La cadette des jeunes comtesses devait se trouver bientôt, dans tout
Voraczy, la seule qui ne cédât pas au charme de Myrtô--ceci, grâce à
un incident qui eût pu avoir les suites les plus graves.
Quelques jours après l'arrivée du prince Milcza, Terka, sa cousine et
Mitzi revenaient d'une promenade dans le parc, lorsque, d'un sentier
transversal, surgit un homme hirsute et en haillons qui s'élança sur
Terka, un couteau à la main. C'était un fou furieux qui avait réussi à
déjouer la surveillance des gardes de Voraczy et s'était glissé dans le
parc.
Mais avant qu'il eût pu toucher Terka, Myrtô était devant sa cousine,
et ce fut elle qui reçut la lame dans le bras.
Un garde, qui se trouvait à la poursuite du malheureux, arriva
heureusement à cet instant et le blessa d'un coup de revolver. Myrtô,
soutenue par Terka et par lui, put rentrer au château, mais, dans le
vestibule, elle s'évanouit d'émotion et de faiblesse.
Le prince et sa mère accoururent immédiatement, le docteur Hedaï fut
appelé... Heureusement, la blessure n'avait pas de gravité. La
physionomie angoissée du prince Arpad se détendit un peu à cette
déclaration du médecin, et il baisa la main de sa cousine en murmurant:
--Vous voulez donc, Myrtô, que nous vous soyons tous redevables?
La comtesse Gisèle avait ardemment remercié sa jeune parente, et Terka,
dont le coeur était bon et très capable d'affection, n'avait su de
quelle façon lui témoigner sa reconnaissance.
Myrtô devenait de plus en plus, à Voraczy, une personne d'importance,
sans que sa simplicité, sa ravissante modestie en fussent altérées. Il
n'était plus question pour elle de remplacer Fraulein Rosa, la prince
Arpad s'était catégoriquement prononcé sur ce sujet, un jour qu'elle se
trouvait seule avec sa mère et lui.
--J'autorise encore, pour vous faire plaisir, les leçons de violon, et
aussi, si vous le voulez, la lecture à ma mère. Mais quant au reste, je
m'y refuse absolument, et ma mère s'est trouvée tout à fait de mon avis.
--Oui, mon enfant, j'ai résolu de vous considérer comme une quatrième
fille, ajouta la comtesse en pressant affectueusement les mains de
Myrtô.
--Vous êtres trop bonne! dit la jeune fille avec émotion. Mais comment
accepter de tout vous devoir ainsi?...
--Vous êtes une petite orgueilleuse, Myrtô, dit le prince avec une
douce ironie. Vous savez fort bien que vous faites partie de la
famille, que vous nous êtes très chère, et que nous vous sommes
infiniment redevables... Allons, laissons ce sujet. Voici Terka déjà
toute prête, et qui ouvre de grands yeux en se demandant ce que nous
avons à causer ainsi au lieu d'aller revêtir notre tenue de cheval.
Car Myrtô apprenait l'équitation, avec son cousin comme professeur.
Très souple, très adroite, elle avait fait de rapides progrès, et
maintenant elle pouvait accompagner le prince et ses soeurs dans leurs
promenades.
Elle était la plus délicieuse amazone qui se pût rêver, et lorsqu'elle
paraissait sur le perron du château, sa taille admirable dessinée par
la robe de drap noir que lui avait offerte la comtesse, le petit
chapeau à longue plume posé sur sa chevelure aux reflets superbes,
Irène avait peine à éteindre la lueur furieuse de son regard. Mais il
lui fallait se contenir en présence de son frère, car ayant surpris
deux ou trois fois la manière acerbe et malveillante dont elle usait
envers sa cousine, le prince Milcza l'avait reprise avec une si
cinglante dureté, qu'elle en gardait encore une cuisante blessure
d'amour-propre. Son animosité envers Myrtô s'en était accrue d'autant,
mais elle la dissimulait--ou du moins croyait le faire, car, pour le
pénétrant coup d'oeil du prince, bien des choses ne passaient pas
inaperçues.
Les domaines des environs se peuplaient peu à peu, et, cette fois, le
prince Milcza consentait à renouer des relations. Il y avait, à
Voraczy, quelques réunions, des promenades étaient organisées... Rien
de très mondain, d'ailleurs. Le prince avait nettement déclaré à sa
mère qu'il entendait seulement remplir les obligations de son rang, et
qu'il ne voulait pas que les inutiles plaisirs du monde prissent une
place dans sa vie.
Myrtô était de toutes les réunions, elle avait été présentée partout,
et l'admiration dont elle était l'objet aurait grisé une âme moins
fermement chrétienne que la sienne. Mais à ces succès flatteurs, elle
préférait cent fois ses séances de musique avec Terka et le prince
Arpad, ou les promenades à pied, à cheval et en voiture, au long
desquelles son cousin et elles causaient sur tous les sujets, se
rencontrant dans les mêmes pensées très hautes, vibrant aux mêmes
admirations tout toutes les beautés. Le prince Milcza paraissait
apprécier infiniment l'esprit délicat de Myrtô, la finesse et la sûreté
de ses jugements, la profondeur de son intelligence. Il avait accepté
avec empressement de lui donner quelques conseils, au point de vue
intellectuel, ainsi qu'elle le lui avait demandé un jour avec sa
charmante modestie accoutumée.
--Je suis très ignorante de beaucoup de choses, vous avez dû vous en
apercevoir, et je ne voudrais pas que votre cousine vous fît honte.
--Si je ne vous connaissais si bien, Myrtô, je penserais que vous
cherchez un compliment, avait-il répliqué en souriant. Je me mets à
votre entière disposition, trop heureux de la confiance que vous voulez
bien me témoigner.
Cette confiance en lui, Myrtô l'avait absolue. Elle connaissait
maintenant l'élévation de son âme, la délicatesse de son coeur, quelque
temps obscurcies par sa douloureuse maladie morale... Elle savait aussi
que cette parole prononcée jadis par lui, en ce jour dont le souvenir
la faisait encore frissonner: "Vous pouvez tout demander à votre
cousin", n'avait rien d'exagéré.
Tout, même le pardon de Marsa, la nourrice qui avait apporté la mort au
petit Karoly. La malheureuse, chassée avec les siens de la demeure due
à la générosité du prince Milcza, errait en proie à la misère. Elle
était venue supplier la comtesse Zolanyi, mais celle-ci, effrayée,
n'avait même pas voulu l'écouter et l'avait fait renvoyer en disant:
--Si mon fils la voit, il est capable de faire quelque malheur!
Marsa avait rencontré Myrtô, elle s'était jetée à ses pieds, et la
jeune fille, émue, avait promis de parler pour elle. Ce n'était pas
cependant sans quelque appréhension qu'elle avait rempli sa promesse.
Elle allait réveiller de douloureux souvenirs, se heurter sans doute à
un violent ressentiment... Et, de fait, le prince, très pâle, le regard
dur, l'avait interrompue aux premiers mots.
--Je ne vous refuserai rien, Myrtô, sauf cela!... Sans cette
misérable, mon bien-aimé serait encore en vie.
--Mais un chrétien doit pardonner, Arpad!... Et songez à la situation
de cette pauvre femme, qui se trouvait sans nouvelles de sa mère et de
son enfant malade!
--Pas cela, Myrtô, pas cela, je vous en prie!... Ne comprenez-vous pas
que vous me faites mal? avait-il répliqué d'un ton altéré.
Elle n'avait pas insisté et s'était contentée de prier... Le lendemain
matin, après l'avoir aidée à se mettre en selle pour la promenade à
cheval presque quotidienne, il lui avait dit en retenant sa petite main
entre les siennes:
--J'ai donné des ordres pour que la famille de Marsa réintègre le
logis d'autrefois. Vous voilà contente, Myrtô?
--Oh! Arpad!
Son regard le remerciait mieux que toute les paroles de reconnaissance,
et le pli profond que la lutte contre son ressentiment avait creusé au
front du prince, s'effaça aussitôt devant la radieuse lumière de ces
prunelles veloutées.
Au cours des promenades où il accompagnait ses soeurs et sa cousine, le
prince Milcza s'arrêtait parfois à la porte de quelque pauvre demeure.
Les enfants s'enfuyaient, effarés, mais revenaient vite à la voix de
Myrtô, bien connue de tous. Les plus grands gardaient les chevaux,
tandis que les promeneurs pénétraient dans le triste logis. Le prince
interrogeait les habitants sur leurs besoins, sur leurs aptitudes, il
caressait les petits enfants et montrait une si grande bonté que la
crainte excitée par son apparition se dissipait peu à peu, grâce aussi,
il faut le dire, à la présence de Myrtô que tous ces malheureux
appelaient "notre ange".
Elle se montrait très confuse des témoignages de gratitude dont elle
était l'objet, mais, en revanche, le prince Milcza paraissait prendre
plaisir à entendre louer sa cousine. Il y contribuait du reste lui-même
en faisant passer une partie de ses aumônes par les mains de Myrtô.
--Tenez, Myrtô, vous remettrez ceci à tel, disait-il en entrant dans
le salon de sa mère. Si ce n'est pas assez, dites-le-moi... Et j'ai
pensé que l'on pourrait donner la petite maison du bord du lac à ce
vieillard, qui a l'air si honnête et si résigné. Qu'en dies-vous?
Rien n'était fait sans son avis, elle avait voix prépondérante sur les
décisions de son cousin. Avec le Père Joaldy, et parfois Terka dont
l'indifférence se fondait peu à peu au contact de Myrtô, ils
discutaient sur la fondation d'écoles ménagères, d'ouvroirs, d'asiles
pour les vieillards et les infirmes. Le prince avait tracé lui-même le
plan d'un établissement destiné à recueillir les petits enfants
abandonnés et qui porterait le nom de son fils.
Le Père Joaldy multipliait les actions de grâces, son regard rayonnait
chaque fois qu'en entrant, le dimanche, dans la chapelle pour dire sa
messe, il voyait occupé le fauteuil princier si longtemps vide... Et le
château tout entier sortait, avec une sorte d'allégresse, de la torpeur
où l'avait plongé la misanthropie de son seigneur.
Avec l'été, les réunions se multipliaient. Le prince Milcza avait
accepté d'avoir à Voraczy quelques hôtes, entre autres son cousin
Mathias Gisza. Le jeune comte était très empressé près de Myrtô, au
violent dépit d'Irène, que les malicieuses remarques de ses amies
exaspéraient encore.
--C'est ridicule de traiter comme l'une de nous cette jeune fille qui
est destinée à l'existence la plus modeste, maman! dit-elle un jour en
voyant Myrtô plus jolie que jamais dans une toilette blanche très
simple que lui avait offerte la comtesse Gisèle.
Celle-ci regarda sa fille avec surprise.
--Comme l'une de nous?... Tu sais qu'elle-même m'a priée de ne rien
lui donner de luxueux et ce n'est pas ma faute si sa beauté pare la
plus modeste des toilettes. Quant à une future existence modeste...
Irène, je crois qu'elle fera un brillant mariage.
Les lèvres d'Irène se serrèrent nerveusement.
--Elle en est capable! dit-elle entre se dents serrées. Mathias... ou
Arpad, peut-être!
--Oui, Arpad... murmura la comtesse. Il faut que ce soit elle, cette
irrésistible petite charmeuse, pour avoir détruit aussi promptement sa
farouche défiance. Il serait heureux avec elle...
Irène bondit.
--Comment, vous accepteriez cela, tout simplement? Cette jeune fille
sans le sou, cette enfant d'un artiste raté...
--Tu es ridicule, Irène, dit la comtesse d'un ton fâché. Cette jeune
fille est une Gisza, son père était de noble race, un peu déchue
seulement. Elle est admirablement distinguée, exquise au moral et au
physique. Je n'aurai pas une pensée de blâme pour Arpad s'il veut me la
donner pour belle-fille.
--Tous en admiration devant elle! dit rageusement Irène. Ah! elle
savait ce qu'elle faisait, l'intrigante, avec ses mines pieuses et
modestes, son affectation de dévouement! Malgré sa précédente
expérience, le prince Milcza s'y est laissé prendre encore...
--Irène, tu ne dois pas parler ainsi! s'écria la comtesse d'un ton
sévère, bien rare chez elle, Myrtô a préservé la vie de ta soeur au
péril de la sienne, elle est pour nous tous dévouée et affectueuse...
Un bruit de pas au dehors l'interrompit. Le prince Milcza entra avec
son cousin et demanda en s'asseyant près de sa mère:
--Myrtô n'est pas encore descendue?
--Si, elle est dans le salon de musique avec Terka... Les voici.
--Arrivez, Mesdemoiselles! dit gaiement le comte Gisza en faisant
quelques pas au-devant des jeunes filles. Le prince Milcza va vous
annoncer deux importantes nouvelles...
--Oh! importantes! dit le prince avec un léger mouvement d'épaules.
--Voyez ce dédaigneux! Que vous fait-il donc, mon cher?
--Bien d'autres choses, je vous assure!... Voyons, je ne veux pas
faire languir les curiosités que vous venez d'éveiller, Mathias. Voici
les nouvelles... Tout d'abord l'archiduc François-Charles, qui
m'honorait autrefois de son amitié et que j'ai retrouvé cet hiver, à
Paris, m'informe qu'en gagnant son domaine de Sehancz, dans une
quinzaine de jours, il s'arrêtera une journée ici...
--Vraiment, Son Altesse veut bien! s'écria la comtesse Gisèle d'un air
ravi.
--Seconde nouvelle, continua le prince avec la même tranquillité. Le
comte de Lorgues et sa fille seront ici la semaine prochaine.
--Ah! vraiment, dit Irène d'un ton de vive satisfaction. Tout cela va
amener du mouvement à Voraczy, vous serez obligé de donner des fêtes,
Arpad...
--Ne vous réjouissez pas, Irène, interrompit le prince d'un ton
railleur. Je donnerai une grande réception en l'honneur de Son Altesse,
ceci est à peu près obligatoire, mais ce sera tout, mettez-vous bien
cette idée dans la tête. M. de Lorgues trouvera de quoi réjouir son âme
d'érudit dans la bibliothèque de Voraczy, Madame de Soliers se
contentera de simples petites réunions et de promenades. Je n'ai jamais
eu l'idée de rien changer pour eux à nos habitudes.
--Vous désolez cette pauvre Irène, Arpad! dit le comte Mathias avec un
sourire malicieux. Il est certain que, dans cet admirable cadre de
Voraczy, les grandes fêtes semblent tout indiquées... Qu'en dites-vous,
ma cousine?
Et attirant une chaise à lui, il s'asseyait près de Myrtô.
Les sourcils du prince Milcza eurent un bref froncement, et, avant que
la jeune fille eût pu répondre, il dit avec une sorte de sécheresse
impérieuse:
--Myrtô n'est pas une mondaine, heureusement, elle ne désire que la
tranquillité... Du reste, son deuil n'est pas terminé, elle ne pourrait
participer à ces grandes réunions que vous paraissez désirer autant
qu'Irène, Mathias.
--Oh! pas tant que cela, dit le jeune officier sans s'apercevoir de
l'ironie contenue dans le ton de son cousin. Je me trouve fort bien
ainsi, du moment où cela vous plaît à tous. Avec ou sans fêtes, Voraczy
est pour moi un Eden.
Les lèvres du prince Arpad frémirent un peu, il se détourna pour
adresser une observation impatiente à Renat qui entrait... Et, les
autres hôtes de Voraczy arrivant pour le thé, la conversation changea
de sujet.
On demanda à Myrtô un peu de musique. Le prince Milcza se leva aussitôt
en disant qu'il accompagnerait sa cousine. Ils s'éloignèrent vers le
salon de musique, et Myrtô ouvrait une petite armoire ancienne pour y
choisir un morceau...
--Que jouons-nous, Arpad?
--Ce que vous voudrez, Myrtô. Nous avons les mêmes goûts, vous le
savez...
Il s'interrompit, ses traits eurent une crispation douloureuse. Un
morceau de musique venait de glisser à terre, et c'était celui qu'avait
préféré le petit Karoly, celui qu'il demandait toujours avant tout
autre.
--Mon petit chéri... mon petit aimé! murmura-t-il.
Le doux regard de Myrtô enveloppa sa physionomie altérée, la petite
main de la jeune fille saisit la sienne... Mais il la repoussa en
disant d'un ton sourd et irrité:
--Vous me plaignez... oui, c'est cela seulement, de la compassion...
Toute saisie, un peu pâle elle le regardait sans comprendre... Il lui
prit tout à coup les mains en murmurant:
--Pardonnez-moi, Myrtô, je souffre!... Je suis un ingrat, car, quoi
qu'il arrive, vous aurez été pour moi une bienfaisante lumière...
Il s'interrompit, Terka et la comtesse Gisza entraient. Au hasard,
Myrtô prit un morceau et se dirigea vers le piano, l'âme émue et un peu
angoissée.