CHAPITRE PREMIER

Anaxibius, chef de la flotte de Sparte, séduit par les offres de

Pharnabaze, trompe les Grecs et les fait sortir de Byzance: ils y

rentrent de vive force.--Xénophon les calme et les conduit hors de la

ville.--Commandement éphémère de Cératade.

Tous les faits accomplis par les Grecs durant leur marche vers les hauts

pays avec Cyrus jusqu’à la bataille, tous les incidents de la marche,

depuis la mort de Cyrus jusqu’à l’arrivée au Pont-Euxin, et tout ce qui

s’est passé depuis le départ du Pont, par terre et par mer jusqu’au

sortir de la bouche de cette mer et l’arrivée à Chrysopolis d’Asie, tout

cela a été raconté dans les livres précédents.

En ce moment, Pharnabaze, craignant que l’armée ne porte la guerre dans

son gouvernement, députe vers Anaxibius, chef de la flotte, qui était

alors à Byzance, le prie de transporter ces troupes hors de l’Asie et

lui promet, en retour, de faire tout ce qu’il lui demanderait. Anaxibius

mande alors les stratéges et les lochages des soldats à Byzance, et leur

promet une paye s’ils veulent traverser. Les autres chefs répondent

qu’ils en délibéreront et feront connaître leur décision; mais Xénophon

dit qu’il veut dès à présent quitter l’armée et s’embarquer. Cependant

Anaxibius l’ayant prié de rester pendant le passage et de ne se retirer

qu’après, Xénophon y consent.

Sur ces entrefaites, le thrace Seuthès députe Médosade auprès de

Xénophon pour le prier de s’employer à faire passer l’armée et lui dire

que, s’il s’y emploie, il ne s’en repentira pas. Xénophon répond:

«L’armée va certainement passer: que Seuthès ne me donne rien pour cela,

ni à moi, ni à personne; quand elle sera passée, je me retirerai: qu’il

s’adresse à ceux qui restent, et qui seront en mesure de traiter avec

lui comme il l’entendra.»

Tous les soldats passent alors à Byzance. Anaxibius ne leur donne point

de paye, mais il fait publier par un héraut qu’ils aient à sortir avec

armes et bagages, comme pour les congédier après les avoir passés en

revue. Les soldats, fâchés de n’avoir pas d’argent pour acheter des

vivres pendant la route, font leurs préparatifs avec lenteur. Xénophon,

devenu l’hôte de l’harmoste Cléandre, va le trouver, et lui fait ses

adieux comme pour s’embarquer. Cléandre lui dit: «Ne fais pas cela;

sinon, tu te feras accuser: en ce moment même, il y en a qui t’accusent

de la lenteur avec laquelle l’armée se retire.» Xénophon répond: «Mais

je n’en suis pas cause; les soldats manquent de vivres et ils ne

possèdent rien; voilà pourquoi ils n’ont pas de cœur au départ.--Je te

conseille pourtant, reprend Cléandre, de sortir d’ici comme pour marcher

avec eux, puis, quand l’armée sera dehors, de t’en séparer

seulement.--Allons donc trouver Anaxibius, répond Xénophon, et

concertons-nous avec lui.» Ils y vont et lui disent l’affaire. Celui-ci

engage à agir ainsi, à faire sortir au plus vite les soldats qui sont

prêts, et à leur dire, en outre, que quiconque ne se trouvera pas à la

revue et au dénombrement, se déclarera par cela même en faute. Les

généraux sortent les premiers, et les autres suivent. Déjà tout le

monde, sauf quelques-uns, était dehors, et déjà Étéonicus se tenait près

des portes, afin, quand tout le monde serait dehors, de les fermer et de

mettre la barre.

Anaxibius, convoquant les stratéges et les lochages, leur dit: «Prenez

des vivres dans les villages de Thrace: nous y trouverons beaucoup

d’orge, du blé, et toute espèce de vivres. Quand vous en aurez, marchez

vers la Chersonèse; là, Cynisque vous donnera la paye.» Quelques

soldats, peut-être un des lochages, entendant ces paroles, les

rapportent à l’armée. Les stratéges prenaient des informations sur

Seuthès, s’il était ami ou ennemi, s’il fallait traverser le mont Sacré

ou faire un détour par le milieu de la Thrace.

Pendant ces questions, les soldats saisissent leurs armes, et courent en

toute hâte vers les portes afin de rentrer dans les murs. Étéonicus et

ses gens, voyant accourir les hoplites, ferment les portes et mettent la

barre. Les soldats frappent aux portes, et disent que c’est l’injustice

la plus criante de les laisser à la merci de l’ennemi; et ils menacent

de briser les portes, si on ne les ouvre pas de bonne grâce. D’autres

courent à la mer et pénètrent dans la ville par-dessus le môle, tandis

que ceux des soldats qui sont restés à l’intérieur, voyant ce qui se

passe aux portes, coupent les barres à coups de hache et ouvrent les

battants: l’armée se précipite dans la ville.

Xénophon voit ce qui se passe; il craint que les Grecs ne se livrent au

pillage et qu’il n’en résulte des maux irréparables pour la ville, pour

lui-même et pour les soldats; il accourt donc et se jette à l’intérieur

avec la masse. Les Byzantins, voyant l’armée entrer de force, s’enfuient

de l’agora, les uns vers les navires, les autres dans leurs maisons;

ceux qui étaient chez eux en sortent; d’autres lancent des trirèmes à la

mer afin de se sauver; tous se figurent qu’ils sont perdus, comme si la

ville était prise. Étéonicus se réfugie vers le cap. Anaxibius court à

la mer, fait le tour de la ville dans un bateau pêcheur, monte à

l’acropole, et envoie aussitôt chercher la garnison de Chalcédoine, ne

croyant pas avoir assez des hommes qui sont dans l’acropole, pour

contenir les Grecs.

Les soldats, apercevant Xénophon, se précipitent en foule vers lui et

s’écrient: «C’est aujourd’hui, Xénophon, qu’il faut te montrer un homme.

Tu as une ville, tu as des trirèmes, tu as de l’argent, tu as des

troupes nombreuses. Maintenant donc, si tu veux, suis-nous, et nous te

ferons grand.» Xénophon répond: «C’est bien dit: ainsi ferai-je. Puisque

tel est votre désir, posez les armes et prenez vos rangs.» Il voulait

les apaiser en leur donnant cet ordre, et il engage les autres chefs à

donner le même ordre et à faire poser les armes. Les soldats se formant

d’eux-mêmes, les hoplites se rangent en un instant sur cinquante de

hauteur, et les peltastes courent aux deux ailes. Ils occupaient une

place des plus commodes pour y déployer une armée, celle qui est appelée

la place de Thrace, sans maisons et tout unie. Les armes ayant été

posées à terre, et les esprits plus calmes, Xénophon convoque l’armée et

dit:

«Votre colère, soldats, la pensée où vous êtes qu’on vous a indignement

trompés, n’ont rien qui me surprenne. Mais si nous nous laissons aller à

notre courroux, si nous punissons de cette fourberie les Lacédémoniens

qui sont ici, si nous mettons au pillage une ville qui n’en peut mais,

réfléchissez aux suites. Nous serons ennemis déclarés des Lacédémoniens

et de leurs alliés, et il est aisé de prévoir quelle guerre en sera la

conséquence, en considérant et en se rappelant ce qui s’est passé

naguère encore. Nous autres Athéniens, quand nous sommes entrés en

guerre avec les Lacédémoniens et leurs alliés, nous avions des trirèmes

sur la mer ou dans nos chantiers, nous en avions au moins quatre cents,

les richesses abondaient dans la ville, les revenus annuels du pays et

des contrées au delà des frontières s’élevaient à plus de mille talents,

nous étions maîtres de toutes les îles, nous avions nombre de villes en

Asie, plusieurs en Europe, entre autres, cette Byzance où nous sommes

aujourd’hui; cependant nous avons eu le dessous dans cette guerre, comme

vous le savez tous.

«Que croyons-nous qu’il nous arrive, aujourd’hui que les Lacédémoniens

n’ont pas seulement les Achéens pour alliés, mais les Athéniens et tous

les peuples qui jadis étaient ligués avec ceux-ci, quand nous-mêmes nous

avons pour ennemis Tissapherne et tous les barbares de la côte, et

par-dessus tout le roi des hauts pays, à qui nous étions venus, si nous

avions pu, arracher son royaume et la vie? Avec tout cela contre nous, y

a-t-il quelqu’un d’assez fou pour croire que nous serons vainqueurs? Au

nom des dieux, n’agissons pas en insensés; ne nous perdons pas

nous-mêmes en faisant la guerre à notre patrie, à nos amis, à nos

parents. Ils sont tous citoyens des villes qui s’armeront contre nous;

et ce sera justice. Nous n’avons pas voulu garder une seule ville

barbare, et cela triomphants; mais la première ville grecque où nous

entrons, nous la mettons au pillage. Je ne forme qu’un vœu: c’est, avant

de vous voir commettre une pareille action, d’être à dix mille brasses

sous terre. Je vous conseille donc, à vous Grecs, de vous soumettre aux

chefs de la Grèce et d’essayer d’en obtenir un traitement équitable. Si

vous ne pouvez y réussir, il faut, en dépit même de cette injustice, ne

pas vous faire bannir de la Grèce. Pour le moment, je suis d’avis de

députer à Anaxibius et de lui dire que nous ne sommes point entrés dans

la ville pour y commettre de violence. «Nous voulons, dirons-nous,

obtenir de vous quelque allégement et vous faire voir, en cas de refus,

que ce n’est pas en gens dupés, mais soumis, que nous sortons de

Byzance.»

L’avis est adopté: on envoie Hiéronyme d’Élis pour porter la parole,

ainsi qu’Euryloque d’Arcadie et Philésius d’Achaïe. Ils partent pour

dire ce dont ils sont chargés. Les soldats étaient encore assis, lorsque

Cératade de Thèbes vient les aborder: il n’était point banni de la

Grèce, mais il allait de côté et d’autre pour obtenir des commandements,

et il s’offrait à la ville ou à la nation qui pouvait avoir besoin de

général. Il vient trouver les soldats et leur dit qu’il est prêt à les

conduire à l’endroit appelé le Delta de Thrace, où ils auront sous la

main une quantité d’objets précieux; jusqu’à ce qu’ils y soient arrivés,

il leur fournira en abondance du vin et des vivres.

Pendant que les soldats l’écoutaient, on leur rapporte la réponse

d’Anaxibius. Il dit qu’ils ne se repentiront point de lui avoir obéi,

mais qu’il rendra compte de leur conduite aux magistrats de sa patrie,

et que, pour son compte, il prendra de son mieux leurs intérêts. Les

soldats acceptent Cératade pour stratége et sortent des murs. Cératade

convient avec eux de se trouver le lendemain au camp avec des victimes,

un devin, et des vivres pour l’armée. Dès qu’elle est hors des portes,

Anaxibius les fait fermer et fait publier que tout soldat qui sera pris

à l’intérieur sera vendu. Le lendemain Cératade arrive avec les victimes

et le devin: il est suivi de vingt hommes chargés de farine d’orge;

vingt autres portent du vin, et trois des olives: un homme apporte de

l’ail à plier sous la charge, et un autre des oignons. Cératade fait

déposer le tout, comme pour le distribuer, et commence le sacrifice.

Cependant Xénophon envoie chercher Cléandre et le prie de lui obtenir la

permission de rentrer dans la ville, afin de s’embarquer au port de

Byzance. Cléandre arrive: «J’ai eu grand’peine à obtenir cette

permission; Anaxibius dit qu’il n’est pas convenable que l’armée soit

près des murs et Xénophon à l’intérieur, que les Byzantins sont partagés

en factions animées les unes contre les autres. Il te permet cependant

de rentrer, mais à condition de t’embarquer avec lui.» Xénophon prend

congé des soldats et rentre dans la ville avec Cléandre.

Cératade, le premier jour, n’obtient point de présages heureux et ne

distribue rien aux soldats. Le lendemain, les victimes étaient près de

l’autel, et Cératade, couronné, se disposait à sacrifier, quand Timasion

de Dardanie, Néon d’Asinée et Cléanor d’Orchomène viennent à lui et lui

disent de ne point sacrifier, qu’il ne commandera pas l’armée, s’il ne

fournit pas de vivres. Cératade ordonne donc la distribution; mais,

comme il s’en fallait beaucoup qu’il y eût de quoi nourrir chaque soldat

même un jour, il se retire, emmenant ses victimes et renonçant au

commandement.

Expédition des dix mille · 第 59 / 83 题