Chapitre LXXIV

_Comment don Quichotte tomba malade, du testament qu'il fit, et

de sa mort_

Comme les choses humaines ne sont point éternelles, qu'elles vont

toujours en déclinant de leur origine à leur fin dernière,

spécialement les vies des hommes, et comme don Quichotte n'avait

reçu du ciel aucun privilège pour arrêter le cours de la sienne,

sa fin et son trépas arrivèrent quand il y pensait le moins. Soit

par la mélancolie que lui causait le sentiment de sa défaite, soit

par la disposition du ciel qui en ordonnait ainsi, il fut pris

d'une fièvre obstinée, qui le retint au lit six jours entiers,

pendant lesquels il fut visité mainte et mainte fois par le curé,

le bachelier, le barbier, ses amis, ayant toujours à son chevet

Sancho Panza, son fidèle écuyer. Ceux-ci, croyant que le regret

d'avoir été vaincu et le chagrin de ne pas voir accomplir ses

souhaits pour la délivrance et le désenchantement de Dulcinée le

tenaient en cet état, essayaient de l'égayer par tous les moyens

possibles.

«Allons, lui disait le bachelier, prenez courage, et levez-vous

pour commencer la profession pastorale. J'ai déjà composé une

églogue qui fera pâlir toutes celles de Sannazar[354]; et j'ai

acheté de mon propre argent, près d'un berger de Quintanar, deux

fameux dogues pour garder le troupeau, l'un appelé Barcino[355],

l'autre Butron.»

Avec tout cela, don Quichotte n'en restait pas moins plongé dans

la tristesse. Ses amis appelèrent le médecin, qui lui tâta le

pouls, n'en fut pas fort satisfait, et dit:

«De toute façon, il faut penser au salut de l'âme, car celui du

corps est en danger.»

Don Quichotte entendit cet arrêt d'un esprit calme et résigné.

Mais il n'en fut pas de même de sa gouvernante, de sa nièce et de

son écuyer, lesquels se prirent à pleurer amèrement, comme s'ils

eussent déjà son cadavre devant les yeux. L'avis du médecin fut

que des sujets cachés de tristesse et d'affliction le conduisaient

au trépas. Don Quichotte demanda qu'on le laissât seul, voulant

dormir un peu. Tout le monde s'éloigna, et il dormit, comme on

dit, tout d'une haleine, plus de six heures durant, tellement que

la nièce et la gouvernante crurent qu'il passerait dans ce

sommeil. Il s'éveilla au bout de ce temps, et poussant un grand

cri, il s'écria:

«Béni soit Dieu tout-puissant, à qui je dois un si grand bienfait!

Enfin, sa miséricorde est infinie; elle n'est ni repoussée ni

diminuée par les péchés des hommes.»

La nièce avait écouté attentivement les propos de son oncle, qui

lui parurent plus raisonnables que ceux qu'il avait coutume de

tenir, au moins depuis sa maladie.

«Qu'est-ce que dit Votre Grâce, seigneur? lui demanda-t-elle.

Avons-nous quelque chose de nouveau? Quels sont ces miséricordes

et ces péchés des hommes dont vous parlez?

-- Ces miséricordes, ô ma nièce, répondit don Quichotte, sont

celles dont Dieu vient à l'instant même de me combler, Dieu, comme

je l'ai dit, que n'ont point retenu mes péchés. J'ai la raison

libre et claire, dégagée des ombres épaisses de l'ignorance dont

l'avait enveloppée l'insipide et continuelle lecture des

exécrables livres de chevalerie. Je reconnais maintenant leurs

extravagances et leurs séductions trompeuses. Tout ce que je

regrette, c'est d'être désabusé si tard qu'il ne me reste plus le

temps de prendre ma revanche, en lisant d'autres livres qui soient

la lumière de l'âme. Je me sens, ô ma nièce, à l'article de la

mort, et je voudrais mourir de telle sorte qu'on en conclût que ma

vie n'a pas été si mauvaise que je dusse laisser la réputation de

fou. Je le fus, il est vrai; mais je ne voudrais pas donner par ma

mort la preuve de cette vérité. Appelle, ma chère amie, appelle

mes bons amis le curé, le bachelier Samson Carrasco, et maître

Nicolas le barbier; je veux me confesser et faire mon testament.»

La nièce n'eut pas à prendre cette peine, car ils entrèrent tous

trois à point nommé. À peine don Quichotte les eut-il aperçus

qu'il continua:

«Félicitez-moi, mes bons seigneurs, de ce que je ne suis plus don

Quichotte de la Manche, mais Alonzo Quijano, que des moeurs

simples et régulières ont fait surnommer le Bon. Je suis à présent

ennemi d'Amadis de Gaule et de la multitude infinie des gens de

son lignage; j'ai pris en haine toutes les histoires profanes de

la chevalerie errante; je reconnais ma sottise, et le péril où m'a

jeté leur lecture; enfin, par la miséricorde de Dieu, achetant

l'expérience à mes dépens, je les déteste et les abhorre.»

Quand les trois amis l'entendirent ainsi parler, ils s'imaginèrent

qu'une nouvelle folie venait de lui entrer dans la cervelle.

«Comment, seigneur don Quichotte, lui dit Samson, maintenant que

nous savons de bonne source que madame Dulcinée est désenchantée,

vous venez entonner cette antienne! et quand nous sommes si près

de nous faire bergers, pour passer en chantant la vie comme des

princes, vous prenez fantaisie de vous faire ermite! Taisez-vous,

au nom du ciel; revenez à vous-même, et laissez là ces

billevesées.

-- Celles qui m'ont occupé jusqu'à présent, répliqua don

Quichotte, n'ont été que trop réelles à mon préjudice; puisse ma

mort, à l'aide du ciel, les tourner à mon profit! Je sens bien,

seigneurs, que je vais à grands pas vers mon heure dernière. Il

n'est plus temps de rire. Qu'on m'amène un prêtre pour me

confesser, et un notaire pour recevoir mon testament. Ce n'est pas

dans une extrémité comme celle-ci que l'homme doit se jouer avec

son âme. Aussi je vous supplie, pendant que monsieur le curé me

confessera, d'envoyer chercher le notaire.»

Ils se regardèrent tous les uns les autres, étonnés des propos de

don Quichotte; mais, quoique indécis, ils aimèrent mieux le

croire. Et même un des signes auxquels ils conjecturèrent que le

malade se mourait, ce fut qu'il était revenu si facilement de la

folie à la raison. En effet, aux propos qu'il venait de tenir, il

en ajouta beaucoup d'autres, si bien dits, si raisonnables et si

chrétiens, que, leur dernier doute s'effaçant, ils vinrent à

croire qu'il avait recouvré son bon sens. Le curé fit retirer tout

le monde, et resta seul avec don Quichotte, qu'il confessa. En

même temps, le bachelier alla chercher le notaire et le ramena

bientôt, ainsi que Sancho Panza. Ce pauvre Sancho, qui savait déjà

par le bachelier en quelle triste situation était son seigneur,

trouvant la gouvernante et la nièce tout éplorées, commença à

pousser des sanglots et à verser des larmes. La confession

terminée, le curé sortit en disant:

«Véritablement, Alonzo Quijano le Bon est guéri de sa folie; nous

pouvons entrer pour qu'il fasse son testament.»

Ces nouvelles donnèrent une terrible atteinte aux yeux gros de

larmes de la gouvernante, de la nièce et du bon écuyer Sancho

Panza; tellement qu'elles leur firent jaillir les pleurs des

paupières, et mille profonds soupirs de la poitrine; car

véritablement, comme on l'a dit quelquefois, tant que don

Quichotte fut Alonzo Quijano le Bon, tout court, et tant qu'il fut

don Quichotte de la Manche, il eut toujours l'humeur douce et le

commerce agréable, de façon qu'il n'était pas seulement chéri des

gens de sa maison, mais de tous ceux qui le connaissaient.

Le notaire entra avec les autres, et fit l'intitulé du testament.

Puis, lorsque don Quichotte eut réglé les affaires de son âme,

avec toutes les circonstances chrétiennes requises en pareil cas,

arrivant aux legs, il dicta ce qui suit:

«Item, ma volonté est qu'ayant eu avec Sancho Panza, qu'en ma

folie je fis mon écuyer, certains comptes et certain débat

d'entrée et de sortie, on ne lui réclame rien de certaine somme

d'argent qu'il a gardée, et qu'on ne lui en demande aucun compte.

S'il reste quelque chose, quand il sera payé de ce que je lui

dois, que le restant, qui ne peut être bien considérable, lui

appartienne, et grand bien lui fasse. Si, de même qu'étant fou

j'obtins pour lui le gouvernement de l'île, je pouvais, maintenant

que je suis sensé, lui donner celui d'un royaume, je le lui

donnerais, parce que la naïveté de son caractère et la fidélité de

sa conduite méritent cette récompense.»

Se tournant alors vers Sancho, il ajouta:

«Pardonne-moi, ami, l'occasion que je t'ai donnée de paraître

aussi fou que moi, en te faisant tomber dans l'erreur où j'étais

moi-même, à savoir qu'il y eut et qu'il y a des chevaliers errants

en ce monde.

-- Hélas! hélas! répondit Sancho en sanglotant, ne mourez pas, mon

bon seigneur, mais suivez mon conseil, et vivez encore bien des

années; car la plus grande folie que puisse faire un homme en

cette vie, c'est de se laisser mourir tout bonnement sans que

personne le tue, ni sous d'autres coups que ceux de la tristesse.

Allons, ne faites point le paresseux, levez-vous de ce lit, et

gagnons les champs, vêtus en bergers, comme nous en sommes

convenus; peut-être derrière quelque buisson trouverons-nous

madame Dulcinée désenchantée à nous ravir de joie. Si, par hasard,

Votre Grâce se meurt du chagrin d'avoir été vaincue, jetez-en la

faute sur moi, et dites que c'est parce que j'avais mal sanglé

Rossinante qu'on vous a culbuté. D'ailleurs, Votre Grâce aura vu

dans ses livres de chevalerie que c'est une chose ordinaire aux

chevaliers de se culbuter les uns les autres, et que celui qui est

vaincu aujourd'hui sera vainqueur demain.

-- Rien de plus certain, dit Samson, et le bon Sancho Panza est

tout à fait dans la vérité de ces sortes d'histoires.

-- Seigneurs, reprit don Quichotte, n'allons pas si vite, car dans

les nids de l'an dernier il n'y a pas d'oiseaux cette année. J'ai

été fou, et je suis raisonnable; j'ai été don Quichotte de la

Manche, et je suis à présent Alonzo Quijano le Bon. Puissent mon

repentir et ma sincérité me rendre l'estime que Vos Grâces avaient

pour moi! et que le seigneur notaire continue... Item, je lègue

tous mes biens meubles et immeubles à Antonia Quijano, ma nièce,

ici présente, après qu'on aura prélevé d'abord sur le plus clair

ce qu'il faudra pour le service et pour l'exécution des legs que

je laisse à remplir; et la première satisfaction que j'exige,

c'est qu'on paye les gages que je dois à ma gouvernante pour tout

le temps qu'elle m'a servi, et, de plus, vingt ducats pour un

habillement. Je nomme pour mes exécuteurs testamentaires le

seigneur curé et le seigneur bachelier Samson Carrasco, ici

présents... Item, ma volonté est que, si Antonia Quijano, ma

nièce, veut se marier, elle se marie avec un homme duquel on aura

prouvé d'abord, par enquête judiciaire, qu'il ne sait pas

seulement ce que c'est que les livres de chevalerie. Dans le cas

où l'on vérifierait qu'il le sait, et où cependant ma nièce

persisterait à l'épouser, je veux qu'elle perde tout ce que je lui

lègue; mes exécuteurs testamentaires pourront l'employer en livres

pies, à leur volonté... Item, je supplie ces seigneurs mes

exécuteurs testamentaires[356], si quelque bonne fortune venait à

leur faire connaître l'auteur qui a composé, dit-on, une histoire

sous le titre de _Seconde partie des prouesses de don Quichotte de

la Manche, _de vouloir bien le prier de ma part, aussi ardemment

que possible, de me pardonner l'occasion que je lui ai si

involontairement donnée d'avoir écrit tant et de si énormes

sottises; car je pars de cette vie avec le remords de lui avoir

fourni le motif de les écrire.»

Après cette dictée, il signa et cacheta le testament; puis,

atteint d'une défaillance, il s'étendit tout de son long dans le

lit. Les assistants, effrayés, se hâtèrent de lui porter secours,

et, pendant les trois jours, qu'il vécut après avoir fait son

testament, il s'évanouissait à toute heure. La maison était sens

dessus dessous; mais cependant la nièce mangeait de bon appétit,

la gouvernante proposait des santés, et Sancho prenait ses ébats;

car hériter de quelque chose suffit pour effacer ou pour adoucir

dans le coeur du légataire le sentiment de la peine que devrait

lui causer la perte du défunt.

Enfin, la dernière heure de don Quichotte arriva, après qu'il eut

reçu tous les sacrements, et maintes fois exécré, par d'énergiques

propos, les livres de chevalerie. Le notaire se trouva présent, et

il affirma qu'il n'avait jamais lu dans aucun livre de chevalerie

qu'aucun chevalier errant fût mort dans son lit avec autant de

calme et aussi chrétiennement que don Quichotte. Celui-ci, au

milieu de la douleur et des larmes de ceux qui l'assistaient,

rendit l'esprit; je veux dire qu'il mourut. Le voyant expiré, le

curé pria le notaire de dresser une attestation constatant

qu'Alonzo Quijano le Bon, appelé communément don Quichotte de la

Manche, était passé de cette vie en l'autre, et décédé

naturellement, ajoutant qu'il lui demandait cette attestation pour

ôter tout prétexte à ce qu'un autre auteur que Cid Hamet Ben-

Engéli le ressuscitât faussement, et fît sur ses prouesses

d'interminables histoires.

Telle fut la fin de L'INGÉNIEUX HIDALGO DE LA MANCHE, duquel Cid

Hamet ne voulut pas indiquer ponctuellement le pays natal, afin

que toutes les villes et tous les bourgs de la Manche se

disputassent l'honneur de lui avoir donné naissance et de le

compter parmi leurs enfants, comme il arriva aux sept villes de la

Grèce à propos d'Homère.[357] On omet de mentionner ici les pleurs

de Sancho, de la nièce et de la gouvernante, ainsi que les

nouvelles épitaphes inscrites sur le tombeau de don Quichotte.

Voici cependant celle qu'y mit Samson Carrasco:

«Ci-gît l'hidalgo redoutable qui poussa si loin la vaillance,

qu'on remarqua que la mort ne put triompher de sa vie par son

trépas.

«Il brava l'univers entier, fut l'épouvantail et le croque-mitaine

du monde; en telle conjoncture, que ce qui assura sa félicité, ce

fut de mourir sage et d'avoir vécu fou.»

Ici le très-prudent Cid Hamet dit à sa plume: «Tu vas rester

pendue à ce crochet et à ce fil de laiton, ô ma petite plume, bien

ou mal taillée, je ne sais. Là, tu vivras de longs siècles, si de

présomptueux et malandrins historiens ne te détachent pour te

profaner. Mais avant qu'ils parviennent jusqu'à toi, tu peux les

avertir, et leur dire, dans le meilleur langage que tu pourras

trouver:

«Halte-là, halte-là, félons; que personne ne me touche; car cette

entreprise, bon roi, pour moi seul était réservée.[358]

«Oui, pour moi seul naquit don Quichotte, et moi pour lui. Il sut

opérer, et moi écrire. Il n'y a que nous seuls qui ne fassions

qu'un, en dépit de l'écrivain supposé de Tordésillas, qui osa ou

qui oserait écrire avec une plume d'autruche, grossière et mal

affilée, les exploits de mon valeureux chevalier. Ce n'est pas, en

effet, un fardeau pour ses épaules, ni un sujet pour son esprit

glacé, et, si tu parviens à le connaître, tu l'exhorteras à

laisser reposer dans la sépulture les os fatigués et déjà pourris

de don Quichotte; à ne pas s'aviser surtout de l'emmener contre

toutes les franchises de la mort dans la Castille-Vieille[359], en

le faisant sortir de la fosse où il gît bien réellement, étendu

tout de son long, hors d'état de faire une sortie nouvelle et une

troisième campagne. Pour se moquer de toutes celles que firent

tant de chevaliers errants, il suffit des deux qu'il a faites, si

bien au gré et à la satisfaction des gens qui en ont eu

connaissance, tant dans ces royaumes que dans les pays étrangers.

En agissant ainsi, tu rempliras les devoirs de ta profession

chrétienne; tu donneras un bon conseil à celui qui te veut du mal;

et moi, je serai satisfait et fier d'être le premier qui ait

entièrement recueilli de ses écrits le fruit qu'il en attendait;

car mon désir n'a pas été autre que de livrer à l'exécration des

hommes les fausses et extravagantes histoires de chevalerie,

lesquelles, frappées à mort par celles de mon véritable don

Quichotte, ne vont plus qu'en trébuchant, et tomberont tout à fait

sans aucun doute. -- _Vale_.»

[1] C'est l'écrivain qui s'est caché sous le nom du licencié

Alonzo Fernandez de Avellanéda, natif de Tordésillas, et dont

le livre fut imprimé à Tarragone.

[2] La bataille de Lépante.

[3] Allusion à Lope de Vega, qui était en effet prêtre et

familier du saint-office, après avoir été marié deux fois.

[4] Il y a dans le texte _podenco, _qui veut dire chien

courant. J'ai mis lévrier, pour que le mot chien ne fût pas

répété tant de fois en quelques lignes.

[5] Petite pièce de l'époque, dont l'auteur est inconnu.

[6] On nomme _veinticuatros _les _regidores _ou

officiers municipaux de Séville, de Grenade et de Cordoue,

depuis que leur nombre fut réduit de trente-six à vingt-quatre

par Alphonse le Justicier.

[7] _Las copias de Mingo Revulgo _sont une espèce de

complainte satirique sur le règne de Henri IV _(el impotente).

_Les uns l'ont attribuée à Juan de Ména, auteur du poëme _el

Laberinto ; _d'autres à Rodrigo Cota, premier auteur de la

_Célestine ; _d'autres encore au chroniqueur Fernando del

Pulgar. Celui-ci, du moins, l'a commentée à la fin de la

chronique de Henri IV par Diego Enriquez del Castillo.

[8] Que Cervantes n'acheva point.

[9] Métaphore empruntée à l'art chirurgical. Il était alors

très en usage de coudre une blessure, et l'on exprimait sa

grandeur par le nombre de points nécessaires pour la

cicatriser. Cette expression rappelle une des plus piquantes

aventures de la Nouvelle intitulée _Rinconete _y _Cortadillo.

_Cervantes y raconte qu'un gentilhomme donna cinquante

ducats à un bravache de profession, pour qu'il fît à un autre

gentilhomme, son ennemi, une balafre de _quatorze points.

_Mais le _bravo, _calculant qu'une si longue estafilade ne

pouvait tenir sur le visage fort mince de ce gentilhomme, la fit

à son laquais, qui avait les joues mieux remplies.

[10] Depuis le milieu du seizième siècle, les entreprises

maritimes des Turcs faisaient, en Italie et en Espagne, le sujet

ordinaire des conversations politiques. Elles étaient même

entrées dans le langage proverbial : Juan Cortès de Tolédo,

auteur du _Lazarille de Manzanarès, _dit, en parlant d'une

belle-mère, que c'était _une femme plus redoutée que la

descente du Turc. _Cervantes dit également, au début de son

_Voyage au Parnasse, _en prenant congé des marches de

l'église San-Félipe, sur lesquelles se réunissaient les

nouvellistes du temps : « Adieu, promenade de San-Félipe, où

je lis, comme dans une gazette de Venise, si le chien Turc

monte ou descend. »

[11] On appelait ces charlatans politiques _arbitristas,

_et les expédients qu'ils proposaient, _arbitrios. _Cervantes

s'est moqué d'eux fort gaiement dans le _Dialogue des chiens.

_Voici le moyen qu'y propose un de ces _arbitristas, _pour

combler le vide du trésor royal : « Il faut demander aux cortès

que tous les vassaux de Sa Majesté, de quatorze à soixante

ans, soient tenus de jeûner, une fois par mois, au pain et à

l'eau, et que toute la dépense qu'ils auraient faite ce jour-là, en

fruits, viande, poisson, vin, oeufs et légumes, soit évaluée en

argent, et fidèlement payée à Sa Majesté, sous l'obligation du

serment. Avec cela, en vingt ans, le trésor est libéré. Car enfin,

il y a bien en Espagne plus de trois millions de personnes de

cet âge... qui dépensent bien chacune un réal par jour, ne

mangeassent-elles que des racines de pissenlit. Or, croyez-vous

que ce serait une misère que d'avoir chaque mois plus de trois

millions de réaux comme passés au crible ? D'ailleurs, tout

serait profit pour les jeûneurs, puisque avec le jeûne ils

serviraient à la fois le ciel et le roi, et, pour un grand nombre,

ce serait en outre profitable à la santé. Voilà mon moyen, sans

frais ni dépens, et sans nécessité de commissaires, qui sont la

ruine de l'État. »

[12] Allusion à quelque _romance _populaire du temps,

aujourd'hui complètement inconnu.

[13] Ce n'est pas suivant Turpin, auquel on n'a jamais

attribué de _cosmographie : _mais suivant Arioste, dans

l'_Orlando furioso, _poëme dont Roger est le héros véritable.

[14] L'Écriture ne le fait pas si grand. _Egressus est vir

spurius de castris Philistinorum, nomine Goliath de Geth,

altitudinis sex cubitorum et palmi. (Rois, _livre I, chap. XVII.)

[15] C'est le poëme italien _Morgante maggiore, _de

Luigi Pulci. Ce poëme fut traduit librement en espagnol par

Geronimo Anner, Séville, 1550 et 1552.

[16] Roland, Ferragus, Renaud, Agrican, Sacripant, etc.

[17] Médor fut blessé et laissé pour mort sur la place, en

allant relever le cadavre de son maître, Daniel d'Almonte.

_(Orlando furioso, _canto XXIII.)

[18] Le poëte andalous est Luis Barahona de Soto, qui fit

_Les Larmes d'Angélique _(Las Lagrimas de Angélica), poëme

en douze chants, Grenade, 1586. Le poëte castillan est Lope de

Vega, qui fit _La Beauté d'Angélique _(La Hermosura de

Angélica), poëme en vingt chants, Barcelone, 1604.

[19] Quelques années plus tard, Quevedo se fit le vengeur

des amants rebutés d'Angélique dans son _Orlando burlesco._

[20] Formule très-usitée des historiens arabes, auxquels

la prirent les anciens chroniqueurs espagnols, et après eux les

romanciers, que Cervantes imite à son tour.

[21] Le mot _insula, _que don Quichotte emprunte aux

romans de chevalerie, était, dès le temps de Cervantes, du

vieux langage. Une île s'appelait alors, comme aujourd'hui,

_isla. _Il n'est donc pas étonnant que la nièce et la

gouvernante n'entendent pas ce mot. Sancho lui-même n'en a

pas une idée très-nette. Ainsi la plaisanterie que fait

Cervantes, un peu forcée en français, est parfaitement

naturelle en espagnol.

[22] _Quando caput dolet, cetera membra dolent._

[23] On comptait alors plusieurs degrés dans la

noblesse : _hidalgos, cavalleros, ricoshombres, titulos,

grandes. _J'ai mis _gentilhommes _au lieu de _chevaliers,

_pour éviter l'équivoque que ce mot ferait naître, appliqué à

don Quichotte.

Don Diego Clemencin a retrouvé la liste des nobles qui

habitaient le bourg d'Armagasilla de Alba, au temps de

Cervantes. Il y a une demi-douzaine d'_hidalgos _incontestés,

et une autre demi-douzaine d'_hidalgos _contestables.

[24] Quant aux moeurs, Suétone est du même avis que

don Quichotte ; mais non quant à la toilette. Au contraire, il

reproche à César d'avoir été trop petit-maître... _Circa

corporis curam morosior, ut non solum tonderetur diligenter

ac raderetur, sed velleretur etiam, ut quidam

exprobraverunt... _(Cap. XLV.)

[25] Sancho avait changé le nom de _Ben-Engeli _en

celui de _Berengena, _qui veut dire aubergine, espèce de

légume fort répandue dans le royaume de Valence, où l'avaient

portée les Morisques.

[26] Il y avait _presque un _mois, dit Cervantes dans le

chapitre premier, que don Quichotte était revenu chez lui en

descendant de la charrette enchantée, et voilà que douze mille

exemplaires de son histoire courent toute l'Europe, imprimés

dans quatre ou cinq villes, et en plusieurs langues. Le _Don

Quichotte _est plein de ces étourderies. Est-ce négligence ?

est-ce badinage ?

[27] On peut dire du bachelier Carrasco : _Cecinit ut

vates._

[28] Sancho répond ici par un jeu de mots, à propos de

_gramatica, _grammaire. « Avec la _grama _(chiendent), je

m'accommoderais bien, mais de la _tica _je ne saurais que

faire, car je ne l'entends pas. » C'était intraduisible.

[29] Le crime de fausse monnaie était puni du feu,

comme étant à la fois un vol public et un crime de lèse-

majesté. _(Partida _VII, tit. VII, ley 9.)

[30] On appelle communément _el Tostado _(le brûlé, le

hâlé) don Alonzo de Madrigal, évêque d'Avila, sous Jean II.

Quoiqu'il fût mort encore jeune, en 1550, il laissa vingt-quatre

volumes in-folio d'oeuvres latines, et à peu près autant

d'oeuvres espagnoles, sans compter les travaux inédits. Aussi

son nom était-il demeuré proverbial dans le sens que lui

donne don Quichotte.

[31] Ce rôle fut appelé successivement _hobo, simple,

donaire, _et enfin _gracioso._

[32] Cette pensée est de Pline l'Ancien ; elle est rapportée

dans une lettre de son neveu. (Lib. III, epist. v.) Don Diego de

Mendoza la cite dans le prologue de son _Lazarillo de Tormès,

_et Voltaire l'a répétée plusieurs fois.

[33] La citation n'est pas exacte. Horace a dit :

_Quandoque bonus dormitat Homerus._

[34] _Ecclésiaste. _chap. X, vers. 15.

[35] Cervantes n'avait pas oublié de mentionner le

voleur ; il a dit positivement que c'est Ginès de Passamont ;

mais il oubliait le vol lui-même. Voyez tome I, note du

chapitre XXIII de la première partie. [Cette note est la

suivante : Il paraît que Cervantès ajouta après coup, dans ce

chapitre, et lorsqu'il avait écrit déjà les deux suivants, le vol de

l'âne de Sancho par Ginès de Passamont. Dans la première

édition du _Don Quichotte, _il continuait, après le récit du

vol, à parler de l'âne comme s'il n'avait pas cessé d'être en la

possession de Sancho, et il disait ici : « Sancho s'en allait

derrière son maître, assis sur son âne à la manière des

femmes... » Dans la seconde édition, il corrigea cette

inadvertence, mais incomplétement, et la laissa subsister en

plusieurs endroits. Les Espagnols ont religieusement conservé

son texte, et jusqu'aux disparates que forme cette correction

partielle. J'ai cru devoir les faire disparaître, en gardant

toutefois une seule mention de l'âne, au chapitre XXV. L'on

verra, dans la seconde partie du _Don Quichotte, _que

Cervantès se moque lui-même fort gaiement de son

étourderie, et des contradictions qu'elle amène dans le récit.]

[36] _Orlando furioso, _canto XXVII.

[37] Depuis les hennissements du cheval de Darius, qui

lui donnèrent la couronne de Perse, et ceux du cheval de Denis

le Tyran, qui lui promirent celle de Syracuse, les faiseurs de

pronostics ont toujours donné à cet augure un sens favorable.

Il était naturel que don Quichotte tirât le même présage des

hennissements de Rossinante, lesquels signifiaient sans doute

qu'on laissait passer l'heure de la ration d'orge.

[38] L'Aragon était sous le patronage de saint Georges,

depuis la bataille d'Alcoraz, gagnée par Pierre Ier sur les

Mores, en 1096. Une confrérie de chevaliers s'était formée à

Saragosse pour donner des joutes trois fois l'an, en l'honneur

du saint. On appelait ces joutes _justas del arnes._

[39] _Santiago, y cierra Espana, _vieux cri de guerre en

usage contre les Mores.

[40] La qualité de vieux chrétien était une espèce de

noblesse qui avait aussi ses privilèges. D'après les statuts de

_Limpieza _(pureté de sang), établis dans les quinzième et

seizième siècles, les nouveaux convertis ne pouvaient se faire

admettre ni dans le clergé, ni dans les emplois publics, ni

même dans certaines professions mécaniques. À Tolède, par

exemple, on ne pouvait entrer dans la corporation des tailleurs

de pierre qu'après avoir fait preuve de _pureté de sang._

[41] Le goût des _acrostiches _avait commencé, dès le

quatrième siècle, dans la poésie latine ; il passa aux langues

vulgaires, et se répandit notamment en Espagne. On l'y

appliquait aux choses les plus graves. Ainsi, les sept premières

lettres des _sept Partidas, _ce code monumental d'Alphonse le

Savant, forment le nom d'_Alfonso. _Entre autres exemples

d'_acrostiches, _je puis citer une octave de Luis de Tovar,

recueillie dans le _Cancionero general castellano :_

Feroz sin consu_elo y sa_ñuda dama,

Remedia el trabajo _a na_die credero

A quien le si_guio mar_tirio tan fiero

Nos seas _leon, o re_ina, pues t'ama.

Cien males se do_blan ca_da hora en que pene,

Y en ti de tal gu_isa bel_dad pues se asienta,

Non seas cru_el en a_si dar afrenta

Al que por te _amar y a _vida no tiene.

Il y a dans cette pièce singulière, outre le nom de

_Francina, _qui forme l'_acrostiche, _les noms de huit autres

dames : _Eloisa, Ana, Guiomar, Leonor, Blanca, Isabel, Elena,

Maria._

[42] Les commentateurs se sont exercés à découvrir

quels pouvaient être ces trois poëtes que possédait alors

l'Espagne, en supposant que Cervantes se fût désigné lui-

même sous le nom de demi-poëte. Don Grégorio Mayans croit

que ce sont Alonzo de Ercilla, Juan Rufo, et Cristoval Viruès,

auteur des poëmes intitulés _Araucana, Austriada _et

_Monserate. _(Voir les notes du chapitre VI, livre I, 1ère

partie.) Dans son _Voyage au Parnasse, _Cervantes fait

distribuer neuf couronnes par Apollon. Les trois couronnes

qu'il envoie à Naples sont évidemment pour Quevedo et les

deux frères Leonardo de Argensola ; les trois qu'il réserve à

l'Espagne, pour trois poëtes _divins, _sont probablement

destinées à Francisco de Figuéroa, Francisco de Aldana, et

Hernando de Herréra, qui reçurent tous trois ce surnom, mais

à différents titres.

[43] _Dulcinea del Toboso._

[44] _Castellanas de a cuatro versos._

[45] C'est à cause de cette manière de parler, et de ce que

dira plus bas Sancho, que le traducteur de cette histoire tient

le présent chapitre pour apocryphe.

[46] Plusieurs anciens _romances, _très-répandus dans

le peuple, racontent l'histoire de l'infante doña Urraca,

laquelle, n'ayant rien reçu dans le partage des biens de la

couronne que fit le roi de Castille Ferdinand Ier à ses trois fils

Alfonso, Sancho et Garcia (1066), prit le bourdon du pèlerin,

et menaça son père de quitter l'Espagne. Ferdinand lui donna

la ville de Zamora.

[47] Jeu de mots entre _almohadas, _coussins, et

_Almohades, _nom de la secte et de la dynastie berbère qui

succéda à celle des Almoravides, dans le douzième siècle.

[48] On peut voir, dans Ducange, aux mots _Duellum _et

_Campiones, _toutes les lois du duel auxquelles don Quichotte

fait allusion, et le serment que la pragmatique sanction de

Philippe le Bel, rendue en 1306, ordonnait aux chevaliers de

prêter avant le combat.

[49] Palmérin d'Olive, don Florindo, Primaléon, Tristan

de Léonais, Tirant le Blanc, etc.

[50] Vêtement des condamnés du saint-office. C'était une

espèce de mantelet ou scapulaire jaune avec une croix rouge

en sautoir. _San-benito _est un abréviatif de _saco bendito,

_cilice bénit.

[51] Dans cette tirade et dans le reste du chapitre, don

Quichotte mêle et confond toujours, sous le nom commun de

_cavalleros, _les chevaliers et les gentilhommes.

[52] Othman, premier fondateur de l'empire des Turcs,

au quatorzième siècle, fut, dit-on, berger, puis bandit.

[53] Horace avait dit :

_Nos numerus sumus et fruges consumere nati._

(Lib. I, epist. I.)

[54] Garcilaso de la Vega. Les vers cités par don

Quichotte sont de l'élégie adressée au duc d'Albe sur la mort

de son frère don Bernardino de Toledo.

[55] L'oraison de sainte Apolline _(santa Apolonia)

_était un de ces _ensalmos _ou paroles magiques pour guérir

les maladies, fort en usage au temps de Cervantes. Un

littérateur espagnol, don Francisco Patricio Berguizas, a

recueilli cette oraison de la bouche de quelques vieilles

femmes d'Esquivias, petite ville de Castille qu'habita

Cervantes après son mariage. Elle est en petits vers, comme

une _seguidilla ; _en voici la traduction littérale : « À la porte

du ciel Apolline était, et la vierge Marie par là passait. « Dis,

Apolline, qu'est-ce que tu as ? Dors-tu, ou veilles-tu ? - Ma

dame, je ne dors ni ne veille, car d'une douleur de dents je me

sens mourir. - Par l'étoile de Vénus et le soleil couchant, par le

très-saint sacrement, que j'ai porté dans mon ventre,

qu'aucune dent du fond ou de devant _(muela ni diente) _ne

te fasse mal désormais. »

[56] Il y a dans l'original une _grâce _intraduisible. À la

fin de la phrase qui précède, Sancho dit, au lieu de _rata por

cantidad _(au prorata, au marc la livre), _gata por cantidad.

_Alors don Quichotte, jouant sur les mots, lui répond :

« Quelquefois il arrive qu'une chatte _(gata) _est aussi bonne

qu'une rate _(rata). » _Et Sancho réplique : « Je gage que je

devais dire _rata _et non _gata ; _mais qu'importe... etc. »

[57] L'original dit _revolear (vautrer), _pour _revocar._

[58] L'usage des pleureuses à gages dans les

enterrements, qui semble avoir cessé au temps de Cervantes,

était fort ancien en Espagne. On trouve dans les _Partidas

_(tit. IV, ley 100) des dispositions contre les excès et les

désordres que commettaient, aux cérémonies de l'église, ces

pleureuses appelées _lloraderas, plañideras, endechaderas.

_On trouve dans celui des _romances _du Cid où ce guerrier

fait son testament (n° 96) : _« Item, _j'ordonne qu'on ne loue

pas de _plañideras _pour me pleurer ; il suffit de celles de ma

Ximène, sans que j'achète d'autres larmes. »

[59] Garcilaso de la Vega. Ces vers sont dans la troisième

églogue :

De cuatro ninfas, que del Tajo amado Salieron juntas, a

cantar me ofresco, etc.

[60] Le Panthéon, élevé par Marcus Agrippa, gendre

d'Auguste, et consacré à _Jupiter vengeur._

[61] Cervantes se trompe. Suétone, d'accord avec

Plutarque, dit au contraire que ce fut un augure favorable qui

décida César à passer le Rubicon, et à dire : _Le sort en est

jeté. (Vita Caesaris, _cap. XXXI et XXXII.)

[62] Jeu de mots, fort gracieux dans la bouche de

Sancho, sur le nom de _Julio, _qui veut dire Jules et juillet, et

d'_Augusto, _Auguste, qui, avec un léger changement,

_agosto, _signifie août. Ce jeu de mots passerait fort bien en

français, si l'on eût suivi l'exemple de Voltaire, et que le mois

d'août fût devenu le mois d'Auguste.

[63] C'est l'obélisque égyptien, placé au centre de la

colonnade de Saint-Pierre, par ordre de Sixte-Quint, en 1586.

Cervantes, qui avait vu cet obélisque à la place qu'il occupait

auparavant, suppose à tort qu'il fut destiné à recevoir les

cendres de César. Il avait été amené à Rome sous l'empereur

Caligula. (Pline, livre XVI, chap. XI.)

[64] Cervantes avait pu voir, à l'âge de dix-huit ans, la

pompeuse réception que fit le roi Philippe II, en novembre

1565, aux ossements de saint Eugène, que Charles IX lui avait

donnés en cadeau.

[65] Sans doute saint Diego de Alcala, canonisé par

Sixte-Quint, en 1588, et saint Pierre de Alcantara, mort en

1562.

[66] _Media noche era por filo_, etc. C'est le premier

vers d'un vieux _romance, _celui du comte Claros de

Montalvan, qui se trouve dans la collection d'Anvers.

[67] Nom des palais arabes _(al-kasr). _Ce mot a, dans

l'espagnol, une signification encore plus relevée que celui de

_palacio._

[68] _Mala la hovistes, Franceses,_

_La caza de Roncesvalles, _etc.

Commencement d'un _romance _très-populaire et très-

ancien, qui se trouve dans le _Cancionero _d'Anvers.

[69] _Romance _du même temps et recueilli dans la

même collection. Ce _romance _du More Calaïnos servait à

dire proverbialement ce qu'exprime notre mot : « C'est

comme si vous chantiez. »

[70] _Mensagero sois, amigo,_

_Non mereceis culpa, non._

Vers d'un ancien _romance _de Bernard del Carpio,

répétés depuis dans plusieurs autres _romances, _et devenus

très-populaires.

[71] _O diem laetum notandumque mihi candidissimo

calculo ? _(Plin., lib. VI, ep. XI.)

[72] _Xo, que te estrego, burra de mi suegro,

_expression proverbiale très ancienne, et en jargon villageois.

[73] Il y a, dans cette phrase, plusieurs hémistiches pris à

Garcilaso de la Vega, que don Quichotte se piquait de savoir

par coeur.

[74] « Les physionomistes, dit Covarrubias _(Tesoro de

la lengua castellana, _au mot _lunar), _jugent de ces signes,

et principalement de ceux du visage, en leur donnant

correspondance aux autres parties du corps. Tout cela est de

l'enfantillage... »

[75] Dans l'original, le jeu de mots roule sur _lunares

_(signes, taches de naissance), et _lunas _(lunes).

[76] _Silla a la gineta. _C'est la selle arabe, avec deux

hauts montants ou arçons, l'un devant, l'autre derrière.

[77] Cervantes voulait en effet conduire son héros aux

joutes de Saragosse ; mais quand il vit que le plagiaire

Avellaneda l'avait fait assister à ces joutes, il changea d'avis,

comme on le verra au chapitre LIX.

[78] _Angulo el Malo. _Cet Angulo, né à Tolède, vers

1550, fut célèbre parmi ces directeurs de troupes ambulantes

qui composaient les farces de leur répertoire, et qu'on appelait

_autores. _Cervantes parle également de lui dans le _Dialogue

des chiens : _« De porte en porte, dit Berganza, nous

arrivâmes chez un auteur de comédies, qui s'appelait, à ce que

je me rappelle, Angulo el Malo, pour le distinguer d'un autre

Angulo, non point _autor, _mais comédien, le plus gracieux

qu'aient eu les théâtres. »

[79] C'était sans doute une de ces comédies religieuses,

appelées _autos sacramentales, _qu'on jouait principalement

pendant la semaine de la Fête-Dieu. On élevait alors dans les

rues des espèces de théâtres en planches, et les comédiens,

traînés dans des chars avec leurs costumes, allaient jouer de

l'un à l'autre. C'est ce qu'ils appelaient dans le jargon des

coulisses du temps, _faire les chars (hacer los carros)._

[80] _Autor. _Ce mot ne vient pas du latin _auctor,

_mais de l'espagnol _auto, _acte, représentation.

[81] Il y a dans l'original la _Caràtula _et la _Farandula,

_deux troupes de comédiens du temps de Cervantes.

[82] Philippe III avait ordonné, à cause des excès

commis par ces troupes ambulantes, qu'elles eussent à se

pourvoir d'une licence délivrée par le conseil de Castille. C'est

cette licence qu'elles appelaient leur _titre (titulo), _comme si

c'eût été une charte de noblesse.

[83] _No hay amigo para amigo,_

_Las cañas se vuelven lanzas._

Ces vers sont extraits du _romance _des Abencerrages et

des Zégris, dans le roman de Ginès Perez de Hita, intitulé

_Histoire des guerres civiles de Grenade._

[84] Il y a dans l'original : « De l'ami à l'ami, la punaise

dans l'oeil. » Ce proverbe n'aurait pas été compris, et j'ai

préféré y substituer une expression française qui offrît le

même sens avec plus de clarté.

[85] Dans tout ce passage, Cervantes ne fait autre chose

que copier Pline le naturaliste. Celui-ci, en effet, dit

expressément que les hommes ont appris des grues la

vigilance (lib. X, cap. XXIII), des fourmis la prévoyance (lib.

XI, cap. XXX), des éléphants la pudeur (lib. VIII, cap. V), du

cheval la loyauté (lib. VIII, cap. XL), du chien le vomissement

(lib. XXIX. cap. IV) et la reconnaissance (lib. VIII, cap. XL).

Seulement l'invention que Cervantes donne à la cigogne, Pline

l'attribue à l'ibis d'Égypte (lib. VIII, cap. XXVII). Il dit encore

que la saignée et bien d'autres remèdes nous ont été enseignés

par les animaux. Sur la foi du naturaliste romain, on a

longtemps répété ces billevesées dans les écoles.

[86] Saint Matthieu, cap. XII, vers. 34.

[87] _In sudore vultus tui vesceris pane. __(Genes.,

_cap. III.)

[88] On avait vu en Espagne, du douzième au seizième

siècle, une foule de prélats à la tête des armées, tels que le

célèbre Rodrigo Ximenez de Rada, archevêque, général et

historien. Dans la guerre des _Comuneros, _en 1520, il s'était

formé un bataillon de prêtres, commandé par l'évêque de

Zamora.

[89] Il y a dans l'original une expression qu'on ne peut

plus écrire depuis Rabelais, et de laquelle on faisait alors un si

fréquent usage en Espagne, qu'elle y était devenue une simple

exclamation.

[90] Cette phrase contient un jeu de mots sur l'adjectif

_cruda, _qui veut dire crue et cruelle, puis une allusion assez

peu claire, du moins en français, sur le déguisement et la

feinte histoire de son chevalier.

[91] Saint Matthieu, cap. XV, vers. 14.

[92] Dans la nouvelle du _Licencié Vidriéra, _Cervantes

cite également, parmi les vins les plus fameux, celui de _la

ville plus impériale que royale (Real Ciudad), salon du dieu de

la gaieté._

[93] Cette histoire plaisait à Cervantes, car il l'avait déjà

contée dans son intermède _la Elecion de los Alcaldes de

Daganzo, _où le régidor Alonzo Algarroba en fait le titre du

candidat Juan Barrocal au choix des électeurs municipaux :

_En mi casa probó, los dias pasados,_

_Una tinaja, etc._

[94] La Vandalie est l'Andalousie. L'ancienne Bétique

prit ce nom lorsque les Vandales s'y établirent dans le

cinquième siècle ; et de _Vandalie _ou _Vandalicie, _les

Arabes, qui n'ont point de _v_ dans leur langue, firent

_Andalousie._

[95] La _Giralda _est une grande statue de bronze qui

représente, d'après les uns la Foi, d'après les autres la Victoire,

et qui sert de girouette à la haute tour arabe de la cathédrale

de Séville. Son nom vient de _girar, _tourner. Cette statue a

quatorze pieds de haut et pèse trente-six quintaux. Elle tient

dans la main gauche une palme triomphale, et dans la droite

un drapeau qui indique la direction du vent. C'est en 1568

qu'elle fut élevée au sommet de la tour, ancien observatoire

des Arabes, devenu clocher de la cathédrale lors de la

conquête de saint Ferdinand, en 1248.

[96] On appelle _los Toros de Guisando _quatre blocs de

pierre grise, à peu près informes, qui se trouvent au milieu

d'une vigne appartenant au couvent des Hiéronymites de

Guisando, dans la province d'Avila. Ces blocs, qui sont côte à

côte et tournés au couchant, ont douze à treize palmes de long,

huit de haut et quatre d'épaisseur. Les taureaux de Guisando

sont célèbres dans l'histoire de l'Espagne, parce que c'est là

que fut conclu le traité dans lequel Henri IV, après sa

déposition par les cortès d'Avila, en 1474, reconnut pour

héritière du trône sa soeur Isabelle la Catholique, à l'exclusion

de sa fille Jeanne, appelée la _Beltrañeja._

On rencontre dans plusieurs endroits de l'Espagne, à

Ségovie, à Toro, à Ledesma, à Baños, à Torralva, d'autres blocs

de pierre, qui représentent grossièrement des taureaux ou des

sangliers. Quelques-uns supposent que ces anciens

monuments sont l'oeuvre des Carthaginois ; mais les érudits

ont fait de vains efforts pour en découvrir l'origine.

[97] À l'un des sommets de la _Sierra de Cabra_, dans

la province de Cordoue, est une ouverture, peut-être le cratère

d'un volcan éteint, que les gens du pays appellent _Bouches de

l'Enfer. _En 1683, quelqu'un y descendit, soutenu par des

cordes, pour en retirer le cadavre d'un homme assassiné. On a

conjecturé, d'après sa relation, que la caverne de Cabra doit

avoir quarante-trois aunes _(varas) _de profondeur.

[98] Les deux vers cités par Cervantes sont empruntés,

quoique avec une légère altération, au poëme de la _Araucana

_de Alonzo de Ercilla :

_Pues no es el vencedor mas estimado_

_De aquello en que el vencido es reputado_

L'archiprêtre de Hita avait dit, au quatorzième siècle :

_El vencedor ha honra del precio del vencido,_

_Su loor es atanto cuanto es el debatido._

[99] Dans les duels, les Espagnols appellent _parrains

_les témoins ou seconds.

[100] C'était l'amende ordinaire imposée aux membres

d'une confrérie qui s'absentaient les jours de réunion.

[101] _A esto vos respondemos, _ancienne formule des

réponses que faisaient les rois de Castille aux pétitions des

cortès. Cela explique la fin de la phrase, qui est aussi en style

de formule.

[102] _Senza che tromba ô segno altro accenasse,_

dit Arioste, en décrivant le combat de Gradasse et de

Renaud pour l'épée Durindane et le cheval Bayard (Canto

XXXIII, str. LXXIX.)

[103] C'est de là sans doute que Boileau prit occasion de

son épigramme :

_Tel fut ce roi des bons chevaux,_

_Rossinante, la fleur des coursiers d'Ibérie,_

_Qui, trottant jour et nuit et par monts et par vaux,_

_Galopa, dit l'histoire, une fois en sa vie._

[104] Dans cette aventure si bien calquée sur toutes

celles de la chevalerie errante, Cervantes use des richesses et

des libertés de sa langue, qui, tout en fournissant beaucoup de

mots pour une même chose, permet encore d'en inventer.

Pour dire l'écuyer au grand nez, il a _narigudo, narigante,

narizado ; _et quand le nez est tombé, il l'appelle

_desnarigado. _À tous ces termes comiques, nous ne saurions

opposer aucune expression analogue.

[105] Le mot _algebrista _vient de _algebrar, _qui,

d'après Covarrubias, signifiait, dans le vieux langage, _l'art de

remettre les os rompus. _On voit encore, sur les enseignes de

quelques barbiers-chirurgiens, _algebrista y sangrador_.

[106] Le _gaban _était un manteau court, fermé, avec

des manches et un capuchon, qu'on portait surtout en voyage.

[107] Il faudrait supposer à Cervantes, pauvre et oublié,

je ne dirai pas bien de la charité chrétienne, mais bien de la

simplicité ou de la bassesse, pour que cette phrase ne fût pas

sous sa plume une sanglante ironie. On a vu à la note 4 du

chapitre XXXVII, de la première partie, quel sens a le mot

_lettres _en espagnol.

[108] Cervantes avait déjà dit, dans sa nouvelle _la

Gitanilla de Madrid :_ « La poésie est une belle fille, chaste,

honnête, discrète, spirituelle, retenue... Elle est amie de la

solitude ; les fontaines l'amusent, les prés la consolent, les

arbres la désennuient, les fleurs la réjouissent, et finalement

elle charme et enseigne tous ceux qui l'approchent. »

[109] Lope de Vega a répété littéralement la même

expression dans le troisième acte de sa _Dorotea. _Il a dit

également dans la préface de sa comédie _El verdadero

amante, _adressée à son fils : « J'ai vu bien des gens qui, ne

sachant pas leur langue, s'enorgueillissent de savoir le latin, et

méprisent tout ce qui est langue vulgaire, sans se rappeler que

les Grecs n'écrivirent point en latin, ni les latins en grec... Le

véritable poëte, duquel on a dit qu'il y en a un par siècle, écrit

dans sa langue, et y est excellent, comme Pétrarque en Italie,

Ronsard en France, et Garcilaso en Espagne. »

[110] _Nascuntur poetae, fiunt oratores, _a dit

Quintilien.

[111] Ovide, _Art d'aimer, liv. _III, v. 547 ; et _Fastes,

_liv. VI, v. 6.

[112] Allusion à l'exil d'Ovide, qui fut envoyé, non dans

les îles, mais sur la côte occidentale du Pont. Ce ne fut pas non

plus pour une parole maligne, mais pour un regard indiscret,

qu'il fut exilé :

_Inscia quod crimen viderunt lumina, plector ;_

_Peccatumque oculos est habuisse meum_.

[113] Les anciens croyaient, et Pline avec eux, que le

laurier préservait de la foudre. Suétone dit de Tibère : _Et

turbatiore coelo nunquam non coronam lauream capite

gestavit, quod fulmine adflari negetur id genus frondis. _(Cap.

LXIX.)

[114] On appelait _épées du petit chien (espadas del

Perillo), _à cause de la marque qu'elles portaient, les épées de

la fabrique de Julian del Rey, célèbre armurier de Tolède et

Morisque de naissance. Les lames en étaient courtes et larges.

Depuis la conquête de Tolède par les Espagnols sur les Arabes

(1085), cette ville fut pendant plusieurs siècles la meilleure

fabrique d'armes blanches de toute la chrétienté. C'est là que

vécurent, outre Julian del Rey, Antonio Cuellar, Sahagun et

ses trois fils, et une foule d'autres armuriers dont les noms

étaient restés populaires. En 1617, Cristobal de Figuéroa, dans

son livre intitulé : _Plaza universal de ciencias y artes,

_comptait par leurs noms jusqu'à dix-huit fourbisseurs

célèbres établis dans la même ville, et l'on y conserve encore,

dans les archives de la municipalité, les marques ou

empreintes _(cuños) _de quatre-vingt-dix-neuf fabricants

d'armes. Il n'y en a plus un seul maintenant, et l'on a même

perdu la trempe dont les Mozarabes avaient donné le secret

aux Espagnols. (Voir mon _Histoire des Arabes et des Mores

d'Espagne, _vol. II, chap. II.)

[115] Ainsi Amadis de Gaule, que don Quichotte prenait

pour modèle, après s'être également appelé _le chevalier des

Lions, _s'appela successivement _le chevalier Rouge, le

chevalier de l'Île-Ferme, le chevalier de la Verte-Épée, le

chevalier du Nain et le chevalier Grec_.

[116] Les histoires chevaleresques sont remplies de

combats de chevaliers contre des lions. Palmérin d'Olive les

tuait _comme s'ils eussent été des agneaux, _et son fils

Primaléon n'en faisait pas plus de cas. Palmérin d'Angleterre

combattit seul contre deux tigres et deux lions ; et quand le

roi Périon, père d'Amadis de Gaule, veut combattre un lion

qui lui avait pris un cerf à la chasse, il descend de son cheval,

qui, _épouvanté, ne voulait pas aller en avant. _Mais don

Quichotte avait pu trouver ailleurs que dans ces livres un

exemple de sa folle action. On raconte que, pendant la

dernière guerre de Grenade, les rois catholiques ayant reçu

d'un émir africain un présent de plusieurs lions, des dames de

la cour regardaient du haut du balcon ces animaux dans leur

enceinte. L'une d'elles, que _servait _le célèbre don Manuel

Ponce, laissa tomber son gant, exprès ou par mégarde.

Aussitôt don Manuel s'élança dans l'enceinte l'épée à la main,

et releva le gant de sa maîtresse. C'est à cette occasion que la

reine Isabelle l'appela don Manuel Ponce de _Léon, _nom que

ses descendants ont conservé depuis, et c'est pour cela que

Cervantes appelle don Quichotte _nouveau Ponce de Léon.

_Cette histoire est racontée par plusieurs chroniqueurs, entre

autres par Perez de Hita dans un de ses _romances. (Guerras

civiles de Grenada, _cap. XVII.)

_¡ O el bravo don Manuel,_

_Ponce de Leon llamado,_

_Aquel que sacará el guante,_

_Que por industria fue echado_

_Donde estaban los leones,_

_Y ello sacó muy osado !_

[117] Avant d'être abandonnées à des gladiateurs à

gages, les courses de taureaux furent longtemps, en Espagne,

l'exercice favori de la noblesse, et le plus galant divertissement

de la cour. Il en est fait mention dans la chronique latine

d'Alphonse VII, où l'on rapporte les fêtes données à Léon, en

1144, pour le mariage de l'infante doña Urraca avec don

Garcia, roi de Navarre : _Alii, latratu canum provocatis

tauris, protento venabulo occidebant... _Depuis lors, la mode

en devint générale, des règles s'établirent pour cette espèce de

combat, et plusieurs gentilshommes y acquirent une grande

célébrité. Don Luis Zapata, dans un curieux chapitre de sa

_Miscelanea, _intitulé de _toros y toreros, _dit que Charles-

Quint lui-même combattit à Valladolid, devant l'impératrice

et les dames, _un grand taureau noir nommé Mahomet. _Les

accidents étaient fort communs, et souvent le sang des

hommes rougissait l'arène. Les chroniqueurs sont pleins de

ces récits tragiques, et il suffit de citer les paroles du P. Pédro

Guzman, qui disait, dans son livre _Bienes del honesto trabajo

_(discurso V) : « Il est avéré qu'en Espagne il meurt, dans ces

exercices, une année dans l'autre, deux à trois cents

personnes... » Mais ni les remontrances des cortès, ni les

anathèmes du saint-siège, ni les tentatives de prohibition

faites par l'autorité royale, n'ont pu seulement refroidir le goût

forcené qu'ont les Espagnols pour les courses de taureaux.

[118] La différence qu'il y avait entre les joutes _(justas)

_et les tournois _(torneos), _c'est que, dans les joutes, on

combattait _un à un, _et, dans les tournois, de _quadrille à

quadrille. _Les joutes, d'ailleurs, n'étaient jamais qu'un

combat à cheval et à la lance ; les tournois, nom général des

exercices chevaleresques, comprenaient toute espèce de

combat.

[119] Cervantes met ici dans la bouche de don Quichotte

deux vers populaires qui commencent le dixième sonnet de

Garcilaso de la Vega :

_¡ O dulces prendas, por mi mal halladas !_

_Dulces y alegres cuando Dios queria._

Ces vers sont imités de Virgile (AEn., lib. IV) :

_Dulces exuviae, dum fata deusque sinebant._

[120] Les joutes littéraires étaient encore fort à la mode

au temps de Cervantes, qui avait lui-même, étant à Séville,

remporté le premier prix à un concours ouvert à Saragosse

pour la canonisation de saint Hyacinthe, et qui concourut

encore, vers la fin de sa vie, dans la joute ouverte pour l'éloge

de sainte Thérèse. Il y eut, à la mort de Lope de Vega, une

joute de cette espèce pour célébrer ses louanges, et les

meilleures pièces du concours furent réunies sous le titre de

_Fama postuma. - _Cristoval Suarez de Figuéroa dit, dans

son _Pasagero (Alivio _3) : « Pour une joute qui eut lieu ces

jours passés en l'honneur de saint Antoine de Padoue, cinq

mille pièces de vers sont arrivées au concours ; de façon

qu'après avoir tapissé deux cloîtres et la nef de l'église avec les

plus élégantes de ces poésies, il en est resté de quoi remplir

cent autres monastères. »

[121] En espagnol _el pege Nicolas, _en italien _pesce

Cola. _C'est le nom qu'on donnait à un célèbre nageur du

quinzième siècle, natif de Catane en Sicile. Il passait, dit-on,

sa vie plutôt dans l'eau que sur terre, et périt enfin en allant

chercher, au fond du golfe de Messine, une tasse d'or qu'y

avait jetée le roi de Naples don Fadrique. Son histoire, fort

populaire en Italie et en Espagne, est pourtant moins

singulière que celle d'un homme né au village de Lierganès,

près de Santander, en 1660, et nommé Francisco de la Vega

Casar. Le P. Feijoo, contemporain de l'événement, raconte, en

deux endroits de ses ouvrages _(Teatro critico et Cartas)_,

que cet homme vécut plusieurs années en pleine mer, que des

pêcheurs de la baie de Cadix le prirent dans leurs filets, qu'il

fut ramené dans son pays, et qu'il s'échappa de nouveau, au

bout de quelque temps, pour retourner à la mer, d'où il ne

reparut plus.

[122] _Nemo duplici potest amore ligari, _dit un des

canons du _Statut d'Amour, _rapporté par André, chapelain

de la cour de France au treizième siècle, dans son livre _de

Arte amandi _(cap. XIII).

[123] La _glose, _espèce de jeu d'esprit dans le goût des

acrostiches, dont Cervantes donne un exemple et fait

expliquer les règles par don Quichotte, était, au dire de Lope

de Vega, une _très-ancienne composition, propre à l'Espagne

et inconnue des autres nations. _On en trouve, en effet, un

grand nombre dans le _Cancionero general, _qui remonte au

quinzième siècle. On proposait toujours pour objet de la glose

des vers difficiles non-seulement à placer à la fin des strophes,

mais même à comprendre clairement.

[124] Il y a dans cette phrase une moquerie dirigée

contre quelque poëte du temps, mais dont on n'a pu retrouver

la clef.

[125] Cervantes a voulu sans doute montrer ici

l'exagération si commune aux louangeurs, et l'on ne peut

croire qu'il se soit donné sérieusement à lui-même de si

emphatiques éloges. Il se rendait mieux justice, dans son

_Voyage au Parnasse, _lorsqu'il disait de lui-même : « Moi

qui veille et travaille sans cesse pour sembler avoir cette

_grâce _de poëte que le ciel n'a pas voulu me donner... »

[126] Don Quichotte applique aux chevaliers errants le

_Parcere subjectis et debellare superbos _que Virgile

attribuait au peuple romain.

[127] On appelait _danses à l'épée (danzas de espadas)

_certaines évolutions que faisaient, au son de la musique, des

quadrilles d'hommes vêtus en toile blanche et armés d'épées

nues. - Les _danses aux petits grelots (danzas de cascabel

menudo) _étaient dansées par des hommes qui portaient aux

jarrets des colliers de grelots, dont le bruit accompagnait leurs

pas. Ces deux danses sont fort anciennes en Espagne.

[128] On appelait _danseurs aux souliers (zapateadores)

_ceux qui exécutaient une danse de village, dans laquelle ils

marquaient la mesure en frappant de la main sur leurs

souliers.

[129] _Cada oveja con su pareja. __Pareja _signifie _la

moitié d'une paire_.

[130] On appelle _tierra de Sayago _un district dans la

province de Zamora où les habitants ne portent qu'un grossier

sayon _(sayo) _de toile, et dont le langage n'est pas plus

élégant que le costume. - Alphonse le Savant avait ordonné

que, si l'on n'était pas d'accord sur le sens ou la prononciation

de quelque mot castillan, on eût recours à Tolède _comme au

mètre de la langue espagnole_.

[131] _Hecho rabos de pulpo _est une expression

proverbiale qui s'applique à des habits déchirés.

[132] _Tinajas, _espèce de grandes terrines où l'on

conserve le vin, dans la Manche, faute de tonneaux.

[133] Les danses _parlantes (danzas habladas) _étaient,

comme l'explique la description qui va suivre, des espèces de

pantomimes mêlées de danses et de quelques chants ou

récitatifs.

[134] _Alcancias. _On nommait ainsi des boules d'argile,

grosses comme des oranges, qu'on remplissait de fleurs ou de

parfums, et quelquefois de cendre ou d'eau, et que les

cavaliers se jetaient dans les évolutions des tournois. C'était

un jeu arabe imité par les Espagnols, qui en avaient conservé

le nom.

[135] La grand'mère de Sancho citait un ancien proverbe

espagnol, que le poëte portugais Antonio Enriquez Gomez a

paraphrasé de la manière suivante : El mundo tiene dos

linages solos En entrambos dos polos. _Tener esta _en

Oriente, _Y no tener asiste _en Occidente. _(Academia III,

vista _2.)

[136] Allusion à la sentence si connue d'Horace : _Pallida

mors, _etc.

[137] On appelait ainsi des lames de métal, espèces de

médailles bénites, que portaient anciennement les dames

espagnoles, en guise de collier, et qui, dès le temps de

Cervantès, n'étaient plus en usage que parmi les femmes de la

campagne.

[138] Les bancs de sable qui bordent la côte des Pays-Bas

étaient fort redoutés des marins espagnols. Les dangers qu'on

courait dans ces parages, et l'habileté qu'il fallait pour s'en

préserver, avaient fait dire proverbialement, pour résumer

l'éloge d'une personne recommandable, qu'elle pouvait

_passer par les bancs de Flandre._ Comme le mot espagnol

_banco _signifia également _banque, _Lope de Vega dit

ironiquement du _maestro _Burguillos (nom sous lequel il se

cachait), qu'on lui avait payé ses compositions, dans une joute

littéraire, en une traite de deux cents écus sur les _bancs _de

Flandre. C'est sans doute aussi par une équivoque sur le

double sens du mot _banco _que Filleau de Saint-Martin

traduit ce passage en disant de Quitéria : _Je ne crois pas

qu'on la refusât à la banque de Bruxelles_.

[139] Il y a dans cette phrase une allusion à la parabole

qu'adressa le prophète Nathan à David, après le rapt de la

femme d'Urias ; et une autre allusion à ces paroles de

l'Évangile : _Quod Deus conjunxit, homo non separet. _(Saint

Matthieu, chap. XIX, vers. 6.)

[140] Après leur sortie d'Égypte, les Israélites disaient

dans le désert : _Quando sedebamus super ollas carnium et

comedebamus panem in saturitate. _(Exode, chap. XVI.)

[141] _Mulier diligens corona est viro suo. _(Prov.)

[142] On a parlé, dans les notes précédentes, de la

Giralda et des taureaux de Guisando. - L'Ange de la

Madeleine est une figure informe placée en girouette sur le

clocher de l'église de la Madeleine, à Salamanque. - L'égout de

Vécinguerra conduit les eaux pluviales des rues de Cordoue au

Guadalquivir. Les fontaines de _Léganitos, _etc., étaient

toutes situées dans les promenades ou places publiques de

Madrid.

[143] Il fallait dire Polydore Virgile. C'est le nom d'un

savant italien, qui publia, en 1499, le traité _De rerum

inventoribus_.

[144] La roche de France est une haute montagne dans le

district d'Alberca, province de Salamanque, où l'on raconte

qu'un Français nommé Simon Véla découvrit, en 1424, une

sainte image de la Vierge. On y a depuis bâti plusieurs

ermitages et un couvent de dominicains. - On appelle Trinité

de Gaëte une chapelle et un couvent fondés par le roi d'Aragon

Ferdinand V, sous l'invocation de la Trinité, au sommet d'un

promontoire, en avant du port de Gaëte.

[145] D'après les anciens _romances _de chevalerie,

recueillis dans le _Cancionero general, _le comte de

Grimaldos, paladin français, fut faussement accusé de

trahison par le comte de Tomillas, dépouillé de ses biens et

exilé de France. S'étant enfui à travers les montagnes avec la

comtesse sa femme, celle-ci mit au jour un enfant qui fut

appelé Montésinos, et qu'un ermite recueillit dans sa grotte. À

quinze ans, Montésinos alla à Paris, tua le traîte Tomillas en

présence du roi, et prouva l'innocence de son père, qui fut

rappelé à la cour. Montésinos, devenu l'un des douze pairs de

France, épousa dans la suite une demoiselle espagnole,

nommée Rosa Florida, dame du château de Rocha Frida en

Castille. Il habita ce château jusqu'à sa mort ; et l'on donna

son nom à la caverne qui en était voisine. Cette caverne, située

sur le territoire du bourg appelé la Osa de Montiel, et près de

l'ermitage de San-Pédro de Saelicès, peut avoir trente toises

de profondeur. L'entrée en est aujourd'hui beaucoup plus

praticable que du temps de Cervantes, et les bergers s'y

mettent à l'abri du froid ou des orages. Dans le fond du

souterrain coule une nappe d'eau assez abondante, qui va se

réunir aux lagunes de Ruidéra, d'où sort le Guadiana.

[146] Durandart était cousin de Montésinos, et, comme

lui, pair de France. D'après les _romances _cités plus haut, il

périt dans les bras de Montésinos à la déroute de Roncevaux,

et exigea de lui qu'il portât son coeur à sa dame Bélerme.

[147] Ce Merlin, le père de la magie chevaleresque,

n'était pas de la _Gaule, _mais du pays de _Galles ; _son

histoire doit se rattacher plutôt à celle du roi Artus et des

paladins de la Table ronde, qu'à celle de Charlemagne et des

douze pairs.

[148] La réponse de Durandart est tirée des anciens

_romances _composés sur son aventure ; mais Cervantes,

citant de mémoire, a trouvé plus simple d'arranger les vers et

d'en faire quelques-uns que de vérifier la citation.

[149] Le Guadiana prend sa source au pied de la Sierra

de Alcaraz, dans la Manche. Les ruisseaux qui coulent de ces

montagnes forment sept petits lacs, appelés _lagunes de

Ruidéra, _dont les eaux se versent de l'un dans l'autre. Au

sortir de ces lacs, le Guadiana s'enfonce, l'espace de sept à huit

lieues, dans un lit très-profond, caché sous d'abondants

herbages, et ne reprend un cours apparent qu'après avoir

traversé deux autres lacs qu'on appelle _les yeux (los ojos) de

Guadiana. _Pline connaissait déjà et a décrit les singularités

de ce fleuve, qu'il appelle _saepius nasci gaudens (Hist. nat.,

_lib. III, cap. III). C'est sur ces diverses particularités

naturelles que Cervantes a fondé son ingénieuse fiction.

[150] Expression proverbiale prise aux joueurs, et que

j'ai dû conserver littéralement à cause des conclusions qu'en

tire, dans le chapitre suivant, le guide de don Quichotte.

[151] Ou plutôt Fugger. C'était le nom d'une famille

originaire de la Souabe et établie à Augsbourg, où elle vivait

comme les Médicis à Florence. La richesse des Fucar était

devenue proverbiale ; et en effet, lorsque, à son retour de

Tunis, Charles-Quint logea dans leur maison d'Augsbourg, on

mit dans sa cheminée du bois de cannelle, et on alluma le feu

avec une cédule de payement d'une somme considérable due

aux Fucar par le trésor impérial. Quelques membres de cette

famille allèrent s'établir en Espagne, où ils prirent à ferme les

mines d'argent de Hornachos et de Guadalcanal, celle de vif-

argent d'Almaden, etc. La rue où ils demeuraient à Madrid

s'appelle encore _calle de los Fucares_.

[152] La relation des prétendus voyages de l'infant don

Pedro a été écrite par Gomez de Santisteban, qui se disait un

de ses douze compagnons.

[153] Les cartes à jouer, d'après Covarrubias, furent

appelées _naipes _en Espagne, parce que les premières qui

vinrent de France portaient le chiffre N. P., du nom de celui

qui les inventa pendant la maladie de Charles VI, Nicolas

Pépin. Mais ce fut Jacquemin Gringonneur qui coloria les

cartes au temps de Charles VI, et dès longtemps elles étaient

inventées et répandues par toute l'Europe. En effet, dans

l'année 1333, elles furent prohibées en Espagne par l'autorité

ecclésiastique ; de plus, elles sont citées dans notre vieux

roman du _Renard contrefait, _que son auteur inconnu

écrivit entre 1328 et 1342, ainsi que dans le livre italien

_Trattato del governo della famiglia, _par Sandro di Pippozzo

di Sandro, publié en 1299.

[154] On accordait fort difficilement, du temps de

Cervantes, des _licences _pour publier un livre. Le docteur

Aldrete, qui fit imprimer à Rome, en 1606, son savant traité

_Origen y principio de la lengua castellana, _dit, dans le

prologue adressé à Philippe III, qu'on avait alors suspendu en

Espagne, _pour certaines causes, _toutes les _licences

_d'imprimer des livres nouveaux.

[155] Cervantes fait allusion à son protecteur, le comte

de Lémos, auquel il dédia la seconde partie du Don

_Quichotte_.

[156] _Una sota-ermitaño. _Expression plaisante pour

dire la servante de l'ermite, qui s'en faisait le lieutenant.

[157] _Una ventaja. _On appelait ainsi un supplément

de solde attribué aux soldats de naissance, qui se nommaient

_aventajados, _et qui furent depuis remplacés par les cadets.

Il s'accordait également pour des services signalés, et c'est

ainsi que Cervantes reçut une _ventaja _de don Juan

d'Autriche.

[158] Officier municipal, échevin.

[159] _Albricias, _présent qu'on fait au porteur d'une

bonne nouvelle.

[160] _Quel poisson prenons-nous ? _Expression

italienne prêtée par Cervantes à don Quichotte.

[161] _Alzar _ou _levantar figuras judiciarias. _On

appelait ainsi, parmi les astrologues, au dire de Covarrubias,

la manière de déterminer la position des douze figures du

zodiaque, des planètes et des étoiles fixes, à un moment

précis, pour tirer un horoscope.

[162] Ce n'était pas seulement en Espagne que régnait la

croyance à l'astrologie. « En France, dit Voltaire, on consultait

les astrologues, et l'on y croyait. Tous les mémoires de ce

temps-là... sont remplis de prédictions. Le grave et sévère duc

de Sully rapporte sérieusement celles qui furent faites à Henri

IV. Cette crédulité... était si accréditée qu'on eut soin de tenir

un astrologue caché près de la chambre de la reine Anne

d'Autriche, au moment de la naissance de Louis XIV. Ce que

l'on croira à peine... c'est que Louis XIII eut, dès son enfance,

le surnom de _Juste, _parce qu'il était né sous le signe de la

Balance. » _(Siècle de Louis XIV.)_

[163] Traducteur, interprète. [Note du correcteur.]

[164] _« Callaron todos, Tirios _y _Troyanos. »_ C'est le

premier vers du second livre de _l'Énéide : Conticuere omnes,

_etc., tel qu'il est traduit par le docteur Gregorio Hernandez

de Velasco, dont la version, publiée pour la première fois en

1557, était très-répandue dans les universités espagnoles.

[165] Ces vers et ceux qui seront cités ensuite sont

empruntés aux _romances _du _Cancionero _et de la _Silva

de romances, _où se trouve racontée l'histoire de Gaïferos et

de Mélisandre.

[166] Ce vers est répété dans un _romance _comique,

composé sur l'aventure de Gaïferos, par Miguel Sanchez, poëte

du dix-septième siècle :

_Melisendra esta en Sansueña,_

_Vos en Paris descuidado ;_

_Vos ausente, ella muger ;_

_Harto os he dicho, miradio._

[167] Le roi Marsilio, si célèbre dans la chanson de

Roland sous le nom du roi Marsille, était Abd-al-Malek-ben-

Omar, wali de Saragosse pour le khalyfe Abdérame Ier ; il

défendit cette ville contre l'attaque de Charlemagne. Dans les

chroniques du temps, écrites en mauvais latin, on le nomma

_Omaris filius, _d'où se forma, par corruption, le nom de

Marfilius ou Marsilius. _(Histoire des Arabes et des Mores

d'Espagne, _tome I, chap. III.)

[168] La _dulzaïna, _dont on fait encore usage dans le

pays de Valence, est un instrument recourbé, d'un son très-

aigu. La _chirimia _(que je traduis par clairon), autre

instrument d'origine arabe, est une espèce de long hautbois, à

douze trous, d'un son grave et retentissant.

[169] Vers de l'ancien romance _Como perdió a España

el rey don Rodrigo. (Cancionero general.)_

[170] Il y a trente-quatre maravédis dans le réal.

[171] En style familier, prendre la guenon _(tomar_ ou_

coger la mona) _veut dire s'enivrer.

[172] _No rebuznaron en valde_

_El uno y el otro alcalde._

[173] Les alcaldes sont, en effet, élus parmi les régidors.

[174] Dans le roman de _Persilès et Sigismonde _(liv. III,

chap. x), Cervantes raconte qu'un alcalde envoya le crieur

public _(pregonero) _chercher deux ânes pour promener dans

les rues deux vagabonds condamnés au fouet. « Seigneur

alcalde, dit le crieur à son retour, je n'ai pas trouvé d'ânes sur

la place, si ce n'est les deux régidors Berrueco et Crespo qui s'y

promènent. - Ce sont des ânes que je vous envoyais chercher,

imbécile, répondit l'alcalde, et non des régidors. Mais

retournez et amenez-les-moi : qu'ils se trouvent présents au

prononcé de la sentence. Il ne sera pas dit qu'on n'aura pu

l'exécuter faute d'ânes : car, grâces au ciel, ils ne manquent

pas dans le pays. »

[175] Voici le défi de don Diégo Ordoñez, tel que le

rapporte un ancien _romance _tiré de la chronique du Cid

_(Cancionero general) :_ « Diégo Ordoñez, au sortir du camp,

chevauche, armé de doubles pièces, sur un cheval bai brun ; il

va défier les gens de Zamora pour la mort de son cousin

(Sancho le Fort), qu'a tué Vellido Dolfos, fils de Dolfos Vellido :

« Je vous défie, gens de Zamora, comme traîtres et félons ; je

défie tous les morts, et avec eux tous les vivants ; je défie les

hommes et les femmes, ceux à naître et ceux qui sont nés ; je

défie les grands et les petits, la viande et le poisson, les eaux

des rivières, etc., etc. »

[176] Les habitants de Valladolid, par allusion à Agustin

de Cazalla, qui y périt sur l'échafaud.

[177] Les habitants de Tolède.

[178] Les habitants de Madrid.

[179] Les habitants de Gétafe, à ce qu'on croit.

[180] On appelait ainsi une balafre en croix sur le visage.

[181] Cette aventure d'une barque enchantée est très-

commune dans les livres de chevalerie. On la trouve dans

_Amadis de Gaule _(liv. IV, chap. XII), dans _Amadis de

Grèce _(part. I, chap. VIII), dans _Olivante de Laura _(liv. II,

chap. I), etc., etc.

[182] Il y a dans l'original _longincuos, _mot

pédantesque dont l'équivalent manque en français.

[183] L'original dit : _« puto _et _gafo, _avec le

sobriquet de _meon. » Puto _signifie giton ; _gafo, _lépreux,

et _meon, _pisseur.

[184] On appelait ainsi la chasse avec le faucon faite à

des oiseaux de haut vol, comme le héron, la grue, le canard

sauvage, etc. C'était un plaisir réservé aux princes et aux

grands seigneurs.

[185] Ces expressions prouvent que Cervantes n'a voulu

désigner aucun grand d'Espagne de son temps, et que son duc

et sa duchesse sont des personnages de pure invention. On a

seulement conjecturé, d'après la situation des lieux, que le

château où don Quichotte reçoit un si bon accueil est une

maison de plaisance appelée Buenavia, située près du bourg

de Pédrola en Aragon, et appartenant aux ducs de

Villahermosa.

[186] Le _don _ou _doña_, comme le _sir _des Anglais,

ne se place jamais que devant un nom de baptême. L'usage

avait introduit une exception pour les duègnes, auxquelles on

donnait le titre de _doña _devant leur nom de famille.

[187] Allusion aux vers du _romance _de Lancelot cités

dans la première partie.

[188] Au temps de Cervantes, c'était un usage presque

général parmi les grands seigneurs d'avoir des confesseurs

publics et attitrés, qui remplissaient comme une charge

domestique auprès d'eux. Ces favoris en soutane ou en

capuchon se bornaient rarement à diriger la conscience de

leurs pénitents ; ils se mêlaient aussi de diriger leurs affaires,

et se faisaient surtout les intermédiaires de leurs libéralités,

au grand préjudice des malheureux et de la réputation des

maîtres qu'ils servaient. Tout en censurant ce vice général,

Cervantes exerce une petite vengeance particulière. On a pu

voir, dans sa _Vie, _qu'un religieux s'était violemment opposé

à ce que le duc de Béjar acceptât la dédicace de la première

partie du _Don Quichotte. _C'est ce religieux qu'il peint ici.

[189] Cet Alonzo de Marañon se noya effectivement à l'Île

de la Herradura, sur la côte de Grenade, avec une foule

d'autres militaires, lorsqu'une escadre envoyée par Philippe II

pour secourir Oran, qu'assiégeait Hassan-Aga, fils de

Barberousse, fut jetée par la tempête sur cette île, en 1562.

[190] On avait appelé _malandrins, _au temps des

croisades, les brigands arabes qui infestaient la Syrie et

l'Égypte. Ce mot est resté dans les langues du Midi pour

signifier un voleur de grand chemin ou un écumeur de mer, et

il est très-fréquemment employé dans les romans de

chevalerie.

[191] On peut voir, dans la _Miscelanea _de don Luis

Zapata, le récit d'une plaisanterie à peu près semblable faite à

un gentilhomme portugais chez le comte de Benavente. Peut-

être Cervantes a-t-il pris là l'idée de la plaisanterie faite à don

Quichotte.

[192] En plusieurs endroits de la seconde partie de son

livre, Cervantes s'efforce de la rattacher à la première, et pour

cela il suppose entre elles, non point un laps de dix années,

mais seulement un intervalle de quelques jours.

[193] Oriane, maîtresse d'Amadis de Gaule, Alastrajarée,

fille d'Amadis de Grèce et de Zahara, reine du Caucase, et

Madasime, fille de Famongomadan, géant du Lac-Bouillant,

sont des dames de création chevaleresque.

[194] Nom que donnèrent les chroniques arabes à

Florinde, fille du comte don Julien.

[195] On appelait ainsi une eau de senteur très à la mode

au temps de Cervantes. Il entrait dans la composition de l'eau

des anges _(Agua de angeles) _des roses rouges, des roses

blanches, du trèfle, de la lavande, du chèvrefeuille, de la fleur

d'oranger, du thym, des oeillets et des oranges.

[196] Ce fauteuil du Cid _(escaño, _banc à dossier) est

celui qu'il conquit à Valence, au dire de sa chronique, sur le

petit-fils d'Aly-Mamoun, roi more du pays.

[197] Wamba régna sur l'Espagne gothique de 672 à

680.

[198] Rodéric, dernier roi goth, vaincu par Thârik à la

bataille du Guadaleté, en 711 ou 712.

[199] _Ya me comen, y a me comen_

_Por do mas pecado había._

Ces vers ne se trouvent pas précisément ainsi dans le

_romance _de la pénitence du roi Rodrigue. (Voir le

_Cancionero general _de 1555, tome XVI, f° 128.) Ils étaient

sans doute altérés par la tradition.

[200] Miguel Vérino, probablement né à Mayorque ou à

Minorque, mais élevé à Florence, où il mourut à l'âge de dix-

sept ans, était l'auteur d'un petit livre élémentaire intitulé :

_De puerorum moribus disticha, _qu'on apprenait

anciennement aux écoliers. Cervantès, qui dut expliquer les

_distiques _de Vérino dans la classe de son maître Juan Lopez

de Hoyos, se sera souvenu également de son épitaphe,

composée par Politien, et qui commence ainsi :

_Verinus Michael florentibus occidit annis,_

_Moribus ambiguum major an ingenio, etc._

[201] Sancho se rappelait sans doute ce proverbe : « Si tu

plaisantes avec l'âne, il te donnera de sa queue par la barbe. »

[202] J'ai transposé les deux phrases qui précèdent pour

les mettre dans l'ordre naturel des idées, et je crois n'avoir fait

en cela que réparer quelque faute d'impression commise dans

la première édition du _Don Quichotte._

[203] Ce genre de politesse envers les dames n'était pas

seulement usité dans les livres de chevalerie, où les exemples

en sont nombreux. Mariana rapporte que lorsque l'infante

Isabelle, après le traité de _los toros de Guisando, _qui lui

assurait la couronne de Castille, se montra dans les rues de

Ségovie, en 1474, le roi Henri IV, son frère, prit les rênes de

son palefroi pour lui faire honneur.

[204] En espagnol _venablo. _On appelait ainsi une

espèce de javelot, plus court qu'une lance, qui servait

spécialement à la chasse du sanglier.

[205] Favila n'est pas précisément un roi goth. Ce fut le

successeur de Pélage dans les Asturies. Son règne, ou plutôt

son commandement, dura de 737 à 739.

[206] Noël, l'Épiphanie, Pâques et la Pentecôte.

[207] El _comendador griego. _On appelait ainsi le

célèbre humaniste Fernand Nuñez de Guzman, qui professait

à Salamanque, au commencement du seizième siècle, le grec,

le latin et la rhétorique. On l'appelait aussi _el Pinciano,

_parce qu'il était né à Valladolid, qu'on croit être la _Pincia

_des Romains. Son recueil de proverbes ne parut qu'après sa

mort, arrivée en 1453. Un autre humaniste, Juan de Mallara,

de Séville, en fit un commentaire sous le titre de _Filosofia

vulgar_.

[208] C'est de là probablement qu'est venu le cri de

chasse _Hallali !_

[209] Mot latin qui était passé, en Espagne, dans le style

familier.

[210] Ces expressions doivent se rapporter à quelque

propos d'un de ces malfaiteurs que l'on promenait dans les

rues sur un âne, après les avoir fouettés publiquement.

[211] Un carrosse, à l'époque de Cervantes, était le plus

grand objet de luxe, et celui que les femmes de haute

naissance ambitionnaient le plus. On voyait alors des familles

se ruiner pour entretenir ce coûteux objet de vanité et d'envie,

et six lois _(pragmaticas) _furent rendues dans le court

espace de 1578 à 1626, pour réprimer les abus de cette mode

encore nouvelle. Ce fut, au dire de Sandoval _(Historia de

Carlos Quinto, _part. II), sous Charles Quint, et dans l'année

1546, que vint d'Allemagne en Espagne le premier carrosse

dont on y eût fait usage. Des villes entières accouraient voir

cette curiosité, et s'émerveillaient, dit-il, comme à la vue d'un

centaure ou d'un monstre. Au reste, la mode des carrosses,

fatale aux petites fortunes, était au contraire avantageuse aux

grands seigneurs, qui ne sortaient jamais auparavant sans un

cortège de valets de tous les étages. C'est une observation que

fait un contemporain, don Luis Brochero _(Discurso del uso

de los coches) : _« Avec la mode des carrosses, dit-il, ils

épargnent une armée de domestiques, une avant-garde de

laquais et une arrière-garde de pages. »

[212] Diverses significations du mot _dolorida_.

[213] Sancho fait ici un jeu de mots sur le nom de la

comtesse Trifaldi. _Falda _signifie une basque, un pan de

robe.

[214] _De la dulce mi enemiga_

_Nace un mal que al alma hiere,_

_Y por mas tormento quiere_

_Que se sienta y no se diga._

Ce quatrain est traduit de l'italien. Voici l'original, tel

que l'écrivit Serafino Aquillano, mort en 1500, et qu'on

nommait alors le rival de Pétrarque :

_De la dolce mia nemica_

_Nasce un duol ch'esser non suole :_

_Et per piu tormento vuole_

_Che si senta e non si dica._

[215] _Ven, muerte, tan escondida_

_Que no te sienta venir,_

_Porque el placer del morir_

_No me torne a dar la vida_

Ce quatrain fut d'abord écrit, avec une légère différence

dans le second et le troisième vers, par le commandeur

Escriba _(Cancionero general de Valencia, _1511). Lope de

Vega en fit le sujet d'une glose poétique.

[216] Les _seguidillas, _qui commençaient à être à la

mode au temps de Cervantes, et qu'on appelait aussi _coplas

de seguida _(couplets à la suite), sont de petites strophes en

petits vers, ajustées sur une musique légère et rapide. Ce sont

des danses aussi bien que des poésies.

[217] À des îles désertes.

[218] Région de l'Arabie Heureuse : _Totaque thuriferis

Panchaia pinguis arenis_.

[219] Allusion ironique à la célèbre apostrophe de

Virgile, lorsque Énée raconte à Didon les malheurs de Troie :

_Quis, talia fando,_

_Myrmidonum, Dolopumve, aut duri miles Ulyssei,_

_Temperet a lacrymis... ? (AEn., _lib. II.)

[220] Ces femmes, dont l'office était à la mode au temps

de Cervantès, se nommaient alors _velleras_.

[221] Cervantès a pris l'idée de son cheval de bois dans

l'_Histoire de la jolie Magalone, fille du roi de Naples, et de

Pierre, fils du comte de Provence, _roman chevaleresque,

imprimé à Séville en 1533. Le docteur John Bowle fait

remarquer, dans ses _Annotations sur le Don Quichotte, _que

le vieux Chaucer, l'Ennius des poëtes anglais, mort en 1400,

parle d'un cheval semblable à celui-ci, qui appartenait à

Cambuscan, roi de Tartarie ; il volait dans les airs et se

dirigeait au moyen d'une cheville qu'il avait dans l'oreille.

Seulement le cheval de Cambuscan était de bronze.

[222] Bootès n'est pas un des chevaux du Soleil, mais une

constellation voisine de la Grande-Ourse. Ce n'est point non

plus Péritoa qu'il fallait nommer, mais Pyroéis, suivant ces

vers d'Ovide _(Métam., _liv. II) :

_Interea volucres Pyroeis, Eous et Aethon,_

_Solis equi, quartusque Phlegon, hinnitibus auras_

_Flammiferis implent, pedibusque repagula pulsant._

[223] _Clavileño el aligero. _Nom formé des mots

_clavija, _cheville, et _leño, _pièce de bois.

[224] On appelait _cohechos _(concussion, subornation)

les cadeaux que le nouveau titulaire d'un emploi était obligé

de faire à ceux qui le lui avaient procuré. C'est ainsi qu'on

obtenait, au temps de Cervantès, non-seulement les

gouvernements civils et les offices de justice, mais les

prélatures et les plus hautes dignités ecclésiastiques. Ce trafic

infâme, auquel Cervantès fait allusion, était si connu, si

général, si patent, que Philippe III, par une pragmatique

datée du 19 mars 1614, imposa des peines fort graves aux

solliciteurs et aux protecteurs qui s'en rendraient désormais

coupables.

[225] On aurait dit, en France, à Montfaucon. Péralvillo

est un petit village sur le chemin de Ciudad-Réal à Tolède,

près duquel la Sainte-Harmandad faisait tuer, à coups de

flèches, et laissait exposés les malfaiteurs condamnés par elle.

[226] Le docteur Eugénio Torralva fut condamné à mort,

comme sorcier, par l'inquisition, et exécuté le 6 mai 1531. Son

procès avait commencé le 10 janvier 1528. On a trouvé, dans

les manuscrits de la bibliothèque royale de Madrid, la plupart

de ses déclarations, recueillies pendant le procès. Voici, en

abrégé, celle à laquelle Cervantès fait allusion : « Demande lui

ayant été faite si ledit esprit Zaquiel l'avait transporté

corporellement en quelque endroit, et de quelle manière il

l'emportait, il répondit : Étant à Valladolid au mois de mai

précédent (de l'année 1527), ledit Zaquiel m'ayant vu et

m'ayant dit comment à cette heure Rome était prise d'assaut

et saccagée, je l'ai dit à quelques personnes, et l'empereur

(Charles Quint) le sut lui-même, mais ne voulut pas le croire.

Et, la nuit suivante, voyant qu'on n'en croyait rien, l'esprit me

persuada de m'en aller avec lui, disant qu'il me mènerait à

Rome, et me ramènerait la nuit même. Ainsi fut fait : nous

partîmes tous deux à quatre heures du soir, après être allés,

en nous promenant, hors de Valladolid. Étant dehors, ledit

esprit me dit : _No haber paura ; fidate de me, que yo te

prometo que no tendras ningun desplacer ; per tanto piglia

aquesto in mano _(ce jargon, moitié italien, moitié espagnol,

signifie : N'aie pas peur, aie confiance en moi ; je te promets

que tu n'auras aucun déplaisir. Ainsi donc, prends cela à la

main) ; et il me sembla que, quand je le pris à la main, c'était

un bâton noueux. Et l'esprit me dit : _Cierra ochi _(ferme les

yeux) ; et, quand je les ouvris, il me parut que j'étais si près de

la mer que je pouvais la prendre avec la main. Ensuite il me

parut, quand j'ouvris les yeux, voir une grande obscurité,

comme une nuée, et ensuite un éclair qui me fit grande peur.

Et l'esprit me dit : _Noli timere, bestia fiera _(n'aie pas peur,

bête féroce), ce que je fis ; et quand je revins à moi, au bout

d'une demi-heure, je me trouvai à Rome, par terre. Et l'esprit

me demanda : _Dove pensate que state adesso ? _(où pensez-

vous être à présent ?) Et je lui dis que j'étais dans la rue de la

Tour de Nona, et j'y entendis sonner cinq heures du soir à

l'horloge du château Saint-Ange. Et nous allâmes tous deux,

nous promenant et causant, jusqu'à la tour Saint-Ginian, où

demeurait l'évêque allemand Copis, et je vis saccager plusieurs

maisons, et je vis tout ce qui se passait à Rome. De là, je

revins de la même manière, et dans l'espace d'une heure et

demie, jusqu'à Valladolid, où il me ramena à mon logis, qui

est près du monastère de San Benito, etc. »

[227] Nom que donnent les paysans espagnols à la

constellation des Pléiades.

[228] Cervantès veut parler ici, soit de Caton le censeur,

soit plutôt de Dionysius Caton, auteur des _Disticha de

moribus ad filium, _et dont l'ouvrage était alors classique

dans les universités d'Espagne. On ne sait rien de ce Dionysius

Caton, sinon qu'il vivait après Lucain, car il le cite dans ses

_Distiques_.

[229] Allusion au paon, qui, dit-on, défait sa roue dès

qu'il regarde ses pieds. Fray Luis de Grenada avait déjà dit,

usant de la même métaphore : « Regarde la plus laide chose

qui soit en toi, et tu déferas aussitôt la roue de ta vanité. »

[230] Allusion au proverbe : _Non, non, je n'en veux pas,

mais jette-le-moi dans mon capuchon. _Les juges portaient

alors un manteau à capuchon _(capas con capilla)_.

[231] _La ley del encaje. _On appelait ainsi

l'interprétation arbitraire que le juge donnait à la loi.

[232] Suétone dit en effet (chap. XLV) que César

s'habillait avec négligence, et ne serrait point la ceinture de sa

toge. C'était de sa part une affectation, afin qu'on le prît pour

un homme efféminé, et qu'on ne pût découvrir tout d'abord

son courage et son esprit. Ainsi quelqu'un demandant à

Cicéron pourquoi il avait suivi le parti de Pompée plutôt que

celui de César : « César, répondit-il, m'a trompé par la

manière de ceindre sa toge. »

[233] Sancho s'applique le vieux dicton : _Al buen callar

llaman Sancho_.

[234] Cervantès veut dire qu'il aurait mieux fait d'enlever

ces deux nouvelles du _Don Quichotte, _et de les réunir à son

recueil de _Nouvelles exemplaires :_ ce qu'ont fait depuis

quelques éditeurs de ses oeuvres.

[235] Ces expressions anciennes signifient, d'après

Covarrubias _(Tesoro de la lengua castellana), _à l'improviste,

sur-le-champ. Elles peuvent vouloir dire aussi en homme de

bien, en bon chrétien.

[236] Ce poëte est Juan de Ména, mort en 1456. Il dit,

dans la deux cent vingt-septième strophe du _Labyrinthe, _ou

poëme des _Trescientas copias_ :

_¡ O vida segura la manza pobreza !_

_¡ O dadiva sancta, desagradecida !_

Hésiode, dans son poëme des _Heures et des Jours,

_avait aussi appelé la pauvreté _présent des dieux immortels,

_et César s'écrie dans la _Pharsale _de Lucain (lib. V) :

_O vitae tuta facultas_

_Pauperis, angustique lares !_

_O munera nondum_

_Intellecta Deum !_

[237] Saint Paul _(Ép. aux Corinthiens)._

[238] Cervantès dit également, dans sa comédie _La gran

sultana doña Catalina de Oviedo _(Jornada 3a) :

« ... Hidalgo, mais non riche ; c'est une malédiction de

notre siècle, où il semble que la pauvreté soit une annexe de la

noblesse. »

[239] Cervantès fait sans doute allusion à une perle

magnifique qui existait alors parmi les joyaux de la couronne

d'Espagne, et qu'on appelait l'_orpheline _ou l'_unique _(la

_huerfana _ou la _sola). _Elle pesait cinquante-quatre carats.

Cette perle périt, avec une foule d'autres bijoux, dans

l'incendie du palais de Madrid, en 1734.

[240] On appelle en Espagne _cantimploras _des carafes

de verre ou des cruches de terre très-mince, que, pour

rafraîchir l'eau pendant l'été, l'on agite à un courant d'air. De

là vient la bizarre épithète que Cervantès donne au soleil.

[241] _Barato _est, en espagnol, l'adjectif opposé à

_caro, _cher ; ce que nous appelons, dans notre pauvreté des

mots les plus usuels, _bon marché_.

[242] Au temps de Cervantès, beaucoup de roturiers

s'arrogeaient déjà le _don _jusqu'alors réservé à la noblesse.

Aujourd'hui tout le monde prend ce titre, devenu sans

conséquence, et qui est comme le _esquire _des Anglais.

[243] Il y a dans l'original : _Si la précédente sentence...

_Cervantès changea sans doute après coup l'ordre des trois

jugements rendus par Sancho ; mais il oublia de corriger

l'observation qui suivait celui-ci.

[244] Elle est prise, en effet, de la _Lombardica historia

_de Fra Giacobo dit Voragine, archevêque de Gênes, dans la

_Vie de saint Nicolas Bari _(chap. III).

[245] Cette histoire, vraie ou supposée, était déjà

recueillie dans le livre de Fray Francisco de Osuna, intitulé

_Norte de los Estados, _et qui fut imprimé en 1550. Mais

Cervantès, qui pouvait l'avoir apprise, ou dans cet ouvrage, ou

par tradition, la raconte d'une tout autre manière.

[246] On appelait ainsi un baume composé avec de

l'huile d'olive et des fleurs de mille-pertuis. Du nom de cette

plante _(hiperico _en espagnol) s'était formé, par corruption,

le mot d'huile d'_aparicio._

[247] On lit dans le livre des _Étiquettes, _composé par

Olivier de la Marche pour le duc de Bourgogne, Charles le

Téméraire, et qui fut adopté par les rois d'Espagne de la

maison d'Autriche pour les règlements de leur palais : « Le

duc a six docteurs en médecine qui servent à visiter la

personne et l'état de la santé du prince ; quand le duc est à

table, ils se tiennent derrière lui, pour regarder quels mets et

quels plats on sert au duc, et lui conseiller, suivant leur

opinion, ceux qui lui feront le plus de bien. »

[248] L'aphorisme est : _Omnis saturatio mala, panis

autem pessima._

[249] _Peliagudo _signifie également, au figuré,

embrouillé, épineux, difficile.

[250] La _olla podrida _(mot à mot : _pot-pourri) _est

un mélange de plusieurs sortes de viandes, de légumes et

d'assaisonnements.

[251] _Recio _signifie roide, intraitable, et _agüero,

_augure. J'ai conservé ce nom en espagnol, au lieu de

chercher à le traduire par un équivalent, parce qu'il est resté

aussi proverbial, aussi consacré en Espagne, qu'en France

celui du docteur Sangrado.

[252] _Tirteafuera, _ou mieux _tirateafuera, _signifie

_va-t'en d'ici. _C'est ainsi que l'emploie Simon Abril dans la

traduction de l'_Eunuque, _de Térence, où la servante Pythias

dit au valet Chéréa :

_Neque pol servandum tib_

_Quidquam dare ausim, neque te servare. Apage te._

(Acte V, scène II.)

_En buena fe que ni yo osaria_

_Darte a guardar nada, ni menos guardarte_

_Yo, Tirateafuera_.

[253] À l'expiration de leurs charges, les gouverneurs,

comme certains autres employés de l'État, étaient tenus à

_résider _quelque temps dans le pays qu'ils avaient

administré. Pendant ce temps, ils restaient exposés aux

réclamations de leurs subordonnés, devenus leurs égaux. Les

Espagnols avaient pris cette sage coutume des Arabes.

[254] Les Biscayens, à l'époque de Cervantès, et depuis le

règne de Charles-Quint, étaient en possession des places de

secrétaires du roi et du conseil.

[255] En espagnol _perláticos _(paralytiques).

[256] Il y a, dans l'original, de son _atalaya. _C'est le

nom que les Arabes donnaient (al-thalaya'h) aux petites tours

élevées sur des éminences, et d'où leurs éclaireurs

avertissaient des mouvements de l'ennemi, au moyen de

signaux répétés de poste en poste.

[257] _Montañes, _né dans les montagnes des Asturies,

où tous les habitants se regardent comme les descendants de

Pélage et de ses compagnons.

[258] On appelait ainsi des cautères. (Voir _Gil Blas,

_livre VII, chap. I.)

[259] Les cautères et les sétons sur les bras et sur les

jambes, et même derrière le cou, étaient très en usage au

temps de Cervantès. Matias de Léra, chirurgien de Philippe

IV, dit, dans un traité sur la matière, que les uns emploient ce

remède pour se guérir de maladies habituelles, d'autres pour

s'en préserver, d'autres enfin _vicieusement et seulement pour

se mettre à la mode. (Prática de fuentes y sus utilidades.)_

[260] _Ollas podridas. _Il y entre du boeuf, du mouton,

du lard, des poules, des perdrix, des saucisses, du boudin, des

légumes, et toutes sortes d'ingrédients. Le nom de ce mets lui

vient sans doute de ce qu'on laisse cuire si longtemps les

viandes qui le composent, qu'elles se détachent, se mêlent et se

confondent comme des fruits trop mûrs.

[261] On appelait _barato _l'espèce de gratification que

les joueurs gagnants donnaient aux assistants qui prenaient

leur parti. Ces assistants, qui se nommaient _barateros _ou

_mirones, _se divisaient en _pedagogos _ou _gansos, _ceux

qui enseignaient les joueurs novices, et _doncaires, _ceux qui

les dirigeaient en jouant et décidaient les coups douteux. On

appelait aussi _barato _ce que donnaient les joueurs, pour les

cartes et la lumière, aux maîtres des maisons de jeu, tenues

aussi bien par des grands seigneurs que par de pauvres hères,

et qui avaient une foule de noms, tels que _tablagerías, casas

de conversacion, leñeras, mandrachos, encierros, garitos_.

[262] On appelait _modorros _des filous expérimentés

qui passaient à dormir la moitié de la nuit, et venaient,

comme des troupes fraîches, tomber à minuit sur les joueurs

échauffés, qu'ils achevaient aisément de dépouiller. C'est ce

qu'ils nommaient, dans leur jargon, se réserver pour la glane

_(quedarse a la espiga)_.

[263] Le mot espagnol _dormir _signifie également

coucher. De là l'espèce de coq-à-l'âne qui va suivre.

[264] Les hauts-de-chausses appelés _calzas atacadas,

_serrés et collant tout le long de la jambe, arrondis et très-

amples depuis le milieu de la cuisse, avaient le nom populaire

de _pedorreras, _auquel je n'ai trouvé d'autre équivalent

supportable en français que pet-en-l'air. Ces hauts-de-

chausses furent prohibés par une pragmatique royale, peu

après l'époque où parut la seconde partie du _Don Quichotte.

_Ambrosio de Salazar raconte qu'un hidalgo ayant été pris

vêtu de _calzas atacadas, _malgré la prohibition, fut conduit

devant le juge, et qu'il allégua pour sa défense que ses

chausses étaient la seule armoire qu'il eût pour serrer ses

hardes. Il en tira effectivement _un peigne, une chemise, une

paire de nappes, deux serviettes et un drap de lit. (Las

Clavileñas de recreacion, _Bruxelles, 1625, f. 99.)

[265] Comme les gens de qualité, qui portaient en voyage

une espèce de voile ou masque fort léger pour se garantir la

figure de l'air et du soleil. Le peuple appelait ces masques

_papa-higos, _gobe-figues.

[266] Jurer par la vie de ses père et mère était une

formule de serment très-usitée du temps de Cervantès.

[267] _De stercore erigens pauperem. _(Ps. CXII, v. 7.)

[268] Voyez la note 250 - chapitre XLVII.

[269] _De haldas o de mangas. _Ces mots ont chacun un

double sens : l'un, qui veut dire les pans d'une robe de

magistrat, signifiait aussi les droits à percevoir comme

gouverneur ; l'autre, qui veut dire les manches, signifiait les

cadeaux qui se faisaient aux grandes fêtes de l'année, comme

Pâques et Noël, ou aux réjouissances publiques, comme

l'avènement d'un nouveau roi. De là le proverbe : _Buenas son

mangas despues de Pascuas_.

[270] On lit dans un auteur économique du temps de

Cervantès : « Tandis que, ces années passées, le blé se vendait

au poids de l'or à Ségovie, que le prix des loyers montait au

ciel, et qu'il en était de même dans les autres villes, une paire

de souliers à deux semelles valait trois réaux (quinze sous), et

à Madrid quatre. Aujourd'hui on en demande effrontement

sept réaux, sans vouloir les donner à moins de six réaux et

demi. Il est effrayant de penser où cela va s'arrêter. » _(Man.

de la Bibl. royale. - _Code 156, f. 64.) Une pragmatique de

Charles-Quint, rendue à Monzon en 1552, avait établi un tarif

pour le prix des souliers et de toute espèce de chaussure.

[271] Expression fort usitée dans un temps où Rome

dispensait toutes les faveurs et tous les pardons.

[272] _Tarde piache _(pour _piaste), _phrase

proverbiale dont voici l'origine : on raconte qu'un étudiant,

mangeant des oeufs à la coque, en avala un si peu frais que le

poulet s'y était déjà formé ; il l'entendit crier en lui passant

dans la gorge, et se contenta de dire gravement : _Tu piaules

trop tard_.

[273] Il y a là un intraduisible jeu de mots sur _nones,

_qui veut dire _impairs _et _non _au pluriel, et _pares,

_pairs.

[274] Allusion au proverbe : _Les ailes sont venues à la

fourmi, et les oiseaux l'ont mangée_.

[275] _Alpargatas, _chaussure ordinaire des paysans

espagnols.

[276] En Espagne et en Amérique, les vice-rois,

gouverneurs et agents financiers devaient, en quittant leur

emploi, _résider _quelque temps pour rendre leurs comptes.

[277] Du mot allemand _Geld, _qui veut dire argent.

[278] Cervantès parle, dans ce chapitre, du plus grave

des événements dont il fut témoin, l'expulsion des Morisques.

Après la capitulation de Grenade, en 1492, un grand nombre

de Mores, restés musulmans, séjournèrent en Espagne. Mais

bientôt, aux missions envoyées parmi eux, succédèrent les

persécutions ; et enfin un décret de Charles Quint, daté du 4

avril 1525, ordonna, sous peine de bannissement, que tous les

Mores reçussent le baptême. Ces chrétiens convertis par force

furent alors appelés du nom de _Morisques (Moriscos), _qui

servait à les distinguer des _vieux chrétiens. _Sous Philippe

II, on exigea plus que leur abjuration : en 1566, on leur

défendit, par une _pragmatique, _l'usage de leur langue, de

leurs vêtements, de leurs cérémonies, de leurs bains, de leurs

esclaves et même de leurs noms. Ces dispositions tyranniques,

exécutées avec une impitoyable rigueur, provoquèrent la

longue révolte connue sous le nom de _rébellion des

Morisques, _qui tint en échec toute la puissance de Philippe

II, et ne fut étouffée qu'en 1570, par les victoires de don Juan

d'Autriche. Les Morisques vaincus furent dispersés dans

toutes les provinces de la Péninsule ; mais cette race déchue

continuant à prospérer, à s'accroître, par le travail et

l'industrie, on trouva des raisons politiques pour effrayer ceux

que ne touchait pas suffisamment le fanatisme religieux

déchaîné contre elle. Un édit de Philippe III, rendu en 1609, et

exécuté l'année suivante, ordonna l'expulsion totale des

Morisques. Douze à quinze cent mille malheureux furent

chassés de l'Espagne, et le petit nombre d'entre eux qui

survécurent à cette horrible exécution allèrent se perdre, en

cachant leur origine, au milieu des races étrangères. Ainsi

l'Espagne, déjà dépeuplée par les émigrations d'Amérique, se

priva, comme fit plus tard la France à la révocation de l'édit

de Nantes, de ses plus industrieux habitants, qui allèrent

grossir les troupes des pirates de Berbérie, dont ses côtes

étaient infestées. (Voir l'_Histoire des Arabes et des Mores

d'Espagne, _tome I, chap. VII.) Au milieu des ménagements

dont Cervantès s'enveloppe, il est facile de voir que toute sa

sympathie est pour le peuple opprimé.

[279] C'est le _caviar _des Russes.

[280] Un autre écrivain du temps de Cervantès, Cristoval

de Herrera, avait dit quelques années plus tôt : « Il faudrait

empêcher que les Français et les Allemands ne parcourussent

ces royaumes en nous soutirant notre argent, car tous les gens

de cette espèce et de cet habit nous en emportent. On dit

qu'en France les parents promettent pour dot de leurs filles ce

qu'ils rapporteront de leur voyage à Saint-Jacques-de-

Compostelle, allée et retour, comme s'ils allaient aux Grandes-

Indes. » _(Amparo de pobres)_

[281] Plus loin, il est appelé don Gaspar Grégorio.

[282] Selon la tradition, Galiana était une princesse

arabe, à laquelle son père Gadalife ou Galafre éleva un

magnifique palais sur les bords du Tage. On donne encore le

nom de palais de Galiana à des ruines qui se voient dans le

jardin _del Rey, _à Tolède.

[283] Il y a ici une espèce de contradiction avec la fin du

chapitre LI, où l'on dit que les habitants de l'île Barataria

observent encore _les Constitutions du grand gouverneur

Sancho Panza. _Mais Cervantès sans doute n'a pas résisté au

désir de décocher une épigramme contre le gouvernement de

l'Espagne, qui avait, dès ce temps-là, le défaut de rendre force

lois et ordonnances sans pouvoir les faire exécuter.

[284] C'est le concile de Trente (de 1545 à 1563). Le

canon XIX commence ainsi : _Detestabilis duellorum usus ex

christiano orbe penitus exterminetur, _etc. Le même concile

défendit également les joutes et tournois, ce qu'avaient fait

précédemment celui de Latran en 1179 et celui de Reims en

1131.

[285] Au dixième chant de l'_Orlando furioso, _Biréno,

duc de Zélande, abandonne son amante Olympie dans une île

déserte. À son réveil, elle maudit le perfide et le charge

d'imprécations, comme Didon au départ d'Énée. De là les

deux comparaisons d'Altisidore.

[286] Cette imprécation forme ce que les Espagnols

appellent _el estribillo _(le refrain), et se trouve répétée à la

fin de toutes les strophes.

[287] Littéralement : _Tue-Mores_.

[288] _Regnum coelorum vim patitur. _(Saint Matthieu,

chap. II, v. 12.)

[289] _Santiago, y cierra, Espana. _Littéralement :

_Saint Jacques, et attaque, Espagne. _Le mot _cerrar, _qui a

voulu dire anciennement attaquer, signifie maintenant

fermer. De là le jeu de mots de Sancho.

[290] Les gardiens des taureaux destinés aux courses les

gardent à cheval, et portent des lances au lieu de fouets. Les

taureaux qu'on amène des pâturages au cirque, la veille des

combats, sont conduits par des boeufs dressés à cet usage, et

appelés _cabestros_.

[291] _Condumio, _tout ce qu'on mange avec du pain.

[292] Cervantès parle ici de l'impertinente continuation

du _Don Quichotte, _faite par un moine aragonais qui s'est

caché sous le nom du licencié Alonzo Fernandez de

Avellanéda, continuation qui parut pendant qu'il écrivait lui-

même la seconde partie. Cet Avellanéda peint en effet don

Quichotte comme revenu de son amour, dans les chapitres IV,

VI, VIII, XII et XIII. Il avait dit au troisième chapitre : « Don

Quichotte finit son entretien avec Sancho, en disant qu'il

voulait aller à Saragosse pour les joutes, et qu'il pensait

oublier l'ingrate infante Dulcinée du Toboso, pour chercher

une autre dame qui correspondît mieux à ses services. »

[293] Ce sont des injures grossières adressées

directement à Cervantès.

[294] Cervantès oublie que lui-même lui a donné ce nom

dans la première partie, et qu'il l'appelle Juana Gutierrez dans

le chapitre VII de la seconde.

[295] Ces détails obscènes et ridicules se trouvent

principalement dans les chapitres XV, XVI, XVII, XVIII et

XIX, des éditions, non expurgées, antérieures à 1732.

[296] La description de cette course de bague est dans le

chapitre XI.

[297] Ces paroles sont celles que la tradition place dans

la bouche du connétable du Guesclin, lorsque, pendant la lutte

de Pierre le Cruel et de son frère Henri de Trastamare, dans la

plaine de Montiel, il aida celui-ci à monter sur le corps de

Pierre, que Henri perça de sa dague.

[298] Sancho applique à son maître les deux derniers

vers d'un ancien _romance, _composé sur la tradition des

sept infants de Lara _(Canc. de Amberes, _p. 172).

Gonzalo Gustos de Lara avait épousé doña Sancha, soeur

de Ruy-Velazquez. Ce dernier, pour venger une offense, livra

au roi more de Cordoue son beau-frère et ses sept neveux. Le

père fut jeté dans une prison perpétuelle, après qu'on lui eut

servi sur une table les têtes de ses sept enfants. Cependant

l'amour d'une femme arabe, soeur du roi, le tira de prison, et

le fils qu'il eut d'elle, appelé Mudarra Gonzalo, vengea le sang

de ses frères dans celui de Ruy-Velazquez. L'ayant rencontré

un jour à la chasse, il l'attaqua, et, bien que l'autre lui

demandât le temps d'aller chercher ses armes, il le tua après

avoir répondu les vers que cite Sancho ;

Esperesme, don Gonzalo.

Iré a tomar las mis armas. -

- El _espera _que tu diste

A los infantes de Lara :

Aqui moriras, traidor,

Enemigo de doña Sancha.

[299] C'étaient de petits mousquetons, qui avaient pris

ce nom de _pedreñales _de ce qu'on y mettait le feu, non

point avec une mèche, comme aux arquebuses, mais avec une

pierre à fusil _(pedernal)._

[300] Cervantès ne pouvait appeler barbare le

bienfaisant Osiris ; il voulait dire Busiris, ce tyran cruel

d'Ibérie, qui enleva les filles d'Atlas et fut tué par Hercule.

[301] Au temps de Cervantès, la Catalogne, plus

qu'aucune autre province d'Espagne, était désolée par les

inimitiés de familles, qui jetaient souvent parmi les bandits

des jeunes gens de qualité, coupables de quelque meurtre par

vengeance. Les Niarros et les Cadells divisaient alors

Barcelone, comme les _Capuletti _et les _Montecchi _avaient

divisé Ravenne. Un partisan des Niarros, obligé de prendre la

fuite, se fit chef de voleurs. On l'appelait Roque Guinart ou

Guiñart, ou Guiñarte ; mais son vrai nom était Pédro Rocha

Guinarda. C'était un jeune homme brave et généreux, tel que

le peint Cervantès, et qui eut dans son temps, en Catalogne, la

réputation qu'eut dans le nôtre, en Andalousie, le fameux

José-Maria. Il est cité dans les mémoires de Commines.

[302] C'est du mot _bando, _mandement à cri public,

qu'est venu celui de _bandolero, _qui désignait un brigand

dont la tête était mise à prix. Peut-être le nom de _bandit

_vient-il aussi de notre mot _ban._

[303] Au chapitre XII du _Don Quichotte _d'Avellanéda,

il est dit que Sancho reçut de don Carlos deux douzaines de

boulettes et six pelotes de blanc-manger, et que, n'ayant pu

tout avaler d'une fois, il mit le reste dans son sein pour le

déjeuner du lendemain.

[304] Celui que les Anglais nomment Scott et les

Français Scot, ou Lescot, ou _l'Écossais, _était un astrologue

du treizième siècle, fort aimé de l'empereur Frédéric II, auquel

il dédia son _Traité de la physionomie _et ses autres

ouvrages. Dante fait mention de lui au chant XX de _l'Enfer_.

_Quell' altro che ne' fianchi è cosi poco,_

_Michele Scotto fu, che veramente_

_Delle magiche frode sepe li gioco._

Il y eut un autre astrologue du nom de Michaël Scotto,

né à Parme, qui vécut en Flandre sous le gouvernement

d'Alexandre Farnèse (vers 1580). On raconte de celui-ci qu'il

invitait souvent plusieurs personnes à dîner, sans faire

apprêter quoi que ce fût ; et, quand les convives étaient à

table, il se faisait apporter les mets par des esprits. « Ceci,

disait-il à la compagnie, vient de la cuisine du roi de France ;

cela, de celle du roi d'Espagne, etc. » (Voir Bayle, article

_Scot.) _C'est sans doute de ce dernier que veut parler

Cervantès.

[305] Ce qu'on appelait alors un _sarao._

[306] Formule d'exorcisme dont se servait l'Église, et qui

avait passé dans le langage commun.

[307] Allusion à un passage d'Avellanéda, au chapitre

XII.

[308] On dit en Espagne les _prophéties de Péro-Grullo,

_comme nous disons en France les _vérités de _M. de _la

Palice_.

[309] Il a été souvent question de ces têtes enchantées.

Albert le Grand, dit-on, en fabriqua une, et le marquis de

Villéna une autre. Le Tostado parle d'une tête de bronze qui

prophétisait dans le bourg de Tabara, et dont l'emploi

principal était d'informer qu'il y avait quelque juif dans le

pays. Elle criait alors : _Judaeus adest, _jusqu'à ce qu'on l'en

eût chassé. _(Super Numer., _cap. XXI.)

[310] En espagnol, _los juguetes_.

[311] Avant que Cervantès se moquât des traducteurs de

l'italien, Lope de Vega avait dit, dans sa _Filomena : _« Dieu

veuille qu'il soit réduit, pour vivre, à traduire des livres de

l'italien en castillan car, à mes yeux, c'est un plus grand délit

que de passer des chevaux en France. »

[312] Le _Pastor Fido _est de Guarini ; l'_Aminta, _du

Tasse. L'éloge de Cervantès est surtout vrai pour la traduction

en vers de Jaurégui, lequel, peintre en même temps que poëte,

fit le portrait de Cervantès, auquel il montra sans doute sa

traduction manuscrite de l'_Aminta, _puisqu'elle ne parut

qu'en 1618.

[313] Cervantès avait déjà dit des libraires, dans sa

nouvelle du _Licencié Vidriéra :_ « ... Comme ils se moquent

d'un auteur, s'il fait imprimer à ses frais ! Au lieu de quinze

cents, ils impriment trois mille exemplaires, et, quand l'auteur

pense qu'on vend les siens, on expédie les autres. »

[314] _Luz del alma cristiana contra la ceguedad e

ignorancia, _par Fr. Felipe de Menesès, moine dominicain,

Salamanque, 1556.

[315] Allusion au proverbe : _À tout cochon vient sa

Saint-Martin_.

[316] C'était le _hourra _de l'époque.

[317] Don Luis Coloma, comte d'Elda, commandait

l'escadre de Barcelone en 1614, lorsqu'on achevait l'expulsion

des Morisques.

[318] Commandant d'un navire algérien.

[319] Le vice-roi de Barcelone était, en 1614, don

Francisco Hurtado de Mendoza, marquis d'Almazan.

[320] Vers d'un vieux _romance, _déjà cités au chapitre

II de la première partie.

[321] Cervantès joue ici avec grâce sur le mot

_deslocado, _auquel il donne tantôt le sens de disloqué, tantôt

celui de guéri de folie (de _loco, _fou, comme on dirait

_défolié_).

[322] Il y eut plusieurs commissaires chargés de

l'expulsion des Morisques, et ce don Bernardino de Vélasco,

duquel Cervantès fait un éloge si mal placé dans la bouche de

Ricote, ne fut commissionné que pour chasser les Morisques

de la Manche. Il est possible qu'il ait mis de la rigueur et de

l'intégrité dans ses fonctions : mais d'autres commissaires se

laissèrent adoucir, et, comme on le voit dans les mémoires du

temps, bien des riches Morisques achetèrent le droit de rester

en Espagne, en changeant de province.

[323] Je demande pardon pour ce barbarisme, qu'il était

peut-être impossible d'éviter.

[324] La pensée n'était pas neuve puisqu'il s'agissait

d'imiter, non-seulement la pastorale Arcadie, mais _l'Arcadie

_de Sannazar, la _Diane _de Montemayor, la _Galatée _de

Cervantès lui-même, et enfin un passage de _l'Amadis de

Grèce _(seconde partie, chap. CXXXII). « Au milieu de ses

nombreux soucis, don Florisel de Niquéa résolut de prendre

l'habit de pasteur et de vivre dans un village. Cela décidé, il

partit, il découvrit son dessein à un bon homme, et lui fit

acheter quelques brebis pour les conduire aux champs, etc. »

[325] On croit que Garcilaso de la Vega a désigné dans

ses églogues, sous le nom de _Nemoroso, _son ami le poëte

Boscan, à cause de l'identité entre le mot italien _bosco _et le

mot latin _nemus, _d'où s'est formé le nom de _Nemoroso_.

[326] Terminaison qui indique l'augmentatif en

espagnol.

[327] Espèce de cymbales.

[328] Étrille.

[329] Déjeuner.

[330] Tapis.

[331] Officier de justice.

[332] Magasin.

[333] Petite boule creuse, remplie de fleurs, ou de

parfums, ou de cendres, qu'on se jetait aux tournois des

Arabes, dans les danses à cheval.

[334] Brodequin.

[335] Galetas.

[336] Petite monnaie valant la trente-quatrième partie

du réal.

[337] Giroflier.

[338] Faquir, prêtre ou moine musulman. Cervantès

oublie _alfoli, _magasin à sel, et _aljonjoli, _sésame, plante.

[339] _Après les ténèbres j'attends la lumière. _Ces mots

latins, pris au poëme de Job (cap. XVII, v. 12) et écrits en

exergue autour d'un faucon capuchonné, formaient la devise

de Juan de la Cuesta, premier éditeur du _Don Quichotte, _et

ami de Cervantès.

[340] Cette strophe et les deux derniers vers de la

précédente sont copiés littéralement de la troisième églogue

de Garcilaso de la Vega.

[341] Le bonnet pointu des condamnés du saint-office se

nommait _coroza. _On l'appelait aussi _mitre scélerate,

_pour la distinguer de la mitre des évêques.

[342] _O mas duro que marmol a mis quejas ! _Vers de

Garcilaso dans la première églogue.

[343] Voyez la note 339 du chapitre précédent.

[344] Petite monnaie valant le quart d'un réal, un peu

plus d'un sou.

[345] Le proverbe entier est : On ne prend pas de truites

à braies sèches. _No se toman truchas a bragas enjutas_.

[346] Ancienne ville du royaume de Léon, qu'assiégèrent

longtemps Sancho II et Alphonse VI de Castille, avant que leur

soeur doña Urraca la rendît à ce dernier (1109).

[347] En espagnol : _De donde diere. _Cervantès, dans le

_Dialogue des chiens, _cite le même mot du même Mauléon,

qu'il appelle _poëte sot, _quoique membre de l'académie des

Imitateurs.

Cette académie des Imitateurs ou _Imitatoria _(à

l'imitation des académies italiennes) fut fondée à Madrid en

1586, dans la maison d'un grand seigneur, ami des lettres ;

mais elle subsista fort peu de temps.

[348] Voyez les chapitres VIII, IX et XXVI du _Don

Quichotte _d'Avellanéda.

[349] Il y a, dans cette tirade, un perpétuel jeu de mots

entre _gracioso, _plaisant, _gracias, _saillies, bon mots, et

_gracia, _grâce, agrément, dont il est impossible de rendre en

français toute la _grâce_.

[350] Les mêmes expressions proverbiales se trouvaient

déjà dans la lettre de Sancho à sa femme Thérèse (chap.

XXXVI).

[351] Il n'y a point de granges en Espagne. On bat les

grains en plein vent, sur des places unies, disposées à l'entrée

des villages, et qu'on appelle _las eras_.

[352] Le héros d'anciens couplets populaires, où on lui

dit :

_¡ Ah ! Mingo Revulgo, ò hao !_

_¿ Que es de tu sayo de blao ?_

_¿ No le vistes en domingo ?_

« Hé ! _Mingo Revulgo, _ho hé ! qu'as-tu fait de ton

pourpoint de drap bleu ? est-ce que tu ne le mets pas le

dimanche ? »

[353] _Aïna _est un vieux mot qui veut dire vite, à la

hâte. _Térésaïna _signifierait Thérèse la pétulante. Sancho

l'appelait précédemment _Téresona, _qui aurait signifié

Thérèse la grosse.

[354] Giacobo Sannazaro, né à Naples en 1458, auteur de

plusieurs églogues italiennes et du fameux poëme latin _De

Partu Virginis, _auquel il travailla vingt ans.

[355] _Barcino _est le nom que l'on donne au chien ou

au boeuf dont le pelage est mêlé de blanc et de brun.

[356] Ce que les Espagnols appellent _albaceas_.

[357] Et comme il arriva aux huit villes d'Espagne à

propos de Cervantès.

[358] Vers d'un ancien _romance_.

[359] Le pseudonyme Avellanéda termine la seconde

partie de son livre en laissant don Quichotte dans la maison

des fous _(casa del Nuncio) _à Tolède. Mais il ajoute qu'on

sait par tradition qu'il quitta cet hôpital, et qu'ayant passé par

Madrid pour y voir Sancho, il entra dans la Castille-Vieille, où

il lui arriva de surprenantes aventures. C'est à cette menace

d'une troisième partie que Cervantès fait allusion.

L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome II · 第 80 / 80 题