On assied le camp dans un lieu sûr.--Marche contre l’ennemi.--Éloquence
et bravoure de Xénophon.--Victoire sur les Bithyniens et les troupes de
Pharnabaze.
La nuit se passe ainsi. Le lendemain, au point du jour, les stratéges
conduisent l’armée dans le poste fortifié: les soldats suivent avec
armes et bagages. Avant l’heure du repas, l’espace étroit qui donne
entrée en ce lieu est retranché par un fossé qu’on creuse et dont on
palissade le revers, en n’y laissant que trois portes. Arrive alors un
bâtiment d’Héraclée, apportant de la farine d’orge, des bestiaux et du
vin.
Levé de bonne heure, Xénophon sacrifie pour obtenir des dieux la sortie
du camp: les signes sont favorables dès la première victime. A la fin du
sacrifice, le devin Arexion de Parrhasie aperçoit un aigle d’un heureux
augure, et engage Xénophon à sortir. On passe le fossé, on pose les
armes et l’on fait publier par les hérauts que les soldats, après le
repas, sortent armés, mais qu’ils laissent derrière le retranchement les
esclaves et tout ce qui ne porte pas d’armes. Tout sort, excepté Néon,
auquel on croit devoir laisser, comme poste d’honneur, la garde du camp.
Mais les lochages et les soldats l’ayant quitté, honteux de ne pas
suivre quand les autres marchaient à l’ennemi, il ne lui reste que les
hommes âgés de plus de quarante-cinq ans: ceux-là tout seuls demeurent;
les autres marchent.
Après avoir fait quinze stades, on trouve des morts: on couvre les
premiers cadavres qu’on rencontre d’une aile de la ligne, et l’on
ensevelit tout ce qui est derrière. Ceux-là ensevelis, la marche
continue, ainsi que la même manœuvre, et l’on ensevelit tout ce que
l’armée rencontre. Arrivés au chemin qui conduit hors des villages, on y
trouve beaucoup de cadavres près l’un de l’autre; on les transporte tous
ensemble et on leur donne la sépulture.
Il était plus de midi quand l’armée s’avança hors des villages, enlevant
tout ce qu’on trouvait de vivres dans le parcours de la phalange. Tout à
coup on découvre les ennemis, qui avaient monté le revers de quelques
collines en face des Grecs. Ils étaient sur une ligne pleine, avec
beaucoup de cavaliers et de fantassins. Spithridate et Rhathinés étaient
arrivés avec un détachement des troupes de Pharnabaze. Dès qu’ils ont
aperçu les Grecs, ils s’arrêtent à la distance d’environ quinze stades.
Aussitôt Arexion, devin des Grecs, fait un sacrifice, et les entrailles
de la première victime sont favorables. Alors Xénophon: «Stratéges,
dit-il, je suis d’avis de ranger des loches en corps de réserve,
derrière la phalange, afin qu’ils puissent la soutenir au besoin, et que
l’ennemi en désordre trouve des troupes fraîches et formées.» Tous les
stratéges sont de la même opinion. «Menons donc, dit-il, l’armée droit à
l’ennemi: ne restons donc pas là, puisque nous voyons l’ennemi et qu’il
nous voit. Je vous joindrai, dès que j’aurai formé les loches derrière
la phalange, comme vous l’avez décidé.»
On s’avance au petit pas. Xénophon, prenant les trois derniers rangs,
d’environ deux cents hommes chacun, en envoie un tiers vers la droite,
pour suivre à la distance d’un plèthre: Samolas d’Achaïe était à la tête
de cette division; le second tiers a l’ordre de marcher à distance
derrière les centres: il était commandé par Pyrrhias d’Arcadie; le
dernier tiers est détaché vers la gauche, sous les ordres de Phrasias
d’Athènes. On avançait, quand ceux qui sont en tête, arrivés à un grand
vallon, dont le passage était difficile, font halte, parce qu’ils
ignorent s’il est possible de le traverser. On appelle les stratéges et
les lochages à la tête de la ligne. Xénophon, étonné de ce qui peut
arrêter la marche, entend l’ordre et se porte au front à bride abattue.
Quand tout le monde est assemblé, Séphénète, le plus âgé des stratéges,
dit qu’il ne faut pas risquer le passage d’un pareil vallon. Alors
Xénophon l’interrompant avec vivacité: «Compagnons, dit-il, vous savez
que je ne vous ai jamais de gaieté de cœur exposés à un danger; je vois,
en effet, que vous avez moins besoin de valeur pour votre gloire que
pour votre salut. En ce moment, voici notre position. Nous ne pouvons
sortir d’ici sans combattre. Si nous ne marchons pas contre les ennemis,
ils nous suivront dans notre retraite et tomberont sur nous. Examinons
s’il vaut mieux marcher sur ces hommes, nos armes en avant, ou bien, nos
armes au dos, voir les ennemis nous attaquer par derrière. Vous le
savez, il n’y a point d’honneur à se retirer devant l’ennemi; mais le
poursuivre donne du cœur aux plus lâches. Pour moi, j’aimerais mieux
poursuivre avec moitié moins de troupes que fuir avec moitié plus. Et
d’ailleurs, j’en suis sûr, vous ne vous figurez pas que ces gens
tiendront contre notre attaque; mais si nous tournons le dos, vous savez
qu’ils auront le courage de nous suivre. Une fois passé, ce vallon
difficile à franchir n’est-il pas, pour des hommes résolus à combattre,
une position qui vaut la peine d’être prise? Pour ma part, je voudrais
que l’ennemi eût tous les chemins ouverts à sa retraite, et que nous
nous fussions convaincus par notre situation que nous n’avons de salut
que dans la victoire. Je m’étonne donc que ce vallon paraisse à certains
plus redoutable que tant d’autres que nous avons franchis. Mais comment
traverser cette plaine même, si nous ne battons les cavaliers? Comment
passerons-nous ces montagnes, si tant de peltastes nous poursuivent? Si
nous arrivons sains et saufs à la mer, quel vallon que l’Euxin! Là, nous
ne trouverons ni bâtiments pour nous transporter, ni vivres pour
subsister, si nous y restons. Mais il faudra, après nous être hâtés d’y
arriver, nous hâter d’en sortir pour chercher des vivres. Il vaut donc
mieux combattre aujourd’hui, après avoir mangé, que demain à jeun.
Compagnons, les victimes nous sont favorables, les augures propices, les
entrailles superbes. Marchons à ces hommes: il ne faut pas qu’après
avoir vu notre armée, ils dînent à leur aise et dressent leurs tentes où
il leur plaira.»
Les lochages le pressent alors de se mettre en tête, et personne ne s’y
oppose. Il se met en tête, après avoir donné l’ordre de traverser le
vallon sans se rompre, chacun marchant devant soi: il présumait qu’en
colonnes serrées l’armée le franchirait plus promptement qu’en défilant
sur le pont placé au milieu du vallon. Le vallon traversé, Xénophon
passant sur le front de la ligne: «Soldats, dit-il, retracez à votre
pensée toutes les journées où, avec l’aide des dieux, votre courage vous
a fait vaincre, et le sort qui attend ceux qui tournent le dos à
l’ennemi: songez aussi que nous sommes aux portes de la Grèce. Suivez
Hercule Conducteur: encouragez-vous mutuellement par votre nom. Il est
doux, quand on raconte et qu’on fait une action belle et courageuse,
d’en rappeler à qui l’on veut le souvenir.»
Ainsi parle Xénophon, galopant au front de la phalange qu’il conduit en
même temps. Les peltastes ayant été placés sur les deux ailes, on marche
à l’ennemi. On ordonne de placer la pique sur l’épaule droite jusqu’à ce
que la trompette sonne, puis de la tenir en avant, d’avancer à pas lents
et de ne pas poursuivre au pas de course. Le mot d’ordre est _Jupiter
Sauveur, Hercule Conducteur_. Les ennemis, croyant la position bonne,
attendent les Grecs. Ceux-ci s’étant approchés, les peltastes jettent le
cri de guerre et courent sus à l’ennemi, avant d’en avoir reçu l’ordre.
Aussitôt les ennemis s’élancent à leur rencontre, cavaliers et
fantassins des Bithyniens; les peltastes sont mis en fuite; mais bientôt
la phalange des hoplites grecs s’avance au pas redoublé: la trompette
sonne; le péan retentit, les cris s’ensuivent et les piques s’abaissent:
les ennemis ne tiennent plus; ils s’enfuient.
Timasion les poursuit avec sa cavalerie: on en tue tout ce que peut tuer
un aussi faible escadron. L’aile gauche de l’ennemi, placée en face de
la cavalerie grecque, est aussitôt dispersée: la droite, qui n’est pas
poursuivie aussi vivement, s’arrête sur une colline. Les Grecs, la
voyant arrêtée, croient que rien n’est plus facile et moins dangereux
que de la charger sur l’heure. Ils chantent le péan et s’élancent; elle
plie, et les peltastes la poursuivent, jusqu’à ce qu’elle soit dispersée
à son tour. Il y a peu d’hommes tués, la cavalerie ennemie, qui était
nombreuse, ayant fait peur.
Les Grecs, voyant la cavalerie de Pharnabaze tenir bon encore, et celle
des Bithyniens s’y rallier et regarder ce qui se passait du haut d’une
colline, jugent qu’il faut, quoique fatigués, marcher à ces troupes et
les empêcher de prendre du courage avec du repos. Ils se forment et
s’avancent. Les cavaliers ennemis s’enfuient par une pente rapide, comme
s’ils avaient eu de la cavalerie sur les talons: ils entrent, en effet,
dans un vallon marécageux, inconnu aux Grecs; mais ceux-ci étaient déjà
revenus de la poursuite, vu qu’il se faisait tard. De retour au lieu de
la première mêlée, ils érigent un trophée et redescendent à la mer vers
le coucher du soleil: ils étaient à près de soixante stades de leur
camp.