Le même jour, vers six heures du matin, c'est-à-dire pendant le
lever grisâtre et froid d'un des derniers jours de février, un
cavalier, éperonnant un bidet de poste et précédé d'un postillon
chargé de ramener le cheval en main, sortait de Bourg par la route
de Mâcon ou de Saint-Jullien.
Nous disons par la route de Mâcon ou de Saint-Jullien, parce qu'à
une lieue de la capitale de la Bresse la route bifurque et
présente deux chemins, l’un qui conduit, en suivant tout droit, à
Saint-Jullien; l’autre qui, en déviant à gauche, mène à Mâcon.
Arrivé à l’embranchement des deux routes, le cavalier allait
prendre le chemin de Mâcon, lorsqu'une voix qui semblait sortir de
dessous une voiture renversée implora sa miséricorde.
Le cavalier ordonna au postillon de voir ce que c'était.
Un pauvre maraîcher était pris, en effet, sous une voiture de
légumes. Sans doute avait-il voulu la soutenir au moment où la
roue, mordant sur le fossé, perdait l'équilibre; la voiture était
tombée sur lui, et cela avec tant de bonheur, qu'il espérait,
disait-il, n'avoir rien de cassé, et ne demandait qu'une chose,
c'est qu'on aidât sa voiture à se remettre sur ses roues; il
espérait, lui, alors, pouvoir se remettre sur ses jambes.
Le cavalier était miséricordieux pour son prochain, car non
seulement il permit que le postillon s'arrêtât pour tirer le
maraîcher de l’embarras où il se trouvait, mais encore il mit lui-
même pied à terre, et, avec une vigueur qu'on eût été loin
d'attendre d'un homme de taille moyenne comme il l’était, il aida
le postillon à remettre la voiture, non seulement sur ses roues,
mais encore sur le pavé du chemin.
Après quoi, il voulut aider l’homme à se relever à son tour; mais
celui-ci avait dit vrai: il était sain et sauf, et, s'il lui
restait une espèce de flageolement dans les jambes, c'était pour
justifier le proverbe qui prétend qu'il y a un Dieu pour les
ivrognes.
Le maraîcher se confondit en remerciements et prit son cheval par
la bride, mais tout autant -- la chose était facile à voir -- pour
se soutenir lui-même que pour conduire l'animal par le droit
chemin.
Les deux cavaliers se remirent en selle, lancèrent leurs chevaux
au galop et disparurent bientôt au coude que fait la route cinq
minutes avant d'arriver au bois Monnet.
Mais à peine eurent-ils disparu, qu'il se fit un changement
notable dans les allures du maraîcher: il arrêta son cheval, se
redressa, porta à ses lèvres l'embouchure d'une petite trompe, et
sonna trois coups.
Une espèce de palefrenier sortit du bois qui borde la route,
conduisant un cheval de maître par la bride.
Le maraîcher dépouilla rapidement sa blouse, jeta bas son pantalon
de grosse toile, et se trouva en veste et en culotte de daim et
chaussé de bottes à retroussis.
Il fouilla dans sa voiture, en tira un paquet qu'il ouvrit, secoua
un habit de chasse vert, à brandebourgs d'or, l'endossa, passa
par-dessus une houppelande marron, prit des mains du palefrenier
un chapeau que celui-ci lui présentait et qui était assorti à son
élégant costume, se fit visser des éperons à ses bottes, et,
sautant sur son cheval avec la légèreté et l'adresse d'un écuyer
consommé:
-- Trouve-toi ce soir à sept heures, dit-il au palefrenier, entre
Saint-Just et Ceyzeriat; tu y rencontreras Morgan, et tu lui diras
que celui _qu'il sait _va à Mâcon, mais que j'y serai avant lui.
Et, en effet, sans s'inquiéter de la voiture de légumes, qu'il
laissait d'ailleurs à la garde de son domestique, l'ex-maraîcher,
qui n'était autre que notre ancienne connaissance Montbar, tourna
la tête de son cheval du côté du bois Monnet et le mit au galop.
Celui-là n'était pas un mauvais bidet de poste, comme celui que
montait Roland, mais, au contraire, c'était un excellent cheval de
course; de sorte qu'entre le bois Monnet et Polliat, Montbar
rejoignit et dépassa les deux cavaliers.
Le cheval, sauf une courte halte à Saint-Cyr-sur-Menthon, fit
d'une seule traite, et en moins de trois heures, les neuf ou dix
lieues qui séparent Bourg de Mâcon.
Arrivé à Mâcon, Montbar descendit à l'hôtel de la Poste, le seul
qui, à cette époque, avait la réputation d'accaparer tous les
voyageurs de distinction.
Au reste, à la façon dont Montbar fut reçu dans l'hôtel, on voyait
que l'hôte avait affaire à une ancienne connaissance.
-- Ah! c'est vous, monsieur de Jayat, dit l’hôte; nous nous
demandions hier ce que vous étiez devenu; il y a plus d'un mois
qu'on ne vous a vu dans nos pays.
-- Vous croyez qu'il y a aussi longtemps que cela, mon ami? dit le
jeune homme en affectant le grasseyement à la mode; oui, c'est ma
parole, vrai! J'ai été chez des amis, chez les Treffort, les
Hautecourt; vous connaissez ces messieurs de nom, n'est-ce pas?
-- Oh! de nom et de personne.
-- Nous avons chassé à courre; ils ont d'excellents équipages,
parole d'honneur! Mais déjeune-t-on chez vous, ce matin?
-- Pourquoi pas?
-- Eh bien alors, servez-moi un poulet, une bouteille de vin de
Bordeaux, deux côtelettes, des fruits, la moindre chose.
-- Dans un instant. Voulez-vous être servi dans votre chambre, ou
dans la salle commune?
-- Dans la salle commune, c'est plus gai; seulement, servez-moi
sur une table à part. Ah! n'oubliez pas mon cheval: c'est une
excellente bête, et que j'aime mieux que certains chrétiens,
parole d'honneur.
L'hôte donna ses ordres, Montbar se mit devant la cheminée,
retroussa sa houppelande et se chauffa les mollets.
-- C'est toujours vous qui tenez la poste? demanda-t-il à l’hôte,
comme pour ne pas laisser tomber la conversation.
-- Je crois bien!
Alors, c'est chez vous que relayent les diligences?
-- Non pas les diligences, les malles.
-- Ah! dites donc: il faut que j'aille à Chambéry un de ces jours,
combien y a-t-il de places dans la malle?
-- Trois: deux dans l'intérieur, une avec le courrier.
-- Et ai-je chance de trouver une place libre?
-- Ça se peut encore quelquefois; mais le plus sûr, voyez-vous,
c'est toujours d'avoir sa calèche ou son cabriolet à soi.
-- On ne peut donc pas retenir sa place d'avance?
-- Non; car vous comprenez bien, monsieur de Jayat, s'il y a des
voyageurs qui aient pris leurs places de Paris à Lyon, ils vous
priment.
-- Voyez-vous, les aristocrates! dit en riant Montbar. À propos
d'aristocrates, il vous en arrive un derrière moi en poste; je
l'ai dépassé à un quart de lieue de Polliat: il m'a semblé qu'il
montait un bidet un peu poussif.
-- Oh! fit l'hôte, ce n'est pas étonnant, mes confrères sont si
mal équipés en chevaux!
-- Et tenez, justement voilà notre homme reprit Montbar; je
croyais avoir plus d'avance que cela sur lui.
En effet, Roland au moment même passait au galop devant les
fenêtres et entrait dans la cour.
-- Prenez-vous toujours la chambre n° 1, monsieur de Jayat?
demanda l'hôte.
-- Pourquoi la question?
-- Mais parce que c'est la meilleure, et que, si vous ne la prenez
pas, nous la donnerions à la personne qui arrive, dans le cas où
elle ferait séjour.
-- Oh! ne vous préoccupez pas de moi, je ne saurai que dans le
courant de la journée si je reste ou si je pars. Si le nouvel
arrivant fait séjour comme vous dites, donnez-lui le n° 1; je me
contenterai du n° 2.
-- Monsieur est servi, dit le garçon en paraissant sur la porte de
communication qui conduisait de la cuisine à la salle commune.
Montbar fit un signe de tête et se rendit à l’invitation qui lui
était faite; il entrait dans la salle commune juste au moment où
Roland entrait dans la cuisine.
La table était servie en effet; Montbar changea son couvert de
côté, et se plaça de façon à tourner le dos à la porte.
La précaution était inutile: Roland n'entra point dans la salle
commune, et le déjeuneur put achever son repas sans être dérangé.
Seulement, au dessert, son hôte vint lui apporter lui-même le
café.
Montbar comprit que le digne homme était en humeur de causer; cela
tombait à merveille: il y avait certaines choses que lui-même
désirait savoir.
-- Eh bien, demanda Montbar, qu'est donc devenu notre homme? est-
ce qu'il n'a fait que changer de cheval?
-- Non, non, non, répondit l'hôte; comme vous le disiez, c'est un
aristocrate: il a demandé qu'on lui servît son déjeuner dans sa
chambre.
-- Dans sa chambre ou dans ma chambre! demanda Montbar; car je
suis bien sûr que vous lui avez donnez le fameux n° 1.
-- Dame! monsieur de Jayat, c'est votre faute; vous m'avez dit que
j'en pouvais disposer.
-- Et vous m'avez pris au mot, vous avez bien fait; je me
contenterai du n° 2.
-- Oh! vous y serez bien mal; la chambre n'est séparée du n° 1 que
par une cloison, et l'on entend tout ce qui se fait ou se dit
d'une chambre dans l'autre.
-- Ah çà! mon cher hôte, vous croyez donc que je suis venu chez
vous pour faire des choses inconvenantes ou chanter des chansons
séditieuses, que vous avez peur qu'on n'entende ce que je dirai ou
ce que je ferai?
-- Oh! ce n'est pas cela.
-- Qu'est-ce donc?
-- Je n'ai pas peur que vous dérangiez les autres; j'ai peur que
vous ne soyez dérangé.
-- Bon! votre jeune homme est donc un tapageur?
-- Non; mais ça m'a l'air d'un officier.
-- Qui a pu vous faire croire cela?
-- Sa tournure d'abord; puis il s'est informé du régiment qui
était en garnison à Mâcon; je lui ai dit que c'était le 7e
chasseurs à cheval. «Ah! bon, a-t-il repris, je connais le chef de
brigade, un de mes amis; votre garçon peut-il lui porter ma carte,
et lui demander s'il veut venir déjeuner avec moi?»
-- Ah! ah!
-- De sorte que, vous comprenez, des officiers entre eux, ça va
être du bruit, du tapage! Ils vont peut-être non seulement
déjeuner, mais dîner, mais souper.
-- Je vous ai déjà dit, mon cher hôte, que je ne croyais point
avoir le plaisir de passer la nuit chez vous; j'attends, poste
restante, des lettres de Paris qui décideront de ce que je vais
faire. En attendant, allumez-moi du feu dans la chambre n° 2, en
faisant le moins de bruit possible, pour ne pas gêner mon voisin;
vous me ferez monter en même temps une plume, de l’encre et du
papier, j'ai à écrire.
Les ordres de Montbar furent ponctuellement exécutés, et lui-même
monta sur les pas du garçon de service pour veiller à ce que
Roland ne fût point incommodé de son voisinage.
La chambre était bien telle que l'hôte de la poste l’avait dite,
et pas un mouvement ne pouvait se faire dans l'une, pas un mot ne
pouvait s'y dire qui ne fût entendu dans l'autre.
Aussi Montbar entendit-il parfaitement le garçon d'hôtel annoncer
à Roland le chef de brigade Saint-Maurice, et, à la suite du pas
résonnant de celui-ci dans le corridor, les exclamations que
laissèrent échapper les deux amis, enchantés de se revoir.
De son côté, Roland, distrait un instant par le bruit qui s'était
fait dans la chambre voisine, avait oublié ce bruit dès qu'il
avait cessé, et il n'y avait point de danger qu'il se renouvelât.
Montbar, une fois seul, s'était assis à la table sur laquelle
étaient déposés, encre, plume et papier, et était resté immobile.
Les deux officiers s'étaient connus autrefois en Italie, et Roland
s'était trouvé sous les ordres de Saint-Maurice lorsque celui-ci
était capitaine, et que lui, Roland, n'était que lieutenant.
Aujourd'hui, les grades étaient égaux; de plus, Roland avait
double mission du premier consul et du préfet de police, qui lui
donnait commandement sur les officiers du même grade que lui, et
même, dans les limites de sa mission, sur des officiers d'un grade
plus élevé.
Morgan ne s'était pas trompé en présumant que le frère d'Amélie
était à la poursuite des compagnons de Jéhu: quand les
perquisitions nocturnes faites dans la chartreuse de Seillon n'en
eussent pas donné la preuve, cette preuve eût ressorti de la
conversation du jeune officier avec son collègue, en supposant que
cette conversation eût été entendue.
Ainsi le premier consul envoyait bien effectivement cinquante
mille francs, à titre de don, aux pères du Saint-Bernard; ainsi
ces cinquante mille francs étaient bien réellement envoyés par la
poste; mais ces cinquante mille francs n'étaient qu'une espèce de
piège où l'on comptait prendre les dévaliseurs de diligences,
s'ils n'étaient point surpris dans la chartreuse de Seillon ou
dans quelque autre lieu de leur retraite.
Maintenant, restait à savoir comment on les prendrait.
Ce fut ce qui, tout en déjeunant, se débattit longuement entre les
deux officiers.
Au dessert, ils étaient d'accord, et le plan était arrêté.
Le même soir, Morgan recevait une lettre ainsi conçue:
«Comme nous l’a dit Adler, vendredi prochain, à cinq heures du
soir, la malle partira de Paris avec cinquante mille francs
destinés aux pères du Saint-Bernard.
«Les trois places, la place du coupé et les deux places de
l’intérieur sont déjà retenues par trois voyageurs qui monteront,
le premier à Sens, les deux autres à Tonnerre.
«Ces voyageurs seront, dans le coupé, un des plus braves agents du
citoyen Fouché, et dans l’intérieur, M. Roland de Montrevel et le
chef de brigade du 7e chasseurs, en garnison à Mâcon.
«Ils seront en costumes bourgeois, pour ne point inspirer de
soupçons, mais armés jusqu'aux dents.
«Douze chasseurs à cheval, avec mousquetons, pistolets et sabres,
escorteront la malle, mais à distance, et de manière à arriver au
milieu de l'opération.
«Le premier coup de pistolet tiré doit leur donner le signal de
mettre leurs chevaux au galop et de tomber sur les dévaliseurs.
«Maintenant, mon avis est que, malgré toutes ces précautions, et
même à cause de toutes ces précautions, l'attaque soit maintenue
et s'opère à l'endroit indiqué, c'est-à-dire à la Maison-Blanche.
«Si c'est l’avis des compagnons, qu'on me le fasse savoir; c'est
moi qui conduirai la malle en postillon, de Mâcon à Belleville.
«Je fait mon affaire du chef de brigade; que l'un de vous fasse la
sienne de l’agent du citoyen Fouché.
«Quant à M. Roland de Montrevel, il ne lui arrivera rien, attendu
que je me charge, par un moyen à moi connu et par moi inventé, de
l'empêcher de descendre de la malle-poste.
«L'heure précise où la malle de Chambéry passe à la Maison-Blanche
est samedi, à six heures du soir.
«Un seul mot de réponse conçu en ces termes: _Samedi à six heures
du soir_, et tout ira comme sur des roulettes.
«MONTBAR»
À minuit, Montbar, qui effectivement s'était plaint du bruit fait
par son voisin et avait été mis dans une chambre située à l'autre
extrémité de l'hôtel, était réveillé par un courrier, lequel
n'était autre que le palefrenier qui lui avait amené sur la route
un cheval tout sellé.
Cette lettre contenait simplement ces mots, suivis d'un post-
scriptum:
«Samedi, à six heures du soir.
«MORGAN.
«P.S. Ne pas oublier, même au milieu du combat, que la vie de
Roland de Montrevel est sauvegardée.»
Le jeune homme lut cette réponse avec une joie visible; ce n'était
plus une simple arrestation de diligence, cette fois, c'était une
espèce d'affaire d'honneur entre hommes d'une opinion différente,
une rencontre entre braves.
Ce n'était pas seulement de l’or qu'on allait répandre sur la
grande route, c'était du sang.
Ce n'était pas aux pistolets sans balles du conducteur, maniés par
les mains d'un enfant, qu'on allait avoir affaire, c'était aux
armes mortelles de soldats habitués à s'en servir.
Au reste, on avait toute la journée qui allait s'ouvrir, et toute
celle du lendemain, pour prendre ses mesures. Montbar se contenta
donc de demander au palefrenier quel était le postillon de service
qui devait, à cinq heures, prendre la malle à Mâcon et faire la
poste ou plutôt les deux postes qui s'étendent de Mâcon à
Belleville.
Il lui recommanda en outre d'acheter quatre pitons et deux cadenas
fermant à clef.
Il savait d'avance que la malle arrivait à quatre heures et demie
à Mâcon, y dînait, et en repartait à cinq heures précises.
Sans doute, toutes les mesures de Montbar étaient prises d'avance,
car, ces recommandations faites à son domestique, il le congédia,
et s'endormit comme un homme qui a un arriéré de sommeil à
combler.
Le lendemain, il ne se réveilla, ou plutôt ne descendit qu'à neuf
heures du matin. Il demanda sans affectation à l'hôte des
nouvelles de son bruyant voisin.
Le voyageur était parti à six heures du matin, par la malle-poste
de Lyon à Paris, avec son ami le chef de brigade des chasseurs, et
l'hôte avait cru entendre qu'ils n'avaient retenu leurs places que
jusqu'à Tonnerre.
Au reste, de même que M. de Jayat s'inquiétait du jeune officier,
le jeune officier, de son côté, s'était inquiété de lui, avait
demandé qui il était, s'il venait d'habitude dans l'hôtel, et si
l'on croyait qu'il consentît à vendre son cheval.
L'hôte avait répondu qu'il connaissait parfaitement M. de Jayat,
que celui-ci avait l'habitude de loger à son hôtel toutes les fois
que ses affaires l'appelaient à Mâcon, et que, quant à son cheval,
il ne croyait pas, vu la tendresse que le jeune gentilhomme avait
manifestée pour lui, qu'il consentît à s'en défaire à quelque prix
que ce fût.
Sur quoi, le voyageur était parti sans insister davantage.
Après le déjeuner, M. de Jayat, qui paraissait fort désoeuvré, fit
seller son cheval, monta dessus et sortit de Mâcon par la route de
Lyon. Tant qu'il fut dans la ville, il laissa marcher son cheval à
l'allure qui convenait à l'élégant animal; mais, une fois hors de
la ville, il rassembla les rênes et serra les genoux.
L'indication était suffisante. L'animal partit au galop.
Montbar traversa les villages de Varennes et de la Crèche et la
Chapelle-de-Guinchay, et ne s'arrêta qu'à la Maison-Blanche.
Le lieu était bien tel que l'avait dit Valensolle, et merveilleu-
sement choisi pour une embuscade.
La Maison-Blanche était située au fond d'une petite vallée, entre
une descente et une montée; à l'angle de son jardin passait un
petit ruisseau sans nom qui allait se jeter dans la Saône à la
hauteur de Challe.
Des arbres touffus et élevés suivaient le cours de la rivière et,
décrivant un demi-cercle, enveloppaient la maison.
Quant à la maison elle-même, après avoir été autrefois une auberge
dont l'aubergiste n'avait pas fait ses affaires, elle était fermée
depuis sept ou huit ans, et commençait à tomber en ruine.
Avant d'y arriver, en venant de Mâcon, la route faisait un coude.
Montbar examina les localités avec le soin d'un ingénieur chargé
de choisir le terrain d'un champ de bataille, tira un crayon et un
portefeuille de sa poche et traça un plan exact de la position.
Puis il revint à Mâcon.
Deux heures après, le palefrenier partait, portant le plan à
Morgan et laissant à son maître le nom du postillon qui devait
conduire la malle; il s'appelait Antoine. Le palefrenier avait, en
outre, acheté les quatre pitons et les deux cadenas.
Montbar fit monter une bouteille de vieux bourgogne et demanda
Antoine.
Dix minutes après, Antoine entrait.
C'était un grand et beau garçon de vingt-cinq à vingt-six ans, de
la taille à peu près de Montbar, ce que celui-ci, après l'avoir
toisé des pieds à la tête, avait remarqué avec satisfaction.
Le postillon s'arrêta sur le seuil de la porte, et, mettant la
main à son chapeau à la manière des militaires:
-- Le citoyen m'a fait demander? dit-il.
-- C'est bien vous qu'on appelle Antoine? fit Montbar.
-- Pour vous servir, si j'en étais capable, vous et votre
compagnie.
-- Eh bien, oui, mon ami, tu peux me servir... Ferme donc la porte
et viens ici.
Antoine ferma la porte, s'approcha jusqu'à distance de deux pas de
Montbar, et, portant de nouveau la main à son chapeau:
-- Voilà, notre maître.
-- D'abord, dit Montbar, si tu n'y vois point d'inconvénient, nous
allons boire un verre de vin à la santé de ta maîtresse.
-- Oh! oh! de ma maîtresse! fit Antoine, est-ce que les gens comme
nous ont des maîtresses? C'est bon pour des seigneurs comme vous
d'avoir des maîtresses.
-- Ne vas-tu pas me faire accroire, drôle, qu'avec une encolure
comme la tienne, on fait voeu de continence?
-- Oh! je ne veux pas dire que l'on soit un moine à cet endroit;
on a par-ci par-là quelque amourette sur le grand chemin.
-- Oui, à chaque cabaret; c'est pour cela qu'on s'arrête si
souvent avec les chevaux de retour pour boire la goutte ou allumer
sa pipe.
-- Dame! fit Antoine avec un intraduisible mouvement d'épaules, il
faut bien rire.
-- Eh bien, goûte-moi ce vin-là, mon garçon! je te réponds que ce
n'est pas lui qui te fera pleurer.
Et, prenant un verre plein, Montbar fit signe au postillon de
prendre l’autre verre.
-- C'est bien de l’honneur pour moi... À votre santé et à celle de
votre compagnie!
C'était une locution familière au brave postillon, une espèce
d'extension de politesse qui n'avait pas besoin d'être justifiée
pour lui par une compagnie quelconque.
-- Ah! oui, dit-il après avoir bu et en faisant clapper sa langue,
en voilà du chenu, et moi, qui l'ai avalé sans le goûter, comme si
c'était du petit bleu.
-- C'est un tort, Antoine.
-- Mais oui, que c'est un tort.
-- Bon! fit Montbar en versant un second verre, heureusement qu'il
peut se réparer.
-- Pas plus haut que le pouce, notre bourgeois, dit le facétieux
postillon en tendant le verre et ayant soin que son pouce fût au
niveau du bord.
-- Minute, fit Montbar au moment où Antoine allait porter le verre
à sa bouche.
-- Il était temps, dit le postillon; il allait y passer, le
malheureux! Qu'y a-t-il?
-- Tu n'as pas voulu que je boive à la santé de ta maîtresse; mais
tu ne refuseras pas, je l’espère, de boire à la santé de la
mienne.
-- Oh! ça ne se refuse pas, surtout avec de pareil vin; à la santé
de votre maîtresse et de sa compagnie!
Et le citoyen Antoine avala la rouge liqueur, en la dégustant
cette fois.
-- Eh bien, fit Montbar, tu t'es encore trop pressé, mon ami.
-- Bah! fit le postillon.
-- Oui... suppose que j'aie plusieurs maîtresses: du moment où
nous ne nommons pas celle à la santé de laquelle nous buvons,
comment veux-tu que cela lui profite.
-- C'est ma foi, vrai!
-- C'est triste, mais il faut recommencer cela, mon ami.
-- Ah! recommençons! Il ne s'agit pas, avec un homme comme vous,
de mal faire les choses; on a commis la faute, on la boira.
Et Antoine tendit son verre que Montbar remplit jusqu'au bord.
-- Maintenant, dit-il en jetant un coup d'oeil sur la bouteille,
et en s'assurant par ce coup d'oeil qu'elle était vide, il ne
s'agit plus de nous tromper. Son nom?
-- À la belle Joséphine! dit Montbar.
-- À la belle Joséphine! répéta Antoine.
Et il avala le bourgogne avec une satisfaction qui semblait aller
croissant.
Puis, après avoir bu et s'être essuyé les lèvres avec sa manche,
au moment de reposer le verre sur la table:
-- Eh! dit-il, un instant, bourgeois.
-- Bon! fit Montbar, est-ce qu'il y a encore quelque chose qui ne
va pas?
-- Je crois bien: nous avons fait de la mauvaise besogne, mais il
est trop tard.
-- Pourquoi cela?
-- La bouteille est vide.
-- Celle-ci, oui, mais pas celle-là.
Et Montbar prit dans le coin de la cheminée une bouteille toute
débouchée.
-- Ah! ah! fit Antoine, dont le visage s'éclaira d'un radieux
sourire.
-- Y a-t-il du remède? demanda Montbar.
-- Il y en a fit Antoine.
Et il tendit son verre.
Montbar le remplit avec la même conscience qu'il y avait mise les
trois premières fois.
-- Eh bien, fit le postillon mirant au jour le liquide rubis qui
étincelait dans son verre, je disais donc que nous avions bu à la
santé de la belle Joséphine...
-- Oui, dit Montbar.
-- Mais, continua Antoine, il y a diablement de Joséphines en
France.
-- C'est vrai; combien crois-tu qu'il y en ait, Antoine?
-- Bon! il y en a bien cent mille.
-- Je t'accorde cela; après?
-- Eh bien, sur ces cent mille, j'admets qu'il n'y en a qu'un
dixième de belles.
-- C'est beaucoup.
-- Mettons un vingtième.
-- Soit.
-- Cela fait cinq mille.
-- Diable! sais-tu que tu es fort en arithmétique?
-- Je suis fils de maître d'école.
-- Eh bien?
-- Eh bien, à laquelle de ces cinq mille avons-nous bu?... ah!
-- Tu as, par ma foi, raison, Antoine; il faut ajouter le nom de
famille au nom de baptême; à la belle Joséphine...
-- Attendez, le verre est entamé, il ne peut plus servir; il faut,
pour que la santé soit profitable, le vider et le remplir.
Antoine porta le verre à sa bouche.
-- Le voilà vide, dit-il.
-- Et le voilà rempli, fit Montbar en le mettant en contact avec
la bouteille.
-- Aussi, j'attends; à la belle Joséphine?...
-- À la belle Joséphine... Lollier!
Et Montbar vida son verre.
-- Jarnidieu! fit Antoine; mais, attendez donc, Joséphine Lollier,
je connais cela.
-- Je ne dis pas non.
-- Joséphine Lollier, mais c'est la fille du maître de la poste
aux chevaux de Belleville.
-- Justement.
-- Fichtre! fit le postillon, vous n'êtes pas à plaindre, notre
bourgeois; un joli brin de fille! À la santé de la belle Joséphine
Lollier!
Et il avala son cinquième verre de Bourgogne.
-- Eh bien, maintenant, demanda Montbar, comprends-tu pourquoi je
t'ai fait monter, mon garçon?
-- Non; mais je ne vous en veux pas tout de même.
-- C'est bien gentil de ta part.
-- Oh! moi, je suis bon diable.
-- Eh bien, je vais te le dire, pourquoi je t'ai fait monter.
-- Je suis tout oreilles.
-- Attends! Je crois que tu entendras encore mieux si ton verre
est plein que s'il est vide.
-- Est-ce que vous avez été médecin des sourds, vous, par hasard?
demanda le postillon en goguenardant.
-- Non; mais j'ai beaucoup vécu avec les ivrognes, répondit
Montbar en remplissant de nouveau le verre d'Antoine.
-- On n'est pas ivrogne parce qu'on aime le vin, dit Antoine.
-- Je suis de ton avis, mon brave, répliqua Montbar; on n'est
ivrogne que quand on ne sait pas le porter.
-- Bien dit! fit Antoine, qui paraissait porter le sien à
merveille; j'écoute.
-- Tu m'as dit que tu ne comprenais pas pourquoi je t'avais fait
monter?
-- Je l'ai dit.
-- Cependant, tu dois bien te douter que j'avais un but?
-- Tout homme en a un, bon ou mauvais, à ce que prétend notre
curé, dit sentencieusement Antoine.
-- Eh bien, le mien, mon ami, reprit Montbar, est de pénétrer la
nuit, sans être reconnu, dans la cour de maître Nicolas Denis
Lollier, maître de poste de Belleville.
-- À Belleville, répéta Antoine, qui suivait les paroles de
Montbar avec toute l'attention dont il était capable; je
comprends. Et vous voulez pénétrer, sans être reconnu, dans la
cour de maître Nicolas Denis Lollier, maître de poste à
Belleville, pour voir à votre aise la belle Joséphine? Ah! mon
gaillard!
-- Tu y es, mon cher Antoine; et je veux y pénétrer sans être
reconnu, parce que le père Lollier a tout découvert, et qu'il a
défendu à sa fille de me recevoir.
-- Voyez-vous!... Et que puis-je à cela, moi?
-- Tu as encore les idées obscures, Antoine; bois ce verre de vin-
là pour les éclaircir.
-- Vous avez raison, fit Antoine.
Et il avala son sixième verre de vin.
-- Ce que tu y peux, Antoine?
-- Oui, qu'est-ce que j'y peux? Voilà ce que je demande.
-- Tu y peux tout, mon ami.
-- Moi?
-- Toi.
-- Ah! je serais curieux de savoir cela: éclaircissez,
éclaircissez.
Et il tendit son verre.
-- Tu conduis, demain, la malle de Chambéry?
-- Un peu; à six heures.
-- Eh bien, supposons qu’Antoine soit un bon garçon.
-- C'est tout supposé, il l'est.
-- Eh bien, voici ce que fait Antoine...
-- Voyons, que fait-il?
-- D'abord, il vide son verre.
-- Ce n'est pas difficile... c'est fait.
-- Puis il prend ces dix louis.
Montbar aligna dix louis sur la table.
-- Ah! ah! fit Antoine, des jaunets, des vrais! Je croyais qu'ils
avaient tous émigré, ces diables-là!
-- Tu vois qu'il en reste.
-- Et que faut-il qu'Antoine fasse pour qu'ils passent dans sa
poche?
-- Il faut qu'Antoine me prête son plus bel habit de postillon.
-- À vous?
-- Et me donne sa place demain au soir.
-- Eh! oui, pour que vous voyiez la belle Joséphine sans être
reconnu.
-- Allons donc! J'arrive à huit heures à Belleville, j'entre dans
la cour, je dis que les chevaux sont fatigués, je les fais reposer
jusqu'à dix heures, et, de huit heures à dix...
-- Ni vu ni connu, je t'embrouille le père Lollier.
-- Eh bien, ça y est-il, Antoine?
-- Ça y est! on est jeune, on est du parti des jeunes; on est
garçon, on est du parti des garçons; quand on sera vieux et papa,
on sera du parti des papas et des vieux, et on criera: «Vivent les
ganaches!»
-- Ainsi, mon brave Antoine, tu me prêtes ta plus belle veste et
ta plus belle culotte?
-- J'ai justement une veste et une culotte que je n'ai pas encore
mises.
-- Tu me donnes ta place?
-- Avec plaisir.
-- Et moi, je te donne d'abord ces cinq louis d'arrhes.
-- Et le reste?
-- Demain, en passant les bottes; seulement, tu auras une
précaution...
-- Laquelle?
-- On parle beaucoup de brigand qui dévalisent les diligences; tu
auras soin de mettre des fontes à la selle du porteur.
-- Pour quoi faire?
-- Pour y fourrer des pistolets.
-- Allons donc! n'allez-vous pas leur faire du mal à ces braves
gens?
-- Comment! tu appelles braves gens des voleurs qui dévalisent les
diligences?
-- Bon! on n'est pas un voleur parce qu'on vole l'argent du
gouvernement.
-- C'est ton avis.
-- Je crois bien, et encore que c'est l'avis de bien d'autres. Je
sais bien, quant à moi, que, si j'étais juge, je ne les
condamnerais pas.
-- Tu boirais peut-être à leur santé?
-- Ah! tout de même, ma foi, si le vin était bon.
-- Je t'en défie, dit Montbar en versant dans le verre d'Antoine
tout ce qui restait de la seconde bouteille.
-- Vous savez le proverbe? dit le postillon.
-- Lequel?
-- Il ne faut pas défier un fou de faire sa folie. À la santé des
compagnons de Jéhu.
-- Ainsi soit-il! dit Montbar.
-- Et les cinq louis? fit Antoine en reposant le verre sur la
table.
-- Les voilà.
-- Merci; vous aurez des fontes à votre selle; mais, croyez-moi,
ne mettez pas de pistolets dedans ou, si vous mettez des pistolets
dedans, faites comme le père Jérôme, le conducteur de Genève, ne
mettez pas de balles dans vos pistolets.
Et, sur cette recommandation philanthropique, le postillon prit
congé de Montbar et descendit l'escalier en chantant d'une voix
avinée.
«Le matin, je me prends, je me lève;
«Dans le bois, je m'en suis allé;
«J'y trouvai ma bergère qui rêve;
«Doucement je la réveillai.
«Je lui dis: _Aimable bergère,_
«_Un berger vous ferait-il peur?_
«_Un berger! à moi pourquoi faire?_
«_Taisez-vous, monsieur le trompeur.»_
Montbar suivit consciencieusement le chanteur jusqu'à la fin du
second couplet; mais, quelque intérêt qu'il prît à la romance de
maître Antoine, la voix de celui-ci s'étant perdue dans
l'éloignement; il fut obligé de faire son deuil du reste de la
chanson.