Les deux jeunes gens s'enfoncèrent sous l’ombre des grands arbres;
Morgan guida son compagnon, moins familier que lui avec les
détours du parc, et le conduisit juste à l’endroit où il avait
l’habitude d'escalader le mur.
Il ne fallut qu'une seconde à chacun d'eux pour accomplir cette
opération.
Un instant après, ils étaient sur les bords de la Reyssouse.
Un bateau attendait au pied d'un saule.
Ils s'y jetèrent tous deux, et, en trois coups d'aviron,
touchèrent l'autre bord.
Un sentier côtoyait la berge de la rivière et conduisait à un
petit bois qui s'étend de Ceyzeriat à Étrez, c'est-à-dire sur une
longueur de trois lieues, faisant ainsi, de l'autre côté de la
Reyssouse, le pendant de la forêt de Seillon.
Arrivés à la lisière du bois, ils s'arrêtèrent; jusque-là, ils
avaient marché aussi rapidement qu'il est possible de le faire
sans courir, et ni l'un ni l'autre n'avaient prononcé une parole.
Toute la route parcourue était déserte; il était probable, certain
même, qu'on n'avait été vu de personne.
On pouvait donc respirer.
-- Où sont les compagnons? demanda Morgan.
-- Dans la grotte, répondit Montbar.
-- Et pourquoi ne nous y rendons-nous pas à l’instant même?
-- Parce qu'au pied de ce hêtre nous devons trouver un des nôtres
qui nous dira si nous pouvons aller plus loin sans danger.
-- Lequel?
-- D'Assas.
Une ombre apparut derrière l'arbre et s'en détacha.
-- Me voici, dit l'ombre.
-- Ah! c'est toi, firent les deux jeunes gens.
-- Quoi de nouveau? demanda Montbar.
-- Rien; on vous attend pour prendre une décision.
-- En ce cas, allons vite.
Les trois jeunes gens reprirent leur course; au bout de trois
cents pas, Montbar s'arrêtait de nouveau.
-- Armand! fit-il à demi-voix.
À cet appel, on entendit le froissement des feuilles sèches, et
une quatrième ombre sortit d'un massif et s'approcha des trois
compagnons.
-- Rien de nouveau? demanda Montbar.
-- Si fait: un envoyé de Cadoudal.
-- Celui qui est déjà venu?
-- Oui.
-- Où est-il?
-- Avec les frères, dans la grotte.
-- Allons.
Montbar s'élança le premier; le sentier était devenu si étroit,
que les quatre jeunes gens ne pouvaient marcher que l'un après
l'autre.
Le chemin monte, pendant cinq cents pas à peu près, par une pente
assez douce, mais tortueuse.
Arrivé à une clairière, Montbar s'arrêta et fit entendre trois
fois ce même cri de la chouette qui avait indiqué sa présence à
Morgan.
Un seul houhoulement de hibou lui répondit.
Puis, du milieu des branches d'un chêne touffu, un homme se laissa
glisser à terre; c'était la sentinelle qui veillait à l'ouverture
de la grotte.
Cette ouverture était à dix pas du chêne.
Par la disposition des massifs qui l'entouraient, il fallait être
presque dessus pour l'apercevoir.
La sentinelle échangea quelques mots tout bas avec Montbar, qui
semblait, en remplissant les devoirs d'un chef, vouloir laisser
Morgan tout entier à ses pensées; puis, comme sa faction sans
doute n'était point achevée, le bandit remonta dans les branches
du chêne, et, au bout d'un instant, se trouva si bien ne faire
qu'un avec le corps de l'arbre, que ceux à la vue desquels il
venait d'échapper le cherchaient vainement dans son bastion
aérien.
Le défilé devenait plus étroit au fur et à mesure qu'on approchait
de l’entrée de la grotte.
Montbar y pénétra le premier, et, d'un enfoncement où il les
savait trouver, tira un briquet, une pierre à feu, de l’amadou,
des allumettes et une torche.
L'étincelle jaillit, l'amadou prit feu, l'allumette répandit sa
flamme bleuâtre et incertaine, à laquelle succéda la flamme
pétillante et résineuse de la torche.
Trois ou quatre chemins se présentaient, Montbar en prit un sans
hésiter.
Ce chemin tournait sur lui-même en s'enfonçant dans la terre; on
eût dit que les jeunes gens reprenaient sous le sol la trace de
leurs pas, et suivaient le contre-pied de la route qui les avait
amenés.
Il était évident que l'on parcourait les détours d'une ancienne
carrière, peut-être celle d'où sortirent, il y a dix-neuf cents
ans, les trois villes romaines qui ne sont plus aujourd'hui que
des villages, et le camp de César qui les surmonte.
De place en place, le sentier souterrain que l'on suivait était
coupé dans toute sa largeur par un large fossé, franchissable
seulement à l'aide d'une planche, que l'on pouvait d'un coup de
pied faire tomber au fond de la tranchée.
De place en place encore, on voyait des épaulements derrière
lesquels on pouvait se retrancher et faire feu, sans exposer à la
vue de l'ennemi aucune partie de son corps.
Enfin, à cinq cents pas de l'entrée à peu près, une barricade à
hauteur d'homme offrait un dernier obstacle à ceux qui eussent
voulu parvenir jusqu'à une espèce de rotonde où se tenaient, assis
ou couchés, une dizaine d'hommes occupés, les uns à lire, les
autres à jouer.
Aucun des lecteurs ni des joueurs ne se dérangea au bruit des pas
des arrivants, ou à la vue de la lumière qui se jouait sur les
parois de la carrière, tant ils étaient sûrs que des amis seuls
pouvaient pénétrer jusqu'à eux, gardés comme ils l’étaient.
Au reste, l'aspect qu'offrait ce campement était des plus
pittoresques; les bougies, qui brûlaient à profusion -- les
compagnons de Jéhu étaient trop aristocrates pour s'éclairer à une
autre lumière que celle de la bougie --, se reflétaient sur des
trophées d'armes de toute espèce, parmi lesquelles les fusils à
deux coups et les pistolets tenaient le premier rang; des fleurets
et des masques d'armes étaient pendus dans les intervalles;
quelques instruments de musique étaient posés çà et là; enfin une
ou deux glaces dans leurs cadres dorés indiquaient que la toilette
n'était pas un de ces passe-temps les moins appréciés des étranges
habitants de cette demeure souterraine.
Tous paraissaient aussi tranquilles que si la nouvelle qui avait
tiré Morgan des bras d'Amélie eût été inconnue, ou regardée comme
sans importance.
Cependant, lorsque à l'approche du petit groupe venant du dehors,
ces mots: «Le capitaine! le capitaine!» se furent fait entendre,
tous se levèrent, non pas avec la servilité des soldats qui voient
venir leur chef, mais avec la déférence affectueuse de gens
intelligents et forts pour un plus fort et plus intelligent
qu'eux.
Morgan alors secoua la tête, releva le front, et, passant devant
Montbar, pénétra au centre du cercle qui s'était formé à sa vue.
-- Eh bien, amis, demanda-t-il, il paraît qu'il y a des nouvelles?
-- Oui, capitaine, dit une voix; on assure que la police du
premier consul nous fait l'honneur de s'occuper de nous.
-- Où est le messager? demanda Morgan.
-- Me voici, dit un jeune homme vêtu de l'uniforme des courriers
de cabinet, et tout couvert encore de poussière et de boue.
-- Avez-vous des dépêches?
-- Écrites, non; verbales, oui.
-- D'où viennent-elles?
-- Du cabinet particulier du ministre.
-- Alors, on peut y croire?
-- Je vous en réponds; c'est tout ce qu'il y a de plus officiel.
-- Il est bon d'avoir des amis partout, fit Montbar en manière de
parenthèse.
-- Et surtout près de M. Fouché, reprit Morgan; voyons les
nouvelles.
-- Dois-je les dire tout haut, ou à vous seul?
-- Comme je présume qu'elles nous intéressent tous, dites-nous les
tout haut.
-- Eh bien, le premier consul a fait venir le citoyen Fouché au
palais du Luxembourg, et lui a lavé la tête à notre endroit.
-- Bon! Après?
-- Le citoyen Fouché a répondu que nous étions des drôles fort
adroits, fort difficiles à joindre, plus difficiles encore à
prendre quand on nous avait rejoints. Bref, il a fait le plus
grand éloge de nous.
-- C'est bien aimable à lui. Après?
-- Après, le premier consul a répondu que cela ne le regardait
pas, que nous étions des brigands, et que c'étaient nous qui, avec
nos brigandages, soutenions la guerre de la Vendée; que le jour où
nous ne ferions plus passer d'argent en Bretagne, il n'y aurait
plus de Chouannerie.
-- Cela me paraît admirablement raisonné.
-- Que c'était dans l'Est et dans le Midi qu'il fallait frapper
l'Ouest.
-- Comme l'Angleterre dans l'Inde.
-- Qu'en conséquence, il donnait carte blanche au citoyen Fouché,
et que, dût-il dépenser un million et faire tuer cinq cents
hommes, il lui fallait nos têtes.
-- Eh bien, mais il sait à qui il les demande; reste à, savoir si
nous les laisserons prendre.
-- Alors, le citoyen Fouché est rentré furieux, et il a déclaré
qu'il fallait, qu'avant huit jours, il n'existât plus en France un
seul compagnon de Jéhu.
-- Le délai est court.
-- Le même jour, des courriers sont partis pour Lyon, pour Mâcon,
pour Lons-le-Saulnier, pour Besançon et pour Genève, avec ordre
aux chefs des garnisons de faire personnellement tout ce qu'ils
pourraient pour arriver à notre destruction, mais, en outre,
d'obéir sans réplique à M. Roland de Montrevel, aide de camp du
premier consul, et de mettre à sa disposition, pour en user comme
bon lui semblerait, toutes les troupes dont il pourrait avoir
besoin.
-- Et je puis ajouter ceci, dit Morgan, que M. Roland de Montrevel
est déjà en campagne; hier, il a eu, à la prison de Bourg, une
conférence avec le capitaine de gendarmerie.
-- Sait-on dans quel but? demanda une voix.
-- Pardieu! dit un autre, pour y retenir nos logements.
-- Maintenant le sauvegarderas-tu toujours? demanda d'Assas.
-- Plus que jamais.
-- Ah! c'est trop fort, murmura une voix.
-- Pourquoi cela? répliqua Morgan d'un ton impérieux; n'est-ce pas
mon droit de simple compagnon?
-- Certainement, dirent deux autres voix.
-- Eh bien, j'en use, et comme simple compagnon, et comme votre
capitaine.
-- Si cependant, au milieu de la mêlée, une balle s'égare! dit une
voix.
-- Alors, ce n'est pas un droit que je réclame, ce n'est pas un
ordre que je donne, c'est une prière que je fais; mes amis,
promettez-moi, sur l'honneur, que la vie de Roland de Montrevel
vous sera sacrée.
D'une voix unanime, tous ceux qui étaient là répondirent en
étendant la main
-- Sur l'honneur, nous le jurons!
-- Maintenant, reprit Morgan, il s'agit d'envisager notre position
sous son véritable point de vue, de ne pas nous faire d'illusions,
le jour où une police intelligente se mettra à notre poursuite et
nous fera véritablement la guerre, il est impossible que nous
résistions: nous ruserons comme le renard, nous nous retournerons
comme le sanglier, mais notre résistance sera une affaire de
temps, et voilà tout: c'est mon avis du moins.
Morgan interrogea des yeux ses compagnons, et l'adhésion fut
unanime: seulement, c'était le sourire sur les lèvres qu'ils
reconnaissaient que leur perte était assurée.
II en était ainsi à cette étrange époque: on recevait la mort sans
crainte, comme on la donnait sans émotion.
-- Et maintenant, demanda Montbar, n'as-tu rien à ajouter?
-- Si fait, dit Morgan; j'ai à ajouter que rien n'est plus facile
que de nous procurer des chevaux ou même de partir à pied: nous
sommes tous chasseurs et plus ou moins montagnards. À cheval, il
nous faut six heures pour être hors de France; à pied, il nous en
faut douze; une fois en Suisse, nous faisons la nique au citoyen
Fouché et à sa police; voilà ce que j'avais à ajouter.
-- C'est bien amusant de se moquer du citoyen Fouché, dit Adler,
mais c'est bien ennuyeux de quitter la France.
-- Aussi ne mettrai-je aux voix ce parti extrême qu'après que nous
aurons entendu le messager de Cadoudal.
-- Ah! c'est vrai, dirent deux ou trois voix, le Breton! où donc
est le Breton?
-- Il dormait quand je suis parti, dit Montbar.
-- Et il dort encore, dit Adler en désignant du doigt un homme
couché sur un lit de paille dans un renfoncement de la grotte.
On réveilla le Breton, qui se dressa sur ses genoux en se frottant
les yeux d'une main et en cherchant par habitude sa carabine de
l'autre.
-- Vous êtes avec des amis, dit une voix, n'ayez donc pas peur.
-- Peur! dit le Breton; qui donc suppose là-bas que je puisse
avoir peur?
-- Quelqu'un qui probablement ne sait pas ce que c'est, mon cher
Branche-d'or, dit Morgan (car il reconnaissait le messager de
Cadoudal pour celui qui était déjà venu et qu'on avait reçu dans
la chartreuse pendant la nuit où lui-même était arrivé à Avignon),
et au nom duquel je vous fais des excuses.
Branche-d'or regarda le groupe de jeunes gens devant lequel il se
trouvait, d'un air qui ne laissait pas de doute sur la répugnance
avec laquelle il acceptait un certain genre de plaisanteries;
mais, comme ce groupe n'avait rien d'offensif et qu'il était
évident que sa gaieté n'était point de la raillerie, il demanda
d'un air assez gracieux:
-- Lequel de vous tous, messieurs, est le chef? J'ai à lui
remettre une lettre de la part de mon général.
Morgan fit un pas en avant.
-- C'est moi, dit-il.
-- Votre nom?
-- J'en ai deux.
-- Votre nom de guerre?
-- Morgan.
-- Oui, c'est bien celui-là que le général a dit; d'ailleurs, je
vous reconnais; c'est vous qui, le soir où j'ai été reçu par des
moines, m'avez remis un sac de soixante mille francs: alors, j'ai
une lettre pour vous.
-- Donne.
Le paysan prit son chapeau, en arracha la coiffe, et, entre la
coiffe et le feutre, prit un morceau de papier qui avait l'air
d'une double coiffe et qui semblait blanc au premier abord.
Puis, avec le salut militaire, il présenta le papier à Morgan.
Celui-ci commença par le tourner et le retourner; voyant que rien
n'y était écrit, ostensiblement du moins:
-- Une bougie, dit-il.
On approcha une bougie; Morgan exposa le papier à la flamme.
Peu à peu le papier se couvrit de caractères, et à la chaleur
l'écriture parut.
Cette expérience paraissait familière aux jeunes gens; le Breton
seul la regardait avec une certaine surprise.
Pour cet esprit naïf, il pouvait bien y avoir, dans cette
opération, une certaine magie; mais, du moment où le diable
servait la cause royaliste, le Chouan n'était pas loin de pactiser
avec le diable.
-- Messieurs, dit Morgan, voulez-vous savoir ce que nous dit le
maître?
Tous s'inclinèrent, écoutant.
Le jeune homme lut:
«Mon cher Morgan,
«Si l’on vous disait que j'ai abandonné la cause et traité avec le
gouvernement du premier consul en même temps que les chefs
vendéens, n'en croyez pas un mot; je suis de la Bretagne
bretonnante, et par conséquent, entêté comme un vrai Breton. Le
premier consul a envoyé un de ses aides de camp m'offrir amnistie
entière pour mes hommes, et pour moi le grade de colonel; je n'ai
pas même consulté mes hommes, et j'ai refusé pour eux et pour moi.
«Maintenant, tout dépend de vous: comme nous ne recevons des
princes ni argent ni encouragement, vous êtes notre seul
trésorier; fermez-nous votre caisse, ou plutôt cessez de nous
ouvrir celle du gouvernement, et l'opposition royaliste, dont le
coeur ne bat plus qu'en Bretagne, se ralentit peu à peu et finit
par s'éteindre tout à fait.
«Je n'ai pas besoin de vous dire que, lorsqu'il se sera éteint,
c'est que le mien aura cessé de battre.
«Notre mission est dangereuse; il est probable que nous y
laisserons notre tête; mais ne trouvez-vous pas qu'il sera beau
pour nous d'entendre dire après nous, si l’on entend encore
quelque chose au-delà de la tombe: _Tous avaient désespéré, eux ne
désespérèrent pas!_
«L'un de nous deux survivra à l’autre, mais pour succomber à son
tour; que celui-là dise en mourant: _Etiamsi omnes, ego non._
«Comptez sur moi comme je compte sur vous.
«GEORGES CADOUDAL»
«P.S. Vous savez que vous pouvez remettre à Branche-d'or tout ce
que vous avez d'argent pour la cause; il m'a promis de ne pas se
laisser prendre, et je me fie à sa parole.»
Un murmure d'enthousiasme s'éleva, parmi les jeunes gens lorsque
Morgan eut achevé les derniers mots de cette lettre.
-- Vous avez entendu, messieurs? dit-il.
-- Oui, oui, oui, répétèrent toutes les voix.
-- D'abord, quelle somme avons-nous à remettre à Branche-d'or?
-- Treize mille francs du lac de Silans; vingt-deux mille des
Carronnières, quatorze mille de Meximieux; en tout, quarante-neuf
mille, dit Adler.
-- Vous entendez, mon cher Branche-d'or? dit Morgan; ce n'est pas
grand-chose, et nous sommes de moitié plus pauvres que la dernière
fois; mais vous connaissez le proverbe: «La plus belle fille du
monde ne peut donner que ce qu'elle a.»
-- Le général sait ce que vous risquez pour conquérir cet argent,
et il a dit que, si peu que vous puissiez lui envoyer, il le
recevrait avec reconnaissance.
-- D'autant plus que le prochain envoi sera meilleur, dit la voix
d'un jeune homme qui venait de se mêler au groupe sans être vu,
tant l'attention s'était concentrée sur la lettre de Cadoudal et
sur celui qui la lisait, surtout si nous voulons dire deux mots à
la malle de Chambéry samedi prochain.
-- Ah! c'est toi, Valensolle, dit Morgan.
-- Pas de noms propres, s'il te plaît, baron; faisons-nous
fusiller, guillotiner, rouer, écarteler, mais sauvons l'honneur de
la famille. Je m'appelle Adler et ne réponds pas à d'autre nom.
-- Pardon, j'ai tort; tu disais donc...?
-- Que la malle de Paris à Chambéry passerait samedi entre la
Chapelle-de-Guinchay et Belleville, portant cinquante mille francs
du gouvernement aux religieux du mont Saint-Bernard, ce à quoi
j'ajoutais qu'il y avait, entre ces deux localités, un endroit
nommé la Maison-Blanche, lequel me paraît admirable pour tendre
une embuscade.
-- Qu'en dites-vous, messieurs? demanda Morgan; faisons-nous
l'honneur au citoyen Fouché de nous inquiéter de sa police?
Partons-nous? Quittons-nous la France? ou bien restons-nous les
fidèles compagnons de Jéhu?
Il n'y eut qu'un cri:
-- Restons!
-- À la bonne heure! dit Morgan; je nous reconnais là, frères;
Cadoudal nous a tracé notre route dans l'admirable lettre que nous
venons de recevoir de lui; adoptons donc son héroïque devise:
_Etiamsi omnes, ego non._
Alors, s'adressant au paysan breton:
-- Branche-d'or, lui dit-il, les quarante neuf mille francs sont à
ta disposition; pars quand tu voudras; promets en notre nom
quelque chose de mieux pour la prochaine fois, et dis au général,
de ma part, que, partout où il ira, même à l'échafaud, je me ferai
un honneur de le suivre ou de le précéder; au revoir, Branche-
d'or!
Puis, se retournant vers le jeune homme qui avait paru si fort
désirer que l'on respectât son incognito:
-- Mon cher Adler, lui dit-il en homme qui a retrouvé sa gaieté un
instant absente, c'est moi qui me charge de vous nourrir et de
vous coucher cette nuit, si toutefois vous daignez m'accepter pour
votre hôte.
-- Avec reconnaissance, ami Morgan, répondit le nouvel arrivant:
seulement, je te préviens que je m'accommoderai de tous les lits,
attendu que je tombe de fatigue; mais pas de tous les soupers,
attendu que je meurs de faim.
-- Tu auras un bon lit et un souper excellent.
-- Que faut-il faire pour cela?
-- Me suivre.
-- Je suis prêt.
-- Alors, viens. Bonne nuit, messieurs! C'est toi qui veilles,
Montbar?
-- Oui.
-- En ce cas, nous pouvons dormir tranquilles.
Sur quoi, Morgan passa un de ses bras sous le bras de son ami,
prit de l'autre main une torche qu'on lui présentait, et s'avança
dans les profondeurs de la grotte, où nous allons le suivre si le
lecteur n'est pas trop fatigué de cette longue séance.
C'était la première fois que Valensolle, qui était, ainsi que nous
l'avons vu, des environs d'Aix, avait l'occasion de visiter la
grotte de Ceyzeriat, tout récemment adoptée par les compagnons de
Jéhu pour lieu de refuge. Dans les réunions précédentes, il avait
eu l'occasion seulement d'explorer les tours et les détours de la
chartreuse de Seillon, qu'il avait fini par connaître assez
intimement pour que, dans la comédie jouée devant Roland, on lui
confiât le rôle de fantôme.
Tout était donc curieux et inconnu pour lui dans le nouveau
domicile où il allait faire son premier somme, et qui paraissait
être, pour quelques jours du moins, le quartier général de Morgan.
Comme il en est de toutes les carrières abandonnées, et qui
ressemblent, au premier abord, à une cité souterraine, les
différentes rues creusées pour l'extraction de la pierre
finissaient toujours par aboutir à un cul-de-sac, c'est-à-dire à
ce point de la mine où le travail avait été interrompu.
Une seule de ces rues semblait se prolonger indéfiniment.
Cependant, arrivait un point où elle-même avait dû s'arrêter un
jour; mais, vers l'angle de l'impasse, avait été creusée -- dans
quel but? la chose est restée un mystère pour les gens du pays
même -- une ouverture des deux tiers moins large que la galerie à
laquelle elle aboutissait, et pouvant donner passage à deux hommes
de front à peu près.
Les deux amis s'engagèrent dans cette ouverture.
L'air y devenait si rare, que leur torche, à chaque pas, menaçait
de s'éteindre.
Valensolle sentit des gouttes d'eau glacées tomber sur ses épaules
et sur ses mains.
-- Tiens! dit-il, il pleut ici?
--Non, répondit Morgan en riant: seulement, nous passons sous la
Reyssouse.
-- Alors, nous allons à Bourg?
-- À peu près.
-- Soit; tu me conduis, tu me promets à souper et à coucher: je
n'ai à m'inquiéter de rien, que de voir s'éteindre notre lampe
cependant..., ajouta le jeune homme en suivant des yeux la lumière
pâlissante de la torche.
-- Et ce ne serait pas bien inquiétant, attendu que nous nous
retrouverions toujours.
-- Enfin! dit Valensolle, et quand on pense que c'est pour des
princes qui ne savent pas même notre nom, et qui, s'ils le
savaient un jour, l'auraient oublié le lendemain du jour où ils
l'auraient su, qu'à trois heures du matin nous nous promenons dans
une grotte, que nous passons sous des rivières, et que nous allons
coucher je ne sais où, avec la perspective d'être pris, jugés et
guillotinés un beau matin; sais-tu que c'est stupide, Morgan?
-- Mon cher, répondit Morgan, ce qui passe pour stupide, et ce qui
n'est pas compris du vulgaire en pareil cas, a bien des chances
pour être sublime.
-- Allons, dit Valensolle, je vois que tu perds encore plus que
moi au métier que nous faisons; je n'y mets que du dévouement, et
tu y mets de l'enthousiasme.
Morgan poussa un soupir.
-- Nous sommes arrivés, dit-il, laissant tomber la conversation
comme un fardeau qui lui pesait à porter plus longtemps.
En effet, il venait de heurter du pied les premières marches d'un
escalier.
Morgan, éclairant et précédant Valensolle, monta dix degrés et
rencontra une grille.
Au moyen d'une clef qu'il tira de sa poche, la grille fut ouverte.
On se trouva dans un caveau funéraire.
Aux deux côtés de ce caveau, deux cercueils étaient soutenus par
des trépieds de fer; des couronnes ducales et l'écusson d'azur à
la croix d'argent indiquaient que ces cercueils devaient renfermer
des membres de la famille de Savoie avant que cette famille portât
la couronne royale.
Un escalier apparaissait dans la profondeur du caveau, conduisant
à un étage supérieur.
Valensolle jeta un regard curieux autour de lui, et, à la lueur
vacillante de la torche, reconnut la localité funèbre dans
laquelle il se trouvait.
-- Diable! fit-il, nous sommes, à ce qu'il paraît, tout le
contraire des Spartiates.
-- En ce qu'ils étaient républicains et que nous sommes
royalistes? demanda Morgan.
-- Non: en ce qu'ils faisaient venir un squelette à la fin de
leurs repas, tandis que nous, c'est au commencement.
-- Es-tu bien sûr que ce soient les Spartiates qui donnassent
cette preuve de philosophie? demanda Morgan en refermant la porte.
-- Eux ou d'autres, peu m'importe, dit Valensolle; par ma foi, ma
citation est faite; l'abbé Vertot ne recommençait pas son siège,
je ne recommencerai pas ma citation.
-- Eh bien! une autre fois, tu diras les Égyptiens.
-- Bon! fit Valensolle avec une insouciance qui ne manquait pas
d'une certaine mélancolie, je serai probablement un squelette moi-
même avant d'avoir l’occasion de montrer mon érudition une seconde
fois. Mais que diable fais-tu donc? et pourquoi éteins-tu la
torche? Tu ne vas pas me faire souper et coucher ici, j'espère
bien?
En effet, Morgan venait d'éteindre sa torche sur la première
marche de l'escalier qui conduisait à l'étage supérieur.
-- Donne-moi la main, répondit le jeune homme.
Valensolle saisit la main de son ami avec un empressement qui
témoignait d'un médiocre désir de faire, au milieu des ténèbres,
un long séjour dans le caveau des ducs de Savoie, quelque honneur
qu'il y eût pour un vivant à frayer avec de si illustres morts.
Morgan monta les degrés.
Puis il parut, au roidissement de sa main, qu'il faisait un
effort.
En effet, une dalle se souleva, et, par l’ouverture, une lueur
crépusculaire tremblota aux yeux de Valensolle, tandis qu'une
odeur aromatique, succédant à l'atmosphère méphitique du caveau,
vint réjouir son odorat.
-- Ah! dit-il, par ma foi, nous sommes dans une grange, j'aime
mieux cela.
Morgan ne répondit rien; il aida son compagnon à sortir du caveau,
et laissa retomber la dalle.
Valensolle regarda tout autour de lui: il était au centre d'un
vaste bâtiment rempli de foin, et dans lequel la lumière pénétrait
par des fenêtres si admirablement découpées, que ce ne pouvaient
être celles d'une grange.
-- Mais, dit Valensolle, nous ne sommes pas dans une grange?
-- Grimpe sur ce foin et va t'asseoir près de cette fenêtre,
répondit Morgan.
Valensolle obéit, grimpa sur le foin comme un écolier en vacances,
et alla, ainsi que le lui avait dit Morgan, s'asseoir près de la
fenêtre. Un instant après, Morgan déposa entre les jambes de son
ami une serviette contenant un pâté, du pain, une bouteille de
vin, deux verres, deux couteaux et deux fourchettes.
-- Peste! dit Valensolle, Lucullus soupe chez Lucullus.
Puis, plongeant son regard, à travers les vitraux sur un bâtiment
percé d'une quantité de fenêtres, qui semblait une aile de celui
où les deux amis se trouvaient, et devant lequel se promenait un
factionnaire:
-- Décidément, fit-il, je souperai mal si je ne sais pas où nous
sommes; quel est ce bâtiment? et pourquoi ce factionnaire se
promène-t-il devant la porte?
-- Eh bien! dit Morgan, puisque tu le veux absolument, je vais te
le dire: nous sommes dans l'église de Brou, qu'un arrêté du
conseil municipal a convertie en magasin à fourrage. Ce bâtiment
auquel nous touchons, c'est la caserne de la gendarmerie, et ce
factionnaire, c'est la sentinelle chargée d'empêcher qu'on ne nous
dérange pendant notre souper et qu'on ne nous surprenne pendant
notre sommeil.
-- Braves gendarmes, dit Valensolle, en remplissant son verre. À
leur santé, Morgan!
-- Et à la nôtre! dit le jeune homme en riant; le diable
m'étrangle si l'on a l’idée de venir nous chercher ici.
À peine Morgan eut-il vidé son verre, que, comme si le diable eût
accepté le défi qui lui était porté, on entendit la voix stridente
de la sentinelle qui criait: «Qui vive?»
-- Eh! firent les deux jeunes gens, que veut dire cela?
En effet, une troupe d'une trentaine d'hommes venait du côté de
Pont-d'Ain, et, après avoir échangé le mot d'ordre avec la
sentinelle, se fractionna: une partie, la plus considérable,
conduite par deux hommes qui semblaient des officiers, rentra dans
la caserne; l'autre poursuivit son chemin.
-- Attention! fit Morgan.
Et tous deux sur leurs genoux, l'oreille au guet, l’oeil collé
contre la vitre, attendirent.
Expliquons au lecteur ce qui causait une interruption dans un
repas qui, pour être pris à trois heures du matin, n'en était pas,
comme on le voit, plus tranquille.