Les Grecs apprennent la mort de Cyrus et le projet d’Ariée de retourner
en Ionie.--Cléarque essaye de le faire revenir et lui promet l’empire
des Perses.--Artaxercès envoie sommer les Grecs de rendre les armes:
ceux-ci congédient les envoyés du roi avec une fière réponse.
La levée des troupes grecques faite par Cyrus, quand il entreprit son
expédition contre Artaxercès, les divers incidents de sa marche, les
détails de la bataille, la mort de Cyrus, le retour des Grecs à leur
camp pour y prendre du repos, persuadés qu’ils avaient remporté une
victoire complète et que Cyrus était vivant, tels sont les faits qui ont
été exposés dans le livre précédent.
Au point du jour, les généraux s’assemblent, étonnés que Cyrus n’envoie
personne ordonner ce qu’il faut faire, ou qu’il ne paraisse pas
lui-même. Ils se décident à plier les bagages qui leur restent, à
prendre les armes, à se porter en avant et à rejoindre Cyrus. Ils se
mettaient en marche, lorsque, au lever du soleil, arrivent Proclès,
gouverneur de la Teuthranie[21], descendant du lacédémonien Démarate, et
Glos, fils de Tamos. Ceux-ci disent que Cyrus est mort, et qu’Ariée, en
fuite, est avec les autres Barbares, au campement d’où ils étaient
partis la veille, qu’il leur promet de les y attendre tout le jour,
s’ils veulent s’y rendre, mais que le lendemain, il retournera, dit-il,
en Ionie d’où il est venu. En apprenant cette nouvelle, les généraux et
le reste des Grecs sont vivement affligés. Cléarque dit: «Plût au ciel
que Cyrus vécût encore! mais puisqu’il n’est plus, annoncez à Ariée que
nous avons vaincu le roi, que personne, comme vous voyez, ne nous
résiste, et que, si vous ne fussiez survenus, nous marchions contre le
roi. Nous promettons à Ariée que, s’il vient ici, nous le ferons monter
sur le trône royal, puisque c’est aux vainqueurs à disposer de
l’empire.» Cela dit, il congédie les employés, et les fait accompagner
de Chirisophe de Lacédémone, et de Ménon de Thessalie. Ménon lui-même
l’avait demandé, étant l’ami et l’hôte d’Ariée. Les envoyés partent, et
Cléarque attend leur retour.
[21] Contrée de la Mysie.
L’armée se procure des vivres comme elle peut: on prend aux équipages
des bœufs et des ânes qu’on égorge; quant au bois, voici comment on en
a: en s’avançant à peu de distance de la phalange, à l’endroit où
s’était livrée la bataille, on trouve quantité de traits que les Grecs
forcent les transfuges du roi de dépouiller de leur fer, puis des gerres
et des boucliers d’osier égyptiens, un grand nombre de peltes et des
chars vides; le tout sert à faire bouillir les viandes, et l’on vit
ainsi ce jour-là.
A l’heure où l’agora est pleine, il arrive de la part du roi et de
Tissapherne des hérauts et d’autres Barbares. Parmi eux se trouve un
Grec, Phalynus, qui servait auprès de Tissapherne dont il était
considéré, parce qu’il se donnait pour savant dans la tactique et le
maniement des armes. Les hérauts s’approchent, appellent les chefs des
Grecs, et disent que le roi, se regardant comme vainqueur, puisqu’il a
tué Cyrus, somme les Grecs de rendre les armes et de venir aux portes du
roi solliciter un bon traitement. Voilà ce que disent les hérauts du
roi. Les Grecs sont indignés de ces paroles. Cependant Cléarque se
contente de dire que ce n’est point aux vainqueurs à rendre les armes:
«Mais vous, ajoute-t-il, vous, généraux, faites-leur la réponse la
meilleure et la plus honorable; moi, je reviens à l’instant.» Et de
fait, un de ses serviteurs l’appelait pour voir les entrailles de la
victime, car il sacrifiait au moment même. Proxène de Thèbes prenant
alors la parole: «Quant à moi, dit-il, Phalynus, je me demande avec
étonnement si c’est comme vainqueur que le roi exige nos armes, ou comme
ami, à titre de présent. Si c’est comme vainqueur, pourquoi les
demande-t-il? il n’a qu’à venir les prendre. S’il veut les avoir par la
persuasion, qu’il dise ce qu’il fera pour les soldats en retour de cette
gracieuseté.» A cela Phalynus répond: «Le roi se croit vainqueur,
puisqu’il a tué Cyrus. Car qui désormais lui disputerait l’empire? Il
vous regarde comme sous sa dépendance, vu qu’il vous tient au milieu de
ses États, entre des fleuves qu’il est impossible de traverser, et qu’il
peut vous écraser sous une telle multitude d’hommes que vous ne pourriez
pas les tuer, même s’il vous les abandonnait.» Xénophon d’Athènes lui
dit: «Phalynus, tu le vois, nous n’avons plus d’autre ressource que nos
armes et notre courage: et tant que nous aurons nos armes, nous pensons
bien que notre courage ne nous fera point défaut; mais les livrer, ce
serait livrer notre personne. Ne crois donc pas que nous abandonnions le
seul bien qui nous reste; il doit nous servir à combattre pour nos
intérêts.» En entendant ces mots, Phalynus se prit à rire et dit: «Ah!
jeune homme, tu m’as l’air d’un philosophe, et tu dis là des choses qui
ne manquent point d’agrément; sache pourtant que tu es fou, si tu
t’imagines que votre courage l’emporte sur les forces du roi.» D’autres,
qui mollissaient, firent observer, dit-on, qu’après avoir été fidèles à
Cyrus, ils pourraient aussi devenir très-utiles au roi, s’il voulait
être leur ami, et que, s’il les employait, soit à n’importe quelle
entreprise, soit dans une campagne contre les Égyptiens, ils fondraient
sur eux avec lui.
Cependant Cléarque revient et demande si l’on a fait une réponse.
Phalynus reprend et lui dit: «L’un dit une chose, l’autre une autre;
mais toi, Cléarque, dis-nous ce que tu penses.» Alors Cléarque: «Moi,
Phalynus, dit-il, c’est avec plaisir que je t’ai vu, et il en est de
même, je pense, de tous ceux qui sont ici. Tu es Grec, comme nous tous
que tu vois autour de toi. Dans la position où nous sommes, nous te
demandons ton avis sur ce que nous devons faire relativement à tes
propositions. Toi donc, au nom des dieux, conseille-nous ce qui te
paraît le meilleur et le plus honorable, ce qui doit t’honorer aux yeux
de la postérité, quand on dira: «Jadis Phalynus, envoyé par le roi pour
sommer les Grecs de rendre les armes, a été consulté par eux et a donné
ce conseil;» car tu sais bien que, de toute nécessité, on parlera en
Grèce du conseil, quel qu’il soit, que tu auras donné.»
Par ces insinuations, Cléarque voulait amener l’envoyé même du roi à
conseiller de ne pas rendre les armes, afin de relever ainsi l’espérance
des Grecs; mais Phalynus l’éluda, et parla en ces termes, contre
l’attente de Cléarque: «Moi, dit-il, si entre dix mille chances de salut
il en est une seule pour vous en combattant contre le roi, je vous
conseille de ne pas rendre les armes; mais s’il n’y a pas d’espoir de
salut en dépit du roi, je vous conseille de vous sauver comme vous
pourrez.» Alors Cléarque: «Ainsi voilà ce que tu dis; eh bien, va-t’en
dire de notre part que nous croyons, nous, que si nous devons être les
amis du roi, nous vaudrons plus ayant nos armes que les rendant à un
autre, et que, s’il faut combattre, il vaut mieux combattre avec ses
armes qu’après les avoir rendues.» Phalynus répond: «Nous le dirons,
mais le roi m’a encore chargé de vous dire que, vous restant ici, il y
aura trêve, et guerre si vous avancez ou reculez. Répondez sur ce point:
Restez-vous ici avec une trêve, ou bien voulez-vous la guerre? Je
porterai votre réponse.--Réponds donc, dit Cléarque, que nous acceptons
les propositions du roi.--Qu’entends-tu par là? dit Phalynus.--Si nous
restons, dit Cléarque, il y a trêve, et guerre si nous avançons ou
reculons.» Phalynus dit une seconde fois: «Est-ce trêve ou guerre que je
dois annoncer?» Et Cléarque répondit une fois encore: «Trêve en restant
ici, guerre en avançant ou en reculant.» Quant à ce qu’il ferait, il
n’en laissa rien percer.