sous lui l’apprentissage de la gloire?»
Puis, s'adressant aux invalides, auxquels la tribune du fond avait
été réservée tout entière:
«Et vous, continua-t-il d'une voix plus forte, vous braves
vétérans, honorables victimes du sort des combats, vous ne seriez
pas les derniers à voler sous les ordres de celui qui console vos
malheurs et votre gloire, et qui place au milieu de vous et sous
votre garde ces trophées conquis par votre valeur! Ah! je le sais,
braves vétérans, vous brûlez de sacrifier la moitié de la vie qui
vous reste pour votre patrie et votre liberté!»
Cet échantillon de l'éloquence militaire du vainqueur de
Montebello fut criblé d'applaudissements; trois fois le ministre
de la guerre essaya de lui répondre, trois fois les bravos
reconnaissants lui coupèrent la parole: enfin le silence se fit et
Berthier s'exprima en ces termes:
«Élever aux bords de la Seine des trophées conquis sur les rives
du Nil; suspendre aux voûtes de nos temples, à côté des drapeaux
de Vienne, de Pétersbourg et de Londres, les drapeaux bénis dans
les mosquées de Byzance et du Caire; les voir ici présentés à la
patrie par les mêmes guerriers; jeunes d'années, vieux de gloire,
que la victoire a si souvent couronnés, c'est ce qui n'appartient
qu'à la France républicaine.
«Ce n'est là, d'ailleurs, qu’une partie de ce qu'a fait, à la
fleur de son âge, ce héros qui, couvert des lauriers d'Europe, se
montra vainqueur devant ces pyramides du haut desquelles quarante
siècles le contemplaient, affranchissant par la victoire la terre
natale des arts, et venant y reporter, entouré de savants et de
guerriers, les lumières de la civilisation.
«Soldats, déposez dans ce temple des vertus guerrières ces
enseignes du croissant, enlevées sur les rochers de Canope par
trois mille Français à dix-huit mille guerriers aussi braves que
barbares; qu'elles y conservent le souvenir de cette expédition
célèbre dont le but et le succès semblent absoudre la guerre des
maux qu'elle cause; qu'elles y attestent, non la bravoure du
soldat français, l'univers entier en retentit, mais son
inaltérable constance, mais son dévouement sublime; que la vue de
ces drapeaux vous réjouisse et vous console, vous, guerriers, dont
les corps, glorieusement mutilés dans les champs de l’honneur, ne
permettent plus à votre courage que des voeux et des souvenirs;
que, du haut de ces voûtes, ces enseignes proclament aux ennemis
du peuple français l’influence du génie, la valeur des héros qui
les conquirent, et leur présagent aussi tous les malheurs de la
guerre s'ils restent sourds à la voix qui leur offre la paix; oui,
s'ils veulent la guerre, nous la ferons, et nous la ferons
terrible!
«La patrie, satisfaite, contemple l’armée d'Orient avec un
sentiment d'orgueil.
«Cette invincible armée apprendra avec joie que les braves qui
vainquirent avec elle aient été son organe; elle est certaine que
le premier consul veille sur les enfants de la gloire; elle saura
qu'elle est l’objet des plus vives sollicitudes de la République;
elle saura que nous l'avons honorée dans nos temples, en attendant
que nous imitions, s'il le faut, dans les champs de l'Europe, tant
de vertus guerrières que nous avons vu déployer dans les déserts
brûlants de l'Afrique et de l’Asie.
«Venez en son nom, intrépide général! venez, au nom de tous ces
héros au milieu desquels vous vous montrez, recevoir dans cet
embrassement le gage de la reconnaissance nationale.
«Mais, au moment de ressaisir les armes protectrices de notre
indépendance, si l'aveugle fureur des rois refuse au monde la paix
que nous lui offrons, jetons, mes camarades, un rameau de laurier
sur les cendres de Washington, de ce héros qui affranchit
l'Amérique du joug des ennemis les plus implacables de notre
liberté, et que son ombre illustre nous montre au-delà du tombeau
la gloire qui accompagne la mémoire des libérateurs de la patrie!»
Bonaparte descendit de son estrade, et, au nom de la France, fut
embrassé par Berthier.
M. de Fontanes, chargé de prononcer l’éloge de Washington, laissa
courtoisement s'écouler jusqu'à la dernière goutte le torrent
d'applaudissements qui semblait tomber par cascades de l'immense
amphithéâtre.
Au milieu de ces glorieuses individualités, M. de Fontanes était
une curiosité, moitié politique, moitié littéraire.
Après le 18 fructidor, il avait été proscrit avec Suard et
Laharpe; mais, parfaitement caché chez un de ses amis, ne sortant
que le soir, il avait trouvé moyen de ne pas quitter Paris.
Un accident impossible à prévoir l’avait dénoncé.
Renversé sur la place du Carrousel par un cabriolet dont le cheval
s'était emporté, il fut reconnu par un agent de police qui était
accouru à son aide. Cependant Fouché, prévenu non seulement de sa
présence à Paris, mais encore de la retraite qu'il habitait, fit
semblant de ne rien savoir.
Quelques jours après le 18 brumaire, Maret, qui fut depuis duc de
Bassano, Laplace, qui resta tout simplement un homme de science,
et Regnault de Saint-Jean d'Angély, qui mourut fou, parlèrent au
premier consul de M. de Fontanes et de sa présence à Paris.
-- Présentez-le-moi, répondit simplement le premier consul.
M. de Fontanes fut présenté à Bonaparte, qui, connaissant ce
caractère souple et cette éloquence adroitement louangeuse,
l'avait choisi pour faire l'éloge de Washington et peut-être bien
un peu le sien en même temps.
Le discours de M. de Fontanes fut trop long pour que nous le
rapportions ici; mais ce que nous pouvons dire, c'est qu'il fut
tel que le désirait Bonaparte.
Le soir, il y eut grande réception au Luxembourg. Pendant la
cérémonie, le bruit avait couru d'une installation probable du
premier consul aux Tuileries; les plus hardis ou les plus curieux
en hasardèrent quelques mots à Joséphine; mais la pauvre femme,
qui avait encore sous les yeux la charrette et l'échafaud de
Marie-Antoinette, répugnait instinctivement à tout ce qui la
pouvait rapprocher de la royauté; elle hésitait donc à répondre,
renvoyant les questionneurs à son mari.
Puis, il y avait une autre nouvelle qui commençait à circuler et
qui faisait contrepoids à la première.
Murat avait demandé en mariage mademoiselle Caroline Bonaparte.
Or, ce mariage, s'il devait se faire, ne se faisait pas tout seul.
Bonaparte avait eu un moment de brouille, nous devrions dire une
année de brouille, avec celui qui aspirait à l'honneur de devenir
son beau-frère.
Le motif de cette brouille va paraître un peu bien étrange à nos
lecteurs.
Murat, le lion de l'armée, Murat, dont le courage est devenu
proverbial, Murat, que l'on donnerait à un sculpteur comme le
modèle à prendre pour la statue du dieu de la guerre, Murat, un
jour qu'il avait mal dormi ou mal déjeuné, avait eu une
défaillance.
C'était devant Mantoue, dans laquelle Wurmser, après la bataille
de Rivoli, avait été forcé de s'enfermer avec vingt-huit mille
hommes. Le général Miollis, avec quatre mille seulement, devait
maintenir le blocus de la place; or, pendant une sortie que
tentaient les Autrichiens, Murat, à la tête de cinq cents hommes,
reçut l'ordre d'en charger trois mille.
Murat chargea, mais mollement.
Bonaparte, dont il était l'aide de camp, en fut tellement irrité,
qu'il l'éloigna de sa personne.
Ce fut pour Murat un désespoir d'autant plus grand, que, dès cette
époque, il avait le désir, sinon l'espoir, de devenir le beau-
frère de son général: il était amoureux de Caroline Bonaparte.
Comment cet amour lui était-il venu?
Nous le dirons en deux mots:
Peut-être ceux qui lisent chacun de nos livres isolément
s'étonnent-ils que nous appuyions parfois sur certains détails qui
semblent un peu étendus pour le livre même dans lequel ils se
trouvent.
C'est que nous ne faisons pas un livre isolé; mais, comme nous
l'avons dit déjà, nous remplissons ou nous essayons de remplir un
cadre immense.
Pour nous, la présence de nos personnages n'est point limitée à
l’apparition qu'ils font dans un livre; celui que vous voyez aide
de camp dans cet ouvrage, vous le retrouverez roi dans un second,
proscrit et fusillé dans un troisième.
Balzac a fait une grande et belle oeuvre à cent faces, intitulée
la _Comédie humaine._
Notre oeuvre, à nous, commencée en même temps que la sienne, mais
que nous ne qualifions pas, bien entendu, peut s'intituler _le
Drame de la France._
Revenons à Murat.
Disons comment cet amour, qui influa d'une façon si glorieuse et
peut-être si fatale sur sa destinée, lui était venu.
Murat, en 1796, avait été envoyé à Paris et chargé de présenter au
Directoire les drapeaux pris par l'armée française aux combats de
Dego et de Mondovi; pendant ce voyage, il fit la connaissance de
madame Bonaparte et de madame Tallien.
Chez madame Bonaparte, il retrouva mademoiselle Caroline
Bonaparte.
Nous disons retrouva, car ce n'était point la première fois qu'il
rencontrait celle avec laquelle il devait partager la couronne de
Naples: il l'avait déjà vue à Rome chez son frère Joseph, et là,
malgré la rivalité d'un jeune et beau prince romain, il avait été
remarqué par elle.
Les trois femmes se réunirent et obtinrent du Directoire le grade
de général de brigade pour Murat.
Murat retourna à l'armée d'Italie, plus amoureux que jamais de
mademoiselle Bonaparte, et, malgré son grade de général de
brigade, sollicita et obtint la faveur immense pour lui de rester
aide de camp du général en chef.
Par malheur arriva cette fatale sortie de Mantoue, à la suite de
laquelle il tomba dans la disgrâce de Bonaparte.
Cette disgrâce eut un instant tous les caractères d'une véritable
inimitié.
Bonaparte le remercia de ses services comme aide de camp et le
plaça dans la division de Neille, puis dans celle de Baraguey-
d'Hilliers.
Il en résulta que, quand Bonaparte revint à Paris après le traité
de Tolentino, Murat ne fut pas du voyage.
Ce n'était point l'affaire du _triumféminat_ qui avait pris sous
sa protection le jeune général de brigade.
Les trois belles solliciteuses se mirent en campagne, et, comme il
était question de l'expédition d'Égypte, elles obtinrent du
ministère de la guerre que Murat fît partie de l'expédition.
Il s'embarqua sur le même bâtiment que Bonaparte, c'est-à-dire à
bord de _l'Orient, _mais pas une seule fois pendant la traversée
Bonaparte ne lui adressa la parole.
Débarqué à Alexandrie, Murat ne put d'abord rompre la barrière de
glace qui le séparait de son général, lequel, pour l'éloigner de
lui plutôt encore que pour lui donner l'occasion de se signaler,
l'opposa à Mourad-Bey.
Mais, dans cette campagne, Murat fit de tels prodiges de valeur,
il effaça, par de telles témérités, le souvenir d'un moment de
mollesse, il chargea si intrépidement, si follement à Aboukir, que
Bonaparte n'eut pas le courage de lui garder plus longtemps
rancune.
En conséquence, Murat était revenu en France avec Bonaparte; Murat
avait puissamment coopéré au 18 et surtout au 19 brumaire; Murat
était donc rentré en pleine faveur, et, comme preuve de cette
faveur, avait reçu le commandement de la garde des consuls.
Il avait cru que c'était le moment de faire l'aveu de son amour
pour mademoiselle Bonaparte, amour parfaitement connu de
Joséphine, qui l'avait favorisé.
Joséphine avait eu deux raisons pour cela.
D'abord, elle était femme dans toute la charmante acception du
mot, c'est-à-dire que toutes les douces passions de la femme lui
étaient sympathiques; Joachim aimait Caroline, Caroline aimait
Murat, c'était déjà chose suffisante pour qu'elle protégeât cet
amour.
Puis Joséphine était détestée des frères de Bonaparte; elle avait
des ennemis acharnés dans Joseph et Lucien; elle n'était pas
fâchée de se faire deux amis dévoués dans Murat et Caroline.
Elle encouragea donc Murat à s'ouvrir à Bonaparte.
Trois jours avant la cérémonie que nous avons racontée plus haut,
Murat était donc entré dans le cabinet de Bonaparte, et, après de
longues hésitations et des détours sans fin, il en était arrivé à
lui exposer sa demande.
Selon toute probabilité, cet amour des deux jeunes gens l'un pour
l'autre n'était point une nouvelle pour le premier consul.
Celui-ci accueillit l'ouverture avec une gravité sévère et se
contenta de répondre qu'il y songerait.
La chose méritait que l'on y songeât, en effet: Bonaparte était
issu d'une famille noble, Murat était le fils d'un aubergiste.
Cette alliance, dans un pareil moment, avait une grande
signification.
Le premier consul, malgré la noblesse de sa famille, malgré le
rang élevé qu'il avait conquis, était-il, non seulement assez
républicain, mais encore assez démocrate pour mêler son sang à un
sang roturier?
Il ne réfléchit pas longtemps: son sens si profondément droit, son
esprit si parfaitement logique lui dirent qu'il avait tout intérêt
à le faire, et, le jour même, il donna son consentement au mariage
de Murat et de Caroline.
Les deux nouvelles de ce mariage et du déménagement pour les
Tuileries furent donc lancées en même temps dans le public; l'une
devait servir de contrepoids à l'autre.
Le premier consul allait occuper la résidence des anciens rois,
coucher dans le lit des Bourbons, comme on disait à cette époque;
mais il donnait sa soeur au fils d'un aubergiste.
Maintenant, quelle dot apportait au héros d'Aboukir la future
reine de Naples?
Trente mille francs en argent et un collier de diamants que le
premier consul prenait à sa femme, étant trop pauvre pour en
acheter un. Cela faisait un peu grimacer Joséphine, qui tenait
fort à son collier de diamants, mais cela répondait
victorieusement à ceux qui disaient que Bonaparte avait fait sa
fortune en Italie; et puis pourquoi Joséphine avait-elle pris si
fort à coeur les intérêts des futurs époux! Elle avait voulu le
mariage, elle devait contribuer à la dot.
Il résulta de cette habile combinaison que, le jour _où les
consuls _quittèrent le Luxembourg (30 pluviôse an VIII) pour se
rendre au palais du _gouvernement, _escortés par le _fils d'un
aubergiste _devenu beau-frère de Bonaparte, ceux qui virent passer
le cortège ne songèrent qu'à l'admirer et à l'applaudir.
Et, en effet, c'étaient des cortèges admirables et dignes
d'applaudissements que ceux qui avaient à leur tête un homme comme
Bonaparte et dans leurs rangs des hommes comme Murat, comme
Moreau, comme Brune, comme Lannes, comme Junot, comme Duroc, comme
Augereau, et comme Masséna.
Une grande revue était commandée pour ce jour-là, dans la cour du
Carrousel; madame Bonaparte devait y assister, non pas du balcon
de l'horloge, le balcon de l'horloge était trop royal, mais des
appartements occupés par Lebrun, c'est-à-dire du pavillon de
Flore.
Bonaparte partit à une heure précise du palais du Luxembourg,
escorté de trois mille hommes d'élite, au nombre desquels le
superbe régiment des guides, créé depuis trois ans, à propos d'un
danger couru par Bonaparte dans ses campagnes d'Italie: après le
passage du Mincio, il se reposait, harassé de fatigue, dans un
petit château, et se disposait à y prendre un bain, quand un
détachement autrichien, en fuite et se trompant de direction,
envahit le château, gardé par les sentinelles seulement; Bonaparte
n'avait eu que le temps de s'enfuir en chemise!
Un embarras qui mérite la peine d'être rapporté s'était présenté
le matin de cette journée du 30 pluviôse.
Les généraux avaient bien leurs chevaux, les ministres leurs
voitures; mais les autres fonctionnaires n'avaient point encore
jugé opportun de faire une pareille dépense.
Les voitures manquaient donc.
On y suppléa en louant des fiacres dont on couvrit les numéros
avec du papier de la même couleur que la caisse.
La voiture seule du premier consul était attelée de six chevaux
blancs; mais, comme les trois consuls étaient dans la même
voiture, Bonaparte et Cambacérès au fond, Lebrun sur le devant, ce
n'était, à tout prendre, que deux chevaux par consul.
D'ailleurs, ces six chevaux blancs, donnés par l'empereur François
au général en chef Bonaparte après le traité de Campo-Formio,
n'étaient-ils pas eux-mêmes un trophée?
La voiture traversa une partie de Paris en suivant la rue de
Thionville, le quai Voltaire et le pont Royal.
À partir du guichet du Carrousel jusqu'à la grande porte des
Tuileries, la garde des consuls formait la haie.
En passant sous la porte du guichet, Bonaparte leva la tête et lut
l'inscription qui s'y trouvait.
Cette inscription était conçue en ces termes:
10 AOÛT 1792
_LA ROYAUTÉ EST ABOLIE EN FRANCE_
_ET NE SE RELÈVERA JAMAIS_
Un imperceptible sourire contracta les lèvres du premier consul.
À la porte des Tuileries, Bonaparte descendit de voiture et sauta
en selle pour passer la troupe en revue.
Lorsqu'on le vit sur son cheval de bataille, les applaudissements
éclatèrent de tous les côtés.
La revue terminée, il vint se placer en avant du pavillon de
l'horloge, ayant Murat à sa droite, Lannes à sa gauche, et
derrière lui tout le glorieux état-major de l'armée d'Italie.
Alors le défilé commença.
Là, il trouva une de ces inspirations qui se gravaient
profondément dans le coeur du soldat.
Quand passèrent devant lui les drapeaux de la _96e, _de la _30e
_et de la _33e _demi-brigades, voyant ces drapeaux qui ne
présentaient plus qu'un bâton surmonté de quelques lambeaux
criblés de balles et noircis par la poudre, il ôta son chapeau et
s'inclina.
Puis, le défilé achevé, il descendit de cheval et monta d'un pied
hardi l'escalier des Valois et des Bourbons.
Le soir, quand il se retrouva seul avec Bourrienne:
-- Eh bien, général, lui demanda celui-ci, êtes-vous content?
-- Oui, répondit vaguement Bonaparte; tout s'est bien passé,
n'est-ce pas?
-- À merveille!
-- Je vous ai vu près de madame Bonaparte à la fenêtre du rez-de-
chaussée du pavillon de Flore.
-- Moi aussi, je vous ai vu, général: vous lisiez l'inscription du
guichet du Carrousel.
-- Oui, dit Bonaparte: 10 _août 1792. La royauté est abolie en
France, et ne se relèvera jamais._
-- Faut-il la faire enlever, général? demanda Bourrienne.
-- Inutile, répondit le premier consul, elle tombera bien toute
seule.
Puis, avec un soupir:
-- Savez-vous, Bourrienne, l'homme qui m'a manqué aujourd'hui?
demanda-t-il.
-- Non général.
-- Roland... Que diable peut-il faire, qu'il ne nous donne pas de
ses nouvelles?
Ce que faisait Roland, nous allons le savoir.