Alliance avec les Paphlagoniens.--Danses curieuses.--Départ de
Cotyore.--Arrivée à Harmène.--On offre à Xénophon le commandement en
chef.--Il refuse et le fait donner à Chirisophe.
Pendant le séjour qu’on fit en cet endroit, on vécut, soit des
provisions du marché, soit de la maraude faite en Paphlagonie. De leur
côté, les Paphlagoniens dépouillaient parfaitement tous ceux qui
s’écartaient, et la nuit, ils incommodaient fort ceux qui bivouaquaient
à distance. De là, de part et d’autre, une vive animosité. Corylas, qui
se trouvait alors gouverneur de Paphlagonie, envoya aux Grecs des
députés, avec des chevaux et des vêtements magnifiques. Ils disent que
Corylas est tout prêt à ne plus inquiéter les Grecs, si l’on ne
l’inquiète plus. Les stratéges répondent qu’ils en délibéreront avec
l’armée, donnent aux envoyés l’hospitalité, et invitent avec eux tous
ceux qu’il paraît le plus juste d’appeler; puis, après avoir immolé des
bœufs et d’autres bestiaux de capture, on sert un repas convenable; on
soupe couchés sur des lits de feuillage, et l’on boit dans des coupes de
corne, qu’on trouvait dans le pays.
Les libations faites et le péan chanté, des Thraces se lèvent d’abord,
dansent tout armés au son de la flûte, puis sautent très-haut et avec
agilité en s’escrimant de leurs sabres. Enfin l’un d’eux frappe l’autre,
si bien qu’il semble à tous qu’il a blessé son homme, qui ne tombe que
pour la forme. Les Paphlagoniens jettent un grand cri. Le vainqueur
dépouille l’autre de ses armes, et sort en chantant Sitalcé[39], tandis
que les Thraces emportent le prétendu mort, qui se porte bien.
[39] Chant en l’honneur de Sitalcé, reine de Thrace, fameuse par sa
valeur et sa prudence. Voy. Diodore de Sicile, XII, L.
Ensuite les Énians et le Magnésiens se lèvent et commencent en armes la
danse nommée _carpéa_[40]. Voici en quoi consiste cette danse. Un des
acteurs met ses armes à terre à côté de lui, sème son champ et conduit
une charrue, en se retournant fréquemment comme un homme qui a peur. Un
brigand survient. Dès que l’autre le voit, il saute sur ses armes, va
au-devant de lui et se bat pour son attelage. Tous ces mouvements
s’exécutent en cadence, au son de la flûte. Enfin le brigand a le
dessus, garrotte le laboureur et emmène son attelage. D’autres fois le
laboureur bat le brigand; il l’attache auprès de ses bœufs et le chasse
devant lui, les deux mains liées au dos.
[40] C’est-à-dire _La semeuse_. Lucien, dans son traité curieux _De la
danse_, n’a pas songé à parler de celle-ci. Elle méritait cependant
une mention.
Après, Mysus entre, un bouclier léger dans chaque main. Tantôt il a
l’air, dans sa danse, de se défendre contre deux ennemis, tantôt il se
sert de ses deux boucliers contre un seul; quelquefois il tourne et fait
la culbute, sans lâcher ses boucliers; si bien qu’il offre toujours un
spectacle agréable. Il finit par la danse des Perses, en frappant d’un
bouclier sur l’autre: il se met à genoux, il se relève, tout cela en
mesure et au son de la flûte.
Viennent ensuite des Mantinéens et quelques autres Arcadiens, qui se
lèvent, couverts de leurs plus belles armes, s’avancent en cadence, les
flûtes jouant une marche guerrière, chantent un péan, et dansent comme
il est d’usage dans les cérémonies religieuses. Les Paphlagoniens sont
tout étonnés de voir toutes ces danses exécutées en armes. Mysus,
s’apercevant de leur surprise, engage un Arcadien, qui avait une
danseuse pour maîtresse, à l’introduire, revêtue de ses habits les plus
beaux, et un bouclier léger à la main. Celle-ci danse la pyrrhique avec
une grande légèreté. Aussitôt de grands applaudissements. Les
Paphlagoniens demandent aux Grecs si les femmes combattent avec eux. On
leur dit que ce sont elles qui ont mis le roi en fuite et l’ont chassé
de son camp. Telle fut la fin de cette soirée.
Le lendemain, les Paphlagoniens sont amenés à la délibération des
soldats, qui décident que l’on ne se fera plus de mal des deux côtés;
après quoi les députés repartent. Les Grecs, jugeant qu’ils ont assez de
bâtiments, s’embarquent et naviguent avec le vent favorable pendant un
jour et une nuit, ayant à gauche la Paphlagonie. Le lendemain on arrive
à Sinope et on mouille à Harmène[41], port de cette ville. Sinope est en
Paphlagonie; c’est une colonie des Milésiens. Les habitants envoient aux
Grecs des présents hospitaliers, trois mille médimnes de farine d’orge
et quinze cents cérames[42] de vin. Chirisophe y arrive avec des
trirèmes. Les soldats espéraient qu’il leur amenait autre chose; mais il
n’amenait rien. Il annonce seulement qu’Anaxibius, chef de la flotte,
ainsi que tous les autres, fait l’éloge de l’armée, et qu’Anaxibius leur
promet une solde au sortir de l’Euxin.
[41] Port de mer à 40 stades de Sinope.
[42] Vase d’une capacité correspondant à un peu plus de 28 litres.
Les soldats restent toujours à Harmène. Comme ils se sentent près de la
Grèce, ils songent plus que jamais aux moyens de ne pas rentrer chez eux
les mains vides. Ils jugent donc qu’en choisissant un seul chef, un seul
pourra mieux que plusieurs imposer sa volonté à l’armée, la nuit ainsi
que le jour; s’il faut garder quelque secret, il pourra mieux l’empêcher
de se répandre; s’il est nécessaire de prévenir l’ennemi, il perdra
moins de temps; il ne faudra plus de confidence; mais un seul fera
exécuter ce qu’il aura décidé, tandis qu’auparavant les stratéges
faisaient tout à la pluralité des voix.
Occupés de ces pensées, ils songent à Xénophon. Les lochages viennent le
trouver et lui disent que c’est le vœu de l’armée. Chacun, lui
témoignant son affection, l’engageait à se charger du commandement.
Xénophon y inclinait, croyant que ce serait pour lui la source d’une
plus grande gloire, le moyen de se faire un nom plus illustre parmi ses
amis et dans sa ville natale: peut-être même l’armée lui devrait-elle de
nouveaux services.
Ces réflexions l’entraînaient à désirer devenir commandant en chef; mais
quand il songeait que personne ne peut lire dans l’avenir et qu’il
risquait de perdre dans ce rang la gloire qu’il avait acquise, il
hésitait. Dans cette perplexité, il croit que le meilleur parti à
prendre est de consulter les dieux. Il conduit deux victimes devant les
autels, et sacrifie à Jupiter Roi, qui lui avait été désigné par
l’oracle de Delphes. C’était d’ailleurs à ce dieu qu’il attribuait
l’envoi du songe qu’il avait eu quand il commença à prendre sa part des
soins dus à l’armée. Il se ressouvenait aussi qu’à son départ d’Éphèse,
pour être présenté à Cyrus, il avait entendu à droite le cri d’un aigle
posé à terre; le devin qui l’accompagnait alors lui avait dit que
c’était l’augure d’une gloire élevée, glorieuse, mais pénible, vu que
les oiseaux attaquent l’aigle surtout quand il est posé. Le devin
ajoutait que ce n’était pas un augure de richesse, car c’est au vol que
l’aigle s’empare de sa proie.
Pendant qu’il sacrifie, le dieu lui montre clairement qu’il ne doit ni
briguer le commandement en chef, ni l’accepter, s’il est élu. C’est ce
qui eut lieu. L’armée s’étant réunie, tout le monde dit qu’il faut élire
un chef, et, cet avis adopté, on propose Xénophon. Comme il était
évident que, quand on irait aux voix, ce serait lui qu’on choisirait, il
se lève et dit:
«Soldats, je suis sensible à l’honneur que vous me faites, attendu que
je suis homme; je vous en remercie et je prie les dieux de me donner
l’occasion de vous rendre service; mais je ne crois pas, quand il y a là
un Lacédémonien, que ce soit votre intérêt et le mien de me choisir: les
Lacédémoniens seraient moins empressés à cause de cela de vous accorder
ce qui vous ferait faute, et je ne sais pas s’il y aurait sûreté pour
moi. Car je vois qu’ils n’ont cessé d’être en guerre avec ma patrie que
quand ils ont eu fait reconnaître par toute la ville la suprématie des
Lacédémoniens: cet aveu fait, ils ont cessé la guerre et n’ont pas
continué le siége de la ville. Témoin de ces événements, si je
paraissais attenter, autant qu’il est en moi, à leur autorité, je
craindrais qu’on ne me rappelât brusquement à la raison. Quant à ce que
vous pensez, qu’il y aura moins de séditions avec un seul chef qu’avec
plusieurs, sachez bien que, si vous en choisissez un autre, vous ne me
trouverez à la tête d’aucun parti. Je pense qu’à la guerre quiconque
conspire contre son chef conspire contre son propre salut; tandis que,
si vous me choisissiez, je ne serais pas surpris qu’il se trouvât
quelqu’un d’irrité contre vous et contre moi.»
A ces mots, un plus grand nombre encore se lèvent et disent qu’il faut
qu’il commande. Agasias de Stymphale dit qu’il trouve ridicule que la
chose se passe de la sorte; que, si les Lacédémoniens se fâchent, ils
devront aussi se fâcher si, dans un festin, on ne choisit pas un
Lacédémonien pour président. «A ce compte, ajoute-t-il, il ne nous est
pas permis sans doute d’être lochages, puisque nous sommes Arcadiens.»
Ces paroles d’Agasias sont couvertes d’applaudissements.
Alors Xénophon, voyant qu’il faut insister davantage, s’avance et dit:
«Eh bien! camarades, pour ne vous rien cacher, je vous en atteste tous
les dieux et toutes les déesses, que, pressentant votre décision,
j’offris un sacrifice pour savoir s’il serait avantageux à vous de me
confier ce pouvoir, à moi de l’accepter. Les dieux m’ont fait voir dans
les victimes, si clairement qu’un enfant n’aurait pu s’y méprendre, que
je dois m’abstenir de ce pouvoir absolu.»
On élit Chirisophe. Chirisophe, une fois élu, s’avance et dit: «Sachez,
soldats, que je me serais soumis, si vous aviez élu un autre chef, mais
vous avez rendu service à Xénophon en ne l’élisant pas. Dexippe l’a
depuis peu calomnié auprès d’Anaxibius, autant qu’il l’a pu, quoique
j’aie fait tous mes efforts pour lui fermer la bouche. Il a dit qu’il
croyait que Xénophon aimerait mieux avoir pour collègue Timasion de
Dardanie, de la division de Cléarque, que lui-même qui est Lacédémonien.
Mais puisque vous m’avez élu, continue Chirisophe, je m’efforcerai aussi
de vous faire tout le bien que je pourrai. Préparez-vous à lever
l’ancre, demain, si le temps est beau. On fera voile vers Héraclée; il
faut que tout le monde tâche d’y arriver; une fois là, nous aviserons au
reste.»