La réception magnifique donnée par le prince Milcza en l'honneur de
l'archiduc François Charles, fut l'occasion d'une présentation
solennelle de la nouvelle fiancée à toute la noblesse accourue à
l'invitation du jeune magnat. Myrtô, d'une beauté saisissante dans sa
vaporeuse et très simple toilette blanche, obtint un triomphal succès,
capable de griser tout autre que cette petite tête sensée et sérieuse.
L'Archiduc et tous les invités, émerveillés de cette grâce ravissante
unie à la plus charmante modestie, félicitèrent chaleureusement le
prince Arpad dont le regard exprimait un bonheur contenu mais profond.
Après cette fête pour laquelle le prince avait déployé toutes les
splendeurs d'autrefois, Voraczy retomba dans le calme et l'intimité.
Les fiancés, accompagnés de la comtesse Gisèle, de Terka et de Mitzi,
firent seulement un court séjour à Paris, pour choisir le trousseau et
la corbeille de la future princesse, et aussi pour assister au baptême
de la petite fille d'Albertine. Mme Millon avait écrit à Myrtô pour lui
demander d'être la marraine, en laissant entendre qu'elle ne savait
trop qui choisir comme parrain, leur parenté étant fort réduite. Le
prince Arpad avait dit aussitôt: "Ce sera moi, s'ils le veulent bien."
Personne n'avait dit non... pas même Pierre Roland, qui eût dû
tressaillir jusqu'au fond de son âme de fougueux démocrate à cette
pensée de donner un prince pour parrain à sa fille. Il se montra même
le plus enthousiaste, le plus orgueilleusement joyeux...
C'est que le prince Milcza était, lui, le plus magnifique des parrains.
Outre un superbe cadeau à la mère, il constituait à l'enfant un joli
petit capital dont les revenus devaient servir à son éducation... Et ma
foi, n'est-ce pas, démocrate ou non, l'intérêt avant tout?
Quant à la marraine, elle reçut, à cette occasion, la plus merveilleuse
petite couronne qui ait jamais paré un front de princesse.
--Pour votre présentation à la cour, Myrtô, dit son fiancé en la lui
offrant.
Il lui donnait relativement peu de cadeaux, en dehors de ceux
nécessités par son rang, car il connaissait les goûts de sa Myrtô. Mais
il avait mille attentions délicates qui la ravissaient plus que ne
l'eussent fait toutes les merveilles du monde. C'est ainsi qu'ayant
appris que les meubles de Mme Elyanni se trouvaient toujours en dépôt
chez une voisine des Millon, il les avait fait transporter secrètement
dans une chambre de son hôtel, et y avait ensuite conduit Myrtô, émue
et touchée au point que les larmes avaient jailli de ses yeux en
présence des chers souvenirs, et aussi à cette constatation nouvelle de
la délicate affection dont elle était l'objet.
Les fiancés se retrouvèrent avec joie à Voraczy, qui leur était cher à
tous deux. Quelques jours après son arrivée, le prince Milcza demanda
un entretien à sa mère, et lui apprit ce qu'il comptait faire à l'égard
de ses soeurs et de son frère. A Renat il donnerait à sa majorité le
domaine des comtes Zolanyi, racheté par lui après la mort du second
mari de la comtesse. Terka et Mitzi se voyaient constituer des dots
superbes...
--Quant à Irène, ajouta le prince, je me réserve de lui apprendre
moi-même ce que je compte faire à son égard. Vous voudrez bien, ma
mère, lui dire de venir me parler demain matin.
La jeune fille passa la fin de la journée et toute la nuit dans de
véritables transes. Ce n'était évidemment pas un traitement de faveur
que lui réservait son frère. Depuis ses fiançailles, il avait adopté à
son égard une attitude d'indifférence absolue. Jamais il ne lui
adressait la parole, et, tandis qu'il avait comblé de cadeaux Terka et
Mitzi pendant leur séjour à Paris, il n'avait rien rapporté à Irène,
demeurée pendant ce temps au château de Sezly, chez sa marraine, la
comtesse Sarolta Gisza, alors que Renat lui-même avait vu arriver à son
adresse une gentille petite voiture et un poney qui avaient réalisé son
rêve le plus cher.
Il semblait vouloir l'ignorer absolument... Et l'amertume s'amassait
dans l'âme d'Irène, non contre lui, mais contre Myrtô, amertume
d'autant plus intense qu'elle n'osait plus la faire sentir à sa cousine.
Ce fut donc l'âme remplie d'une sourde angoisse qu'elle entra, le
lendemain, dans le cabinet de travail de son frère. Le prince, occupé à
écrire, lui désigna un siège en disant froidement:
--Asseyez-vous, Irène, je suis à vous dans cinq minutes.
Cinq minutes!... C'étaient cinq siècles pour l'anxiété grandissante
dans le coeur d'Irène, à la vue de la physionomie glacée de son frère.
Sur son bureau, il y avait une grande photographie représentant Myrtô
vêtue de blanc et couverte de fleurs, comme le jour où le prince Milcza
l'avait aperçue près du petit bois... Et cette vue fit monter au
cerveau d'Irène une bouffée de colère jalouse.
Le prince posa enfin sa plume et se renversa légèrement dans son
fauteuil pour fixer sur sa soeur ce regard qui gardait pour elle la
dureté d'autrefois.
--Ma mère vous a appris, n'est-ce pas, ce que je comptais faire pour
faciliter l'avenir de Terka, de Mitzi et Renat?
Elle répondit affirmativement d'une voix étouffée par l'émotion qui la
serrait à la gorge.
--Il y a quelques mois, j'avais pour vous des intentions semblables,
malgré l'impression peu favorable produite sur moi par votre
malveillance à l'égard de celle à qui nous devons tant, et qui s'est
montrée, malgré tout, si patiente et si bonne à votre endroit. Mais il
s'est passé depuis un fait me montrant qu'il ne s'agissait pas
seulement d'une jalousie, d'une antipathie passagère. Lorsqu'une femme
froidement, délibérément, inflige une blessure profonde à une autre
femme qui ne lui a jamais fait que du bien, lorsqu'elle ne craint pas,
dans sa rage jalouse, de lui faire croire ce qu'elle sait n'avoir
jamais existé, pour avoir l'atroce plaisir de la faire souffrir, je
n'ai qu'un mot pour qualifier un tel acte: je l'appelle une lâcheté
perfide... Et j'avais jugé que celle qui s'en était rendue coupable
n'était plus digne d'être traitée comme ma soeur.
Pâle et tremblante Irène baissait les yeux. Il lui semblait soudain que
tout s'écroulait autour d'elle...
--...Cependant, sur l'instante demande de Myrtô dont la charité ne
connaît pas de limites, j'ai consenti à revenir sur ma décision. Vous
aurez donc la même dot que Terka et Mitzi... Mais j'ai tenu à vous
faire savoir que vous la deviez à Myrtô... à Myrtô seule.
Les lèvres serrées d'Irène s'entr'ouvrirent pour laisser échapper ces
mots:
--De cette manière, je n'en veux pas...
--Oh! à votre gré! dit-il du même ton net et glacé. Mais ce n'est pas
ainsi que se trouvera facilité le mariage riche et brillant rêvé par
votre cervelle futile. Vous réfléchirez et me donnerez votre réponse
demain.
Elle se leva brusquement, la colère lui montant au cerveau, avec une
sorte d'affolement qui l'emportait hors d'elle-même...
--Pas demain... aujourd'hui!... Je ne veux rien d'elle, je la hais,
cette hypocrite, cette intrigante...
Elle le vit tout à coup debout, son poignet se trouva enserré dans une
main dure, des yeux étincelants d'irritation se posèrent sur elle, lui
faisant baisser les siens...
--Vous osez l'insulter!... Misérable envieuse, je vous forcerai à lui
demander pardon à genoux!
--Vous me faites mal! bégaya Irène.
Il lâcha son poignet et, subitement redevenu maître de lui-même, dit
avec un calme glacial:
--Je pense qu'en effet vous n'avez aucun besoin de mon aide pour votre
avenir. Arrangez-vous à votre guise, je me désintéresse totalement
d'une créature ingrate et sans coeur.
Elle sortit du cabinet de travail, frissonnante et presque livide. A
ses oreilles bourdonnantes retentissaient les deniers mots de son
frère... Elle gagna le salon et se laissa tomber sur un fauteuil, car
ses jambes tremblantes refusaient de la porter.
Des soubresauts nerveux la secouaient des pieds à la tête. Le front
contre le dossier du fauteuil, elle pleurait convulsivement, en se
tordant les mains.
Une porte s'ouvrit tout à coup. C'était Myrtô les bras remplis de
fleurs dont elle venait orner les jardinières du salon.
--Irène! dit-elle avec une surprise anxieuse.
La jeune fille se redressa brusquement comme si quelque venimeux
insecte l'avait touchée, montrant son visage congestionné, couvert de
larmes, et ses yeux brillants de fureur.
--Vous!... encore vous! Ce n'est pas assez de m'humilier, de me faire
jeter une aumône par lui!... Il faut encore que vous veniez jouir de ce
que vous m'avez si bien préparé...
--Irène!... mais, Irène! murmura Myrtô toute pâle.
--Je vous hais! continua Irène avec exaltation. Vous n'êtes qu'une
habile comédienne, vous avez bien joué votre rôle... Maintenant vous
faites de lui ce que vous voulez, et vous en profitez pour l'exciter
contre moi, que vous détestez...
--Oh! Irène, moi qui ai tout fait au contraire pour...
Un rire convulsif secoua la jeune fille.
--Ah! vous croyez que je m'y laisse prendre! Il y a tant de manières
de s'arranger pour perdre les gens dans l'esprit de quelqu'un, tout en
ayant l'air de parler en leur faveur!... Et lui, malgré son
intelligence, tombe facilement dans le panneau... Tenez, regardez ce
que je dois à votre bienfaisante intervention près de mon frère...
Elle étendait son poignet, où se voyait la marque des doigts du prince
Milcza.
--Il m'a fait cela, parce que je vous traitais comme vous le
méritez... J'ai pensé un moment qu'il allait me tuer... Et vous croyez
que je ne vous hais pas?
Elle se tordit violemment les mains et se renversa sur un fauteuil, en
proie à une terrible crise nerveuse.
Myrtô, effrayée, laissa tomber ses fleurs et se précipita vers la
sonnette. Puis elle revint vers sa cousine et essaya de la calmer, mais
vainement.
La comtesse Gisèle et Terka arrivèrent bientôt, puis le docteur Hedaï.
Irène s'apaisait peu à peu, mais tout son corps demeurait agité d'un
tremblement, et elle était en proie à une fièvre violente.
Sa mère, sa soeur et Myrtô se remplacèrent près d'elle pendant cette
journée et la nuit suivante. Elle avait le délire et, avec des gestes
d'effroi, elle murmurait:
--Il va me tuer... j'ai peur!
Myrtô posait alors sa main sur le front de sa cousine, et la malade se
calmait un peu... Vers le matin, elle s'endormit sous la douce caresse
de cette petite main infatigable, et le docteur Hedaï déclara d'un ton
de vive satisfaction:
--Allons, mon inquiétude disparaît, nous n'aurons pas les
complications cérébrales que je craignais. La comtesse a pu éprouver
une violente commotion morale, et, comme elle est fort nerveuse, il en
est résulté un excessif ébranlement qui se calmera peu à peu.
La fièvre tombait en effet, l'agitation s'apaisait, reparaissant
seulement à des intervalles de plus en plus éloignés. Mais la malade
demeurait silencieuse et sombre, un bruit de pas dans les corridors la
faisait tressaillir, et, entendant prononcer par Terka le nom d'Arpad,
elle fut reprise d'une recrudescence de fièvre.
--Il y a eu une terrible scène entre lui et elle, il me l'a dit hier,
expliqua Myrtô à sa cousine surprise de l'effet produit.
Au bout de quelques jours, le mieux était définitif. Irène reprenait
quelque peu ses forces abattues par la fière et la fatigue nerveuse.
Mais elle demeurait songeuse et triste, malgré tous les efforts de sa
mère, de Terka et de Myrtô, elle semblait fort peu pressée de quitter
son appartement pour reprendre sa vie accoutumée.
Elle s'était laissée soigner par sa cousine, d'abord inconsciemment,
dans son délire; elle n'avait pas protesté davantage lorsque, la raison
lui revenant, elle avait reconnu Myrtô dans cette vigilante
garde-malade dont la petite main douce avait apaisé ses plus pénibles
accès. Depuis quelques jours, elle semblait réfléchir beaucoup, et sa
parole se faisait moins brève, son regard s'adoucissait pour celle qui
ne cessait de l'entourer d'un dévouement discret.
Une après-midi très ensoleillée, Myrtô entra, son chapeau sur la tête
et dit d'un ton résolu:
--Allons, Irène, vous allez venir faire un tout petit tour avec moi.
Vous vous anémiez, ici, il faut absolument recommencer à sortir.
Irène secoua la tête.
--Pas encore, Myrtô, je ne me sens pas assez forte...
Myrtô se pencha vers elle et lui prit la main en la regardant avec un
sourire.
--Dites plutôt que vous avez peur encore?... une peur irraisonnée,
enfantine.
Irène rougit un peu.
--Oui, c'est vrai, murmura-t-elle.
--Quelle folie, Irène!... Il m'a chargée de vous dire tous ses
regrets, et son désir qu'il ne soit plus question, entre vous et lui,
de ce qui s'est passé... Oh! je l'ai bien grondé, je vous assure, pour
vous avoir si peu ménagée!
--Je le méritais, dit franchement Irène. Vous a-t-il appris comment je
vous avais traitée?
--Je n'ai rien su, je ne veux pas savoir, Irène!
--Si, je veux vous le dire, moi! Je vous ai appelée intrigante,
hypocrite... Et j'ai été si mauvaise pour vous, en vous racontant ce
mensonge, à propos de Mme de Soliers! Oh! je comprends qu'il m'ait en
horreur!
--Taisez-vous, Irène, ne vous agitez pas encore en ramenant sur l'eau
toutes ces vieilles histoires. Vous savez bien que tout est oublié...
Allons, venez avec moi, je veux vous montrer le nouvel arrangement de
la grande serre.
Irène, après une courte hésitation, mit son chapeau et suivit sa
cousine au dehors. Appuyée sur son bras, elle marcha lentement vers la
serre principale, but indiqué par Myrtô.
Mais elle s'arrêta tout à coup et pâlit un peu. A quelques pas de la
serre, le prince Milcza conférait avec le jardinier chef... En
apercevant sa soeur et sa fiancée, il s'avança vivement, les mains
tendues vers Irène.
--Ma pauvre Irène, vous voilà enfin! J'avais hâte de voir par moi-même
comment vous vous trouviez!
Saisie par cette cordialité inaccoutumée, Irène balbutia, rougit, puis
fondit en larmes.
Myrtô l'entraîna vers un banc et la fit asseoir entre le prince et
elle. Irène sanglotait sur l'épaule de sa cousine, mais elle se calma
bientôt aux affectueuses paroles de son frère et de Myrtô, et elle
sourit enfin à travers ses larmes lorsque le prince Arpad dit gaiement:
--Je crois, Irène, que nous serons tous maintenant très unis, n'est-ce
pas?
--Oui, grâce à Myrtô! répliqua vivement Irène avec un regard
reconnaissant vers sa cousine.
--Vous l'aimez donc maintenant, notre Myrtô? demanda-t-il avec émotion.
Irène sourit et appuya de nouveau sa tête contre l'épaule de sa cousine.
--Que voulez-vous, je fais comme les autres! dit-elle avec une gaieté
attendrie.
--Irène, ceci est le mot qui efface les derniers nuages entre nous!
Et le prince Arpad, se penchant vers sa soeur, posa ses lèvres sur son
front. C'était son premier baiser fraternel depuis bien des années, et
Irène, très émue, y vit le gage d'un pardon entier.
* * * * *
Le mariage du prince Milcza et de Myrtô se célébra vers le milieu de
septembre, par une journée si belle, si ensoleillée, qu'il semblait que
le ciel lui-même eût voulu fêter les jeunes époux et contribuer à la
splendeur de cette cérémonie.
Dans la chapelle trop petite, et ornée de fleurs avec une merveilleuse
profusion, se pressaient les nobles invités, parmi lesquels tous les
Gisza, sauf le comte Mathias, non encore consolé. Le soleil, traversant
les vitraux, inondait de lumière les atours somptueux, mettait un nimbe
sur la tête de la jeune mariée admirablement belle dans sa toilette de
moire tissée d'argent, et enveloppait de lumière le prince Milcza qui
portait avec une inimitable élégance son superbe costume de magnat.
A l'autel, le Père Joaldy offrait le saint sacrifice. L'archevêque de
G..., grand-oncle du prince Arpad et un peu parent de Myrtô, avait
donné la bénédiction nuptiale après avoir prononcé une délicate
allocution sur le devoir conjugal, sur le bonheur, supérieur à toutes
les épreuves, qui attend les époux unis dans la même foi, dans la
céleste espérance.
Et tandis que Myrtô songeait avec une radieuse allégresse: "C'est ainsi
que nous serons, mon Dieu, puisque vous avez bien voulu le ramener à
Vous!", lui, reportant son regard du cher visage transfiguré par la
ferveur à la croix dressée au-dessus du tabernacle, disait du fond du
coeur: "Merci, mon Dieu, de me donner cet ange pour soutenir et
éclairer ma vie!"
Après la cérémonie, les nouveaux époux se rendirent dans la salle des
Magnats, où défilèrent devant eux tous les assistants: parents, amis,
serviteurs, tenanciers... Tous les pauvres gens secourus par Myrtô
étaient là aussi, dévorant des yeux leur jeune princesse rayonnante de
bonheur. Un à un, ils s'avançaient, baisant sa main et celle du prince
Arpad, murmurant des voeux de longue félicité... Et, pour eux, Myrtô
avait son plus joli sourire, son regard le plus doux.
Une femme jeune encore, aux cheveux bruns grisonnants, s'avança la
dernière, tremblante, les yeux baissés. A sa vue, le prince eut un
violent tressaillement, ses traits se crispèrent...
La femme était devant lui, courbée, presque agenouillée. Par un suprême
effort sur lui-même, il étendit sa main que Marsa effleura de ses
lèvres.
--Merci, seigneur! dit-elle d'une voix étouffée.
Et, en se redressant, elle enveloppa d'un regard d'ardente
reconnaissance la jeune princesse qui lui souriait.
Puis ce fut le repas dans la salle des Banquets--repas d'une féerique
somptuosité qui réunissait outre les nobles invités, tout le haut
personnel de Voraczy. Le dessert terminé, l'archevêque se leva et prit
des mains du Père Joaldy une coupe de lapis-lazuli, encerclée d'or et
garnie de gemmes magnifiques. Depuis un temps immémorial, elle avait
servi au mariage de tous les princes Milcza... Le prélat l'emplit de
vin de Tokaï, il la bénit et s'avançant vers les nouveaux époux, la
présenta au prince Arpad.
D'après le rite traditionnel à Voraczy, c'était l'époux qui devait, le
premier, y tremper ses lèvres, affirmant ainsi sa suprématie conjugale,
et la tendait ensuite à sa femme. Aussi y eut-il dans l'assemblée un
vif mouvement de surprise lorsqu'on vit le prince, en un geste de
respect chevaleresque, se pencher vers Myrtô et approcher lui-même de
ses lèvres la coupe éblouissante. Après quoi, il but à son tour, tandis
que les assistants, se levant, acclamaient les nouveaux mariés.
Pendant qu'on se répandait dans les salons, le prince et Myrtô allèrent
faire le tour des longues tables dressées dans les jardins pour les
tenanciers et les pauvres du pays. D'enthousiastes "eljen" les
accueillirent, des malheureux sauvés de la misère ou du désespoir par
celle qui était appelée couramment "notre ange", baisaient la robe de
Myrtô... Le prince, visiblement ravi, emmena cependant bientôt la jeune
femme, car celle-ci, malgré son énergie, ne pouvait dissimuler
complètement la fatigue qui la gagnait après la longue cérémonie du
matin et le repas interminable comme le voulait la tradition.
--Maintenant, vous allez pouvoir vous reposer, ma Myrtô. Ma mère et
mes soeurs s'occuperont de nos hôtes. Voulez-vous que nous allions dans
le parc? L'air dissipera peut-être votre mal de tête.
--Oh! volontiers! Mais n'aviez-vous pas quelque chose à demander à Mgr
Gisza avant son départ?
--C'est vrai! Voyez comme j'ai besoin d'avoir près de moi ma chère
petite femme pour me rappeler tout!... Allez en avant, Myrtô chérie, je
vous rejoindrai dans un instant.
Il l'attira à lui, la baisa au front et s'éloigna d'un pas rapide.
Une bizarre impression s'empara soudain de Myrtô.
Il lui vint l'envie folle de le rappeler, de lui crier: "Non, non,
restez près de moi!"
Allons, la fatigue l'avait rendue aujourd'hui bien nerveuse!... Elle
raconterait tout à l'heure à Arpad cette singulière idée, et ils
riraient tous deux de cet effroi enfantin.
Elle se dirigea lentement vers le parc. Cette fin d'après-midi était
d'une douceur pénétrante, empreinte de ce charme particulier des
premières journées automnales. Les feuillages prenaient déjà quelques
teintes chaudes, le soleil déclinant répandait une tiédeur exquise dans
l'atmosphère.
Comme la jeune femme passait près d'un bosquet, elle vit remuer le
feuillage, et elle ne put retenir un mouvement d'effroi lorsqu'une
femme, couverte d'un manteau noir à capuchon, se dressa tout à coup
devant elle.
--Que faites-vous là? dit-elle en se ressaisissant aussitôt.
L'inconnue, au lieu de répondre, interrogea en allemand, mais avec un
accent étranger:
--Avez-vous vu un portrait de la princesse Alexandra?
--Oui... Mais que signifie?...
D'un geste brusque, la femme fit retomber son capuchon, et une
exclamation s'étouffa dans la gorge de Myrtô...
Elle avait devant elle Alexandra... Oui, c'étaient ses traits, son
regard...
Il sembla à Myrtô que son coeur s'arrêtait de battre... L'étrangère
enveloppait d'un coup d'oeil haineux la jeune femme, plus blanche que
sa robe d'épousée...
--Vous ne vous attendiez pas à cette résurrection, princesse? dit-elle
enfin d'un ton mordant.
--Alors, vous... vous n'êtes pas morte?
Les mots s'échappaient machinalement des lèvres pâles de Myrtô, elle
n'avait plus conscience de ce qu'elle disait, un voile couvrait son
regard, un écroulement se faisait en elle...
--Mais il paraît, puisque me voici devant vous. C'est une véritable
surprise, n'est-il pas vrai? On croyait cette pauvre Mrs Burnett morte
et enterrée... Malheureusement elle a survécu, et, apprenant le second
mariage du prince Milcza, elle a eu la curiosité de connaître celle qui
la remplaçait, cette jeune Grecque que l'on disait si belle... Oh! la
renommée n'a pas menti! Belle vous l'êtes royalement! dit-elle avec un
regard envieux. Et on dit encore que tout le monde vous aime... et lui
surtout! Vous avez tous les bonheurs, la vie s'annonce radieuse pour
vous... Et cependant un mot de moi peut tout vous enlever.
Son regard, un peu voilé sous les paupières retombantes, cherchait à
scruter la physionomie rigide de Myrtô.
--...Quand on saura que je vis, tout changera pour vous. L'Eglise
déclarera nul votre mariage, ceux qui vous entouraient d'hommages
aujourd'hui s'éloigneront de vous. Voilà ce qui vous attend, princesse
Milcza, si Alexandra Ouloussof se déclare vivante... Mais il dépend de
vous qu'elle demeure dans le tombeau. Pour cela, il vous suffira...
Elle s'arrêta une seconde. Myrtô attachait sur elle un regard fixe...
--...Il suffira que vous m'aidiez dans le grave embarras d'argent où
je me trouve. Pour des raisons inutiles à vous expliquer, je me suis
séparée de mon second mari, et je suis presque dans la misère. Vous
êtes, vous, la femme du plus opulent magnat de Hongrie. Il vous sera
facile de me donner la somme d'argent nécessaire... ou bien, si vous le
préférez, quelques-uns des joyaux dont vous avez dû être comblée. Alors
je vous ferai le serment de me taire...
Myrtô eut tout à coup un violent soubresaut. Jusque-là, les paroles de
l'étrangère étaient arrivées à ses oreilles comme une sorte de
bourdonnement. Dans l'épouvantable désarroi de son esprit, dans la
torture de son coeur, elle ne parvenait pas à en saisir exactement le
sens. Mais cette fois elle avait compris...
--Taisez-vous!... c'est odieux! s'écria-t-elle d'une voix étranglée,
en étendant la main. Pour qui me prenez-vous?... Croyez-vous que ma
conscience s'arrêterait une seconde à cette sacrilège tromperie?... Si
vous dites vrai, c'est moi-même qui l'apprendrai à tous... et il n'y
aura plus de princesse Milcza, fit-elle avec un brisement dans la voix.
Une lueur de contrariété passa dans le regard d'Alexandra.
--Allons donc, vous ne lâcherez pas ainsi une telle position pour de
simples scrupules de conscience! dit-elle en haussant les épaules. Et
que deviendrait le prince Milcza sans vous? Pensez-vous qu'il
supporterait ce nouveau malheur?
Oh! quelle douleur atroce broyait soudain le coeur de Myrtô...
--...Et vous-même, qui devez lui être si attachée, vous qui êtes si
jeune et dont l'existence se trouvera ainsi brisée, au moment où le
plus enivrant bonheur vous était promis?... Tous ces sacrifices, toutes
ces souffrances, le simple silence vous les évitera... le silence et un
peu d'argent.
Myrtô se dressa brusquement, elle étendit les mains dans un élan de
toute sa jeune âme loyale et pure...
--Taisez-vous!... retirez-vous, misérable tentatrice! Je ne veux pas
vous écouter un instant de plus. Mgr Gisza est encore là, allez lui
apprendre la vérité... Et tout à l'heure, je partirai, je serai Myrtô
Elyanni comme hier... et Dieu nous accordera la grâce de la
résignation, acheva-t-elle d'une voix étouffée.
L'étrangère ne put retenir un geste de fureur.
--Vous êtes folle!... Il faut que vous acceptiez, je le veux,
entendez-vous?
Elle avait saisi le poignet de la jeune femme et le serrait violemment,
tandis que ses yeux bleu pâle l'enveloppaient d'un regard irrité.
--Lâchez-moi, ou j'appelle! dit fermement Myrtô. La table des gardes
forestiers n'est pas loin d'ici, ils m'entendront aussitôt... Et si le
prince vous voit, je ne réponds de rien...
Les beaux traits de l'étrangère étaient convulsés par une sorte de
rage. Elle laissa aller cependant le poignet meurtri de Myrtô, et dit
avec une sourde fureur:
--Vous êtes une créature stupide et folle... Mais je saurai arriver à
mes fins d'une manière ou de l'autre. Vous entendrez encore parler de
moi, princesse Milcza.
Elle ramena brusquement le capuchon sur sa tête et s'éloigna d'un pas
rapide.
Myrtô demeura un instant immobile, pétrifiée dans son anéantissement
affreux. Puis, passant d'un geste machinal la main sur son front, elle
s'en alla au hasard vers le parc...
Elle laissait traîner sur le sol sa longue traîne de moire que les
rayons du soleil déclinant faisaient étinceler. Elle n'avait plus de
pensées, elle sentait ses idées vaciller dans son cerveau comprimé par
l'angoisse épouvantable...
Elle se vit tout à coup près du temple grec. Une douleur atroce la
mordit au coeur... Ici avaient eu lieu leurs fiançailles, ici elle
avait connu ce qu'elle était pour lui...
Une grande faiblesse envahit tout à coup Myrtô, ses jambes fléchirent
sous elle, et elle n'eut que le temps de se laisser tomber sur un des
degrés du temple.
Là, le front entre ses mains, elle s'abîma dans une douleur
silencieuse, dans l'agonie de son âme aux prises avec l'affreuse
réalité.
Elle ne songeait pas à elle, à sa vie brisée, comme l'avait dit cette
femme. Non, c'était lui... lui seul qu'elle se représentait, l'âme
déchirée, désespérée peut-être. Il était si nouveau converti encore!...
Oh! la pensée de sa douleur, de sa révolte!...
Elle se rappela tout à coup que, par deux fois, elle avait demandé de
souffrir pour que Dieu accordât au prince Milcza la grâce du bonheur
temporel et surtout éternel.
--Oh! mon Dieu, pour moi, ce que vous voudrez! Mais lui... lui qui a
déjà tant souffert!
Comme une ironie mordante, les sons d'un orchestre de tziganes
arrivaient jusqu'à elle, rythmant une czarda. C'était en son honneur
que tout Voraczy était en fête... pour ce mariage dont tous, ce soir,
connaîtraient la nullité. De ces cérémonies touchantes et magnifiques,
de cette allégresse, de ce bonheur, il ne restait rien...
Et il y aurait de nouveau, à Voraczy, un homme au regard sombre, qui
s'en irait solitaire à travers son immense domaine, l'âme broyée de
regrets douloureux... et peut-être de haine contre "l'autre".
--Mon Dieu, ayez pitié! gémit Myrtô.
Elle se sentait défaillir sous l'étreinte de ce martyr moral... Et elle
songea avec terreur qu'elle allait le voir, qu'il faudrait lui révéler
l'atroce vérité, assister à sa révolte, à son désespoir, lutter,
peut-être, pour faire prévaloir les droits imprescriptibles de la loi
divine...
--Oh! non, je ne veux pas!... pas maintenant? murmura-t-elle en
comprimant sa poitrine où le coeur battait à grands coups précipités.
Il faut que je parte... je lui écrirai...
Elle ne songeait pas à toutes les impossibilités qui se dressaient
devant elle. Un effroi irraisonné, une crainte déchirante de voir "sa"
douleur l'emportaient, la faisaient se dresser débout, prête à fuir au
hasard...
Mais il était trop tard, un pas bien connu se faisait entendre... le
prince apparaissait, se hâtant, le visage radieux...
--Enfin, me voilà, Myrtô! Mon excellent oncle m'a un peu retenu...
Mais qu'avez-vous?
Il prononçait ces mots d'un ton de terreur, en s'élançant vers la jeune
femme dont le visage était décomposé et les yeux presque hagards.
Elle étendit les mains en balbutiant:
--Partez, Arpad... laissez-moi... Je vous expliquerai... Mais je ne
suis pas votre femme...
--Myrtô!
Elle comprit, à sa physionomie et au son de sa voix, qu'il la croyait
folle.
--Oh! non, j'ai toute ma raison! dit-elle d'un ton brisé. Il faut nous
séparer, Arpad, Dieu ne permet pas que je remplisse près de vous les
devoirs que j'avais acceptés avec tant de bonheur.
--Myrtô, que voulez-vous dire? s'écria-t-il avec effroi en lui
saisissant la main.
Elle murmura, d'une voix si faible qu'il l'entendit à peine:
--Alexandra vit... Je l'ai vue...
--Alexandra!
Il la regardait avec stupeur, et de nouveau elle vit que sa crainte de
tout à l'heure reparaissait.
--Non, je ne suis pas folle, je vous assure, Arpad! Je l'ai vue tout à
l'heure dans le jardin, elle m'a dit qu'elle avait échappé à la mort,
qu'elle s'était séparée de son second mari, elle a eu le cynisme de
m'offrir le silence contre argent comptant...
Le prince l'interrompit brusquement.
--Une jeune femme qui ressemblait à Alexandra?
--Oui... Oh! c'était elle, bien elle! J'avais vu son portrait, je l'ai
reconnue aussitôt!
Le prince lâcha la main de Myrtô et, sortant de sa poche un petit
sifflet d'or qui lui servait à appeler ses gardes lorsqu'il avait une
communication à leur faire au cours de ses promenades dans le parc, il
en tira un son prolongé. Puis il se tourna vers Myrtô stupéfaite et lui
prit les mains en posant son regard plein de tendresse sur le visage
altéré de la jeune femme.
--Oh! si, vous êtes ma femme devant Dieu et devant les hommes, ma
bien-aimée! Vous avez été la dupe d'une misérable aventurière...
Un cri s'échappa de la gorge contractée de Myrtô:
--Arpad... oh! serait-ce vrai?
--Oui, c'est la vérité absolue. Celle que vous avez vue est bien une
Ouloussof, mais la soeur d'Alexandra, Fedora, une jeune soeur qui lui
ressemble de frappante manière, bien que ceux qui ont connu l'aînée
puissent dès le premier abord distinguer quelques différences. Pour
vous, qui n'aviez vu qu'un portrait, je comprends que vous ayez été
saisie... Cette Fedora, mariée et divorcée ensuite comme sa soeur, est
devenue une sorte d'aventurière, toujours à la recherche d'expédients.
Ayant lu quelque part l'annonce de notre mariage, elle aura eu l'idée
de tenter quelque escroquerie... Mais soyez sans crainte, ma Myrtô, sa
soeur est bien morte. Jai pris tous mes renseignements, toutes mes
précautions, afin qu'il ne puisse subsister le moindre doute. Elle a
survécu une heure encore à ses affreuses brûlures, et a rendu le
dernier soupir entourée de la famille Burnett. Il n'y a aucun doute...
aucun, je vous le répète, Myrtô!
Une joie immense, surhumaine, envahissait la jeune femme. Elle murmura:
"Arpad!... mon mari!", et s'affaissa à demi évanouie.
Il la reçut entre ses bras, la fit asseoir près de lui sur les degrés.
Déjà, elle reprenait ses sens, et, ses nerfs se détendant, elle se mit
à sangloter doucement, la tête sur l'épaule de son mari. Il la calmait
avec de tendres paroles, et bientôt les larmes cessèrent, Myrtô sentit
qu'avec le bonheur les forces lui revenaient un peu...
Un homme, portant la tenue des gardes forestiers du prince, apparut
tout à coup au bord de la clairière. Sur un signe de son maître, il
s'avança jusqu'au péristyle...
--Dulby, fais faire immédiatement une battue dans le parc et aux
environs du château. Il s'agit de trouver et d'arrêter une femme qui a
effrayé la princesse et a tenté de lui extorquer de l'argent. Elle est
jeune, très grande, très blonde, de beaux traits, les yeux bleus
pâles... Pourriez-vous indiquer à peu près comment elle était vêtue,
Myrtô?
--Elle avait un long manteau noir à capuchon... Mais je ne saurais
dire dans quelle direction elle est partie, j'étais si bouleversée!...
--Peu importe, on cherchera partout. Elle ne peut encore être bien
loin... Tu as compris, Dulby?
--Oui, Votre Excellence.
--Va, et ne perds pas de temps.
--Vous voulez la faire arrêter, Arpad? dit Myrtô, lorsque le garde se
fut éloigné.
--Certes!... J'avais appris il y a quelque temps qu'on la recherchait
comme coupable d'une récente escroquerie, et hier, il m'est parvenu un
rapport sur sa présence aux environs. J'ai eu le tort de n'y pas
accorder l'attention nécessaire... Quelle souffrance je vous aurais
évitée ainsi, ma Myrtô!
Il contemplait avec douleur le cher visage où demeuraient encore les
traces de l'épouvantable angoisse qui avait bouleversé le coeur de
Myrtô.
--Oh! c'est fini maintenant! dit-elle en souriant pour le rassurer.
C'est fini, mon cher Arpad, puisque je sais maintenant que tout cela
n'était qu'un mauvais rêve.
Mais un frisson rétrospectif la secouait encore.
--Si vous vous sentiez assez forte, nous rentrerions, chérie. L'air
fraîchit un peu, et vous n'êtes pas suffisamment couverte.
--Oh! oui, je marcherai, avec votre appui, Arpad!
Lentement, car elle était encore affaiblie après cette terrible
secousse morale, ils revinrent vers le château. Dans les salons, dans
les jardins, on dansait au son des orchestres de tziganes. Personne ne
s'était douté du bref petit drame qui avait eu surtout pour théâtre le
coeur de Myrtô.
Evitant la partie du jardin où tourbillonnaient les couples, le prince
conduisit sa femme vers son appartement. Il la fit entrer dans son
cabinet de travail, l'installa dans un fauteuil près de la fenêtre,
sonna Miklos pour faire apporter du thé... Le calme revenait de plus en
plus dans Myrtô, sous l'influence de cette affectueuse sollicitude,
dans l'atmosphère tranquille de cette pièce immense meublée avec une
somptuosité artistique et sévère, et ornée à profusion de fleurs
admirables. Au-dessus du bureau de son mari, elle voyait le dernier
tableau dû au pinceau de Christos Elyanni, celui qui le représentait
avec sa femme et sa fille. D'accord avec Myrtô, le prince l'avait fait
placer dans cette pièce où il se tiendrait souvent avec sa femme.
--De cette façon, puisque je n'ai pas eu le bonheur de connaître vos
chers parents, je les aurai souvent sous les yeux, ainsi que vous, ma
petite Myrtô, avait-il dit à sa fiancée.
Comme ils auraient été heureux du bonheur de leur enfant! Ce matin,
Myrtô avait éprouvé une impression de tristesse en songeant à leur
absence... Et maintenant encore, une larme brillait dans les yeux qui
s'attachaient sur la tableau...
Mais une main saisit la sienne, une voix chaude, la chère voix qu'elle
avait cru tout à l'heure ne plus entendre, murmura à son oreille:
--Ne pleurez pas, ma femme aimée, car aujourd'hui, ils sont heureux de
notre bonheur, ils vous bénissent... ils nous bénissent, ma chère
petite Myrtô.
Elle leva vers lui son regard rayonnant, où se reflétait si bien
toujours l'âme pure, vaillante et tendre de Myrtô, et il murmura:
--J'aime vos yeux, Myrtô!... Vous rappelez-vous que notre petit Karoly
disait ainsi?... Lui aussi avait été pris à la lumière de ces grands
yeux...
Miklos entra, apportant le thé, il annonça que le garde Dulby était
prêt à rendre compte de sa mission.
--Déjà! A la bonne heure!... Fais-le entrer, Miklos.
Le garde apparut, couvert de poussière, et s'avança de quelques pas au
milieu de la pièce.
--Eh bien! c'est fait, Dulby?
--Oui, Votre Excellence, elle est arrêtée. Mais elle était armée et a
tiré un coup de revolver sur Mihacz qui est assez grièvement blessé, je
le crains.
--Oh! pauvre garçon! s'écria Myrtô. Arpad, nous allons le voir?
--Pas vous, Myrtô, c'est assez d'émotions pour aujourd'hui. Restez
bien tranquille ici, je reviens dans un moment, après avoir su ce que
pense le docteur de cette blessure.
Dans la grande pièce où flottait un parfum léger elle demeura seule,
et, fermant les yeux, elle essaya de revoir avec calme les affres par
lesquelles elle venait de passer. Dieu l'avait exaucée, elle avait
souffert une brève mais douloureuse agonie, et lui, son mari, lui dont
elle avait dit un jour: "Son bonheur est mon bonheur", avait été
épargné par la miséricorde divine.
Un hymne de reconnaissance s'élevait de l'âme de Myrtô, où le calme
était revenu complet maintenant. Un peu penchée, les mains jointes,
elle priait pour "lui", pour le pauvre homme frappé en accomplissant
son devoir, pour la malheureuse criminelle qui l'avait tant fait
souffrir...
Le prince Milcza entra en disant d'un ton joyeux:
--Allons, il n'y a rien de grave, rien absolument. Ce brave Mihacz
sera sur pied dans quelques jours, et il y gagnera une augmentation de
traitement qui sera fort bien accueillie par sa nombreuse famille.
Il s'assit près de sa femme et la baisa au front en disant avec émotion:
--Chassez maintenant tous ces vilains nuages qui ont tenté d'assombrir
le premier jour de notre union, ma Myrtô. Vous continuerez à être pour
moi la chère, la radieuse fée aux fleurs... car c'est par l'influence
de vos vertus que le repentir, la foi et la charité, ces fleurs
célestes, se sont épanouis dans l'âme autrefois révoltée et endurcie,
dans la pauvre âme malade du prince Milcza.