Chapitre XXXV

_Où l'on raconte l'aventure étrange et jamais imaginée de la

duègne Doloride, autrement dite comtesse Trifaldi, avec une lettre

que Sancho Panza écrivit à sa femme Thérèse Panza_

Le duc avait un majordome d'esprit jovial et éveillé. C'est lui

qui avait représenté la figure de Merlin, qui avait disposé tout

l'appareil de la précédente aventure, composé les vers, et fait

remplir par un page le personnage de Dulcinée. À la demande de ses

maîtres, il prépara sur-le-champ une autre aventure, de la plus

gracieuse et étrange invention qui se pût imaginer.

Le lendemain, la duchesse demanda à Sancho s'il avait commencé la

pénitence dont la tâche lui était prescrite pour le

désenchantement de Dulcinée.

«Vraiment oui, répondit-il; je me suis déjà donné, cette nuit,

cinq coups de fouet.

-- Avec quoi vous les êtes-vous donnés? reprit la duchesse.

-- Avec la main, répondit-il.

-- Oh! répliqua-t-elle, c'est plutôt se donner des claquettes que

des coups de fouet. J'imagine que le sage Merlin ne sera pas

satisfait de tant de mollesse. Il faut que le bon Sancho se fasse

quelque bonne discipline avec des cordelettes et des noeuds de fer

qui se laissent bien sentir. C'est, comme on dit, avec le sang

qu'entre la science, et l'on ne pourrait donner à si bas prix la

délivrance d'une aussi grande dame que Dulcinée.

-- Eh bien, répondit Sancho, que Votre Seigneurie me fournisse

quelque discipline ou quelques bouts de corde convenables; c'est

avec cela que je me fustigerai, pourvu toutefois qu'il ne m'en

cuise pas trop, car je dois apprendre à Votre Grâce que, quoique

rustique, mes chairs tiennent plus de la nature du coton que de

celle du jonc à cordage, et il ne serait pas juste que je me misse

en lambeaux pour le service d'autrui.

-- À la bonne heure, répliqua la duchesse; demain je vous donnerai

une discipline qui aille à votre mesure, et qui s'accommode à la

tendreté de vos chairs comme si elles étaient ses propres soeurs.

-- À propos, dit Sancho, il faut que Votre Altesse apprenne, chère

dame de mon âme, que j'ai écrit une lettre à ma femme Thérèse

Panza, pour lui rendre compte de tout ce qui m'est arrivé depuis

que je me suis séparé d'elle. Je l'ai là, dans le sein, et il ne

manque plus que d'y mettre l'adresse. Je voudrais que Votre

Discrétion prît la peine de la lire, car il me semble qu'elle est

tournée de la façon que doivent écrire les gouverneurs.

-- Qui l'a composée? demanda la duchesse.

-- Eh! qui pouvait la composer, si ce n'est moi, pécheur que je

suis? répondit Sancho.

-- Et c'est vous aussi qui l'avez écrite? reprit la duchesse.

-- Pour cela non, répliqua Sancho; car je ne sais ni lire ni

écrire, bien que je sache signer.

-- Voyons-la donc, dit la duchesse; car, à coup sûr, vous devez y

montrer la qualité et la suffisance de votre esprit.»

Sancho tira de son sein une lettre ouverte, et la duchesse,

l'ayant prise, vit qu'elle était ainsi conçue:

_Lettre de Sancho Panza à Thérèse Panza, sa femme_

«Si l'on me donnait de bons coups de fouet, j'étais bien d'aplomb

sur ma monture[210]; si j'ai un bon gouvernement, il me coûte de

bons coups de fouet. À cela, ma chère Thérèse, tu ne comprendras

rien du tout, quant à présent; une autre fois, tu le sauras. Sache

donc, Thérèse, que j'ai résolu une chose; c'est que tu ailles en

carrosse. Voilà l'important aujourd'hui, car toute autre façon

d'aller serait marcher à quatre pattes.[211] Tu es femme d'un

gouverneur; vois si personne te montera jusqu'à la cheville. Je

t'envoie ci-joint un habit vert de chasseur que m'a donné madame

la duchesse; arrange-le de façon qu'il serve de jupe et de corsage

à notre fille. Don Quichotte, mon maître, à ce que j'ai ouï dire

en ce pays, est un fou sage et un imbécile divertissant; on ajoute

que je suis de la même force. Nous sommes entrés dans la caverne

de Montésinos, et le sage Merlin fait usage de moi pour le

désenchantement de Dulcinée du Toboso, qui s'appelle là-bas

Aldonza Lorenzo. Avec trois mille trois cents coups de fouet,

moins cinq, que j'ai à me donner, elle deviendra aussi

désenchantée que la mère qui l'a mise au monde. Ne dis rien de

cela à personne, car tu sais le proverbe; si tu soumets ton

affaire à la chambrée, les uns diront que c'est blanc, les autres

que c'est noir. D'ici à peu de jours, je partirai pour le

gouvernement, où je vais avec un grand désir de ramasser de

l'argent, car on m'a dit que tous les nouveaux gouverneurs s'en

allaient avec le même désir. Je lui tâterai le pouls, et

t'aviserai si tu dois ou non venir me rejoindre. Le grison se

porte bien et se recommande beaucoup à toi; je ne pense pas le

laisser, quand même on me mènerait pour être Grand Turc. Madame la

duchesse te baise mille fois les mains; baise-les-lui en retour

deux mille fois, car, à ce que dit mon maître, il n'y a rien qui

coûte moins et qui vaille meilleur marché que les politesses. Dieu

n'a pas consenti à m'envoyer une autre valise comme celle des cent

écus de la fois passée; mais n'en sois pas en peine, ma chère

Thérèse; celui qui sonne les cloches est en sûreté; et tout s'en

ira dans la lessive du gouvernement. Seulement j'ai une grande

peine d'entendre dire que j'y prendrai tant de goût que je m'y

mangerai les doigts. Dans ce cas-là, il ne me coûterait pas bon

marché, bien que les estropiés et les manchots aient un canonicat

dans les aumônes qu'ils mendient. Ainsi, d'une façon ou de

l'autre, tu deviendras riche, et tu auras bonne aventure. Que Dieu

te la donne comme il peut, et me garde pour te servir. De ce

château, le 20 juillet 1614.

«Ton mari, le gouverneur.

«SANCHO PANZA.»

Quand la duchesse eut achevé de lire la lettre, elle dit à Sancho:

«En deux choses le bon gouverneur sort un peu du droit chemin. La

première, c'est qu'il dit ou fait entendre qu'on lui a donné ce

gouvernement pour les coups de fouet qu'il doit s'appliquer,

tandis qu'il sait fort bien et ne peut nullement nier que, lorsque

le duc mon seigneur lui en fit la promesse, on ne songeait pas

seulement qu'il y eût des coups de fouet au monde. La seconde,

c'est qu'il s'y montre un peu trop intéressé, et je ne voudrais

pas qu'il eût montré le bout de l'oreille, car la convoitise rompt

le sac, et le gouverneur avaricieux vend et ne rend pas la

justice.

-- Oh! ce n'est pas ce que je voulais dire, madame, répondit

Sancho; si Votre Grâce trouve que la lettre n'est pas tournée

comme elle devrait l'être, il n'y a rien qu'à la déchirer, et à en

écrire une autre; et il pourrait se faire que la nouvelle fût pire

encore, si l'on s'en remet à ma judiciaire.

-- Non, non, répliqua la duchesse; celle-ci est bonne, et je veux

la faire voir au duc.»

Cela dit, ils s'en furent à un jardin où l'on devait dîner ce

jour-là. La duchesse montra la lettre de Sancho au duc, qui s'en

amusa beaucoup. On dîna, et, quand la table eut été desservie,

quand on se fut diverti quelque temps de l'exquise conversation de

Sancho, tout à coup le son aigu d'un fifre se fit entendre, mêlé

au bruit sourd d'un tambour discordant. Tout le monde parut se

troubler à cette martiale et triste harmonie, principalement don

Quichotte, qui ne tenait pas sur sa chaise, tant son trouble était

grand. De Sancho, il n'y a rien à dire, sinon que la peur le

conduisit à son refuge ordinaire, qui était le pan de la robe de

la duchesse; car véritablement la musique qu'on entendait était

triste et mélancolique au dernier point.

Au milieu de la surprise générale et du silence que gardait tout

le monde, on vit entrer et s'avancer dans le jardin deux hommes

portant des robes de deuil, si longues qu'elles balayaient la

terre. Chacun d'eux frappait sur un grand tambour, également

couvert de drap noir. À leur côté marchait le joueur de fifre,

noir et lugubre comme les deux autres. Les trois musiciens étaient

suivis d'un personnage au corps de géant, non pas vêtu, mais

chargé d'une ample soutane noire, dont la queue démesurée traînait

au loin derrière lui. Par-dessus la soutane, un large baudrier lui

ceignait les reins, noir également, et duquel pendait un énorme

cimeterre dont la poignée était noire, ainsi que le fourreau. Il

avait le visage couvert d'un voile noir transparent, à travers

lequel on entrevoyait une longue barbe, blanche comme la neige. Il

marchait à pas mesurés, au son des tambours, avec beaucoup de

calme et de gravité. Enfin, sa grandeur, sa noirceur, sa démarche,

son cortège étaient bien faits pour étonner tous ceux qui le

regardaient sans le connaître.

Il vint donc, avec cette lenteur et cette solennité, se mettre à

genoux devant le duc, qui l'attendait debout au milieu des autres

assistants. Mais le duc ne voulut permettre en aucune façon qu'il

parlât avant de s'être relevé. Le prodigieux épouvantail fut

contraint de céder, et, dès qu'il fut debout, il leva le voile qui

cachait son visage. Alors il découvrit la plus horrible, la plus

longue, la plus blanche et la plus épaisse barbe qu'yeux humains

eussent vue jusqu'alors. Bientôt il tira et arracha du fond de sa

large poitrine une voix grave et sonore, et, fixant ses regards

sur le duc, il lui dit:

«Très-haut et très-puissant seigneur, on m'appelle Trifaldin de la

barbe blanche; je suis écuyer de la comtesse Trifaldi, autrement

appelée la Duègne Doloride, qui m'envoie en ambassade auprès de

Votre Grandeur, pour demander à Votre Magnificence qu'elle daigne

lui donner licence et permission de venir vous conter sa peine,

qui est bien l'une des plus nouvelles et des plus admirables que

la plus pénible imagination de l'univers puisse jamais avoir

imaginée. Mais d'abord elle veut savoir si, dans votre château, se

trouve le valeureux et jamais vaincu chevalier don Quichotte de la

Manche, à la recherche duquel elle vient à pied, et sans rompre le

jeûne, depuis le royaume de Candaya jusqu'à Votre Seigneurie,

chose qu'il faut tenir à miracle ou à force d'enchantement. Elle

est à la porte de cette forteresse ou maison de plaisance, et

n'attend pour rentrer que votre bon plaisir. J'ai dit.»

Aussitôt il se mit à tousser, et, maniant sa barbe du haut en bas

avec les deux mains, il attendit dans un grand calme que le duc

lui fît une réponse.

«Il y a déjà bien des jours, dit le duc, bon écuyer Trifaldin de

la blanche barbe, que nous avons connaissance de la disgrâce

arrivée à madame la comtesse Trifaldi, que les enchanteurs

obligent à s'appeler la duègne Doloride. Vous pouvez, étonnant

écuyer, lui dire qu'elle entre, qu'ici se trouve le vaillant

chevalier don Quichotte de la Manche, et que, de son coeur

généreux, elle peut se promettre avec assurance toute espèce de

secours et d'appui. Vous pouvez également lui dire de ma part que,

si ma faveur lui est nécessaire, elle ne lui manquera point; car

je suis tenu de la lui offrir par ma qualité de chevalier,

laquelle oblige à favoriser toute espèce de femmes, surtout les

duègnes veuves, déchues et douloureuses, comme le doit être Sa

Seigneurie.»

À ces mots, Trifaldin plia le genou jusqu'à terre, et, faisant

signe de jouer au fifre et aux tambours, il sortit du jardin au

même son et du même pas qu'il y était entré, laissant tout le

monde dans la surprise de son aspect et de son accoutrement.

Alors le duc se tournant vers don Quichotte:

«Enfin, lui dit-il, célèbre chevalier, les ténèbres de la malice

et de l'ignorance ne peuvent cacher ni obscurcir la lumière de la

valeur et de la vertu. Je dis cela, parce qu'il y a six jours à

peine que Votre Bonté habite ce château, et déjà viennent vous y

chercher de pays lointains et inconnus, non pas en carrosse, ni

sur des dromadaires, mais à pied et à jeun, les malheureux, les

affligés, dans la confiance qu'ils trouveront en ce bras

formidable le remède à leurs peines et à leurs souffrances, grâce

à vos brillantes prouesses, dont le bruit court et s'étend sur la

face de la terre entière.

-- Je voudrais bien, seigneur duc, répondit don Quichotte, tenir

ici présent ce bon religieux qui, l'autre jour, à table, montra

tant de rancune et de mauvais vouloir contre les chevaliers

errants, pour qu'il vît de ses propres yeux si ces chevaliers sont

nécessaires au monde. Il pourrait du moins toucher de la main une

vérité; c'est que les gens extraordinairement affligés et

inconsolables ne vont pas, dans les cas extrêmes et les malheurs

énormes, chercher remède à leurs maux chez les hommes de robe, ni

chez les sacristains de village, ni chez le gentilhomme qui n'est

jamais sorti des limites de sa paroisse, ni chez le citadin

paresseux qui cherche plutôt des nouvelles à raconter qu'il ne

s'efforce à faire des prouesses que d'autres racontent et mettent

par écrit. Le remède aux peines, le secours aux nécessités, la

protection aux jeunes filles, la consolation des veuves, ne se

trouvent en aucune sorte de personnes mieux qu'en les chevaliers

errants. Aussi, de ce que j'ai l'honneur de l'être, je rends au

ciel des grâces infinies, et je tiens pour bien employé tout ce

qui peut m'arriver d'accidents et de travaux dans l'exercice d'une

si honorable profession. Que cette duègne vienne donc, et qu'elle

demande ce qu'elle voudra; le remède à son mal sera bientôt

expédié par la force de mon bras et l'intrépide résolution du

coeur qui le conduit.»

L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome II · 第 42 / 80 题