Xénophon a inscrit en tête de son livre le mot grec _Anabasis_, qui veut
dire marche ascendante, marche en avant; c’est précisément l’opposé de
cet autre titre adopté généralement par les modernes: _Retraite des Dix
mille_. En proposant d’y substituer celui d’_Expédition des Dix mille_,
nous faisons œuvre de conciliation, puisque la marche en avant et la
marche en retraite s’y trouvent également comprises. Il est vrai qu’on
pourrait nous chercher chicane sur ce que le corps expéditionnaire était
d’environ treize mille hommes au départ; mais comme il n’était plus
guère que de huit mille cinq cents au retour, à Cérasonte, et qu’il
diminua encore depuis cet endroit-là, il nous semble que le chiffre de
dix mille est une bonne moyenne.
Quoi qu’il en soit, et sous quelque titre qu’il se produise, le livre de
Xénophon est justement compté parmi les classiques de la guerre; il en
est le premier dans l’ordre des temps, et peut-être à tous les points de
vue. L’auteur de l’_Anabase_ est un maître dans l’art de conduire les
soldats.
Xénophon était Athénien, du bourg d’Erchios; on ne connaît pas bien la
date de sa naissance, mais on la rapporte aux environs de l’année 445
avant notre ère. Il reçut la forte éducation, physique et
intellectuelle, qu’on donnait à la jeunesse de son pays et de son temps.
Il suivit des cours d’art militaire, comme il s’en faisait alors dans
les principales villes de la Grèce. Enfin, pour achever le développement
de ses facultés morales, il eut le bonheur de rencontrer Socrate.
Vers l’âge de dix-huit ans, il commença de servir dans la milice des
_péripoles_, qui étaient chargés de garder les environs d’Athènes. Deux
ans plus tard, on le trouve dans l’armée active. Blessé au combat de
Délium où les Athéniens furent battus par les troupes de Thèbes, il fut
sauvé par Socrate, qui le prit sur ses épaules et l’emporta loin du
champ de bataille.
La guerre du Péloponèse ayant pris fin, et Athènes ayant succombé sous
les coups de Sparte, Xénophon se laissa persuader par un ami, le Béotien
Proxène, d’aller chercher fortune auprès du second fils de Darius II,
Cyrus le jeune, qui gouvernait la plus grande partie de l’Asie Mineure.
Après la mort de Darius et l’avénement de son fils aîné, Artaxercès
Mnémon, au trône de Perse, Cyrus résolut de disputer la couronne à son
frère; il leva des troupes, appela des auxiliaires grecs, et partit.
Alors commença, en 401, cette expédition des Dix mille où Xénophon,
d’abord simple volontaire, s’éleva bientôt au premier rang, et dont il a
écrit l’histoire.
Quand il revint à Athènes, Socrate était mort; une démocratie jalouse,
inquiète, poursuivait de ses soupçons les meilleurs citoyens. Xénophon
fut accusé de _laconisme_, c’est-à-dire de sympathie pour Sparte et
d’inclination vers un gouvernement aristocratique, comme celui que
Lycurgue avait fondé en Laconie; il fut condamné à l’exil. Agésilas lui
donna une généreuse hospitalité; les liens d’une amitié solide unirent
ces deux fameux hommes de guerre. Enfin, Xénophon se retira dans
l’Élide, auprès d’Olympie, à Scillonte, où se termina, après quelques
autres vicissitudes, sa longue carrière; il avait plus de
quatre-vingt-dix ans quand il mourut, en 354.
Xénophon a beaucoup écrit et sur beaucoup de sujets. Les _Mémoires sur
Socrate_ et l’_Apologie de Socrate_ sont des monuments incomparables
pour l’histoire du grand réformateur de la philosophie. Le _Gouvernement
des Lacédémoniens_ et le _Gouvernement des Athéniens_ nous font bien
connaître le caractère politique des deux peuples et l’antagonisme de
leurs institutions. _Le Commandant de la cavalerie_ et le _traité de
l’Équitation_ nous ramènent vers l’art militaire qui tient une si grande
place dans les ouvrages historiques de Xénophon: les _Helléniques_ ou
_Histoire Grecque_, suite donnée par lui au chef-d’œuvre inachevé de
Thucydide, l’_Anabase_, la _Vie d’Agésilas_, et jusque dans cette
_Cyropédie_ ou _Éducation de Cyrus_, qui est cependant, comme on l’a
justement remarqué, bien plutôt une œuvre d’imagination qu’une histoire.
Nous n’avons nommé que les principaux écrits de Xénophon; le premier de
tous, le plus achevé, le plus populaire, et nous ne saurions trop le
redire, le plus digne de l’être, c’est l’_Expédition des Dix mille_.
La traduction qu’on va lire est due à la plume exercée de M. Eugène
Talbot. Vers la fin du dernier siècle, un officier général, le comte de
La Luzerne, qui fut ministre de la marine sous Louis XVI, avait consacré
à l’étude du livre de Xénophon la passion d’un ami des lettres anciennes
et l’intelligence d’un homme du métier. M. Talbot a profité utilement de
son précieux travail.
En s’appliquant à faire connaître à leurs contemporains les principales
œuvres de l’antiquité Grecque et Romaine, les traducteurs du XVIIe et du
XVIIIe siècle se préoccupaient plus d’être compris que d’être exacts.
C’est ainsi que, pour les magistratures, les fonctions civiles et
militaires chez les anciens, ils cherchaient des équivalents chez les
modernes; il paraît que des termes tels que ceux de colonel, de mestre
de camp, et d’autres de même sorte, attribués aux chefs militaires
d’Athènes où de Rome, ne choquaient pas alors les lecteurs. De notre
temps on est plus difficile; mais on risque de tomber dans l’excès
contraire. Comme on se défie des équivalents qui ne peuvent jamais être
en effet d’une exactitude parfaite, on introduit simplement dans la
traduction les dénominations grecques où latines, en leur donnant tout
au plus une désinence française: _hoplites_, _peltastes_, _gymnètes_,
etc. Cela demande cependant quelque explication. Le plus souvent, pas
toujours, on fait une note; mais l’inconvénient des notes est qu’une
fois données, on ne les reproduit plus d’ordinaire, tandis que les
termes qui intriguent le lecteur se représentent au contraire assez
fréquemment et le forcent à rechercher, non sans peine, feuillet par
feuillet, l’explication unique à laquelle il a plus d’une fois besoin de
recourir.
Au lieu de notes, nous avons cru devoir placer, dans cet _Avertissement_
même, quelques éclaircissements sur un certain nombre de termes grecs
laissés, par principe d’exactitude, dans cette traduction.
L’_hoplite_, chez les Grecs, était le fantassin armé de toutes pièces,
casque, cuirasse, cnémides ou jambières, grand bouclier qui couvrait
tout le corps, depuis le cou jusqu’aux pieds, longue pique ou sarisse,
épée. Les _hoplites_ composaient le fonds de l’infanterie grecque,
quelque chose comme notre infanterie de ligne.
Le _peltaste_, ainsi nommé de son bouclier, ou _pelte_, beaucoup moins
grand que celui de l’_hoplite_, était armé plus légèrement; au lieu de
cuirasse, il avait seulement une lame d’une certaine largeur, en fer ou
en cuivre, autour de la taille; point de cnémides; au lieu de la
sarisse, un javelot ou tout au plus une demi-pique. Les _peltastes_
étaient de l’infanterie légère.
Sous les termes de _psiles_, de _gymnètes_, il faut entendre une
infanterie encore plus légère, sans armure défensive, sans bouclier
même, prompte à la course, faite pour escarmoucher, en un mot des
tirailleurs. Les frondeurs, les archers, ce qu’on nommait en général les
gens de trait, appartenaient à cette catégorie.
Les _skeuophores_ étaient les porteurs ou conducteurs de bagages.
La formation des troupes, du moins au temps de Xénophon, se faisait
d’après l’ordonnance lacédémonienne, parce que alors Lacédémone, étant
victorieuse, donnait le ton militaire au reste de la Grèce. Cette
ordonnance différait beaucoup de l’ordonnance macédonienne qui lui
succéda, et quoiqu’on trouve les mêmes termes dans l’une et dans
l’autre, on doit les entendre dans des sens différents.
Ainsi, dans l’ordonnance macédonienne, le _lochos_ ou _loche_ n’est
qu’une file de la phalange, de huit à seize hommes au plus: dans
l’ordonnance lacédémonienne, le _loche_ est un corps de cent hommes,
quelque chose comme une de nos compagnies d’infanterie; de sorte que le
_lochage_, ou chef de _loche_, qui, chez les Macédoniens, ne se trouvait
être qu’un sous-officier, nous dirions volontiers un sergent, était,
chez les Spartiates, comme un capitaine chez nous. On verra dans
l’_Expédition des Dix mille_, les _lochages_ jouer un rôle considérable.
Les _hypolochages_ peuvent être considérés comme des lieutenants.
Le _loche_ se partageait en deux _pentécosties_, ou sections de
cinquante hommes, commandées par des _pentécontarques_, et la
_pentécostie_, en deux _énomoties_, de vingt-cinq hommes chacune, sous
les ordres d’un _énomotarque_.
Quatre _loches_, et quelquefois davantage, étaient réunis sous le
commandement d’un _stratége_ qui était comme un colonel. Le _taxiarque_
était un _stratége_, sous un nom différent. L’_hypostratége_ était en
quelque sorte un lieutenant-colonel.
En allant au combat, les troupes grecques entonnaient le _péan_, qui
était un chant militaire et religieux, et invoquaient _Ényalius_,
c’est-à-dire Mars, dieu de la guerre, sous un de ses surnoms.
Dans l’armée d’Artaxercès, on voit figurer les _doryphores_ ou
porte-lances, qui formaient la garde du Grand Roi--c’était ainsi qu’on
appelait le roi de Perse,--et les _gerrophores_ qui prenaient leur nom
du bouclier tressé en osier, ou _gerre_, qu’ils portaient.
Dans la marine, les _triérites_ étaient les rameurs ou matelots d’une
_trirème_, galère à trois rangs de rames, commandée par un _triérarque_.
Les navires à cinquante rames s’appelaient des _pentécontores_; à trente
rames, des _triacontores_.
Le terme d’_épibates_ désignait les matelots en général.
Dans les villes auxquelles Sparte avait enlevé leur autonomie, elle
envoyait un _harmoste_ ou gouverneur, revêtu de tous les pouvoirs civils
et militaires.
Un _comarque_ était un chef de village, une sorte de maire rural.
Il y aurait peut-être quelques autres explications à donner encore, mais
nous nous bornons à celles-ci, ne voulant pas fatiguer le lecteur, sous
prétexte de lui être utile.