I
La décadence italienne.--Leçons qu’elle fournit.--Explorateurs,
archéologues, voyageurs.--Commentateurs récents.--MM. Dennistoun, de
Reumont, Rawdon Browne, etc.
J’ai lu, relu, médité longtemps le procès italien de Virginie et de
l’Osio. Je me suis attardé au milieu de ces féroces et doux personnages;
bien élevés, instruits, subtils, et qui mettaient tant d’esprit au
service de leurs passions. Ce spectacle m’a effrayé, étonné et fait
beaucoup penser.
Pourquoi, me suis-je demandé, l’innocent et grand philosophe est-il
traité si cruellement, pendant que les monstres impunis étalent leurs
crimes au grand jour de cette société indifférente et blasée?
L’iniquité efféminée et l’apathie féroce ne seraient-elles pas les
conditions inévitables des sociétés en décadence?
Comment, par quels degrés la noble Italie a-t-elle pu descendre dans cet
abîme de lâchetés et de misères?
Alors je me suis mis à étudier, non-seulement les chroniques anciennes,
mais les épistolaires originaux et les voyageurs récents.
Ces explorateurs, ces analystes de l’Italie composent une cohorte ou
plutôt une armée. De tous les replis de l’Europe, de tous les rivages de
la jeune Amérique, des hommes studieux sont accourus, tous empressés et
ardents à résoudre l’énigme qui m’intéresse.
Un Écossais, M. Dennistoun, a compulsé les archives de la maison d’Este.
Vingt collecteurs et annotateurs, Hurter, Tommaseo, Cigogna, Alberi,
Marsand, Rawdon Browne, ont publié les relations des ambassadeurs
italiens.
M. Alfred de Reumont, envoyé de Prusse à Florence, a consacré des
recherches infatigables (_Beitræge zur italienische Geschichte_) aux
familles, aux souvenirs, aux antiquités du moyen âge italien.
De ces mille volumes ressort avec éclat la grandeur du génie italien; il
ne se repose pas; incessamment il se renouvelle; après Machiavel,
Galilée; après Galilée, Vico; après Vico, Spallanzani et Volta. C’est
une fécondité qui ne tarit pas. Remuez du pied ces poussières de vingt
siècles et ces couches superposées de civilisations jadis florissantes;
il en jaillit des milliers d’étincelles et des lumières miraculeuses;
surtout il en ressort cet enseignement profond, digne d’être médité par
tous les philosophes et répété à tous les peuples; enseignement qui
résoud la question que j’ai posée, et pour lequel j’ai écrit ce livre:
Que rien ne remplace l’éducation sociale;
Et que celle-ci repose exclusivement sur l’homme individuel, sa dignité,
sa force morale et sa valeur propre.