XXXVII -- L'AMBASSADEUR

Nous avons vu qu'en rentrant, Roland avait demandé le premier

consul, et qu'on lui avait répondu que le premier consul

travaillait avec le ministre de la police.

Roland était le familier de la maison; quel que fût le

fonctionnaire avec lequel travaillât Bonaparte, à son retour d'un

voyage ou d'une simple course, il avait l'habitude d'entr'ouvrir

la porte du cabinet et de passer la tête.

Souvent le premier consul était si occupé, qu'il ne faisait pas

attention à cette tête qui passait.

Alors, Roland prononçait ce seul mot:

«Général!» ce qui voulait dire dans cette langue intime que les

deux condisciples avaient continué de parler: «Général, je suis

là; avez-vous besoin de moi? j'attends vos ordres.» Si le premier

n'avait pas besoin de Roland, il répondait: «C'est bien.» Si, au

contraire, il avait besoin de lui, il disait ce seul mot: «Entre.»

Roland entrait alors, et attendait dans l'embrasure d'une fenêtre

que son général lui dit pour quel motif il l'avait fait entrer.

Comme d'habitude, Roland passa la tête en disant:

-- Général!

-- Entre, répondit le premier consul, avec une satisfaction

visible. Entre! Entre!

Roland entra.

Comme on le lui avait dit, Bonaparte travaillait avec le ministre

de la police.

L'affaire dont s'occupait le premier consul, et qui paraissait le

préoccuper fort, avait aussi pour Roland son côté d'intérêt.

Il s'agissait de nouvelles arrestations de diligences opérées par

les compagnons de Jéhu.

Sur la table étaient trois procès-verbaux constatant l'arrestation

d'une diligence et de deux malles-poste.

Dans une de ces malles-poste se trouvait le caissier de l'armée

d'Italie, Triber.

Les arrestations avaient eu lieu, la première sur la grande route

de Meximieux à Montluel, dans la partie du chemin qui traverse le

territoire de la commune de Belignieux; la seconde, à l'extrémité

du lac de Silans, du côté de Nantua; la troisième, sur la grande

route de Saint-Étienne à Bourg, à l'endroit appelé les

Carronnières.

Un fait particulier se rattachait à l'une de ces arrestations.

Une somme de quatre mille francs et une caisse de bijouterie

avaient, par mégarde, été confondues avec les groupes d'argent

appartenant au gouvernement, et enlevées aux voyageurs; ceux-ci

les croyaient perdues, lorsque le juge de paix de Nantua reçut une

lettre sans signature, qui lui indiquait l'endroit où ces objets

avaient été enterrés, avec prière de les remettre à leurs

propriétaires, les compagnons de Jéhu faisant la guerre au

gouvernement, mais non aux particuliers.

D'un autre côté, dans l'affaire des Cartonnières, où les voleurs,

pour arrêter la malle-poste, qui, malgré leur ordre de faire

halte, redoublait de vitesse, avaient été forcés de faire feu sur

un cheval, les compagnons de Jéhu avaient cru devoir un

dédommagement au maître de poste, et celui-ci avait reçu cinq

cents francs en paiement de son cheval tué.

C'était juste ce que le cheval avait coûté huit jours auparavant,

et cette estimation prouvait que l'on avait affaire à des gens qui

se connaissaient en chevaux.

Les procès-verbaux dressés par les autorités locales étaient

accompagnés des déclarations des voyageurs.

Bonaparte chantonnait cet air inconnu dont nous avons parlé; ce

qui prouvait qu'il était furieux.

Aussi, comme de nouveaux renseignements devaient lui arriver avec

Roland, avait-il répété trois fois à Roland d'entrer.

-- Eh bien, lui dit-il, décidément ton département est en révolte

contre moi; tiens, regarde.

Roland jeta un coup d'oeil sur les papiers et comprit.

-- Justement, dit-il, je revenais pour vous parler de cela, mon

général.

-- Alors, parlons-en; mais, d'abord, demande à Bourrienne mon

atlas départemental.

Roland demanda l'atlas, et, devinant ce que désirait Bonaparte,

l'ouvrit au département de l'Ain.

-- C'est cela, dit Bonaparte; montre-moi où les choses se sont

passées.

Roland posa le doigt sur l'extrémité de la carte, du côté de Lyon.

-- Tenez, mon général, voici l'endroit précis de la première

attaque, ici, en face de Bellignieux.

-- Et la seconde?

-- A eu lieu ici, dit Roland reportant son doigt de l'autre côté

du département, vers Genève; voici le lac de Nantua, et voici

celui de Silans.

-- Maintenant, la troisième?

Roland ramena son doigt vers le centre.

-- Général, voici la place précise; les Cartonnières ne sont point

marquées sur la carte, à cause de leur peu d'importance.

-- Qu'est-ce que les Cartonnières? demanda le premier consul.

-- Général, on appelle Cartonnières, chez nous, des fabriques de

tuiles; elles appartiennent au citoyen Terrier: voici la place

qu'elles devraient occuper sur la carte.

Et Roland indiqua, du bout d'un crayon qui laissa sa trace sur le

papier, l'endroit précis où devait avoir eu lieu l'arrestation.

-- Comment, dit Bonaparte, la chose s'est passée à une demi-lieue

à peine de Bourg!

-- À peine, oui, général; cela explique comment le cheval blessé a

été ramené à Bourg, et n'est mort que dans les écuries de la

Belle-Alliance.

-- Vous entendez tous ces détails, monsieur! dit Bonaparte en

s'adressant au ministre de la police.

-- Oui, citoyen premier consul, répondit celui-ci.

-- Vous savez que je veux que les brigandages cessent.

-- J'y ferai tous mes efforts.

-- Il ne s'agit pas de faire tous vos efforts, il s'agit de

réussir.

Le ministre s'inclina.

-- Ce n'est qu'à cette condition, continua Bonaparte, que je

reconnaîtrai que vous êtes véritablement l'homme habile que vous

prétendez être.

-- Je vous y aiderai, citoyen, dit Roland.

-- Je n'osais vous demander votre concours, dit le ministre.

-- Oui, mais moi je vous l’offre; ne faites rien que nous ne nous

soyons concertés ensemble.

Le ministre regarda Bonaparte.

-- C'est bien, dit Bonaparte, allez. Roland passera au ministère.

Le ministre salua et sortit.

-- En effet, continua le premier consul, il y va de ton honneur

d'exterminer ces bandits, Roland: d'abord, la chose se passe dans

ton département; puis ils paraissent en vouloir particulièrement à

toi et à ta famille.

-- Au contraire, dit Roland, et voilà ce dont j'enrage, c'est

qu'ils épargnent moi et ma famille.

-- Revenons là-dessus, Roland; chaque détail a son importance;

c'est la guerre de Bédouins que nous recommençons.

-- Remarquez ceci, général: je vais passer une nuit à la

chartreuse de Seillon, attendu, m'assure-t-on, qu'il y revient des

fantômes. En effet, un fantôme m'apparaît, mais parfaitement

inoffensif: je tire sur lui deux coups de pistolet, il ne se

retourne même pas. Ma mère se trouve dans une diligence arrêtée,

elle s'évanouit: un des voleurs a pour elle les soins les plus

délicats, lui frotte les tempes avec du vinaigre et lui fait

respirer des sels. Mon frère Édouard se défend autant qu'il est en

lui: on le prend, on l'embrasse, on lui fait toutes sortes de

compliments sur son courage; peu s'en faut qu'on ne lui donne des

bonbons en récompense de sa belle conduite. Tout au contraire, mon

ami sir John m'imite, va où j'ai été; on le traite en espion et on

le poignarde!

-- Mais il n'en est pas mort?

-- Non: tout au contraire, il se porte si bien, qu'il veut épouser

ma soeur.

-- Ah! ah! il a fait la demande?

-- Officielle.

-- Et tu as répondu?...

-- J'ai répondu que ma soeur dépendait de deux personnes.

-- Ta mère et toi, c'est trop juste.

-- Non pas: ma soeur elle-même... et vous.

-- Elle, je comprends; mais moi?

-- Ne m'avez-vous pas dit, général, que vous vouliez la marier?

Bonaparte se promena un instant, les bras croisés, et

réfléchissant; puis, tout à coup, s'arrêtant devant Roland:

-- Qu'est-ce que ton Anglais?

-- Vous l’avez vu, général.

-- Je ne parle pas physiquement; tous les Anglais se ressemblent:

des yeux bleus, les cheveux roux, le teint blanc et la mâchoire

allongée.

-- C'est le _the, _dit gravement Roland.

-- Comment, le thé?

-- Oui; vous avez appris l'anglais, général?

-- C'est-à-dire que j'ai essayé de l’apprendre.

-- Votre professeur a dû vous dire alors que le _the _se

prononçait en appuyant la langue contre les dents; eh bien, à

force de prononcer le _the, _et, par conséquent, de repousser

leurs dents avec leur langue, les Anglais finissent par avoir

cette mâchoire allongée qui, comme vous le disiez tout à l’heure,

est un des caractères distinctifs de leur physionomie.

Bonaparte regarda Roland pour savoir si l'éternel railleur riait

ou parlait sérieusement.

Roland demeura imperturbable.

-- C'est ton opinion? dit Bonaparte.

-- Oui, général, et je crois que, physiologiquement, elle en vaut

bien une autre; j'ai une foule d'opinions comme celle-là que je

mets au jour au fur et à mesure que l’occasion s'en présente.

-- Revenons à ton Anglais.

-- Volontiers, général.

-- Je te demandais ce qu'il était.

-- Mais c'est un excellent gentleman: très brave, très calme, très

impassible, très noble, très riche, et, de plus -- ce qui n'est

probablement pas une recommandation pour vous -- neveu de lord

Grenville, premier ministre de Sa Majesté.

-- Tu dis?

-- Je dis premier ministre de Sa Majesté Britannique.

Bonaparte reprit sa promenade, et, revenant à Roland:

-- Puis-je le voir ton Anglais?

-- Vous savez bien, mon général, que vous pouvez tout.

-- Où est-il?

-- À Paris.

-- Va le chercher et amène-le-moi.

Roland avait l'habitude d'obéir sans répliquer; il prit son

chapeau et s'avança vers la porte.

-- Envoie-moi Bourrienne, dit le premier consul, au moment où

Roland passait dans le cabinet de son secrétaire.

Cinq minutes après que Roland avait disparu, Bourrienne

paraissait.

-- Asseyez-vous là, Bourrienne, dit le premier consul.

Bourrienne s'assit, prépara son papier, trempa sa plume dans

l'encre et attendit.

-- Y êtes-vous? demanda Bonaparte en s'asseyant sur le bureau même

où écrivait Bourrienne, ce qui était encore une de ses habitudes,

habitude qui désespérait le secrétaire, Bonaparte ne cessant point

de se balancer pendant tout le temps qu'il dictait, et, par ce

balancement, agitant le bureau de la même façon à peu près que

s'il eût été au milieu de l'Océan sur une mer houleuse.

-- J'y suis, répondit Bourrienne, qui avait fini par se faire,

tant bien que mal, à toutes les excentricités du premier consul.

-- Alors, écrivez.

Et il dicta:

«Bonaparte, premier consul de la République, à Sa Majesté le roi

de la Grande-Bretagne et d'Irlande.

«Appelé par le voeu de la nation française à occuper la première

magistrature de la République, je crois convenable d'en faire

directement part à Votre Majesté.

«La guerre qui, depuis huit ans, ravage les quatre parties du

monde, doit-elle être éternelle? N'est-il donc aucun moyen de

s'entendre?

«Comment les deux nations les plus éclairées de l’Europe,

puissantes et fortes toutes deux plus que ne l'exigent leur sûreté

et leur indépendance, peuvent-elles sacrifier à des idées de vaine

grandeur ou à des antipathies mal raisonnées le bien du commerce,

la prospérité intérieure, le bonheur des familles? comment ne

sentent-elles pas que la paix est le premier des besoins comme la

première des gloires?

«Ces sentiments ne sauraient être étrangers au coeur de Votre

Majesté, qui gouverne une nation libre dans le seul but de la

rendre heureuse.

«Votre Majesté ne verra dans cette ouverture que mon désir sincère

de contribuer efficacement, pour la seconde fois, à la

pacification générale par une démarche prompte, toute de confiance

et dégagée de ces formes qui, nécessaires peut-être pour déguiser

la dépendance des États faibles, ne décèlent dans les États forts

que le désir mutuel de se tromper.

«La France et l’Angleterre, par l'abus de leurs forces, peuvent

longtemps encore, pour le malheur de tous les peuples, en retarder

l’épuisement; mais, j'ose le dire, le sort de toutes les nations

civilisées est attaché à la fin d'une guerre qui embrase le monde

entier.»

Bonaparte s'arrêta.

-- Je crois que c'est bien ainsi, dit-il; relisez-moi cela,

Bourrienne.

Bourrienne lut la lettre qu'il venait d'écrire.

Après chaque paragraphe, le premier consul approuvait de la tête,

en disant:

-- Allez.

Avant même les derniers mots, il prit la lettre des mains de

Bourrienne, et signa avec une plume neuve.

C'était son habitude de ne se servir qu'une fois de la même plume,

rien ne lui était plus désagréable qu'une tache d'encre aux

doigts.

-- C'est bien, dit-il; cachetez et mettez l'adresse: À _lord

Grenville._

Bourrienne fit ce qui lui était recommandé.

En ce moment, on entendit le bruit d'une voiture qui s'arrêtait

dans la cour du Luxembourg.

Puis, un instant après, la porte s'ouvrit et Roland parut.

-- Eh bien? demanda Bonaparte.

-- Quand je vous disais que vous pouviez tout ce que vous vouliez,

général.

-- Tu as ton Anglais?

-- Je l'ai rencontré au carrefour de Buci, et, sachant que vous

n'aimiez pas à attendre, je l'ai pris tel qu'il était et l'ai

forcé de monter en voiture. Par ma foi, un instant j'ai cru que je

serais obligé de le faire conduire ici par le poste de la rue

Mazarine; il est en bottes et en redingote.

-- Qu'il entre, dit Bonaparte.

-- Entrez, milord, fit Roland en se retournant.

Lord Tanlay parut sur le seuil de la porte.

Bonaparte n'eut besoin que de jeter un coup d'oeil sur lui pour

reconnaître le parfait gentleman.

Un peu d'amaigrissement, un reste de pâleur donnaient à sir John

tous les caractères d'une haute distinction.

Il s'inclina et attendit la présentation en véritable Anglais

qu'il était.

-- Général, dit Roland, j'ai l'honneur de vous présenter sir John

Tanlay, qui voulait, pour avoir l'honneur de vous voir, aller

jusqu'à la troisième cataracte, et qui, aujourd'hui, se fait tirer

l'oreille pour venir jusqu'au Luxembourg.

-- Venez, milord, venez, dit Bonaparte; ce n'est ni la première

fois que nous nous voyons, ni la première fois que j'exprime le

désir de vous connaître; il y avait donc presque de l'ingratitude,

à vous, de vous refuser à mon désir.

-- Si j'ai hésité, général, répondit sir John en excellent

français, selon son habitude, c'est que je ne pouvais croire à

l'honneur que vous me faites.

-- Et puis, tout naturellement et par sentiment national, vous me

détestez, n'est-ce pas, comme tous vos compatriotes?

-- Je dois avouer, général, répondit sir John en souriant, qu'ils

n'en sont encore qu'à l'admiration.

-- Et partagez-vous cet absurde préjugé de croire que l'honneur

national veut que l'on haïsse aujourd'hui l'ennemi qui peut être

notre ami demain?

-- La France a presque été pour moi une seconde patrie, général,

et mon ami Roland vous dira que j'aspire au moment où, de mes deux

patries, celle à qui je devrai le plus sera la France.

-- Ainsi, vous verriez sans répugnance la France et l'Angleterre

se donner la main pour le bonheur du monde?

-- Le jour où je verrais cela serait pour moi un jour heureux.

-- Et, si vous pouviez contribuer à amener ce résultat, vous y

prêteriez-vous?

-- J'y exposerais ma vie.

-- Roland m'a dit que vous étiez parent de lord Grenville.

-- Je suis son neveu.

-- Êtes-vous en bons termes avec lui?

-- Il aimait fort ma mère, qui était sa soeur aînée.

-- Avez-vous hérité de la tendresse qu'il portait à votre mère?

-- Oui; seulement, je crois qu'il la tient en réserve pour le jour

où je rentrerai en Angleterre.

-- Vous chargeriez-vous de lui porter une lettre de moi?

-- Adressée à qui?

-- Au roi George III.

-- Ce serait un grand honneur pour moi.

-- Vous chargeriez-vous de dire de vive voix à votre oncle ce que

l'on ne peut écrire dans une lettre?

-- Sans y changer un mot: les paroles du général Bonaparte sont de

l'histoire.

-- Eh bien, dites-lui...

Mais, s'interrompant et se retournant vers Bourrienne:

-- Bourrienne, dit-il, cherchez-moi la dernière lettre de

l'empereur de Russie.

Bourrienne ouvrit un carton, et, sans chercher, mit la main sur

une lettre qu'il donna à Bonaparte.

Bonaparte jeta un coup d'oeil sur la lettre, et, la présentant à

lord Tanlay:

-- Dites-lui, reprit-il, d'abord et avant toute chose que vous

avez lu cette lettre.

Sir John s'inclina et lut:

«Citoyen premier consul,

«J'ai reçu, armés et habillés à neuf, chacun avec l'uniforme de

son corps, les neuf mille Russes faits prisonniers en Hollande, et

que vous m'avez envoyés sans rançon, sans échange, sans condition

aucune.

«C'est de la pure chevalerie, et j'ai la prétention d'être un

chevalier.

«Je crois que ce que je puis vous offrir de mieux, citoyen premier

consul, en échange de ce magnifique cadeau, c'est mon amitié.

«La voulez-vous?

«Comme arrhes de cette amitié, j'envoie ses passeports à lord

Whitworth, ambassadeur d'Angleterre à Saint-Pétersbourg.

«En outre, si vous voulez être, je ne dirai pas même mon second,

mais mon témoin, je provoque en duel personnel et particulier tous

les rois qui ne prendront point parti contre l'Angleterre et qui

ne lui fermeront pas leurs ports.

«Je commence par mon voisin, le roi du Danemark, et vous pouvez

lire, dans la _Gazette de _la Cour, le cartel que je lui envoie.

«Ai-je encore autre chose à vous dire?

«Non.

«Si ce n'est qu'à nous deux nous pouvons faire la loi au monde.

«Et puis encore que je suis votre admirateur et sincère ami.

«PAUL.»

Lord Tanlay se retourna vers le premier consul.

-- Vous savez que l'empereur de Russie est fou, dit-il.

-- Serait-ce cette lettre qui vous l’apprendrait, milord? demanda

Bonaparte.

-- Non; mais elle me confirme dans mon opinion.

-- C'est d'un fou que Henri VI de Lancastre a reçu la couronne de

saint Louis, et le blason d'Angleterre -- jusqu'au moment où je

les y gratterai avec mon épée -- porte encore les fleurs de lis de

France.

Sir John sourit; son orgueil national se révoltait à cette

prétention du vainqueur des Pyramides.

-- Mais, reprit Bonaparte, il n'est point question de cela

aujourd'hui, et chaque chose viendra en son temps.

-- Oui, murmura sir John, nous sommes encore trop près d'Aboukir.

-- Oh! ce n'est pas sur mer que je vous battrai, dit Bonaparte: il

me faudrait cinquante ans pour faire de la France une nation

maritime; c'est là-bas...

Et de sa main, il montra l'Orient.

-- Pour le moment, je vous le répète, il s'agit, non pas de

guerre, mais de paix: j'ai besoin de la paix pour accomplir le

rêve que je fais, et surtout de la paix avec l'Angleterre. Vous

voyez que je joue cartes sur table: je suis assez fort pour être

franc. Le jour où un diplomate dira la vérité, ce sera le premier

diplomate du monde, attendu que personne ne le croira, et que, dès

lors, il arrivera sans obstacle à son but.

-- J'aurai donc à dire à mon oncle que vous voulez la paix?

-- Tout en lui disant que je ne crains pas la guerre. Ce que je ne

fais pas avec le roi George, vous le voyez, je puis le faire avec

l'empereur Paul; mais la Russie n'en est pas au point de

civilisation où je la voudrais pour en faire une alliée.

-- Un instrument vaut quelquefois mieux qu'un allié.

-- Oui; mais, vous l'avez dit, l'empereur est fou, et, au lieu

d'armer les fous, milord, mieux vaut les désarmer. Je vous dis

donc que deux nations comme la France et l’Angleterre doivent être

deux amies inséparables ou deux ennemies acharnées: amies, elles

sont les deux pôles de la terre, équilibrant son mouvement par un

poids égal; ennemies, il faut que l'une détruise l’autre et se

fasse l'axe du monde.

-- Et si lord Grenville, sans douter de votre génie, doutait de

votre puissance; s'il est de l’avis de notre poète Coleridge, s'il

croit que l'Océan au rauque murmure garde son île et lui sert de

rempart, que lui dirai-je?

-- Déroulez-nous une carte du monde, Bourrienne, dit Bonaparte.

Bourrienne déroula une carte; Bonaparte s'en approcha.

-- Voyez-vous ces deux fleuves? dit-il.

Et il montrait à sir John le Volga et le Danube.

-- Voilà la route de l'Inde, ajouta-t-il.

-- Je croyais que c'était l'Égypte, général, dit sir John.

-- Je l'ai cru un instant comme vous, ou plutôt, j'ai pris celle-

là parce que je n'en avais pas d'autre. Le tzar m'ouvre celle-ci;

que votre gouvernement ne me force point à la prendre! Me suivez-

vous?

-- Oui, citoyen; marchez devant.

-- Eh bien, si l’Angleterre me force à la combattre, si je suis

obligé d'accepter l’alliance du successeur de Catherine, voici ce

que je fais: j'embarque quarante mille Russes sur le Volga; je

leur fais descendre le fleuve jusqu'à Astrakan; ils traversent la

mer Caspienne et vont m'attendre à Asterabad.

Sir John s'inclina en signe d'attention profonde.

Bonaparte continua.

-- J'embarque quarante mille Français sur le Danube.

-- Pardon, citoyen premier consul, mais le Danube est un fleuve

autrichien.

-- J'aurai pris Vienne.

Sir John regarda Bonaparte.

-- J'aurai pris Vienne, continua celui-ci. J'embarque donc

quarante mille Français sur le Danube; je trouve, à son

embouchure, des vaisseaux russes qui les transportent jusqu'à

Taganrog; je leur fais remonter par terre le cours du Don jusqu'à

Pratisbianskaïa, d'où ils se portent à Tzaritsin; là, ils

descendent le Volga à leur tour avec les mêmes bâtiments qui ont

conduit les quarante mille Russes à Asterabad; quinze jours après,

j'ai quatre-vingt mille hommes dans la Perse occidentale.

D'Asterabad, les deux corps réunis se porteront sur l'Indus; la

Perse, ennemie de l'Angleterre, est notre alliée naturelle.

-- Oui; mais, une fois dans le Pendjab, l'alliance perse vous

manque, et une armée de quatre-vingt mille hommes ne traîne point

facilement avec elle ses approvisionnements.

-- Vous oubliez une chose, dit Bonaparte, comme si l'expédition

était faite, c'est que j'ai laissé des banquiers à Téhéran et à

Caboul; or, rappelez-vous ce qui arriva, il y a neuf ans, dans la

guerre de lord Cornwallis contre Tippo-Saïb: le général en chef

manquait de vivres; un simple capitaine... je ne me rappelle plus

son nom...

-- Le capitaine Malcom, fit lord Tanlay.

-- C'est cela, s'écria Bonaparte, vous savez l'affaire! Le

capitaine Malcom eut recours à la caste des brinjaries, ces

bohémiens de l'Inde, qui couvrent de leurs campements la péninsule

hindoustanique, où ils font exclusivement le commerce de grains;

eh bien, ces bohémiens sont à ceux qui les payent, fidèles

jusqu'au dernier sou: ce sont eux qui me nourriront.

-- Il faudra passer l'Indus.

-- Bon! dit Bonaparte, j'ai soixante lieues de développement entre

Déra-Ismaël-Khan et Attok; je connais l'Indus comme je connais la

Seine; c'est un fleuve lent qui fait une lieue à l'heure, dont la

profondeur moyenne, là où je dis, est de douze à quinze pieds et

qui a dix gués peut-être sur ma ligne d'opération.

-- Ainsi votre ligne d'opération est déjà tracée? demanda sir John

en souriant.

-- Oui, attendu qu'elle se déploie devant un massif non interrompu

de provinces fertiles et bien arrosées; attendu qu'en l'abordant

je tourne les déserts sablonneux qui séparent la vallée inférieure

de l'Indus du Radjepoutanah; attendu, enfin, que c'est sur cette

base que se sont faites toutes les invasions de l'Inde qui ont eu

quelques succès depuis Mahmoud de Ghizni, en l'an 1000, jusqu'à

Nadir-Schah, en 1739: et combien entre ces deux époques ont fait

la route que je compte faire! passons-les en revue... Après

Mahmoud de Ghizni, Mahomet-Gouri, en 1184, avec cent vingt mille

hommes; après Mahomet-Gouri, Timour-Lung ou Timour le Boiteux,

dont nous avons fait Tamerlan, avec soixante mille hommes; après

Timour-Lung, Babour; après Babour, Humayoun; que sais-je, moi!

L'Inde n'est-elle pas à qui veut ou à qui sait la prendre?

-- Vous oubliez, citoyen premier consul, que tous ces conquérants

que vous venez de nommer n'ont eu affaire qu'aux peuplades

indigènes, tandis que vous aurez affaire aux Anglais, vous. Nous

avons dans l'Inde...

-- Vingt à vingt-deux mille hommes.

-- Et cent mille cipayes.

-- J'ai fait le compte de chacun, et je traite l'Angleterre et

l'Inde, l'une avec le respect, l'autre avec le mépris qu'elle

mérite: partout où je trouve l'infanterie européenne, je prépare

une seconde, une troisième, s'il le faut une quatrième ligne de

réserve, supposant que les trois premières peuvent plier sous la

baïonnette anglaise; mais partout où je ne rencontre que des

cipayes, des fouets de poste pour cette canaille, c'est tout ce

qu'il me faut. Avez-vous encore quelques questions à me faire,

milord?

-- Une seule, citoyen premier consul: désirez-vous sérieusement la

paix?

-- Voici la lettre par laquelle je la demande à votre roi, milord;

et c'est pour être bien sûr qu'elle sera remise à Sa Majesté

Britannique, que je prie le neveu de lord Grenville d'être mon

messager.

-- Il sera fait selon votre désir, citoyen; et, si j'étais l'oncle

au lieu d'être le neveu, je promettrais davantage.

-- Quand pouvez-vous partir?

-- Dans une heure, je serai parti.

-- Vous n'avez aucun désir à m'exprimer avant votre départ?

-- Aucun. En tous cas, si j'en avais, je laisse mes pleins

pouvoirs à mon ami Roland.

-- Donnez-moi la main, milord; ce sera de bon augure, puisque nous

représentons, vous l'Angleterre, et moi la France.

Sir John accepta l'honneur que lui faisait Bonaparte, avec cette

exacte mesure qui indiquait à la fois sa sympathie pour la France

et ses réserves pour l'honneur national.

Puis, ayant serré celle de Roland avec une effusion toute

fraternelle, il salua une dernière fois le premier consul et

sortit.

Bonaparte le suivit des yeux, parut réfléchir un instant; puis,

tout à coup:

-- Roland, dit-il, non seulement je consens au mariage de ta soeur

avec lord Tanlay, mais encore je le désire: tu entends? je le

désire.

Et il pesa tellement sur chacun de ces trois mots, qu'ils

signifièrent clairement, pour quiconque connaissait le premier

consul, non plus «je le désire», mais «je le veux!»

La tyrannie était douce pour Roland; aussi l'accepta-t-il avec un

remerciement plein de reconnaissance.

Les compagnons de Jéhu · 第 42 / 67 题