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Forcément, dans cette étude, qui ne saurait dépasser les limites normales
d'un ouvrage de librairie, j'ai dû analyser sommairement, ou me contenter
d'indiquer, certains livres de Zola. Je n'ai pu accorder à chaque roman la
même part d'examen et de critique, mais les observations et les remarques
d'un ordre général, faites sur toutes les œuvres étudiées en ces pages,
peuvent s'appliquer à celles qui sont mentionnées seulement.
Le dernier livre de la série des Rougon-Macquart est _le Docteur Pascal_.
Ce docteur est l'ultime rameau du fameux arbre généalogique, que Zola prit
tant de peine à greffer, à émonder, et à décrire.
Ce n'est pas que Zola fût à court de Rougons et dépourvu de Macquarts.
Encore moins se trouvait-il à bout de souffle, vidé de sève, et ne pouvant
plus faire vivre et palpiter de nids dans les branches épuisées de son
arbre, sur le point d'être sec. Il avait d'autres projets. Il écrivait,
dès 1889, à Georges Charpentier:
Je suis pris du désir furieux de terminer au plus tôt ma série des
Rougon-Macquart. Cela est possible, mais il faut que je bûche ferme...
Ah! mon ami, si je n'avais que trente ans, vous verriez ce que je
ferais. J'étonnerais le monde!...
Il devait faire succéder aux Rougon-Macquart _les Trois Villes_, et
_les Quatre Évangiles_. Mais il commençait à être las de ce monde de
personnages à porter, à remuer. La fatigue, ou plutôt l'ennui, lui
venaient au milieu de cet enchevêtrement de collatéraux, qui faisait
ressembler son travail de romancier à une besogne de clerc de notaire
élaborant une liquidation compliquée. Ah! que cette famille prolifique
lui donnait de mal pour établir, physiologiquement et socialement, sa
répartition successorale. Il lui a fallu l'attention méticuleuse d'un
archiviste-paléographe pour ne pas commettre d'erreur dans les noms,
prénoms, âges, degrés de parenté, et faits d'alliance de tous ces Rougon
et de tous ces Macquart, nomades et divers, dont pas un n'exerçait le
même métier, presque tous séparés d'avec leurs parents, et dispersés aux
quatre coins de la société, ainsi que les héritiers Rennepont dans _le
Juif-Errant_ d'Eugène Sue.
Enfin, il s'affranchit de cette servitude de l'hérédité, dont il avait
d'abord puisé l'idée dans l'ouvrage du docteur Lucas. Il devait toutefois
y revenir, mais incidemment, dans ses ouvrages subséquents, comme
lorsqu'il fait figurer, dans ses _Trois Villes_ et dans ses _Trois
Évangiles_, les Froment, «ayant le front en forme de tour».
Il affirmait, en prenant pour directrice, dans la construction de son
vaste monument, la théorie de l'hérédité, sa conception du Roman
Expérimental. Il proclamait la nécessité de faire de la science
l'auxiliaire ou plutôt la tutrice de l'imagination. En même temps,
il bénéficiait d'un procédé de composition commode, abrégeant des
descriptions de personnages et dispensant de créer et de combiner, chaque
fois qu'il commençait un livre, toute une série de types nouveaux. Il
évitait des redites en faisant passer et repasser du premier plan au
second ses acteurs, et il usait du système qui avait avantageusement servi
à Balzac pour sa _Comédie Humaine_.
Une différence toutefois est à signaler. Balzac, en conservant et en
distribuant, à travers toutes les scènes de sa Comédie aux cent actes
divers, les personnages déjà vus et présentés au lecteur, se préoccupait
avant tout de donner l'apparence de la vie sociale à son monde imaginaire;
il voulait, comme il l'a dit lui-même, faire concurrence à l'état-civil.
Dans la vie réelle, tous les contemporains se retrouvent et se coudoient,
mêlés à une existence commune, et ils sont en perpétuel contact. Nos
passions, nos vices, nos plaisirs, nos devoirs, nos besoins tournent dans
un même cercle synchronique: dans tout drame, dans toute comédie dont nous
sommes tour à tour les héros, se retrouvent, indifférents à l'action, mais
présents, les comparses sociaux. Nous entraînons avec nous dans notre
course, bonne, méchante, laborieuse, inféconde, criminelle, honnête,
sublime ou vulgaire, tout un chœur de satellites contemporains: gens
de loi, médecins, prêtres, bureaucrates, commerçants, artistes, filles,
actrices, mères de famille, enfants et vieillards. C'est pourquoi, avec
son puissant génie reconstitutif de la réalité, Balzac a eu grand soin
de faire escorter ses premiers rôles par des utilités, telles qu'on les
rencontre forcément sur les planches de la société. S'il avait besoin
d'un avoué, il prenait Derville ou Desroches; ses banquiers étaient
invariablement Nucingen ou du Tillet; lui fallait-il un club d'élégants
jeunes hommes, il faisait signe à de Marsay, à Maxime de Trailles, à Félix
ou à Charles de Vandenesse; la presse intervenait avec Andoche Finot;
Lousteau, Émile Blondet; la littérature était représentée par d'Arthez,
Nathan, Claude Vignon, Camille Maupin. Tout un personnel social obéissait
ainsi à la pensée du maître pour les besoins de l'optique du livre. Mais
de ces êtres fictifs, passant et repassant dans l'œuvre, c'était le
caractère professionnel, la fonction, le rouage social qui était requis
et montré principalement.
Zola, avec ses Rougon-Macquart, a voulu autre chose: c'est le type humain,
avec ses différences provenant du milieu et du caractère physiologique,
c'est le tempérament et la constitution physique, les vertus et les vices,
les tares et les dégénérescences de certains représentants de l'humanité,
dans une période d'années allant du coup d'État de 1851, origine de la
fortune des Rougon, à la débâcle de 1870-71, chute de l'empire et époque
de la naissance du dernier rejeton de la famille, «enfant inconnu, le
Messie de demain peut-être», qu'il a promenés à travers ces vingt volumes
d'aventures individuelles et de tableaux collectifs. Il a relié entre eux
tous les héros de ses livres pour prouver que, s'ils étaient tels qu'il
nous les décrivait, cela provenait de ce fait accidentel, que leur aïeule,
Adélaïde Fouque, mariée à Pierre Rougon, puis devenue maîtresse de «ce
gueux de Macquart», était atteinte d'aliénation mentale.
On ne voit pas bien l'intérêt que cette consanguinité peut présenter. S'il
s'agissait de prouver que la folie est héréditaire, ce qui est souvent
vérifié, fallait-il se donner la peine de tant écrire? Tous les
personnages de la série de Zola ne sont pas des aliénés. Presque tous
ont des bizarreries, des violences, des nervosités, quelques-uns sont
criminels, d'autres subissent des excitations sensuelles irrésistibles, et
leurs existences sont bouleversées par des passions coupées d'événements
tragiques ou douloureux--mais ont-ils besoin d'être, pour cela, des
Rougon ou des Macquart? Sans descendre d'Adélaïde Fouque, beaucoup de
familles et d'individus isolés ressemblent à tous ces produits de la folle
des Tulettes. On n'écrit pas non plus de romans avec des personnages
insignifiants, à qui rien n'est arrivé et ne peut arriver. Donc il fallait
nécessairement qu'à chacun de ces Rougon et de ces Macquart un intérêt
s'attachât, qu'ils fussent des sujets d'étude, que leur existence
présentât des particularités méritant d'être examinées et décrites.
Ils devaient tous êtres des «héros».
Zola a donc exagéré l'importance de l'hérédité, dans son œuvre.
Remarquons, au point de vue du relief, de l'intensité de la vie des
principaux personnages de la série, que les plus intéressants, ceux qui
s'imposent à l'esprit du lecteur, et demeureront vivaces dans la mémoire
n'ont aucun caractère héréditaire: Coupeau, le formidable alcoolique,
Souvarine, le Slave farouche, Jésus-Christ, le rustre venteux, Albine,
l'Ève sauvage du Paradou, Miette, qui tentait le drapeau des insurgés
avec son enthousiaste ferveur de porte-bannière de la confrérie de Marie,
tous ces types inoubliés et inoubliables sont en dehors de la fameuse
généalogie, et bien d'autres que je néglige. Ceux qui en font partie,
comme Aristide Saccard, Lantier, Nana, Gervaise, n'avaient pas besoin de
cette filiation pour être ceux qu'ils sont, et pour justifier l'attention
des hommes.
_Le Docteur Pascal_, lui-même, est si peu le congénère des Rougon-Macquart
qu'il se classe à part, se servant, pour expliquer sa dissemblance, son
isolement dans la famille, de l'exception prévue par les savants, prudente
réserve que Lucas a décrite sous le nom d'innéité.
L'innéité, c'est la porte ouverte à la délivrance de l'être enfermé dans
la fatalité du cercle héréditaire. Pascal Rougon est donc un étranger dans
cette famille de déséquilibrés. C'est un évadé de l'atavisme morbide. Il
aime la science, cultive la vertu et vit à la campagne. Le philosophe
sensible et vertueux du siècle dernier. Il n'a pas le sens pratique des
choses, ni un goût excessif pour le tran-tran du travail vulgaire. Il
néglige sa clientèle, et consciencieusement élabore des recherches sur
l'hérédité, qui se résument dans la confection d'un arbre généalogique,
s'ajoutant à des notes biographiques, sur chacun des membres de la
famille. Sa mère, Félicité Rougon, veut prendre ces dossiers pour les
détruire, car elle juge fâcheuses pour la réputation de la tribu les
fiches qu'ils renferment. Elle réussit, à la mort du docteur, à capter et
à brûler ce casier médical, sauf l'arbre, réfractaire au feu, et que Zola
devait par la suite débiter en volumes in-18.
Le Docteur Pascal a, chez lui, à la Souléiade, une jeune nièce, Clotilde,
qui l'appelle maître, et à qui il a enseigné bien des choses, sauf une
qu'elle apprend toute seule: l'amour.
Et ici, débarrassé de l'obsession héréditaire, l'auteur entre dans le
beau, dans le puissant. Comment, après des brouilles et des accès de
religiosité, l'oncle et la nièce, maître et disciple, deviennent-ils
amants, époux, c'est ce que Zola a décrit, on devrait dire chanté, avec
un lyrisme et une virtuosité extraordinaires. Zola, dans ce cantique,
redevient le grand poète de _la Faute de l'abbé Mouret_ et de _la Page
d'Amour_. Il a su éviter ce qu'il pouvait y avoir de choquant en cette
sorte d'inceste entre oncle et nièce; il n'a pas donné à ces amours d'un
pédagogue et de son élève le caractère un peu ridicule des ébats de la
pédante Héloïse avec Abailard, le beau professeur; enfin, il a su nous
émouvoir, et en écartant la raillerie, avec le tableau d'un vieillard,
«dont la barbe est d'argent comme un ruisseau d'avril», faisant l'amour
avec une belle fille dont les cheveux sont des épis d'or. Il est
parvenu à faire accepter cette union, qu'on qualifie dans la société de
disproportionnée, et qui évoque l'image de cornes plaisantes poussant au
front du barbon. Les amours séniles, qui d'ordinaire provoquent le rire,
ici, poussent aux larmes. Nous voilà loin d'Arnolphe et de sa bécasse
d'Agnès; Zola rivalise avec Hugo, qui voyait de la flamme dans l'œil des
jeunes gens, mais dans l'œil des vieillards contemplait de la lumière.
L'épisode touchant de Ruth et de Booz est reproduit à la Souléiade. Mais
les amours bibliques ne connurent pas l'un des facteurs permanents de la
souffrance des amants modernes: l'argent! Poètes et romanciers oublient
trop souvent, dans leurs fictions, le rôle du dieu de la machine,
l'intervention de cet Argent qui domine tout. Dans ce livre, il change
l'idylle en tragédie. Ruiné, le docteur est obligé de se séparer de sa
Clotilde. Pour la soustraire à la pauvreté, il l'envoie à Paris, et il
meurt de cette séparation. Clotilde revient, trop tard, pour embrasser une
dernière fois celui qu'elle avait réchauffé de sa jeunesse et rajeuni de
son amour.
La mort du docteur Pascal est une page superbe. Il tombe comme un soldat
de la science, comptant les pulsations qui se ralentissent en son cœur
engorgé, calculant les minutes de souffle qui lui restent, et se relevant
dans un suprême accès d'énergie scientifique, pour consigner de ses mains
défaillantes l'heure de sa fin, à la place qu'il s'était réservée au
centre du tableau généalogique des Rougon-Macquart.
Toute cette fin passionnelle, avec l'analyse délicate des sentiments
qui animent Clotilde et Pascal, est admirable. Des tableaux comme Zola
sait les brosser: la combustion de l'oncle Macquart, la mort du petit
fin-de-race Charles, la nuit d'orage où Pascal rudoie Clotilde et la mate,
la dînette dans la maison affamée, et l'alcôve entrevue, où, comme Abigaïl
ranimant le vieux roi David, la jeune fille offre au vieil amant l'eau
de jouvence de sa beauté, font de ce dernier livre de la série un
chef-d'œuvre d'émotion intime et de passion, sinon chaste, du moins
honnête. _Le Docteur Pascal_ est à placer à côté de la _Page d'Amour_,
c'est-à-dire au tout premier rang des ouvrages de Zola.
Une lumière édénique éclaire cette idylle moderne. Quelques-uns, parmi
ceux qui ont l'âge du docteur Pascal, regretteront peut-être qu'ils soient
si lointains et si fabuleux, malgré la belle histoire contée par Zola, ces
temps d'amour où les patriarches à barbe blanche, en faisant la sieste
dans leurs foins, trouvaient à leur réveil, allongée auprès d'eux, timide,
aimante et docile, quelque Moabite au sein nu, offrant l'amour et tendant
sa coupe de jeunesse, pour que le vieillard puisse étancher sa soif encore
vive, et raviver son être au contact d'une chair brûlante sous le dais
nuptial du ciel, ayant pour lampe astrale la faucille d'or, négligemment
jetée par le moissonneur de l'éternel été, dans le champ des étoiles.