_Qui raconte la découverte que l'on fit de la manière dont il
fallait désenchanter la sans pareille Dulcinée, ce qui est une des
plus fameuses aventures de ce livre_
Extrême était le plaisir que le duc et la duchesse trouvaient à la
conversation de don Quichotte et à celle de Sancho. Mais ce qui
étonnait le plus la duchesse, c'était que la simplicité de Sancho
fût telle qu'il arrivât à croire comme une vérité infaillible que
Dulcinée du Toboso était enchantée, tandis qu'il avait été lui-
même l'enchanteur et le machinateur de toute l'affaire. Enfin,
s'affermissant dans l'intention qu'ils avaient de jouer à leurs
hôtes quelques tours qui sentissent les aventures, ils prirent
occasion de celle que leur avait contée don Quichotte de la
caverne de Montésinos pour en préparer une fameuse.[202] Après avoir
donné des ordres et des instructions à leurs gens sur ce qu'ils
avaient à faire, au bout de six jours ils conduisirent le
chevalier à la chasse de la grosse bête, avec un équipage de
piqueurs et de chiens, tel que l'aurait pu mener un roi couronné.
On donna à don Quichotte un habit de chasse, et un autre à Sancho,
en drap vert de la plus grande finesse. Don Quichotte ne voulut
point accepter ni mettre le sien, disant qu'il aurait bientôt à
reprendre le dur exercice des armes, et qu'il ne pouvait porter
une garde-robe avec lui. Quant à Sancho, il prit celui qu'on lui
donna, dans l'intention de le vendre à la première occasion qui
s'offrirait.
Le jour venu, don Quichotte s'arma de toutes pièces; Sancho mit
son habit de chasse, et, monté sur le grison, qu'il ne voulut
point abandonner, quoiqu'on lui offrît un cheval, il se mêla dans
la foule des chasseurs. La duchesse se présenta élégamment parée,
et don Quichotte, toujours courtois et galant, prit la bride de
son palefroi[203], quoique le duc voulût s'y opposer. Finalement,
ils arrivèrent à un bois situé entre deux hautes montagnes; puis,
les postes étant pris, les sentiers occupés, et toute la troupe
répartie dans les différents passages, on commença la chasse à cor
et à cri, tellement qu'on ne pouvait s'entendre les uns les
autres, tant à cause des aboiements des chiens que du bruit des
cors de chasse. La duchesse mit pied à terre, et, prenant à la
main un épieu aigu[204], elle se plaça dans un poste où elle savait
que les sangliers avaient coutume de venir passer. Le duc et don
Quichotte descendirent également de leurs montures, et se
placèrent à ses côtés. Pour Sancho, il se mit derrière tout le
monde, sans descendre du grison, qu'il n'osait point abandonner,
crainte de quelque mésaventure.
À peine occupaient-ils leur poste, après avoir rangé sur les ailes
un grand nombre de leurs gens, qu'ils virent accourir sur eux,
poursuivi par les chasseurs et harcelé par les chiens, un énorme
sanglier qui faisait craquer ses dents et ses défenses, et jetait
l'écume par la bouche. Aussitôt que don Quichotte l'aperçut,
mettant l'épée à la main et embrassant son écu, il s'avança
bravement à sa rencontre. Le duc fit de même avec son épieu, et la
duchesse les aurait devancés tous, si le duc ne l'en eût empêchée.
Le seul Sancho, à la vue du terrible animal, lâcha le grison et se
mit à courir de toutes ses forces; puis il essaya de grimper sur
un grand chêne; mais ce fut en vain; car étant parvenu à la moitié
du tronc, et saisissant une branche pour gagner la cime, il fut si
mal chanceux que la branche rompit, et qu'en tombant par terre il
resta suspendu à un tronçon, sans pouvoir arriver jusqu'en bas.
Quant il se vit accroché de la sorte, quand il s'aperçut que son
pourpoint vert se déchirait, et qu'en passant, le formidable
animal pourrait bien l'atteindre, il se mit à jeter de tels cris,
et à demander du secours avec tant d'instance, que tous ceux qui
l'entendaient et ne le voyaient pas crurent qu'il était sous la
dent de quelque bête féroce.
Finalement, le sanglier aux longues défenses tomba sous le fer
d'une foule d'épieux qu'on lui opposa, et don Quichotte, tournant
alors la tête aux cris de Sancho (car il avait reconnu sa voix),
le vit pendu au chêne, la tête en bas, et près de lui le grison,
qui ne l'avait point abandonné dans sa détresse. Et Cid Hamet dit
à ce propos qu'il a vu bien rarement Sancho Panza sans voir le
grison, ni le grison sans voir Sancho; tant grande était l'amitié
qu'ils avaient l'un pour l'autre, et la fidélité qu'ils se
gardaient. Don Quichotte arriva et décrocha Sancho, lequel, dès
qu'il se vit libre et les pieds sur la terre, examina la déchirure
de son habit de chasse, qu'il ressentit au fond de l'âme, car il
croyait avoir un majorat dans cet habit.
Enfin, on posa l'énorme sanglier sur le dos d'un mulet de bât; et
l'ayant couvert avec des branches de romarin et des bouquets de
myrte, les chasseurs triomphants le conduisirent, comme dépouille
opime, à de grandes tentes de campagne qu'on avait dressées au
milieu du bois. Là on trouva la table mise et le repas servi, si
abondant, si somptueux, qu'on y reconnaissait bien la grandeur et
la magnificence de ceux qui le donnaient.
Sancho, montrant à la duchesse les plaies de son habit déchiré:
«Si cette chasse, dit-il, eût été aux lièvres ou aux petits
oiseaux, mon pourpoint ne serait pas en cet état. Je ne sais
vraiment pas quel plaisir on trouve à attendre un animal qui, s'il
vous attrape avec ses crochets, peut vous ôter la vie. Je me
rappelle avoir entendu chanter un vieux romance qui dit: «Sois-tu
mangé des ours comme Favila le Renommé!»
-- Ce fut un roi goth[205], dit don Quichotte, qui, étant allé à la
chasse aux montagnes, fut mangé par un ours.
-- C'est justement ce que je dis, reprit Sancho; je ne voudrais
pas que les rois et les princes se missent en semblable danger,
pour chercher un plaisir qui ne devrait pas, ce semble, en être
un, puisqu'il consiste à tuer un animal qui n'a commis aucun
méfait.
-- Au contraire, Sancho, répondit le duc, vous vous trompez
beaucoup; car l'exercice de la chasse à la grande bête est plus
convenable, plus nécessaire aux rois et aux princes qu'aucun
autre. Cette chasse est une image de la guerre; on y emploie des
stratagèmes, des ruses, des embûches, pour vaincre sans risque
l'ennemi; on y souffre des froids excessifs et d'intolérables
chaleurs; on y oublie le sommeil et l'oisiveté; on s'y rend le
corps plus robuste, les membres plus agiles; enfin, c'est un
exercice qu'on peut prendre en faisant plaisir à plusieurs et sans
nuire à personne. D'ailleurs, ce qu'il y a de mieux, c'est qu'il
n'est pas fait pour tout le monde, comme les autres espèces de
chasse, hormis celle du haut vol, qui n'appartient aussi qu'aux
rois et aux grands seigneurs. Ainsi donc, ô Sancho, changez
d'opinion, et, quand vous serez gouverneur, adonnez-vous à la
chasse; vous verrez comme vous vous en trouverez bien.
-- Oh! pour cela non, répondit Sancho; le bon gouverneur, comme la
bonne femme, jambe cassée et à la maison. Il serait beau, vraiment
que les gens affairés vinssent le chercher de loin, et qu'il fût
au bois à se divertir! Le gouvernement irait tout de travers. Par
ma foi, seigneur, la chasse et les divertissements sont plus faits
pour les fainéants que pour les gouverneurs. Ce à quoi je pense
m'amuser, c'est à jouer à la triomphe les quatre jours de
Pâques[206], et aux boules les dimanches et fêtes. Toutes ces
chasses-là ne vont guère à mon humeur, et ne s'accommodent pas à
ma conscience.
-- Plaise à Dieu, Sancho, qu'il en soit ainsi, reprit le duc, car
du dire au faire la distance est grande.
-- Qu'il y ait le chemin qu'on voudra, répliqua Sancho; au bon
payeur il ne coûte rien de donner des gages; et mieux vaut celui
que Dieu assiste que celui qui se lève grand matin, et ce sont les
tripes qui portent les pieds, non les pieds les tripes; je veux
dire que si Dieu m'assiste, et si je fais ce que je dois avec
bonne intention, sans aucun doute je gouvernerai mieux qu'un aigle
royal; sinon, qu'on me mette le doigt dans la bouche, et l'on
verra si je serre ou non les dents.
-- Maudit sois-tu de Dieu et de tous ses saints, Sancho maudit!
s'écria don Quichotte. Quand donc viendra le jour, comme je te
l'ai dit maintes fois, où je te verrai parler sans proverbes, et
tenir des propos suivis et sensés? Que Vos Grandeurs laissent là
cet imbécile, mes seigneurs; il vous moudra l'âme, non pas entre
deux, mais entre deux mille proverbes, amenés si à point, si à
propos, que Dieu veille à son salut, ou au mien si je voulais les
écouter.
-- Les proverbes de Sancho Panza, dit la duchesse, bien qu'ils
soient plus nombreux que ceux du commentateur grec[207], n'en
doivent pas moins être estimés, à cause de la brièveté des
sentences. Quant à moi, je puis dire qu'ils me font plus de
plaisir que d'autres, ceux-ci fussent-ils mieux amenés et ajustés
plus à propos.»
Au milieu de cet entretien, et d'autres non moins divertissants,
ils sortirent des tentes pour rentrer dans le bois, où le reste du
jour se passa à chercher des postes et préparer des affûts. La
nuit vint, non pas aussi claire et sereine que semblait le
promettre la saison, puisqu'on était au milieu de l'été; mais un
certain clair-obscur, qu'elle amena et répandit avec elle, aida
singulièrement aux projets des hôtes de don Quichotte. Dès que la
nuit fut tombée, et un peu après le crépuscule, il sembla tout à
coup que les quatre coins du bois prenaient feu. Ensuite on
entendit par ci, par là, devant, derrière, et de tous côtés, une
infinité de trompettes et d'autres instruments de guerre, ainsi
que le pas de nombreuses troupes de cavalerie qui traversaient la
forêt en tous sens. La lumière du feu et le son des instruments
guerriers aveuglaient presque et assourdissaient les assistants,
ainsi que tous ceux qui se trouvaient dans le bois. Bientôt on
entendit une infinité de _hélélis, _de ces cris à l'usage des
Mores quand ils engagent la bataille.[208] Les tambours battaient;
les trompettes, les clairons, les fifres résonnaient tous à la
fois, si continuellement et si fort, que celui-là n'aurait pas eu
de sens qui eût conservé le sien au bruit confus de tant
d'instruments. Le duc pâlit, la duchesse frissonna, don Quichotte
se sentit troubler, Sancho Panza trembla de tous ses membres, et
ceux même qui connaissaient la vérité s'épouvantèrent. Le silence
les saisit avec la peur, et, dans ce moment, un postillon passa
devant eux, en équipage de démon, sonnant, au lieu de trompette,
d'une corne démesurée, dont il tirait un bruit rauque et
effroyable.
«Holà! frère courrier, s'écria le duc, qui êtes-vous? où allez-
vous? quels gens de guerre sont ceux qui traversent ce bois?»
Le courrier répondit avec une voix brusque et farouche:
«Je suis le diable; je vais chercher don Quichotte de la Manche;
les gens qui viennent par ici sont six troupes d'enchanteurs, qui
amènent sur un char de triomphe la sans pareille Dulcinée du
Toboso; elle vient, enchantée avec le brillant Français
Montésinos, apprendre à don Quichotte comment peut être
désenchantée la pauvre dame.
-- Si vous étiez le diable, comme vous le dites, et comme le
montre votre aspect, reprit le duc, vous auriez déjà reconnu le
chevalier don Quichotte de la Manche, car le voilà devant vous.
-- En mon âme et conscience, répondit le diable, je n'y avais pas
fait attention; j'ai l'esprit occupé de tant de choses que
j'oubliais la principale, celle pour laquelle je venais justement.
-- Sans doute, s'écria Sancho, que ce démon est honnête homme et
bon chrétien; car, s'il ne l'était pas, il ne jurerait point en
son âme et conscience. Maintenant je croirai que, jusque dans
l'enfer, il doit y avoir de braves gens.»
Aussitôt le démon, sans mettre pied à terre, et tournant les yeux
sur don Quichotte, lui dit:
«À toi, le chevalier des Lions (que ne puis-je te voir entre leurs
griffes!), m'envoie le malheureux, mais vaillant chevalier
Montésinos, pour te dire de sa part que tu l'attendes à l'endroit
même où je te rencontrerai, parce qu'il amène avec lui celle qu'on
nomme Dulcinée du Toboso, dans le désir de te faire connaître le
moyen à prendre pour la désenchanter. Ma venue n'étant à autre
fin, ce doit être la fin de mon séjour. Que les démons de mon
espèce restent avec toi, et les bons anges avec ces seigneurs.»
À ces mots, il se remit à souffler dans son énorme cornet, tourna
le dos, et s'en fut, sans attendre une réponse de personne.
La surprise s'accrut pour tout le monde, surtout pour Sancho,
quand il vit qu'on voulait à toute force, et en dépit de la
vérité, que Dulcinée fût enchantée réellement; pour don Quichotte,
parce qu'il ne pouvait toujours pas démêler si ce qui lui était
arrivé dans la caverne de Montésinos était vrai ou faux. Tandis
qu'il s'abîmait dans ces pensées, le duc lui demanda:
«Est-ce que Votre Grâce pense attendre cette visite, seigneur don
Quichotte?
-- Pourquoi non? répondit-il; j'attendrai de pied ferme et de
coeur intrépide, dût m'assaillir l'enfer tout entier.
-- Eh bien! moi, s'écria Sancho, si je vois un autre diable comme
le dernier, et si j'entends un autre cornet à bouquin, j'attendrai
ici comme je suis en Flandre.»
La nuit, en ce moment, achevait de se fermer, et l'on commença à
voir courir çà et là des lumières à travers le bois, comme se
répandent par le ciel les exhalaisons sèches de la terre,
lesquelles paraissent à notre vue autant d'étoiles qui filent. On
entendit en même temps un bruit épouvantable, dans le genre de
celui que produisent les roues massives des charrettes à boeufs,
bruit aigu, criard, continuel, qui fait, dit-on, fuir les loups et
les ours, s'il y en a sur leur passage. À toutes ces tempêtes s'en
ajouta une autre, qui les accrut encore; il semblait véritablement
qu'aux quatre coins du bois on livrât en même temps quatre
batailles. Là, résonnait le bruit sourd et effroyable de
l'artillerie; ici, partaient une infinité d'arquebuses; tout près,
on entendait les cris des combattants; plus loin, les _hélélis
_sarrasins. Finalement, les cornets, les cors de chasse, les
clairons, les trompettes, les tambours, l'artillerie, les coups
d'arquebuse, et par-dessus tout l'épouvantable cliquetis des
charrettes, tout cela formait à la fois un bruit si confus, si
horrible, que don Quichotte eut besoin de rassembler tout son
courage pour l'entendre sans effroi. Quant à Sancho, le sien fut
bientôt abattu; il tomba évanoui aux pieds de la duchesse, qui le
reçut dans le pan de sa robe, et s'empressa de lui faire jeter de
l'eau sur le visage. L'aspersion faite, il revint à lui dans le
moment où un char aux roues criardes arrivait en cet endroit.
Quatre boeufs tardifs le traînaient, tout couverts de housses
noires, et portant, attachée à chaque corne, une grande torche
allumée. Sur le chariot était élevé une espèce de trône, et sur ce
trône était assis un vieillard vénérable, avec une barbe plus
blanche que la neige, et si longue qu'elle lui tombait au-dessous
de la ceinture. Son vêtement était une ample robe de boucassin
noir; et, comme le chariot portait une infinité de lumières, on
pouvait aisément y distinguer tous les objets. Il était conduit
par deux laids démons, habillés de la même étoffe, et de si hideux
visage, qu'après les avoir vus une fois, Sancho ferma les yeux,
pour ne pas les voir une seconde.
Quand le char fut arrivé en face du poste où se trouvait la
compagnie, le vénérable vieillard se leva de son siège élevé, et,
dès qu'il fut debout, il dit d'une voix haute: «Je suis le sage
Lirgandée;» et le char passa outre, sans qu'il ajoutât un seul
mot. Derrière ce chariot en vint un autre tout pareil, avec un
autre vieillard intronisé, lequel, faisant arrêter son attelage,
dit d'une voix non moins grave que le premier: «Je suis le sage
Alquife, grand ami d'Urgande la Déconnue;» et il passa outre.
Bientôt, et de la même façon, arriva un troisième chariot. Mais
celui qui occupait le trône n'était pas un vieillard comme les
deux premiers; c'était un homme large et robuste, et de mine
rébarbative. En arrivant, il se leva debout comme les autres, et
dit d'une voix encore plus rauque et plus diabolique: «Je suis
Arcalaüs l'enchanteur, ennemi mortel d'Amadis de Gaule et de toute
sa lignée;» et il passa outre.
À quelque distance de là, les trois chariots firent halte, et
alors cessa l'insupportable criaillement des roues. Bientôt on
n'entendit d'autre bruit que le son d'une musique douce et
concertante. Sancho s'en réjouit fort, et en tira bon présage.
«Madame, dit-il à la duchesse, dont il ne s'écartait ni d'un pas
ni d'un instant, où il y a de la musique, il ne peut rien y avoir
de mauvais.
-- Pas davantage où il y a des lumières et de la clarté, répondit
la duchesse.
-- Oh! reprit Sancho, le feu donne de la lumière et les fournaises
de la clarté, comme nous pouvons le voir à celles qui nous
entourent, et qui pourraient bien pourtant nous embraser; au lieu
que la musique est toujours un signe de réjouissance et de fêtes.
-- C'est ce qu'on va voir», dit don Quichotte, qui écoutait leur
entretien; et il avait raison, ainsi que le prouve le chapitre
suivant.