LES TROIS VILLES.--LOURDES.--ROME.--PARIS

(1893-1897)

En écrivant sa trilogie des _Trois Villes_, succédant à la série des

Rougon-Macquart, Zola a voulu montrer, en un panorama synthétique, la

domination sacerdotale dans trois milieux différents. En même temps,

il lui a convenu de prouver, une fois de plus, stratège littéraire,

sa puissance dans l'art de manier les masses. Il s'est proposé d'affirmer

sa maîtrise de manœuvrier, et son incomparable faculté de metteur en scène

des foules.

Ces _Trois Villes_, ces trois actes d'un drame, dont les Cités sont les

protagonistes, Lourdes, Rome, Paris, ont une intensité d'effet différente.

_Lourdes_ est l'œuvre maîtresse. L'observation s'y révèle aiguë, exacte.

C'est la vérité surprise sortant de son puits ou plutôt de sa piscine. Les

méticuleux détails de cette kermesse médico-religieuse sont rendus avec

une netteté vigoureuse. Celui qui n'a pas visité Lourdes connaît cette

bourgade, capitale de la superstition, comme s'il y était né, ou comme

s'il y tenait boutique, quand il a lu le livre de Zola. Le voyageur

sincère, exempt de naïve crédulité, qui, au retour d'une excursion en cet

étrange oratoire balnéaire, prend le volume, y retrouve ses impressions

précisées; il lit le procès-verbal minutieux et impartial des faits qui se

sont passés sous ses yeux, l'analyse de la tragi-comédie de la souffrance,

avec l'espoir de la guérison surnaturelle, à laquelle il a assisté.

Lourdes apparaît comme une ville à part, au milieu de notre siècle peu

disposé à la croyance religieuse, avec notre société affairée, mercantile,

sportive, jouisseuse et nullement mystique, où l'aristocratie, la

bourgeoisie, pratiquent le culte comme une tradition bienséante, usant des

sacrements sans y attacher plus d'importance qu'à une obligation mondaine,

pour faire comme tout le monde, tandis que le peuple des villes, par

routine, et celui des campagnes, par ignorance craintive, fréquentent

encore les églises. C'est une sorte de Pompéï dégagée de l'amas industriel

et matérialiste de l'époque. Là, comme dans une féerie, tout semble hors

des temps, loin des contemporains, avec une mise en scène factice et

fantaisiste, où le décor même, l'admirable paysage que le Gave arrose,

paraît sortir des coulisses d'un théâtre extraordinaire.

Pour le passant désintéressé de la guérison miraculeuse, ou de

l'entreprise lucrative des thaumaturges de l'endroit, cléricaux et laïques,

prêtres et boutiquiers, médecins et hôteliers, Lourdes se présente comme

un de ces lieux mystérieux et vénérés, berceau des religions, vers lequel

l'humanité anxieuse tourne encore des regards effarés et respectueux. Qui

sait? Si l'eau de Lourdes ne guérit point, elle ne saurait faire mal?

Et un doute, celui qui est à l'inverse du doute négatif et scientifique,

le doute de la crédulité, germe lentement dans la conscience du voyageur

hésitant et surpris. On lui raconte des faits surprenants, donnés comme

certains. On exhibe des témoins, guéris authentiques. On accumule preuves

et témoignages. Il faut avoir la tête solide et l'esprit cuirassé contre

les assauts du merveilleux pour résister aux coups portés à la raison par

Lourdes, dans son ambiance stupéfiante.

Le miracle se présente à la pensée, sinon comme probable et vrai, du moins

comme possible et non invraisemblable. On se remémore des séries de faits

inexplicables qui, sous les yeux de chacun, s'accomplissent tous les jours,

sans qu'on en puisse imaginer ni en recevoir l'explication satisfaisante.

Des autorités scientifiques, un professeur à l'École polytechnique, à leur

tête, essaient de démontrer la possibilité d'un corps dit astral. Les

physiciens n'enseignent-ils pas l'existence, dans l'atmosphère, d'un

quatrième gaz, jusqu'ici ignoré, qui n'est pas l'oxygène, l'hydrogène ou

l'azote? Et les invraisemblables expériences, pratiquées partout, de la

suggestion, de l'hypnotisme? Et les fluides! et toutes les déconcertantes

découvertes de la science moderne, l'électricité domestiquée, les ondes

hertziennes, les rayons cathodiques, le radium qui éclaire, chauffe et

brûle sans perdre un atome de sa magique composition! Nous baignons dans

le miraculeux. Le merveilleux nous séduit toujours, et il est interdit

de nier absolument ce qu'on ne s'explique pas. On vous opposerait votre

ignorance. Il est difficile de soutenir la négation _a priori_, sans examen

ni discussion. Celui qui nie tout, sans motiver son refus de croire, est

aussi vain que celui qui croit tout, sans se donner la peine d'examiner sa

croyance et de la justifier.

Lourdes est donc demeurée, au XIXe et au commencement du XXe siècle, la

forteresse de la crédulité et de la superstition. Ce village, dont le

renom dépasse celui d'une grande capitale, ne saurait toutefois aspirer

à la gloire de Jérusalem, de la Mecque, ou de Rome. Il lui manque le

diadème. Ce n'est pas une capitale de la croyance. C'est tout au plus

une énorme foire, où l'on vend de la santé, et, par conséquent, tous les

larrons du surnaturel et tous les maquignons de la réalité s'entendent

pour y duper le simple et confiant acheteur.

Aucun grand mouvement d'âme n'est sorti de ce bazar. La véritable foi

s'accommode mal de trop de proximité, de trop de promiscuité aussi.

Lourdes est encombrée à l'excès de loqueteux et de personnages minables.

C'est une cour des miracles. Jamais ce ne sera une station aristocratique.

Les belles madames n'ont pas l'occasion d'y montrer six toilettes par

jour. Un relent nauséabond monte de la piscine, où barbotent des membres

peu familiarisés avec le tub. La clientèle y pratique l'hydrothérapie,

comme une pénitence. Dans la grotte plébéienne, la mondanité ne daigne pas

plus s'agenouiller qu'elle ne va se promener aux Buttes-Chaumont. Le haut

clergé tolère Lourdes, mais n'y pontifie pas. Ce n'est pas un lieu de

prières sélect. Malgré son titre de basilique, l'église est comme un

temple de troisième classe. On n'y sert que le bon Dieu des pauvres.

Le Bouillon Duval de la chrétienté, ce débit populaire, et cette source

mal fréquentée n'est que le Luchon des indigents, aussi le Vatican et

Saint-Pierre de Rome n'ont-ils que du dédain pour cette chapelle de

léproserie. Cependant le trésorier du denier encaisse, sans répugnance,

les gros sous ramassés dans cette cuve immonde, où gigotent tant de

mendiants en décomposition.

Zola, en traitant ce sujet complexe, tout en se montrant l'adversaire du

banquisme sacerdotal, n'a pas entendu faire œuvre d'irréligiosité ou

d'anticléricalisme. Il s'est proposé surtout d'étudier le mouvement

néo-religieux à notre époque; il a voulu peindre, dans un panorama superbe,

tentant sa verve lyrique et sa virtuosité descriptive, la prosternation

naïve et touchante, en son irrémédiable confiance, en somme excusable, des

malheureux éperdus de souffrances, qui cherchent partout la cure implorée,

qui veulent croire parce qu'ils veulent guérir, et qui se plongeraient

dans la piscine du diable, s'ils la rencontraient, si on les y conduisait,

comme à celle du dieu de Lourdes, et s'ils espéraient en sortir valides et

sains.

Un public énorme, sans cesse renouvelé, compose la clientèle annuelle de

Lourdes. Zola a rendu, avec une vérité empoignante, la cohue priante et

maladive, bondant les trains, encombrant les gares, s'entassant dans les

wagons, où les cantiques couvrent le râle des agonisants. J'ai vérifié

par moi-même, au buffet d'Angoulême, halte indiquée dans le volume, la

scrupuleuse exactitude de la photographie de Zola; rien n'y manquait. Tous

les personnages étaient à leur place, dans leur attitude vraie, depuis les

jeunes clubmen, ambulanciers volontaires, jusqu'à la dame riche, présidant

le convoi, et pour qui, lorsque tout le contingent pèlerinard est casé,

emballé, bouclé, on sert, dans une petite salle du buffet, un modeste

déjeuner, qu'elle avale en hâte; tandis que le chef de gare poliment

l'avertit que le train, dès qu'elle sera prête, se remettra en route.

Avec la même intensité de vision, Zola s'est penché sur la piscine qui

rappelle le cuvier de Béthanie. Il a subodoré et humé, avec un flair

connaisseur et patient, les buées nauséabondes qui en montaient. On sait

que les pestilences sont par lui respirées de près, et même analysées,

--se souvenir du bouquet des fromages du _Ventre de Paris_,--avec un

certain plaisir pervers. On jurerait qu'il a goûté à cette sauce sans nom,

où marinent et mijotent les os creusés par la carie, les épidermes que

l'ulcère a rodés, les chairs où la sanie, pareille aux limaçons sur les

vignes, traîne des baves blanchâtres. Une véritable sentine, cette cuvette

aux miracles. «Un bouillon de cultures pour les microbes, un bain de

bacilles», a dit Zola. On ne change pas souvent, en effet, le jus

miraculeux, et des milliers de perclus et de variqueux, aux bobos coulants,

de l'aube naissante à la nuit close, viennent y tremper leurs purulences.

Il a pareillement décrit, avec la magnificence de son verbe, le paysage

poétique et impressionnant, les processions qui se déroulent, avec des

allures de figurations d'opéra, et l'enthousiasme des foules attendant,

voulant le miracle. C'est un des livres les plus lyriques de ce grand

poète en prose, un Chateaubriand incrédule, par conséquent plus fort, plus

inspiré que l'illustre auteur du _Génie du Christianisme_, que sa croyance

portait et dont la foi surexcitait le génie.

La grotte de Lourdes,--ce retrait galant, où l'humble Bernadette surprit,

en compagnie d'un officier de la garnison voisine, une dame aimable,

laquelle, pour terrifier la bergère et lui ôter l'envie de raconter,

ou même de comprendre le miracle tout physique qui était en train de

s'accomplir sous ses yeux ébahis, s'imagina de se faire passer pour la

Reine des cieux,--Zola toutefois a contesté cette anecdote,--peut servir

à expliquer bien des miracles du passé. À cet égard, cette salle de

spectacle religieux appartient à l'histoire, à la science, à la critique,

donc au roman expérimental, comme l'entendait Zola. Le miracle et la

superstition sont des phénomènes morbides, dont les ravages peuvent être

comparés à ceux de l'alcoolisme, de l'industrialisme, de la débauche et

de la guerre. L'auteur de _l'Assommoir_, de _Germinal_, de _Nana_ et de

_la Débâcle_ devait s'en emparer, et en donner la vision saisissante

et colorée. Il trouvait un nouveau champ d'observation fécond dans ce

laboratoire de prodiges en plein vent, qui fonctionne au centre du vaste

entonnoir pyrénéen, avec la grotte qui flamboie, la piscine qui gargouille,

la foule qui geint, prie, se bouscule, s'émeut, chante des cantiques

et pousse vers le ciel une clameur effrayante de supplication: _Parce,

Domine!_ tandis que le Gave, au bas du chemin enrubannant la basilique

triomphale, roule son écume retentissante sur le diamant noir des roches

polies, avec, au-dessus, la pureté de l'air bleu, où les cierges

tremblotants versent leurs larmes jaunes.

* * * * *

_Rome_ est inférieure à _Lourdes._ Ce n'est pas le meilleur ouvrage

de Zola, ce gros tome de 731 pages serrées, amalgame d'un guide genre

Baedeker, d'un traité de christianisme libéral, et d'un noir roman, à la

façon d'Eugène Sue.

C'est une ville morte que la Rome moderne; malgré son souffle puissant,

Zola n'a pu la ranimer. La gloire légendaire de l'ancienne capitale

du monde l'attirait. Il est probable qu'il a éprouvé une désillusion

vive, quand, depuis, il l'a parcourue, sondée, examinée avec la loupe

prodigieuse de son œil de myope. Cette déconvenue se sent, se devine dans

ce livre, malgré l'habileté de l'auteur, et l'aisance avec laquelle il

promène son personnage, l'abbé Froment, par tous les quartiers de la Rome

antique, papale et moderne.

Le procédé, renouvelé de la _Notre-Dame de Paris_ de Victor Hugo, si

majestueusement employé dans _le Ventre de Paris_, paraît ici un peu usé

et faiblard. L'anthropomorphisme architectural, animant les bâtisses et

mêlant l'âme humaine à la solitude des édifices, lasse et n'étonne plus

dans cet itinéraire. La description minutieuse des rues et des édifices

de la ville est peu intéressante. C'est qu'il est difficile, malgré la

légende, malgré les préjugés, de trouver Rome une ville digne d'être

admirée, et même étudiée. Son paysage ne vaut pas celui de Florence et de

Fiesole, son décor n'est pas comparable à celui de Venise, son mouvement

moderne est inférieur à l'activité de Milan. On ne regarde Rome qu'à

travers la vitrine de l'histoire. C'est une de ces pièces paléontologiques,

comme on en conserve dans les Muséums, et devant lesquelles les badauds

défilent, les dimanches, avec des yeux ébahis, en dissimulant un

bâillement. L'admiration pour Rome est toute factice. Elle est chose

convenue, et l'on craindrait de passer pour un barbare et un ignorant si

l'on déclarait, que, en dehors des collections artistiques, des richesses

picturales et sculpturales gardées dans les galeries, dans les palais, au

Vatican, et en mettant à part deux ou trois vestiges de la gloire antique,

comme le Colosseo et le Panthéon d'Agrippa, il n'y a rien à voir pour

l'artiste, dans cette cité, qui n'est même plus vieille.

Il y a sans doute quelques jolis coups d'œil à donner vers les rues

étroites et pittoresques des bords du Tibre jaunâtre; le panorama

découvert des terrasses du Pincio est intéressant et la campagne romaine,

aux solitudes suspectes, a un aspect lépreux, désolé, excommunié, qui

n'est pas dénué de caractère. Mais la ville fameuse est belle surtout dans

l'imagination, et ne justifie le voyage que parce qu'il est élégant, pour

un touriste, et convenable, pour un artiste, d'avoir vu Rome. Vision nulle

et déplacement inutile cependant. Les monuments n'y existent pas. Est-ce

le crime des Barbares ou des Barberini? Le résultat est le même pour le

regard, pour la pensée. Les églises ont toutes la valeur architecturale de

notre Saint-Roch, ou d'autres hideux édifices jésuitiques, à portail et à

frontons Louis XV, rappelant les pendules artistiques en simili-bronze

qu'on fabrique à la grosse, rue de Turenne. Des dômes, des coupoles, pas

un clocher. Les places, les fontaines ont l'allure rococo. L'odieux Bernin

triomphe partout. Saint-Pierre, malgré Michel-Ange, a l'aspect d'une

grosse volière. L'art, à Rome, s'est réfugié dans les chapelles, dans les

galeries. L'intérêt artistique de la prétendue capitale de l'éternelle

beauté, où l'on a la sottise d'envoyer se perfectionner dans leur art, et

y conquérir la maîtrise, les apprentis peintres, sculpteurs, musiciens,

--étudier la musique à Rome, cela a l'air d'une ironie chatnoiresque!--est

donc tout à fait indépendant du sol romain. Transportez, comme le

général Bonaparte et le commissaire Salicetti le firent, la plupart des

chefs-d'œuvre enfouis dans les loges, les galeries, les couvents de cette

ville dévastée, dotez Montrouge ou Grenelle des œuvres accumulées sur les

bords du Tibre par les princes de l'Église et vous aurez Rome. C'est un

magasin de curiosités qui pourrait être véhiculé et déballé, sans perdre

de son prix, sur n'importe quel point du globe.

La vie romaine en soi est dépourvue d'intérêt. Le fameux Corso est encore

plus désillusionnant que la Cannebière. C'est une rue sombre, avec des

trottoirs où l'on ne peut passer quatre de front. Des encombrements de

voitures, allant au pas, sur une seule file, lui donnent l'aspect de notre

rue de Richelieu, sans l'élégance des boutiques. Ce Corso célèbre, c'est

la grand'rue d'une préfecture de seconde classe.

Des orchestres ambulants, composés de trois ou quatre grands diables venus

d'Allemagne, et soufflant dans des cuivres, par moment, donnent un peu de

vie aux places silencieuses. Dans les boutiques, étroites et sombres, des

femmes mafflues, lourdes, aux formes junoniennes, s'écrasent, marchandes,

sur la banquette des comptoirs, lasses dès la matinée, répondant d'un ton

endormi aux demandes de la clientèle, ou se trainent, visiteuses, devant

les étoffes nonchalamment déployées. Aucun endroit gai, réunissant femmes

de fête et gens de plaisir. Des cafés, dont quelques-uns fastueux, tout en

marbre et en mosaïque, comme le café Colonna, avec de rares consommateurs,

voyageurs de commerce désœuvrés ou officiers du poste voisin, au palais

législatif de Monte-Citorio, prenant des granits avec mélancolie. Dans

les rues, un peuple ennuyé, découragé, manifestant l'inquiétude, et

le peu d'entrain du promeneur sans le sou. Sauf peut-être pour ceux

qui fréquentent les salons discrets, malveillants et monotones de

l'aristocratie appauvrie ou des prélats réduits à la portion congrue,

l'existence n'est pas gaie pour le voyageur. S'il est de bonne foi, s'il

ne connaît pas le mensonge habituel à l'homme qui voyage pour avoir voyagé,

s'il ne ressemble pas au visiteur crédule de la fallacieuse baraque

foraine, qui sort en affectant d'être satisfait, afin d'entraîner des

imitateurs, et de ne pas être seul à avoir été trompé, il dira, il pensera

au retour: Rome? une mystification, une expression pour touristes!

Mais les souvenirs évoqués par cette ville, qualifiée d'éternelle, sont si

imposants! N'y foule-t-on pas la poussière de gloire des anciens maîtres

du monde, et, à chaque pas ne semble-t-on pas descendre dans le passé,

et revivre la vie antique? Là encore, la désillusion est profonde.

L'antiquité ne se retrouve, à Rome, que dans l'érudition de ceux qui la

cherchent. Les ruines romaines sont sans intérêt, des fûts et des vieilles

pierres quelconques. À Orange et à Nîmes, nous avons des vestiges de

l'architecture et de la civilisation romaines plus importants.

Tout est neuf, à Rome, ou vieillot. L'antique a disparu. Les habitants

eux-mêmes reconnaissent qu'ils n'ont rien de commun avec les premiers

possesseurs de l'emplacement compris entre les sept collines: ils ont

effacé, avili, jusqu'au souvenir de la Rome antique, en appelant le Forum

le champ aux Vaches, _campo Vaccino_, et le Capitole le champ d'huile ou

de colza, _Campioglio_. Ô Manlius! ô Cicéron!

Zola a beau user d'un de ces leitmotiv qui lui sont habituels, et faire

répéter par tous ses personnages, même par le pape, que les pontifes

chrétiens sont les héritiers directs des Césars, que les cardinaux, les

prélats, sont toujours les enfants du vieux Latium, qu'ils se drapent

dans leur pourpre comme la lignée des Auguste, rien n'est plus faux. Les

Italiens, en deçà et au delà du Tibre, n'ont ni une goutte de sang, ni une

cellule cérébrale des anciens occupants du sol sabin. Le soc des guerriers

l'a trop profondément remué, ce champ ouvert à toutes les invasions, pour

qu'on y retrouve les racines primitives et les souches ancestrales. Le

sang étranger a fait sa transfusion et circule dans les veines de ces

races renouvelées. Zola semble croire que l'absolutisme est une question

de localité, de terroir césarien, un legs atavique de la Rome impériale.

C'est une erreur historique. La domination de l'Église est au-dessus, et

à part de la souveraineté historique des empereurs. C'est un pouvoir qui

remonte plus haut, vers la source des âges. La suprématie du prêtre se

retrouve au commencement des périodes historiques. Dans la société aryenne,

le brahmane était supérieur au guerrier, au roi, et le Kschâtrya, s'il

voulait s'élever, devenir un véritable chef, atteindre le sommet de la

hiérarchie védique, devait commencer par s'humilier devant la caste

sacerdotale, et, comme le roi Vicvamitra, se faire ascète pour monter

au trône brahmanique.

Zola a méconnu cette loi historique, lorsqu'il a fait, de la passion

dominatrice de l'Église et de ses chefs, une question d'ethnographie:

l'Église est absolutiste en soi, et le despotisme, c'est sa vie même.

Transportez le pape de Rome à Chicago, comme il en a été un instant

question, il y sera tout aussi «Imperator». Les papes d'Avignon furent

aussi césariens que ceux qui ne quittèrent jamais Rome. C'est l'Église, et

la Papauté la résumant, qui sont absolues, qui rêvent la domination du

monde; la ville, où l'hégémonie catholique trône, n'est pour rien dans

cette insatiable convoitise de la puissance suprême.

La donnée du roman de _Rome_, le prétexte à descriptions, le fil

conducteur dans les rues romaines, est la venue au Vatican de l'abbé

Pierre Froment, prêtre français, suspect de tendances hétérodoxes,

auteur d'un livre déféré à la Congrégation de l'Index, intitulé _la Rome

Nouvelle_. L'auteur est engagé à défendre, en personne, son ouvrage et à

solliciter une audience du pape. Il a cru naïvement exprimer les idées

du pape, le Léon XIII soi-disant républicain, le Léon XIII prétendu

socialiste, qu'on montrait faisant commerce d'amitié avec la démocratie

de France et d'Amérique.

_La Rome Nouvelle_ de l'abbé Froment sera la ville de la religion idéale.

La papauté renoncera à toute préoccupation du temporel, elle sera toute

spiritualisée. Plus de mômeries ridicules, comme les jongleries lucratives

de Lourdes. Et puis, la religion serait expurgée de toutes ses impuretés

mercantiles, le culte deviendrait simplifié, le dogme serait amené à une

conciliation avec la science, avec la raison. La religion apparaîtrait

alors comme un état d'âme, une floraison d'amour et de charité. Enfin, le

pape, entendant, du fond du Vatican, le craquement des vieilles sociétés

corrompues reviendrait aux traditions de Jésus, à la primitive Église; il

se mettrait du côté des pauvres.

Toutes ces fantaisies politico-religieuses, que l'abbé Froment a formulées

dans son bouquin, il les rabâche, par la plume de Zola, grand amoureux des

redites, à tout un auditoire de prélats, de cardinaux, de jésuites, et,

finalement, au pape, dans une audience presque secrète, qui est le morceau

capital du volume, la meilleure page.

L'abbé Froment, personnage tracé d'un dessin mou, prêtre sur la pente de

la révolte, et dont la soutane semble chercher les orties, tient à la fois

de Lamennais et de l'abbé Garnier, du père Didon et de Hyacinthe Loyson.

On ne discerne pas clairement ce qu'il veut, encore moins ce qu'il rêve:

ses aspirations de _la Rome Nouvelle_ sont flottantes, et il plaide assez

mal sa cause devant le Saint-Père. Léon XIII le rembarre comme il faut,

le cloue avec autorité et lui rive le schisme sur la bouche. Froment a

pleurniché la cause des malheureux; il a récité des articles de journaux,

où les virtuoses de la misère émeuvent les cœurs compatissants. Le

Saint-Père lui répond que son cœur de pape est plein de pitié et de

tendresse pour les pauvres, mais la question n'est pas là. Il s'agit

uniquement de la sainte religion. L'auteur de _la Rome Nouvelle_ n'a

compris ni le pape, ni la papauté, ni Rome. Comment a-t-il pu croire que

le Saint-Siège transigerait jamais sur la question du pouvoir temporel des

papes? La terre de Rome est à l'Église. Abandonner ce sol, sur lequel la

Sainte Église est bâtie, serait vouloir l'écroulement de cette Église

catholique, apostolique et romaine. L'Église ne peut rien abandonner du

dogme. Pas une pierre de l'édifice ne peut être changée. L'Église restera

sans doute la mère des affligés, la bienfaitrice des indigents, mais elle

ne peut que condamner le socialisme. L'adhésion du Saint-Siège à la

République, en France, prouve que l'Église n'entend pas lier le sort de la

religion à une forme gouvernementale, même auguste et séculaire. Si les

dynasties ont fait leur temps, Dieu est éternel. Il fallait être fou pour

s'imaginer qu'un pape était capable d'admettre le retour à la communauté

chrétienne, au christianisme primitif. Et puis, l'abbé Froment a écrit

une mauvaise page sur Lourdes. La grotte aux miracles a rendu de grands

services à la religion, à la caisse du pape aussi. «La science, conclut

Léon XIII, doit être, mon fils, la servante de Dieu. _Ancilla Domini..._»

L'abbé Froment s'incline. Il n'est pas converti, mais écrasé. Il ne peut

lutter contre ce pape qu'il voulait défendre. Il ratifie la mise à l'index

de la Congrégation, il rétracte sa _Rome Nouvelle_.

Voilà l'une des sections du livre, car il est triple: la description de la

ville et une aventure romanesque constituant deux autres

parties.

Les chapitres romanesques ne sont pas les plus louables. Ils contiennent

des épisodes d'amours contrariées. Le prince Dario et la contessina

Benedetta en sont les héros. Ces deux personnages sympathiques ont pour

repoussoir un disciple de Rodin du _Juif Errant_. Un certain Sconbiono,

curé terrible, qui empoisonne les gens avec des figues provenant du jardin

des jésuites, est à faire frémir. Rien que ce curé empoisonneur aurait

ravi l'excellent Raspail, qui voyait des jésuites embusqués parmi les

massifs de son beau jardin d'Arcueil, et de l'arsenic jusque dans le bois

du fauteuil du président des assises, lors de l'affaire Lafarge. Le roman

de Dario et de Benedetta est émouvant. C'est du bon Eugène Sue.

La mort de Benedetta est singulière: bien que mariée, elle est vierge, car

elle s'est refusée à son époux, Prada, personnage incertain, ambigu. Elle

réserve pour son Dario, quand son mariage sera annulé, la fleur fanée de

sa virginité. Dario est empoisonné par les figues du curé d'Eugène Sue,

et, sur son lit de mort, transformé en couche nuptiale, Benedetta, après

s'être consciencieusement déshabillée, s'offre, se livre. Zola semble dire

que l'acte _in extremis_ est consommé. Les deux amants meurent dans un

spasme. Les figues empoisonnées opèrent par inhalation, par contagion,

sur Benedetta qui n'en a pas mangé. Voilà qui peut dérouter bien des

idées qu'on s'était faites en toxicologie, et aussi sur la physiologie du

mariage. Les deux corps, unis dans cette copulation moribonde, ne peuvent

plus se dessouder. Quoi! fort même dans la mort! Quel gaillard ce Dario!

Un cadavre pourvu de la ténacité rigide d'un caniche vivant, c'est bien

extraordinaire. Encore un exemple des exagérations méridionalistes de

Zola.

Des personnages secondaires ou épisodiques, très fermement modelés,

Narcisse Habert, le diplomate esthète; dom Vigilio, le secrétaire

trembleur, affirmant la puissance des jésuites; Paparelli, reptile

qu'on entend fuir sous les draperies; Victorine, l'incrédule paysanne

beauceronne; Orlando, le vieux débris garibaldien, donnent de la vie et du

pittoresque au mélo, qui rappelle un peu le genre des romans cléricaux qui

eurent leur vogue, comme _le Maudit_ du fameux abbé X...

Le pape est la seule figure réellement vivante du livre. Zola l'a peint

en pleine pâte, sans tomber dans la satire, qui eût été une caricature

indécente, et peu artistique. Il n'a pas hésité à montrer les difformités

du vieillard au cou d'oiseau, les faiblesses de l'idole; un homme après

tout. Ce pape, ramassant avidement les subsides que les fidèles ont

déposés à ses pieds, comptant, serrant son trésor, couchant peut-être sur

les liasses de billets de banque cachées sous son matelas, en thésauriseur

acharné, pour la gloire de l'Église, il est vrai, voilà un excellent

portrait d'histoire. Le mouchoir, avec les grains de tabac, séchant sur

les augustes genoux, achève la réalité de cette belle peinture.

Dans la partie purement descriptive, celle où Zola fait concurrence à

Joanne et à Baedeker, il convient de noter, très exactement observée, la

folie de construire qui agite les néo-romains. Ils rêvent de faire de leur

capitale, sur l'emplacement du modèle antique disparu, une ville toute

neuve, toute moderne, un second Berlin. Ils proclament, avec la nécessité

des quartiers neufs, l'anéantissement complet, au moins comme ville réelle,

de la Rome de l'histoire, de la cité de Romulus, d'Auguste, de Grégoire

VII, de Léon X et de César Borgia. Rome, rebâtie à la moderne laissera

intacte et majestueuse, dans la mémoire des hommes, la capitale impériale

et chrétienne, la ville impérissable dans sa forme idéale, et considérée

comme représentation et non comme réalité.

* * * * *

_Paris_, la troisième ville dont Zola a voulu synthétiser le rôle

dominateur et rayonnant, un des soleils du système mondial actuel, est le

dernier volume de la trilogie des capitales. Le sobre titre du livre peut

paraître ambitieux. Il est difficile de faire tenir dans un tome, si

volumineux soit-il, et celui-ci dépasse 600 pages, ce que contient cette

ville, ce que représente ce seul nom: Paris! Ce n'est pas un roman, un

tableau, mais dix panoramas et vingt livres qu'il faudrait, pour contenir

la vie de Paris, et encore on n'en donnerait qu'une incomplète monographie,

et qu'une vision partielle. La série des Rougon-Macquart, sauf en

quelques ouvrages, n'est qu'une histoire de Paris, de sa vie, de ses

passions, de ses idées, de ses fermentations et de ses manifestations,

fragmentée et étudiée, par milieux, d'après la profession et le caractère

du personnage pris pour protagoniste de l'action. Ici, d'après le titre,

devrait se trouver résumé, et comme condensé, tout ce qui constitue

l'apparence matérielle, décorative, agissante, de l'énorme capitale, et

aussi sa pensée, sa force civilisatrice, l'âme de Paris. Le livre de Zola

ne renferme pas tant de choses. Il est même plutôt circonscrit quant au

champ de vision qu'il offre au lecteur. L'auteur a décrit un coin du Paris

politicien, combinaiseur de ministères et d'émissions, et montré l'écume

du monde politique bouillonnant dans la ville qu'il compare, après Auguste

Barbier, à une cuve énorme:

... Montferrand, qui étranglait Barroux, achetant les affamés,

Fontègue, Duteil, Chaigneux, utilisant les médiocres, Taboureau et

Dauvergne, employant jusqu'à la passion sectaire de Mège et jusqu'à

l'ambition intelligente de Vignon. Puis venait l'argent empoisonneur,

cette affaire des chemins de fer africains qui avait pourri le

Parlement, qui faisait de Duvillard, le bourgeois triomphant, un

pervertisseur public, le chancre rongeur du monde de la finance.

Puis, par une juste conséquence, c'était le foyer de Duvillard qu'il

infectait lui-même, l'affreuse aventure d'Ève disputant Gérard à sa

fille Camille, et celle-ci le volant à sa mère, et le fils Hyacinthe

donnant sa maîtresse Rosemonde, une démente, à cette Silviane,

la catin noire, en compagnie de laquelle son père s'affichait

publiquement. Puis, c'était la vieille aristocratie mourante, avec

les pâles figures de Mme de Quinsac et du marquis de Morigny; c'était

le vieil esprit militaire, dont le général de Bozonnet menait les

funérailles; c'était la magistrature asservie au pouvoir, un Amadieu

faisant sa carrière à coup de procès retentissants, un Lehmann

rédigeant son réquisitoire dans le cabinet du ministre, dont il

défendait la politique; c'était enfin la presse, cupide et mensongère,

vivant du scandale, l'éternel flot de délations et d'immondices que

roulait Sanier, la gaie impudence de Massot, sans scrupule, sans

conscience, qui attaquait tout, défendait tout, par métier et sur

commande. Et, de même que des insectes, qui en rencontrent un autre,

la patte cassée, mourant, l'achèvent et s'en nourrissent, de même tout

ce pullulement d'appétits, d'intérêts, de passions, s'étaient jetés

sur un misérable fou, tombé par terre, ce triste Salvat, dont le crime

imbécile les avait tous rassemblés, heurtés, dans leur empressement

glouton à tirer parti de sa maigre carcasse de meurt-de-faim. Et

tout cela bouillait dans la cuve colossale de Paris, les désirs, les

violences, les volontés déchaînées, le mélange innommable des ferments

les plus acres d'où sortirait, à grands flots purs, le vin de

l'avenir.

Tout cela est assez confus. On ne distingue pas nettement la mixture qui

cuit dans la cuve. Malgré des adaptations d'actualité, des allusions à des

personnalités et à des événements très réels, et l'on pourrait dire très

parisiens, comme l'escroquerie du Panama et les explosions dues à Ravachol,

on ne perçoit pas franchement Paris, ce formidable et complexe Paris,

qui donne son titre au volume. Dans toutes les capitales de l'Europe

et du Nouveau-Monde, il y a des spéculateurs avides et sans scrupules,

des politiciens méprisables et audacieux, des adultères, des scandales

mondains, des journalistes à vendre et des journaux versatiles, et enfin

il s'y dresse aussi des anarchistes usant des explosifs. Il n'y a rien,

dans ce tableau de la surexcitation des vices, des appétits, des passions,

qui ne puisse s'appliquer à Londres, à Berlin, à New-York, à Melbourne.

Les amours d'un curé défroqué avec la fiancée de son frère, dont le

sacrifice et la générosité sont peut-être bien surhumains, en tout cas

exceptionnels, car les accords étaient faits et la date du mariage presque

fixée, et les tentatives du chimiste, que l'amour fraternel rend capable

d'un dévouement aussi invraisemblable que celui du _Jacques_ de George

Sand, pour faire sauter le Sacré-cœur, aboutissant à l'expérience d'un

moteur industriel, c'est la substance, c'est la moëlle du roman. On ne

saurait admettre cette substitution de fiancée et ce changement dans

l'utilisation des explosifs, comme caractérisant, résumant et expliquant

Paris.

Malgré quelques belles échappées panoramiques, observées du haut de la

place du Tertre, sur la Butte Montmartre, et rappelant le spectacle des

ciels de Paris vu des hauteurs de Passy, dans _Une Page d'Amour_, la

description décorative et plastique, où d'ordinaire excelle Zola, semble

négligée et plus faible dans ce livre. Il est d'une facture moins sûre,

d'un relief moins accusé, d'un intérêt secondaire aussi, et comme s'il

était écrasé par son titre, par la masse même du sujet, il s'affaisse en

maint passage. Zola a voulu faire grand, il n'est parvenu qu'à faire gros.

C'est un bloc incomplètement travaillé. L'art, si éclatant dans la plupart

des œuvres précédentes, n'est pas suffisamment intervenu. Le praticien a

dégrossi, mais le sculpteur a fait défaut.

Ce livre, cependant, offre un intérêt particulier: il témoigne d'une

évolution dans la conscience de l'auteur, et il est, par moments, un

document autopsychologique. C'est le seul ouvrage où Zola, renonçant,

pour certains chapitres du moins, à ses notes, à ses extraits, aux

renseignements obtenus par correspondance, ou tirés de minutieux

interrogatoires et de patientes auditions, s'est documenté d'après

lui-même. Il a quitté la méthode objective, abandonné le métier du peintre

ou du photographe se campant en face du modèle, pour recourir à l'analyse

subjective. C'est dans ce _Paris_ qu'il a mis le plus de son moi. Il a

dépeint ses propres sensations dans les émois passionnés de son abbé

Froment. À l'époque où il écrivait _Paris_, Zola était amoureux. Lui, le

chaste laborieux, le forgeur de phrases courbé sur la tâche matinale et

ne laissant pas un seul jour le fer se refroidir ni l'enclume se taire,

s'était pris au piège de la femme. Sa liaison, annoncée, pardonnée, peut

être rappelée sans scandale ni injure. La digne et maternelle épouse du

grand écrivain, l'héritière de sa pensée et la légataire de son âme, a

recueilli, élevé, aimé les deux enfants de Mme Rozerot. À la cérémonie

d'inauguration de la Maison de Médan, donnée à l'Assistance Publique, la

veuve de Zola avait auprès d'elle ces deux enfants du sang de son mari,

Jacques et Denise, devenus ses enfants adoptifs à elle, les enfants du

cœur et de la bonté.

Les promenades à bicyclette de son abbé Froment, en compagnie de Marie,

que Zola décrit si complaisamment, les randonnées à travers la forêt de

Saint-Germain, vers la croix de Noailles et la route d'Achères, dont il

donne un si joli croquis, c'étaient des souvenirs. À près de cinquante

ans, il s'était trouvé rajeuni par cet amour, et par ces escapades sur la

frêle et commode monture d'acier.

Marie refaisait de lui,---de son abbé Froment, si l'on s'en tient à

la lettre du texte, l'homme, le travailleur, l'amant et le père...

il était changé, il y avait en lui un autre homme. En lui, qui

s'obstinait sottement à jurer qu'il était le même, lorsque Marie

l'avait transformé déjà, remettant dans sa poitrine la nature entière,

et les campagnes ensoleillées, et les vents qui fécondent, et le vaste

ciel qui mûrit les moissons...

Un nouvel homme s'était formé en lui, et Zola semblait vivre d'une autre

vie physique et morale. L'idée double de paternité et de fécondité avait

surgi, puissante. Ce grand producteur d'idées, de faits, de sentiments et

d'observations, ce créateur d'êtres fictifs, doués d'une existence plus

forte et surtout plus durable que les individus de sang et de chair,

aspirait à la joie et à la nouveauté de donner la vie à des êtres

palpitants, de féconder et d'animer, non plus la pensée abstraite et les

fils de son cerveau, mais une femme, une mère et d'avoir des enfants, de

la matière vivante sortie de lui, perpétuant sa force, en reproduisant,

à leur tour, par la suite, les germes fertilisants dont il leur aurait

transmis le dépôt sacré.

Ce désir fut accompli. Mais alors, simultanément, un changement se

produisit dans l'intellect, dans le génie de l'écrivain. Il s'éprit des

problèmes de la destinée des hommes. Il rêva d'un avenir meilleur. Il

évoqua une révolution, non point par la bombe et par la guerre civile,

mais obtenue par la science, par l'instruction répandue à flots, par

l'abolition des institutions du passé, par la paix entre les peuples, et

l'amour entre les hommes. Il avait, jusque-là, passé plutôt indifférent

à côté des problèmes sociaux. _L'Assommoir_ était surtout une mercuriale

sévère à l'adresse des travailleurs enclins à l'ivrognerie. _Germinal_,

magnifique tableau du monde souterrain, pitoyable vision de la misère du

mineur, n'indiquait nullement la solution socialiste de la mine devenant

la propriété de ceux qui la fouillent. _La Terre_, tableau sombre de la

cupidité et de l'opiniâtre labeur des paysans, ne contenait pas la formule

de la culture en coopération, de la suppression du travail individuel, et

n'annonçait pas l'avènement de la grande et profitable exploitation du sol

en commun. Devant toutes ces visions de l'avenir, les yeux de Zola, si

perçants pour discerner les moindres détails d'une matérialité observée,

étaient couverts d'une taie. Brusquement, il parut avoir été opéré d'une

cataracte intellectuelle. Ses prunelles s'emplirent d'une clarté nouvelle.

Il devint clairvoyant dans les ténèbres de la question sociale. Tout son

esprit fut inondé de la lumière de la vérité, et sa volonté se banda vers

la justice. L'idéal des sociétés futures lui apparut, comme une terre

promise et certaine, où il ne parviendrait pas, mais que les générations

qui le suivraient, plus favorisées, certainement atteindraient. Et c'est

parce qu'il voyait, au-devant de lui, cette terre lointaine, c'est parce

qu'il la sentait le domaine promis aux hommes des temps qui succéderaient

aux années de luttes, de misère, d'oppression et d'antagonisme, qui sont

les nôtres, qu'il voulait obstinément avoir un enfant, un fils de la chair,

c'est pour cet héritage de l'avenir qu'il voulait laisser de la graine

d'êtres heureux, après lui, sur le sol, et aussi un livre, un enfant de

l'esprit, témoignant de sa foi, de son espérance, de sa charité sociales,

un héraut précurseur des vertus théologales de la démocratie

future.

C'était peut-être, c'est actuellement un rêve et une utopie. Mais l'utopie

était généreuse et le rêve était consolant. Les lectures de Zola n'avaient

eu, jusque-là, aucune direction politique ou sociologique, car il ne

parcourait guère, à part quelques ouvrages nouveaux d'amis, ou de

contemporains notoires et rivaux, que les livres où il pensait trouver des

documents pour ses romans en préparation. Elles devinrent alors autres.

Il voulut connaître la doctrine socialiste et les théoriciens de la

rénovation humaine, les apôtres de l'Évangile nouveau. Cette notion lui

manquait. Ainsi, dans _l'Assommoir_ et dans _Germinal_, il n'est fait

aucune allusion aux théories humanitaires et phalanstériennes qu'il devait,

par la suite, avec son lyrisme et son éloquence colorée, développer si

copieusement et exalter superbement dans _Fécondité_, dans _Vérité_ et

surtout dans _Travail_. Il lut Auguste Comte, du moins en partie, il

parcourut Proudhon,--lui et son entourage ignoraient le grand génie

socialiste du XIXe siècle, et, de plus, le jugeaient faussement, d'après

les racontars et les calembredaines des petits journaux, ainsi qu'il

m'apparut par la stupéfaction à moi témoignée par son fidèle Alexis,

lisant, durant un séjour que nous fîmes à Nice, en 1895, un travail sur

Proudhon que je venais de publier dans la _Nouvelle Revue_. On ne

connaissait alors, à Médan, le puissant maître de _la Justice dans la

Révolution et dans l'Église_ que sous la forme légendaire et caricaturale

dont il était représenté dans les milieux ignorants et rétrogrades.

Charles Fourier surtout, l'auteur de la théorie des _Quatre Mouvements_

et le profond et consolant poète du Travail attrayant, acquit une grande

influence sur lui. Comme il était à prévoir, à son insu, par l'élaboration

fatale de son cerveau, ainsi qu'en un vase clos dans lequel on met des

éléments qui doivent forcément se combiner et précipiter un produit

inévitable, ces lectures, ces notions longtemps insoupçonnées, tout à coup

apprises, cette documentation socialiste acquise, étant donnés son récent

état d'esprit et sa nouvelle vision de la vie, aboutirent à des œuvres

d'une conception et d'une portée différentes, à ces _Quatre Évangiles_,

qui sont en germe et comme sommairement argumentés dans ces lignes finales

de _Paris_:

...Après la lente initiation qui l'avait transformé lui-même,

voilà que ces vérités communes lui apparaissaient, aveuglantes,

irréfutables. Dans les évangiles de ces messies sociaux, parmi le

chaos des affirmations contraires, il était des paroles semblables

qui toujours revenaient, la défense du pauvre, l'idée d'un nouveau et

juste partage des biens de la terre, selon le travail et le mérite,

la recherche surtout d'une loi du travail qui permît équitablement ce

nouveau partage entre les hommes.

Et, dans la bouche de son abbé Froment, apostat de la religion ancienne,

croyant et missionnaire de la foi nouvelle, il mit cette déclaration et ce

programme, qui affirmaient le changement d'orientation de sa vie, de sa

pensée, de son œuvre, et qui étaient comme la préface d'une série de

livres inédits, comme la seconde jeunesse d'une existence recommencée.

Il apostrophe le Sacré-cœur, ce Panthéon du passé, ce temple de la

superstition mourante, basilique de l'ancienne société à l'agonie, et

salue l'édifice de l'avenir, le Palais du Travail, reposant sur ces deux

colonnes augustes: la Vérité, c'est-à-dire la Science, et la Justice,

c'est-à-dire le Bonheur humain.

... La science achèvera de balayer leur souveraineté

ancienne, leur basilique croulera au vent de la vérité, sans qu'il

soit même besoin de la pousser du doigt. L'expérience est finie.

L'évangile de Jésus est un code social caduc dont la sagesse humaine

ne peut retenir que quelques maximes morales. Le vieux catholicisme

tombe en poudre de toutes parts; la Rome catholique n'est plus qu'un

champ de décombres, les peuples se détournent, veulent une religion

qui ne soit pas une religion de la mort. Autrefois, l'esclave accablé,

brûlant d'une espérance nouvelle, s'échappait de sa geôle, rêvait d'un

ciel où sa misère serait payée d'une éternelle jouissance. Maintenant

que la science a détruit ce ciel menteur, cette duperie du lendemain

de la mort, l'esclave, l'ouvrier, las de mourir pour être heureux,

exige la justice, le bonheur sur la terre...

Ces éloquentes affirmations font de Zola un véritable théoricien du

socialisme, un docteur de la foi démocratique. Le romancier a fait place

au philosophe. Il marche, d'ailleurs, à l'avant-garde des généreux

esprits de son temps. Dans la page de _Paris_ qu'on vient de lire, où

il revendique le droit au bonheur terrestre, au paradis viager, pour le

travailleur, pour le pauvre, si longtemps berné par la promesse mensongère,

analogue à l'enseigne fallacieuse du barbier, de la félicité du lendemain,

de la consolation dans un ciel chimérique qui ne saurait avoir sa place

sur une carte astronomique, ne retrouve-t-on pas les termes mêmes de la

déclaration retentissante que devait lancer, dix ans plus tard, à la

tribune, le ministre du Travail, René Viviani:

Tous ensemble, par nos pères d'abord, par nos aînés ensuite et par

nous-mêmes, nous nous sommes attachés à l'œuvre d'anticléricalisme et

d'irréligion. Nous avons arraché la conscience humaine à la croyance

de l'au-delà. Ensemble, d'un geste magnifique, nous avons éteint dans

le ciel des lumières qu'on ne rallume pas. Est-ce que vous croyez que

l'œuvre est terminée! Elle commence. Est-ce que vous croyez qu'elle

est sans lendemain? Le lendemain commence.

Qu'est-ce que vous voulez répondre à l'enfant qui aura profité de

l'enseignement primaire et des œuvres post-scolaires, et qui,

devenu homme, confrontera sa situation avec celle des autres hommes?

Qu'est-ce que vous voulez répondre à l'homme à qui nous avons dit

que le ciel était vide de justice, que nous avons doté du suffrage

universel, et qui regarde avec tristesse son pouvoir politique et

sa dépendance économique, et qui est humilié tous les jours par le

contraste qui fait de lui un misérable et un souverain?...

Avec des accents délirants et superbes, avec l'enthousiasme du poète,

devançant les temps, et, comme ces conventionnels qui, la veille du combat,

décrétaient la victoire, Zola, prophète, Zola, précurseur, salue les âges

qui viendront, où le royaume de Dieu promis sera sur la terre. La religion

de la science sera tout le dogme. Le seul Évangile sera celui de Fourier:

le Travail Attrayant, accepté par tous, honoré, réglé, comme le mécanisme

de la vie naturelle et sociale, comme le moteur de l'organisme humain,

avec la satisfaction aussi complète que possible des besoins de chacun, et

l'expansion de toutes les forces et de toutes les joies! Et il proclamait

Paris centre et cerveau du monde, Paris, qui, hier, jetait aux nations le

cri de Liberté, leur apporterait demain la religion de la science, la

Vérité et la Justice, la foi nouvelle attendue par les démocrates.

Ce livre de _Paris_, inférieur, au point de vue de l'œuvre artiste et

de la fabrication littéraire, aux principaux ouvrages de Zola, leur est

supérieur par la portée philosophique, par l'essor humanitaire. En outre,

il constitue, dans sa partie finale, l'œuvre transitoire. _Fécondité,

Travail, Vérité_, les derniers livres de Zola, sont issus de ce nouvel

état d'esprit que tout à coup révélait _Paris_, et qui n'allait pas tarder

à se manifester à l'occasion de la révision du procès Dreyfus.

Sans cette préparation, sans cette incubation de l'Évangile socialiste,

sans cette appétence vers un idéal nouveau d'humanité heureuse et

de conditions d'existence plus justes, avec la paix sociale établie

définitivement sur les ruines de l'ancienne organisation sacerdotale,

guerrière, capitaliste, abattue, l'intervention d'Émile Zola dans

l'affaire Dreyfus, qu'on doit regretter, mais qu'il faut reconnaître

sincère et désintéressée, serait inexplicable, un coup de tête, presque

de folie.

Or, étant données la situation mentale de l'auteur de _Paris_ et les

préoccupations neuves qui tenaillaient son esprit, il était logique et

fatal, puisqu'il s'était produit une «affaire Dreyfus», puisque le pays

était divisé en deux camps, que Zola fût dans un de ces camps. Avec

son âme combative et son exaltation méridionale et nerveuse, il était

également logique, et c'était comme une conséquence de la position des

partis en présence, qu'il se mît du côté de ceux qui s'agitaient pour

faire reconnaître l'innocence d'un condamné qu'ils proclamaient victime

d'une erreur judiciaire, et qu'ils estimaient succombant sous les efforts

combinés de ceux qui obéissaient à des préjugés religieux, ou qui

voulaient maintenir intact le dogme d'infaillibilité d'un tribunal

d'exception.

Zola, bien que _Paris_ fût écrit et publié avant que la reprise de

l'Affaire n'éclatât, prévoyait, prophétisait la lutte qui allait

s'engager. L'Affaire Dreyfus, c'était la bataille qu'il avait indiquée

dans son livre, transportée dans la réalité.

Avec Paris, Zola terminait la trilogie philosophique, où il avait gradué

les efforts et les luttes de l'humanité, concentrés dans trois villes,

pour s'élever de la superstition grossière à la religion habile et

trompeuse, et enfin à la science, au travail, à la justice sociale. Sa

conclusion, qui est la doctrine socialiste même, était l'homme recevant

enfin le salaire de bonheur qu'il est en droit d'attendre, et qui doit lui

être versé comptant, sur la terre, de son vivant, comme un dû ferme, et

non en manière d'aumône, ou sous la forme d'une traite illusoire payable

à la caisse d'un chimérique banquier céleste.

Emile Zola, Sa Vie—Son Oeuvre · 第 24 / 30 题