CHAPITRE V

Incendie des villages par Tissapherne.--Les Grecs sont enfermés entre

les monts des Carduques et le Tigre.--Difficulté de passer le

fleuve.--Expédient proposé par un Rhodien.--On se décide à franchir les

monts Carduques.

Les Barbares tournent le dos et s’enfuient chacun comme il peut; les

Grecs sont maîtres de la hauteur. Tissapherne et Ariée prennent alors un

autre chemin. De son côté, Chirisophe descend dans la plaine avec ses

troupes et campe dans un village plein de vivres. Il y avait dans la

même plaine, le long du Tigre, beaucoup d’autres villages bien

approvisionnés. L’après-midi venue, l’ennemi paraît à l’improviste dans

la plaine et massacre quelques Grecs, qui s’étaient dispersés pour

piller. Il y avait là, en effet, un grand nombre de troupeaux qu’on prit

au moment où ils allaient passer le fleuve.

Alors Tissapherne et ses gens ayant essayé de mettre le feu aux

villages, quelques Grecs sont désespérés, dans la crainte de ne plus

trouver où se fournir de vivres, si les Barbares viennent à tout brûler.

En ce moment, Chirisophe revenait de porter secours à ceux qui avaient

été surpris dans la plaine. Xénophon, redescendu de la montagne, se met

à parcourir les rangs: «Vous voyez, Grecs, leur dit-il, que les Barbares

regardent déjà cette contrée comme à nous. Ils avaient stipulé que nous

ne brûlerions pas les terres du roi, et ce sont eux maintenant qui les

brûlent comme un pays qui ne leur appartient plus. Mais, en quelques

lieux qu’ils laissent des vivres pour eux-mêmes, ils nous y verront

marcher. Voyons, Chirisophe, ajoute-t-il, je suis d’avis de porter

secours contre ces incendiaires, comme si le pays était à nous.» Alors

Chirisophe: «Et moi, dit-il, je n’en suis point d’avis; mais brûlons

aussi nous-mêmes, et ce sera plus tôt fini.»

De retour aux tentes, pendant que les autres s’occupent à chercher des

vivres, les stratéges et les lochages se réunissent. L’embarras était

grand: c’étaient, d’une part, des montagnes élevées; de l’autre, un

fleuve tellement profond qu’on n’y pouvait tenir les piques hors de

l’eau en essayant de le sonder. Dans cette perplexité un Rhodien se

présente: «Je me charge, camarades, dit-il, de faire passer quatre mille

hoplites, si vous voulez me fournir ce qui m’est nécessaire et me donner

un talent de récompense.» On lui demande ce qu’il lui faut: «J’ai

besoin, dit-il, de deux mille outres; je vois ici beaucoup de moutons,

de chèvres, de bœufs et d’ânes: écorchez-les, soufflez-en les peaux, et

nous passerons facilement. J’aurai également besoin des courroies dont

vous vous servez pour les attelages. Avec ces courroies j’attacherai les

outres et je les adapterai les unes aux autres; ensuite j’y suspendrai

des pierres que je laisserai descendre dans l’eau comme des ancres;

puis, pour relier les deux rives, je jetterai sur le tout des branches

et sur ces branches une couche de terre. Vous allez voir tout de suite

que vous n’enfoncerez point. Chaque outre portera deux hommes de manière

à ne pas enfoncer, et le bois revêtu de terre empêchera qu’on ne

glisse.»

En entendant cette proposition, les stratéges trouvent l’idée

ingénieuse, mais l’exécution impossible; il y avait, de l’autre côté du

fleuve, un grand nombre de cavaliers prêts à y mettre obstacle, et qui

n’eussent pas laissé mettre pied à terre aux premiers qui l’eussent

essayé.

Le lendemain, on se replie, par une route opposée à celle de Babylone,

sur les villages qui n’étaient pas brûlés, et l’on brûle ceux que l’on

quitte. Les ennemis ne font point de charge, mais ils regardent avec

étonnement la manœuvre des Grecs, ne sachant où ils veulent se porter,

ni ce qu’ils ont dans l’esprit. Pendant que les soldats s’occupent à

chercher des vivres, les stratéges et les lochages se réunissent de

nouveau, se font amener les prisonniers, et tâchent de tirer d’eux des

renseignements sur tout le pays qui les entoure.

Ils disent qu’il existe, vers le midi, une route qui conduit à Babylone

et en Médie, celle-là même par où l’armée est venue; que vers l’Orient,

une autre route mène à Suse et à Ecbatane, où le roi passe le printemps

et l’été; qu’en traversant le fleuve du côté du couchant on marche vers

la Lydie et l’Ionie, qu’enfin à travers les montagnes et en se tournant

vers l’Ourse, on va chez les Carduques[30]. Ils ajoutent que ce peuple

habite un sol montueux, qu’il est belliqueux et indépendant du roi;

qu’autrefois le roi a envoyé chez eux une armée de douze myriades, et

qu’il n’en est revenu personne à cause de la difficulté du terrain; que

pourtant quand ils étaient en paix avec le satrape de la plaine, il y

avait des relations réciproques entre les deux nations.

[30] C’est le peuple qui, aujourd’hui, se nomme les Kourdes.

Après ce rapport, les stratéges font mettre à part les prisonniers qui

assurent connaître le pays, et ne disent rien de la route qu’ils veulent

prendre. Cependant ils jugent nécessaire de traverser les monts des

Carduques. En effet, on leur avait dit qu’au sortir de ces montagnes ils

arriveraient en Arménie, pays vaste et fertile, soumis à Orontas, et que

de là ils iraient aisément où bon leur semblerait. Cette mesure décidée,

ils sacrifient, afin de pouvoir partir à l’heure qu’ils jugeraient

convenable, car ils craignaient que l’ennemi ne s’emparât des hauteurs.

On donne l’ordre qu’après le dîner tout le monde plie bagage et se

repose pour partir au premier signal.

Expédition des dix mille · 第 32 / 83 题