II se redressa comme mû par un ressort.

Au même moment, une ombre apparut au seuil de la salle immense.

Cette ombre ressemblait à une de ces vieilles statues couchées sur

les sépulcres; elle était enveloppée d'un immense linceul qui

traînait derrière elle.

Roland douta un instant de lui-même. La préoccupation de son

esprit lui faisait-elle voir ce qui n'était pas? était-il la dupe

de ses sens, le jouet de ces hallucinations que la médecine

constate, mais ne peut expliquer?

Une plainte poussée par le fantôme fit évanouir ses doutes.

-- Ah! par ma foi! dit-il en éclatant de rire, à nous deux, ami

spectre!

Le spectre s'arrêta et étendit la main vers le jeune officier.

-- Roland! Roland, dit le spectre d’une voix sourde, ce serait une

pitié que de ne pas poursuivre les morts dans le tombeau où tu les

as fait descendre.

Et le spectre continua son chemin sans hâter le pas.

Roland, un instant étonné, descendit de son estrade et se mit

résolument à la poursuite du fantôme.

Le chemin était difficile, encombré qu'il se présentait de

pierres, de bancs mis en travers, de tables renversées.

Et cependant on eût dit qu'à travers tous ces obstacles un sentier

invisible était tracé pour le spectre, qui marchait du même pas

sans que rien l'arrêtât.

Chaque fois qu'il passait devant une fenêtre, la lumière

extérieure, si faible qu'elle fût, se réfléchissait sur ce

linceul, et le fantôme dessinait ses contours, qui, la fenêtre

franchie, se perdaient dans l’obscurité pour reparaître bientôt et

se perdre encore.

Roland, l'oeil fixé sur celui qu'il poursuivait, craignant de le

perdre de vue s'il en détachait un instant son regard, ne pouvait

interroger du regard ce chemin si facile au spectre et si hérissé

d'obstacles pour lui.

À chaque pas, il trébuchait; le fantôme gagnait sur lui.

Le fantôme arriva près de la porte opposée à celle par laquelle il

était entré, Roland vit s'ouvrir l’entrée d'un corridor obscur; il

comprit que l’ombre allait lui échapper.

-- Homme ou spectre, voleur ou moine, dit-il, arrête, ou je fais

feu!

-- On ne tue pas deux fois le même corps, et la mort, tu le sais

bien, continua le fantôme d'une voix sourde, n'a pas de prise sur

les âmes.

-- Qui es-tu donc? demanda Roland.

-- Je suis le spectre de celui que tu as violemment arraché de ce

monde.

Le jeune officier éclata de rire, de son rire strident et nerveux

rendu plus effrayant encore dans les ténèbres.

-- Par ma foi, dit-il, si tu n'as pas d'autre indication à me

donner, je ne prendrai pas même la peine de chercher, je t'en

préviens.

-- Rappelle-toi la fontaine de Vaucluse, dit le fantôme avec un

accent si faible, que cette phrase sembla sortir de sa bouche

plutôt comme un soupir que comme des paroles articulées.

Un instant, Roland sentit, non pas son coeur faiblir, mais la

sueur perler à son front; par une réaction sur lui-même, il reprit

sa force, et, d'une voix menaçante:

-- Une dernière fois, apparition ou réalité, cria-t-il, je te

préviens que, si tu ne m'attends pas, je fais feu.

Le spectre fut sourd et continua son chemin.

Roland s'arrêta une seconde pour viser: le spectre était à dix pas

de lui: Roland avait la main sûre, c'était lui-même qui avait

glissé la balle dans le pistolet, un instant auparavant; il venait

de passer la baguette dans les canons pour s'assurer qu'ils

étaient chargés.

Au moment où le spectre se dessinait de toute sa hauteur, blanc,

sous la voûte sombre du corridor, Roland fit feu.

La flamme illumina comme un éclair le corridor, dans lequel

continua de s'enfoncer le spectre, sans hâter ni ralentir le pas.

Puis tout rentra dans une obscurité d'autant plus profonde que la

lumière avait été plus vive.

Le spectre avait disparu sous l’arcade sombre.

Roland s'y élança à sa poursuite, tout en faisant passer son

second pistolet dans sa main droite.

Mais, si court qu'eût été le temps d'arrêt, le fantôme avait gagné

du chemin; Roland le vit au bout du corridor, se dessinant cette

fois en vigueur sur l'atmosphère grise de la nuit.

Il doubla le pas et arriva à l'extrémité du corridor au moment où

le spectre disparaissait derrière la porte de la citerne.

Roland redoubla de vitesse; arrivé sur le seuil de la porte, il

lui sembla que le spectre s'enfonçait dans les entrailles de la

terre.

Cependant tout le torse était encore visible.

-- Fusses-tu le démon, dit Roland, je te rejoindrai.

Et il lâcha son second coup de pistolet, qui emplit de flamme et

de fumée le caveau dans lequel s'était englouti le spectre.

Quand la fumée fut dissipée, Roland chercha vainement; il était

seul.

Roland se précipita dans le caveau en hurlant de rage; il sonda

les murs de la crosse de ses pistolets, il frappa le sol du pied:

partout le sol et la pierre rendirent ce son mat des objets

solides.

Il essaya de percer l’obscurité du regard; mais c'était chose

impossible: le peu de lumière que laissait filtrer la lune

s'arrêtait aux premières marches de la citerne.

-- Oh! s'écria Roland, une torche! une torche!

Personne ne lui répondit; le seul bruit qui se fît entendre était

le murmure de la source coulant à trois pas de lui.

Il vit qu'une plus longue recherche serait inutile, sortit du

caveau, tira de sa poche une poire à poudre, deux balles tout

enveloppées dans du papier, et rechargea vivement ses pistolets.

Puis il reprit le chemin qu'il venait de suivre, retrouva le

couloir sombre, au bout du couloir le réfectoire immense, et alla

reprendre, à l’extrémité de la salle muette, la place qu'il avait

quittée pour suivre le fantôme.

Là, il attendit.

Mais les heures de la nuit sonnèrent successivement jusqu'à ce

qu'elles devinssent les heures matinales et que les premiers

rayons du jour teignissent de leurs tons blafards les murailles du

cloître.

-- Allons, murmura Roland, c'est fini pour cette nuit; peut-être

une autre fois serai-je plus heureux.

Vingt minutes après, il rentrait au château des Noires-Fontaines.

Les compagnons de Jéhu · 第 20 / 67 题