On attend Tissapherne.--Ariée devient suspect aux Grecs.--Tissapherne de
retour devenant également suspect, les Grecs marchent séparément et
établissent leur camp à distance.--Arrivée à la muraille de
Médie.--Perfidie des Perses.--Suite de la marche.
Après cela, les Grecs et Ariée, campés les uns près des autres,
attendent Tissapherne plus de vingt jours. Pendant ce temps, Ariée
reçoit les visites de ses frères et autres parents: des Perses viennent
également le trouver pour le rassurer et lui promettre, sur la foi du
roi, que le roi ne se souvient plus de leur alliance avec Cyrus, ni de
rien de ce qui s’est passé. Les choses en étant à ce point, on
s’aperçoit bientôt qu’Ariée et ses soldats ont moins d’égards pour les
Grecs; si bien qu’un grand nombre de Grecs, mécontents de cette
conduite, vont trouver Cléarque, ainsi que les autres généraux, et leur
disent: «Pourquoi rester ici? Est-ce que nous ne savons pas que le roi
payerait bien cher notre perte, afin que les autres Grecs aient peur de
faire campagne contre le grand roi? Il nous engage à rester ici, parce
que ses troupes sont dispersées; mais qu’il les réunisse, il n’y a pas
moyen qu’il ne fonde pas sur nous. Peut-être creuse-t-il des fossés,
élève-t-il des murs, pour que la route nous soit impraticable. Jamais de
bon cœur il ne voudra que, de retour en Grèce, nous publiions qu’étant
si peu nous avons vaincu le roi devant ses portes, et qu’en le narguant
nous nous sommes retirés.» Cléarque répond à ces paroles: «Et moi aussi
je songe à tout cela; mais je réfléchis que, si nous nous en allons
maintenant, nous aurons l’air de nous en aller pour faire la guerre et
de rompre la trêve. Dès lors personne ne nous fournira d’achat de
vivres, nous n’aurons plus où trouver du blé, personne ne nous servira
de guide. Aussitôt que nous aurons fait cela, Ariée s’éloignera de nous;
il ne nous restera plus un ami, et ceux même qui l’étaient auparavant
deviendront nos ennemis. Avons-nous quelque autre fleuve à passer, je ne
sais; mais ce que nous savons, c’est que l’Euphrate ne peut être
traversé quand des ennemis en défendent le passage. S’il faut se battre,
nous n’avons pas de cavalerie alliée, tandis que les cavaliers ennemis
sont nombreux et bien montés. Ainsi, vainqueurs, nous ne tuons personne;
vaincus, pas un n’en réchappe. Je ne vois pas non plus pourquoi le roi,
qui a tant de moyens de nous perdre, s’il le veut, aurait fait un
serment, donné sa main, et pris les dieux à témoin pour rendre sa foi
suspecte aux Grecs et aux Barbares.» Il dit beaucoup d’autres choses
semblables.
Sur ce point arrive Tissapherne, ayant avec lui sa troupe, comme pour
retourner chez lui, et Orontas également avec sa troupe. Ce dernier
emmenait la fille du roi qu’il avait épousée. On part donc, guidés par
Tissapherne, qui fait trouver à acheter des vivres. Ariée, suivi des
troupes barbares de Cyrus, marche avec Tissapherne et campe avec eux.
Les Grecs, qui se défient d’eux, marchent de leur côté sous la conduite
de leurs guides. On campe ainsi séparément, à une parasange au plus les
uns des autres, enfin l’on s’observe mutuellement, comme entre ennemis,
ce qui fait naître aussitôt des soupçons. Parfois on se rencontrait
faisant du bois au même endroit, ramassant du fourrage ou d’autres
choses semblables, et l’on se frappait des deux côtés: nouveau motif de
haine. Après trois étapes, on arrive à la muraille qu’on nomme mur de
Médie[23], et on passe au delà. Il est construit en briques cuites au
feu, liées avec de l’asphalte, sur une largeur de vingt pieds et une
hauteur de cent: on le disait long de vingt parasanges: il est à une
petite distance de Babylone.
[23] Cette muraille s’étendait de l’Euphrate au Tigre, et garantissait
la Babylonie des incursions des peuples nomades qui habitaient la
partie basse de la Mésopotamie. Voy. L. Dubeux, _la Perse_, dans
l’_Univers pittoresque_ de F. Didot.
De là on fait huit parasanges, en deux étapes, et l’on traverse deux
canaux, l’un sur un pont à demeure, l’autre sur un pont de bateaux. Ces
canaux dérivaient du Tigre, et on y avait ouvert des tranchées pour
arroser le pays, d’abord larges, puis plus étroites, et enfin de petites
rigoles telles qu’on en pratique en Grèce dans les champs de mil[24]. On
arrive au Tigre. Près de ce fleuve est une ville grande et peuplée,
nommée Sitace, à une distance de quinze stades. Les Grecs campent tout
auprès, et non loin d’un parc, beau, vaste, planté d’arbres de toute
espèce.
[24] Pour maîtriser, dit Dubeux, et pour diriger les eaux de
l’Euphrate et faciliter l’arrosement des campagnes, les Babyloniens
élevèrent des digues, creusèrent des canaux et des lacs qui
défendaient en même temps le pays contre les invasions du dehors.
Quelques canaux aussi étaient destinés à faire communiquer
l’Euphrate avec le Tigre. Un de ces canaux, qui se trouvait près de
la ville de Sippara, était nommé _Naharraga_; un autre, le
_Naharsares_, est appelé aujourd’hui _Naharsarer_; enfin le
troisième était le _Naharmalcha_ ou _Fleuve royal_, qui joignait
l’Euphrate au Tigre, près de l’endroit où fut plus tard fondée
Sélami. _La Perse_, p. 7.
Les Barbares avaient passé le Tigre et ne paraissaient plus. Après le
souper, Proxène et Xénophon se promenaient, par hasard, à la tête du
camp en avant des armes. Arrive à eux un homme qui demande aux gardes
avancées où il trouvera Proxène ou Cléarque: il ne demandait point
Ménon, quoiqu’il vînt de la part d’Ariée, hôte de Ménon. Proxène s’étant
nommé, cet homme lui dit: «Je suis envoyé d’Ariée et d’Artabaze, gens
dévoués à Cyrus, et qui vous veulent du bien: ils vous recommandent de
vous tenir sur vos gardes, de peur que les Barbares ne vous attaquent
cette nuit: il y a beaucoup de troupes dans le parc voisin. Ils vous
engagent également à envoyer une garde au pont du Tigre, que Tissapherne
a résolu de couper cette nuit, s’il lui est possible, pour vous empêcher
de passer et vous enfermer entre le fleuve et le canal.» Quand ils ont
entendu ce rapport, ils conduisent l’homme à Cléarque et lui rendent
compte de ce qu’il a dit. Cléarque se sent troublé, épouvanté même à ce
récit. Cependant un jeune homme de ceux qui étaient présents, après un
moment de réflexion, fait observer qu’il y a désaccord entre l’attaque
et la rupture du pont. «Il est clair que, s’ils nous attaquent, ils
seront vainqueurs ou vaincus. Vainqueurs, à quoi leur sert de couper le
pont? Y en eût-il plusieurs autres, nous ne saurions où nous sauver
après une défaite. Si c’est nous qui sommes vainqueurs, le pont rompu,
ils n’auront plus où fuir, et ils ne trouveront aucun secours dans les
forces nombreuses qu’ils ont sur l’autre rive, du moment que le passage
du pont n’existera plus.»
Alors Cléarque demande à l’envoyé de quelle étendue est le pays situé
entre le Tigre et le canal. Celui-ci répond que le pays est vaste, avec
de nombreux villages et beaucoup de grandes villes. On aperçoit alors
que les Barbares ont envoyé cet homme en sous main, de crainte que les
Grecs, après avoir coupé le pont, ne restent dans l’île, où ils auraient
eu pour retranchement d’un côté le Tigre, de l’autre le canal, avec des
vivres assurés, puisque cette espèce d’île était vaste, fertile, peuplée
de cultivateurs, offrant, en outre, un asile sûr à quiconque eût voulu
inquiéter le roi.
On prend ensuite du repos, tout en envoyant une garde à la tête du pont;
mais personne ne l’attaqua; il ne parut même aucun ennemi devant le
pont, ainsi que les sentinelles l’assurèrent. Le lendemain, au point du
jour, on passe le Tigre sur un pont de trente-sept bateaux, avec toutes
les précautions possibles; car des Grecs qui étaient auprès de
Tissapherne avaient prévenu qu’on serait attaqué au passage, mais
c’était un faux avis. Seulement Glos, avec quelques autres Barbares,
parut au moment où l’on passait, regarda si l’on traversait, et, l’ayant
vu, s’éloigna au galop.
Des bords du Tigre, on fait vingt parasanges en quatre étapes et l’on
arrive au fleuve Physcus[25], large d’un plèthre: il y a un pont. En cet
endroit s’élève une grande ville nommée Opis[26]. Les Grecs y
rencontrent le frère naturel de Cyrus et d’Artaxercès, amenant de Suse
et d’Ecbatane une armée considérable au secours du roi. Il fait faire
halte à son armée et regarde passer les Grecs. Cléarque, qui était en
tête, les fait défiler deux à deux, et commande de temps à autre un
moment d’arrêt. Ainsi, toutes les fois que la colonne s’arrête, le reste
de la colonne en fait autant: de cette manière elle parut très-nombreuse
aux Grecs, et le Perse fut frappé d’étonnement[27].
[25] Aujourd’hui l’_Odorneh_.
[26] _Antiochia_ sous les Séleucides.
[27] «Il est sans doute des manœuvres par lesquelles un général habile
en impose aux yeux de l’ennemi, et multiplie pour ainsi dire ses
troupes; mais celle-ci me paraît grossière. Comment Cléarque,
prêtant le flanc à l’armée nombreuse du frère du roi, osa-t-il faire
défiler ainsi les Grecs et former de ses troupes une colonne qui ne
finissait point et qui n’aurait pu opposer de résistance, si les
Barbares eussent chargé? On n’était point, à la vérité, en guerre
ouverte avec eux; mais on a vu quels soupçons existaient, on va voir
combien ils étaient fondés. Il fallait d’ailleurs que la Perse fût
bien peu accoutumée à voir des troupes, pour que cette procession
ridicule lui fît illusion. Cléarque était un militaire. Quoique le
texte soit clair, je le soupçonne d’être corrompu.» DE LA LUZERNE.
De là, en six étapes, on fait trente parasanges à travers les déserts de
Médie, et l’on arrive aux villages de Parysatis, mère de Cyrus et
d’Artaxercès. Tissapherne, pour insulter à Cyrus, permet aux Grecs de
les piller, mais avec défense de faire des esclaves. On y trouve
beaucoup de blé, de bétail et autre butin. On fait ensuite vingt
parasanges en quatre étapes dans le désert, ayant le Tigre à gauche. A
la première étape, de l’autre côté du fleuve, on voit une ville grande
et florissante, nommée Cænæ, dont les habitants apportent sur des
radeaux faits de peaux, du pain, du fromage et du vin.