Vous avez, dans d’admirables fictions aussi historiques que l’histoire,
mon cher Thackeray, donné la chasse aux plus grands vices de notre pays
et de toutes les sociétés humaines, l’hypocrisie, l’égoïsme et la
cruauté de l’âme. Votre Rébecca l’intrigante et votre vieux Seigneur
voluptueux doivent vivre autant que la langue anglaise.
Laissez-moi placer sous votre protection et recommander à votre sagacité
philosophique un récit vrai, qui offre les mêmes enseignements terribles
et salutaires. J’ai trouvé vivant et tragique, dans le dossier
authentique d’un vieux procès italien, le drame suivant que j’ai
simplement commenté, à mesure que les personnages naissaient devant moi,
développaient leurs caractères et faisaient éclater leurs passions. Je
suis certain qu’il vous intéressera. La profondeur et la finesse de
votre esprit saisiront sans peine les questions morales qui ressortent
de l’état social que ce récit étrange révèle.
* * * * *
L’élégance des mœurs est-elle la civilisation?
Que faut-il entendre par le mot «_civilisation_»?
Est-ce la régularité de la législation, l’éclat des arts, l’éducation
littéraire, le luxe ou la richesse, l’industrie ou le commerce? Est-ce
la forme du gouvernement, l’exactitude de l’administration ou la
sévérité de la formule religieuse?
Ne serait-ce pas plutôt du degré de force morale chez les individus, de
vérité dans les âmes, de sympathie et de simplicité dans les relations
que dépend la civilisation réelle? Et tout peuple qui s’éloigne de ces
principes ne retourne-t-il pas à la barbarie?
* * * * *
Je serais assez de cet avis. Vous-même ne m’accuserez pas de paradoxe;
imputation banale, qui si elle était admise détruirait toute analyse,
abolirait tout examen et serait mortelle à toute raison. Vous ne
m’accuserez pas non plus de nourrir des tendances immorales parce que
j’ai reproduit dans leur sanglante vérité les scènes des bords du Lambro
et les faits et gestes du confesseur Arrighone. Si quelqu’un m’accusait
ou d’intentions contraires à la religion, ou de vues socialistes et
démocratiques, parce que j’ai signalé les résultats de la fausse
éducation des peuples, résultats que j’ai pris sur le fait dans ces
documents oubliés; vous seriez, je n’en doute pas, le premier à me
défendre. Vous protesteriez avec moi et comme moi contre ces dangereuses
banalités.
Vous diriez avec moi que la formule n’a rien de commun avec la religion;
Que la discipline extérieure n’a rien de commun avec la morale;
Que la gravité de l’hypocrite n’a rien de commun avec le développement
intérieur de l’homme;
Et que Fénelon a vu juste quand il a déclaré que notre vie morale tout
entière dépend du centre et du fonds même de l’âme:
«Celui (dit ce sublime et tendre penseur), qui voudrait nourrir ses
bras et ses jambes en y appliquant la substance des meilleurs aliments
ne se donnerait jamais aucun embonpoint; il faut que tout commence par
le centre, que tout soit d’abord dans l’estomac, qu’il devienne chyle,
sang et enfin vraie chair. C’est du dedans le plus intime que se
distribue la nourriture de toutes les parties extérieures. L’_amour_
est comme l’estomac, l’instrument de toute digestion. C’est l’_amour_
qui digère tout, qui fait tout sien, et qui incorpore à soi tout ce
qu’il reçoit; c’est lui qui nourrit tout l’extérieur de l’homme dans
la pratique des vertus. Comme l’estomac fait de la chair, du sang, des
esprits pour les bras, pour les mains, pour les jambes et pour les
pieds, de même l’amour... renouvelle l’esprit de vie pour toute la
conduite. Il fait de la patience, de la douceur, de l’humilité, de la
chasteté, de la sobriété, du désintéressement, de la sincérité et
généralement de toutes les autres vertus autant qu’il en faut pour
réparer les épuisements journaliers. Si vous voulez appliquer les
vertus par dehors, vous ne faites qu’une symétrie gênante, qu’un
arrangement superstitieux, qu’un amas d’œuvres légales et judaïques,
qu’un ouvrage inanimé. C’est un sépulcre blanchi: le dehors est une
décoration de marbre, où toutes les vertus sont en bas-relief; mais au
dedans il n’y a que des ossements de morts. Le dedans est sans vie;
tout y est squelette; tout y est desséché, faute d’onction. Il ne faut
donc pas vouloir mettre l’amour au dedans par la multitude des
pratiques entassées au dehors avec scrupule; mais il faut au contraire
que le principe intérieur porte la nourriture du centre aux membres
extérieurs et fasse exercer avec simplicité, en chaque occasion,
chaque vertu convenable pour ce moment-là.»
C’est le contraire; c’est la «_superstition symétrique_», et «_l’amas
des vaines formules_», ce sont les «_convenances et les vertus en
bas-relief_», qu’on est aujourd’hui tenté de soutenir en France, et que
beaucoup de gens mettent en pratique. Puissé-je, à votre exemple, mon
cher Thackeray, et sans me faire plus que vous personnage vertueux où
génie politique, affaiblir ou diminuer quelques-unes des tendances que
je crois le plus fatales à mon pays et à mon temps;--puissé-je
encourager quelques âmes à sortir de l’indifférence suprême où
s’endorment, à l’abri des formules vaines et sous l’éclat extérieur du
luxe et des arts, les sociétés défaillantes!