Discours de Chirisophe, de Cléanor et de Xénophon.
Après l’élection, le jour commençant à poindre, les chefs se rendent au
centre du camp et conviennent de placer des gardes en avant et de
convoquer les soldats. Les soldats réunis, Chirisophe de Lacédémone se
lève et parle ainsi: «Soldats, les circonstances sont critiques, depuis
que nous sommes privés de nos stratéges, de nos lochages et de nos
soldats; de plus, Ariée, qui était notre allié, nous a trahis. Il faut
cependant sortir de là en hommes de cœur. Au lieu de nous décourager,
essayons de nous en tirer, si nous pouvons, par une belle victoire;
sinon, mourons bravement plutôt que de tomber vivants aux mains des
ennemis: car je crois que nous souffririons des maux que puissent les
dieux réserver à nos ennemis!»
Alors, Cléanor d’Orchomène se lève et parle ainsi: «Oui, vous voyez,
soldats, le parjure du roi et son impiété; vous voyez la perfidie de
Tissapherne, lui qui, après vous avoir dit qu’il était voisin de la
Grèce, et qu’il voulait avant tout nous sauver, après avoir fait les
mêmes serments que nous et nous avoir donné la main, nous trahit et
arrête nos généraux. Il n’a pas même respecté Jupiter Hospitalier; mais
il a fait asseoir Cléarque à sa table, pour mieux les tromper, et les a
fait mettre à mort. Et Ariée, que nous avons voulu créer roi, à qui nous
avons donné notre foi, en recevant la sienne, que nous ne nous
trahirions point, cet homme, sans crainte des dieux, sans respect pour
la mémoire de Cyrus, de Cyrus qui, de son vivant, l’avait comblé
d’honneurs, le voilà maintenant passé du côté des plus cruels ennemis de
son bienfaiteur, en essayant de nous faire du mal, à nous les amis de
Cyrus! Ah! que les dieux les punissent! Pour nous, témoins de cette
conduite, il ne faut plus nous laisser tromper par de telles gens:
combattons donc avec le plus de cœur possible, prêts à subir d’ailleurs
ce qu’il plaira aux dieux!»
Alors Xénophon se lève, revêtu de la plus belle armure guerrière qu’il
eût pu se procurer, convaincu que, si les dieux lui donnaient la
victoire, la plus belle parure convenait au vainqueur, et que, s’il
fallait mourir, il convenait encore, après s’être jugé digne de porter
les plus belles armes, d’en mourir revêtu, puis il commence ainsi: «Le
parjure des barbares, leur perfidie dont parle Cléanor, vous les
connaissez aussi, je le crois. Si donc vous délibériez sur un nouvel
accord d’amitié avec eux, nous serions nécessairement en proie au
découragement, en considérant ce qu’ont souffert nos stratéges qui, sur
la foi des traités, se sont remis en leurs mains. Mais si nous avons
l’intention de punir avec les armes les maux qu’on nous a faits, et de
leur faire la guerre par tous les moyens en notre pouvoir, nous avons,
avec l’aide des dieux, de nombreuses et belles espérances de salut.» Au
moment où Xénophon prononçait ces paroles, un Grec éternue. Aussitôt,
les soldats, d’un seul mouvement, s’inclinent tous devant le dieu. Alors
Xénophon reprenant: «Il me semble, soldats, dit-il, que comme, au moment
où nous délibérons sur notre salut, Jupiter sauveur nous envoie ce
présage, il faut vouer à ce dieu un sacrifice d’actions de grâces, dès
que nous serons arrivés en pays ami, et un second sacrifice aux dieux,
suivant nos facultés. Que ceux qui sont de cet avis lèvent la main.»
Tous la lèvent: on prononce ensuite le vœu, on chante un péan; puis, ces
hommages légitimes rendus aux dieux, Xénophon reprend en ces mots: «Je
disais donc que nous avons de nombreuses et belles espérances de salut.
D’abord nous observons les serments faits devant les dieux, tandis que
les ennemis se sont parjurés et ont violé serments et trêves. Cela
étant, il est probable que les dieux combattront avec nous contre nos
ennemis, eux qui, aussitôt qu’ils le veulent, peuvent soudain humilier
les grands et sauver aisément les faibles même au milieu des dangers. En
second lieu, je vais vous rappeler les dangers qu’ont courus nos
ancêtres, afin que vous sentiez qu’il faut vous montrer braves, parce
que les braves sont tirés par les dieux des plus grands périls. Quand
les Perses et ceux qui les suivaient vinrent, avec une armée formidable,
pour anéantir Athènes, les Athéniens osèrent leur résister et les
vainquirent. Ils avaient fait vœu d’immoler à Diane autant de chèvres
qu’ils tueraient d’ennemis; et, n’en trouvant pas assez, ils décidèrent
d’en sacrifier cinq cents tous les ans. Ce sacrifice se fait encore
aujourd’hui.
«Plus tard, lorsque Xerxès, suivi de troupes innombrables, marcha contre
la Grèce, nos ancêtres battirent sur terre et sur mer les aïeux de vos
ennemis. Vous en voyez des preuves dans les trophées; mais le plus grand
témoignage est la liberté des villes où vous êtes nés et où vous avez
été élevés: vous ne vous y inclinez devant aucun maître, mais seulement
devant les dieux. Voilà les ancêtres dont vous êtes sortis. Je ne dirai
pas qu’ils aient à rougir de vous, puisque, il y a peu de jours, placés
en face des descendants de ces mêmes hommes, vous avez, avec l’aide des
dieux, vaincu des troupes bien plus nombreuses que les vôtres. Et alors
c’est pour la royauté de Cyrus que vous avez montré du cœur; mais
aujourd’hui qu’il s’agit de votre salut, il faut montrer encore plus
d’ardeur et de courage: il est d’ailleurs tout naturel que vous ayez
plus d’assurance en face des ennemis. Jadis vous ne les aviez point
pratiqués; et, tout en voyant leur foule innombrable, vous avez osé,
avec ce courage qui vous est héréditaire, vous élancer sur eux.
Maintenant que vous savez par expérience que, si nombreux qu’ils soient,
ils n’ont pas le cœur de vous attendre, vous conviendrait-il de les
craindre?
«Ne regardez pas non plus comme un désavantage, si les troupes de Cyrus,
jadis rangées à vos côtés, vous font défaut aujourd’hui. Elles sont
encore plus lâches que celles que nous avons battues: c’est pour
rejoindre celles-ci qu’elles nous ont abandonnés. Ne vaut-il pas mieux
alors voir dans l’armée ennemie que dans la nôtre des gens prêts à
donner le signal de la fuite? Si quelqu’un de vous se décourage de ce
que nous n’avons pas de cavalerie, tandis que les ennemis en ont une
nombreuse, songez que dix mille cavaliers ne sont que dix mille hommes.
Personne, dans une bataille, n’a jamais péri d’une morsure ni d’un coup
de pied de cheval: ce sont les hommes qui font la chance des batailles.
Ainsi, nous avons une assiette beaucoup plus sûre que celle des
cavaliers. Suspendus sur leurs chevaux, ils ont peur non-seulement de
nous, mais de tomber; tandis que nous, solidement fixés à la terre, nous
frappons plus fortement ceux qui nous approchent, nous atteignons mieux
le point où nous visons. Les cavaliers n’ont sur nous qu’un avantage,
c’est de fuir avec plus de sûreté que nous.
«Si, pleins de cœur au combat, vous vous affligez de ce que Tissapherne
ne sera plus notre guide, et que le roi ne nous fournira plus de marché,
considérez lequel vaut mieux d’avoir pour guide un Tissapherne, qui
machine évidemment contre nous, ou de nous faire conduire par des hommes
de notre choix, qui sauront que, s’ils veulent nous duper, c’est leur
âme et leur corps qui seront dupes. Quant aux vivres, vaut-il mieux, au
marché qu’ils nous fournissent, en acheter quelques mesures pour
beaucoup d’argent, surtout à un moment où l’argent va nous manquer, que
d’en prendre nous-mêmes, étant vainqueurs, en telle quantité que chacun
de nous voudra?
«Si ce dernier parti vous semble préférable, peut-être croyez-vous
impossible de passer les fleuves, et regardez-vous comme une grande
faute de les avoir passés; mais prenez donc garde que les Barbares ont
commis la folie plus grande encore de les avoir passés comme nous.
D’ailleurs, si les fleuves sont difficiles à traverser loin de leurs
sources, ils deviennent enfin guéables en remontant vers leur point de
départ, et ils ne mouillent pas même le genou; et le passage fût-il
impraticable, dût-il ne se présenter aucun guide, il ne faudrait pas
encore nous décourager. En effet, nous savons que les Mysiens, que nous
ne croyons pas plus braves que nous, habitent dans les États du roi, et
malgré lui, des villes grandes et florissantes. Nous en savons autant
des Pisidiens. Quant aux Lycaoniens, nous avons vu qu’ils occupent des
lieux forts dans des plaines appartenant au roi, et dont ils recueillent
les produits. Je vous dirai donc, en pareil cas, de ne point montrer un
désir marqué de retourner dans notre pays, mais de tout disposer comme
si nous voulions fonder une colonie: car je suis sûr que le roi
donnerait de nombreux guides, de nombreux otages aux Mysiens, pour les
reconduire en toute sûreté; que même il leur aplanirait la route, s’ils
voulaient partir sur des chars à quatre chevaux. Il en ferait autant
pour nous, et de très-grand cœur, s’il nous voyait nous préparer à
demeurer ici. Mais j’ai peur que, si nous apprenions une fois à vivre
dans l’oisiveté, à passer nos jours dans l’abondance, en société des
grandes et belles femmes ou filles des Mèdes et des Perses, chacun de
nous, comme les mangeurs de lotos, n’oubliât la route de la patrie.
«Il me semble donc juste et raisonnable d’essayer, avant tout, de
revenir en Grèce et dans nos familles, et là d’annoncer aux Grecs que,
s’ils sont pauvres, c’est qu’ils le veulent bien, puisqu’il leur est
permis de transporter ici ceux qui maintenant chez eux sont privés de
ressources, et de les y faire riches. Car tous ces biens, soldats,
attendent évidemment un vainqueur. J’ai maintenant à vous exposer
comment nous marcherons avec le plus de sécurité, et, s’il faut
combattre, comment nous combattrons avec le plus de succès.
«D’abord, continue-t-il, je suis d’avis de brûler les charrois qui nous
suivent, afin que ce ne soient pas nos attelages qui règlent nos
mouvements, mais que nous nous portions où l’exige le bien de l’armée.
En second lieu, il faut brûler nos tentes. Elles nous donnent de
l’embarras à transporter, et ne servent ni pour combattre, ni pour avoir
des vivres. Débarrassons-nous encore du superflu de nos bagages, sauf ce
qui est nécessaire à la guerre, au boire ou au manger: c’est le moyen
d’avoir plus de soldats sous les armes et moins de skeuophores. Vaincus,
en effet, vous le savez, on laisse tout aux autres: et si nous sommes
vainqueurs, les ennemis deviendront nos skeuophores, croyez-le bien.
«Reste à dire ce que je crois le plus important. Vous voyez que les
ennemis n’ont osé reprendre la guerre avec nous qu’après avoir fait main
basse sur nos stratéges, convaincus que, tant que nous aurions des chefs
à qui nous obéirions, nous serions en mesure de les vaincre à la guerre,
tandis que, nos chefs enlevés, l’anarchie nous perdrait. Il faut donc
que les nouveaux chefs soient plus vigilants que les précédents, que les
soldats soient beaucoup plus disciplinés et plus dociles aux chefs
actuels qu’à ceux d’autrefois. En cas de désobéissance, si vous décidez
que n’importe qui d’entre vous, alors présent, aidera le général dans la
répression, dès lors vous tromperez complétement les ennemis. Car, à
partir de ce jour, ils verront dix mille Cléarques au lieu d’un seul, ne
permettant à personne d’être lâche. Mais il est temps d’en finir:
peut-être les ennemis vont-ils bientôt paraître. Que tous ceux qui
trouvent bon ce que je viens de dire, le ratifient au plus tôt, pour
qu’on l’exécute. Mais si l’on a un meilleur avis, qu’on parle hardiment,
fût-ce un simple soldat: nous sommes tous intéressés au salut commun.»
Ensuite Chirisophe dit: «Eh bien, si l’on a quelque chose à ajouter au
discours de Xénophon, il est permis de le dire tout de suite; mais pour
le moment, je crois que le meilleur est de mettre aux voix sur-le-champ
ce qu’il vient de dire. Que ceux qui sont de cet avis lèvent la main!»
Tous la lèvent. Alors Xénophon debout, reprenant de nouveau: «Écoutez,
camarades, ce que je crois utile de faire. Il est évident que nous
devons aller où nous ayons des vivres. Or, j’entends dire qu’il y a de
beaux villages à vingt stades au plus d’ici. Je ne serais pas surpris si
les ennemis, semblables à ces chiens qui poursuivent et mordent, s’ils
peuvent, les passants, mais qui s’enfuient dès qu’on court sur eux, si
les ennemis, dis-je, nous suivaient dans notre retraite. Aussi, l’ordre
le plus sûr pour la marche est peut-être de former avec les hoplites une
colonne à centre vide, pour que les bagages et la masse qui nous suit
s’y trouvent en sûreté. Si nous désignions dès à présent ceux qui
commanderont la tête de la colonne et veilleront en avant, puis ceux qui
couvriront les flancs et marcheront à la queue, nous n’aurions plus à
délibérer, à l’approche de l’ennemi, et nous pourrions mettre en
mouvement nos troupes toutes formées.
«Si l’on voit quelque autre chose de mieux, faisons autrement; sans
cela, que Chirisophe commande la tête, puisqu’il est Lacédémonien; que
les deux stratéges les plus âgés veillent aux flancs; Timasion et moi,
comme les plus jeunes, nous resterons pour le moment à l’arrière-garde.
Plus tard, quand nous aurons essayé de cette ordonnance, nous
déciderons, suivant l’occasion, ce qu’il y aura de mieux à faire. Si
quelqu’un voit autre chose de mieux, qu’il le dise.» Personne ne prenant
la parole, il continue: «Que ceux qui sont de cet avis lèvent la main!»
La chose est décidée. «Maintenant, dit-il, partons et faisons ce qui est
arrêté. Que celui d’entre vous qui veut revoir sa famille, se souvienne
d’être un homme de cœur: c’est le seul moyen d’y arriver: que celui qui
veut vivre, tâche de vaincre: vainqueur, on tue; vaincu, l’on est tué.
Enfin, que celui qui aime les richesses tâche de remporter la victoire:
vainqueur, on sauve son bien; vaincu, on le laisse aux autres.»