M. de Valensolle planta une seconde canne au quarantième pas.

-- Messieurs, dit-il, quand vous voudrez.

L'adversaire de Roland était déjà à son poste, chapeau et habit

bas.

Le chirurgien et les deux témoins se tenaient à l'écart.

L'endroit avait été si bien choisi, que nul ne pouvait avoir sur

son ennemi désavantage de terrain ni de soleil.

Roland jeta près de lui son habit, son chapeau, et vint se placer

à quarante pas de M. de Barjols, en face de lui.

Tous deux, l'un à droite, l'autre à gauche, envoyèrent un regard

sur le même horizon.

L'aspect en était en harmonie avec la terrible solennité de la

scène qui allait s'accomplir.

Rien à voir à la droite de Roland, ni à la gauche de

M. de Barjols; c'était la montagne descendant vers eux avec la

pente rapide et élevée d'un toit gigantesque.

Mais du côté opposé, c'est-à-dire à la droite de M. de Barjols et

à la gauche de Roland, c'était tout autre chose.

L'horizon était infini.

Au premier plan, c'était cette plaine aux terrains rougeâtres

trouée de tous côtés par des points de roches, et pareille à un

cimetière de Titans dont les os perceraient la terre.

Au second plan, se dessinant en vigueur sur le soleil couchant,

c'était Avignon avec sa ceinture de murailles et son palais

gigantesque, qui, pareil à un lion accroupi, semble tenir la ville

haletante sous sa griffe.

Au-delà d'Avignon, une lime lumineuse comme une rivière d'or fondu

dénonçait le Rhône.

Enfin, de l'autre côté du Rhône, se levait, comme une lime d'azur

foncé, la chaîne de collines qui séparent Avignon de Nîmes et

d'Uzès.

Au fond, tout au fond, le soleil, que l'un de ces deux hommes

regardait probablement pour la dernière fois, s'enfonçait

lentement et majestueusement dans un océan d'or et de pourpre.

Au reste, ces deux hommes formaient un contraste étrange.

L'un, avec ses cheveux noirs, son teint basané, ses membres

grêles, son oeil sombre, était le type de cette race méridionale

qui compte parmi ses ancêtres des Grecs, des Romains, des Arabes

et des Espagnols.

L'autre, avec son teint rosé, ses cheveux blonds, ses grands yeux

azurés, ses mains potelées comme celles d'une femme, était le type

de cette race des pays tempérés, qui compte les Gaulois, les

Germains et les Normands parmi ses aïeux.

Si l'on voulait grandir la situation, il était facile d'en arriver

à croire que c'était quelque chose de plus qu'un combat singulier

entre deux hommes.

On pouvait croire que c'était le duel d'un peuple contre un autre

peuple, d'une race contre une autre race, du Midi contre le Nord.

Étaient-ce les idées que nous venons d'exprimer qui occupaient

l'esprit de Roland et qui le plongeaient dans une mélancolique

rêverie?

Ce n'est point probable.

Le fait est qu'un moment il sembla oublier témoins, duel,

adversaire, abîmé qu'il était dans la contemplation du splendide

spectacle.

La voix de M. de Barjols le tira de ce poétique engourdissement.

-- Quand vous serez prêt, monsieur, dit-il, je le suis.

Roland tressaillit.

-- Pardon de vous avoir fait attendre, monsieur, dit-il; mais il

ne fallait pas vous préoccuper de moi, je suis fort distrait; me

voici, monsieur.

Et, le sourire aux lèvres, les cheveux soulevés par le vent du

soir, sans s'effacer, comme il eût fait dans une promenade

ordinaire, tandis qu'au contraire son adversaire prenait toutes

les précautions usitées en pareil cas, Roland marcha droit sur

M. de Barjols.

La physionomie de sir John, malgré son impassibilité ordinaire,

trahissait une angoisse profonde.

La distance s'effaçait rapidement entre les deux adversaires.

M. de Barjols s'arrêta le premier, visa et fit feu, au moment où

Roland n'était plus qu'à dix pas de lui.

La balle de son pistolet enleva une boucle des cheveux de Roland,

mais ne l'atteignit pas.

Le jeune homme se retourna vers son témoin.

-- Eh bien, demanda-t-il, que vous avais-je dit?

-- Tirez, monsieur, tirez donc! dirent les témoins.

M. de Barjols resta muet et immobile à la place où il avait fait

feu.

-- Pardon, messieurs, répondit Roland; mais vous me permettrez, je

l'espère, d'être juge du moment et de la façon dont je dois

riposter. Après avoir essuyé le feu de M. de Barjols, j'ai à lui

dire quelques paroles que je ne pouvais lui dire auparavant.

Puis, se retournant vers le jeune aristocrate, pâle mais calme:

-- Monsieur, lui dit-il, peut-être ai-je été un peu vif dans notre

discussion de ce matin.

Et il attendit.

-- C'est à vous de tirer, monsieur, répondit M. de Barjols.

-- Mais, continua Roland comme s'il n'avait pas entendu, vous

allez comprendre la cause de cette vivacité et l'excuser peut-

être. Je suis militaire et aide de camp du général Bonaparte.

-- Tirez, monsieur, répéta le jeune noble.

-- Dites une simple parole de rétractation, monsieur, reprit le

jeune officier; dites que la réputation d'honneur et de

délicatesse du général Bonaparte est telle, qu'un mauvais proverbe

italien, fait par des vaincus de mauvaise humeur, ne peut lui

porter atteinte; dites cela, et je jette cette arme loin de moi,

et je vais vous serrer la main; car, je le reconnais, monsieur,

vous êtes un brave.

-- Je ne rendrai hommage à cette réputation d'honneur et de

délicatesse dont vous parlez, monsieur, que lorsque votre général

en chef se servira de l'influence que lui a donnée son génie sur

les affaires de la France, pour faire ce qu'a fait Monk, c'est-à-

dire pour rendre le trône à son souverain légitime.

-- Ah! fit Roland avec un sourire, c'est trop demander d'un

général républicain.

-- Alors, je maintiens ce que j'ai dit, répondit le jeune noble;

tirez, monsieur, tirez.

Puis, comme Roland ne se hâtait pas d'obéir à l’injonction:

-- Mais, ciel et terre! tirez donc! dit-il en frappant du pied.

Roland, à ces mots, fit un mouvement indiquant qu'il allait tirer

en l'air.

Alors, avec une vivacité de parole et de geste qui ne lui permit

pas de l’accomplir:

-- Ah! s'écria M. de Barjols, ne tirez point en l'air, par grâce!

ou j'exige que l'on recommence et que vous fassiez feu le premier.

-- Sur mon honneur! s'écria Roland devenant aussi pâle que si tout

son sang l'abandonnait, voici la première fois que j'en fais

autant pour un homme, quel qu'il soit. Allez-vous en au diable!

et, puisque vous ne voulez pas de la vie, prenez la mort.

Et à l'instant même, sans prendre la peine de viser, il abaissa

son arme et fit feu.

Alfred de Barjols porta la main à sa poitrine, oscilla en avant et

en arrière, fit un tour sur lui-même et tomba la face contre

terre.

La balle de Roland lui avait traversé le coeur.

Sir John, en voyant tomber M. de Barjols, alla droit à Roland et

l'entraîna vers l'endroit où il avait jeté son habit et son

chapeau.

-- C'est le troisième, murmura Roland avec un soupir; mais vous

m'êtes témoin que celui-ci l'a voulu.

Et, rendant son pistolet tout fumant à sir John, il revêtit son

habit et son chapeau.

Pendant ce temps, M. de Valensolle ramassait le pistolet échappé à

la main de son ami et le rapportait avec la boîte à sir John.

-- Eh bien? demanda l’Anglais en désignant des yeux Alfred de

Barjols.

-- Il est mort, répondit le témoin.

-- Ai-je fait en homme d'honneur, monsieur? demanda Roland en

essuyant avec son mouchoir la sueur qui, à l'annonce de la mort de

son adversaire, lui avait subitement inondé le visage.

-- Oui, monsieur, répondit M. de Valensolle; seulement, laissez-

moi vous dire ceci: vous avez la main malheureuse.

Et, saluant Roland et son témoin avec une exquise politesse, il

retourna près du cadavre de son ami.

-- Et vous, milord, reprit Roland, que dites-vous?

-- Je dis, répliqua sir John avec une espèce d'admiration forcée,

que vous êtes de ces hommes à qui le divin Shakespeare fait dire

d'eux-mêmes: «Le danger et moi sommes deux lions nés le même jour:

mais je suis l'aîné.»

Les compagnons de Jéhu · 第 7 / 67 题