_Des choses admirables que l'insigne don Quichotte raconte avoir
vues dans la profonde caverne de Montésinos, choses dont
l'impossibilité et la grandeur font que l'on tient cette aventure
pour apocryphe_
Il était quatre heures du soir, quand le soleil, caché derrière
des nuages, et ne jetant qu'une faible lumière et des rayons
tempérés, permit à don Quichotte de conter, sans chaleur et sans
fatigue, à ses deux illustres auditeurs, ce qu'il avait vu dans la
caverne de Montésinos. Il commença de la manière suivante:
«À douze ou quatorze toises de la profondeur de cette caverne, il
se fait, à main droite, une concavité, ou espace vide, capable de
contenir un grand chariot avec ses mules. Elle reçoit une faible
lumière par quelques fentes qui la lui amènent de loin, ouvertes à
la surface de la terre. Cette concavité, je l'aperçus lorsque je
me sentais déjà fatigué et ennuyé de me voir pendu à une corde
pour descendre dans cette obscure région sans suivre aucun chemin
déterminé. Je résolus donc d'y entrer pour m'y reposer un peu. Je
vous appelai pour vous dire de ne plus me lâcher de corde jusqu'à
ce que je vous en demandasse; mais vous ne dûtes pas m'entendre.
Je ramassai la corde que vous continuiez à m'envoyer, et
l'arrangeant en pile ronde, je m'assis sur ses plis tout pensif,
réfléchissant à ce que je devais faire pour atteindre le fond,
alors que je n'avais plus personne qui me soutînt. Tandis que
j'étais absorbé dans cette pensée et dans cette hésitation, tout à
coup je fus saisi d'un profond sommeil, puis, quand j'y pensais le
moins, et sans savoir pourquoi ni comment, je m'éveillai et me
trouvai au milieu de la prairie la plus belle, la plus délicieuse
que puisse former la nature, ou rêver la plus riante imagination.
J'ouvris les yeux, je me les frottai, et vis bien que je ne
dormais plus, que j'étais parfaitement éveillé. Toutefois je me
tâtai la tête et la poitrine pour m'assurer si c'était bien moi
qui me trouvais en cet endroit, ou quelque vain fantôme à ma
place. Mais le toucher, les sensations, les réflexions
raisonnables que je faisais moi-même, tout m'attesta que j'étais
bien alors le même que je suis à présent.
«Bientôt s'offrit à ma vue un royal et somptueux palais, un
alcazar, dont les murailles paraissaient fabriquées de clair et
transparent cristal. Deux grandes portes s'ouvrirent, et j'en vis
sortir un vénérable vieillard qui s'avançait à ma rencontre. Il
était vêtu d'un long manteau de serge violette qui traînait à
terre. Ses épaules et sa poitrine s'enveloppaient dans les plis
d'un chaperon collégial en satin vert; sa tête était couverte
d'une toque milanaise en velours noir, et sa barbe, d'une
éclatante blancheur, tombait plus bas que sa ceinture. Il ne
portait aucune arme, et tenait seulement à la main un chapelet
dont les grains étaient plus gros que des noix, et les dizains
comme des oeufs d'autruche. Sa contenance, sa démarche, sa
gravité, l'ample aspect de toute sa personne, me jetèrent dans
l'étonnement et l'admiration. Il s'approcha de moi, et la première
chose qu'il fit, fut de m'embrasser étroitement; puis il me dit:
«Il y a de bien longs temps, valeureux chevalier don Quichotte de
la Manche, que nous tous, habitants de ces solitudes enchantées,
nous attendons ta venue, pour que tu fasses connaître au monde ce
que renferme et couvre la profonde caverne où tu es entré, appelée
la caverne de Montésinos; prouesse réservée pour ton coeur
invincible et ton courage éblouissant. Viens avec moi, seigneur
insigne; je veux te montrer les merveilles que cache ce
transparent alcazar, dont je suis le kaïd et le gouverneur
perpétuel, puisque je suis Montésinos lui-même, de qui la caverne
a pris son nom.[145]«
«À peine m'eut-il dit qu'il était Montésinos, que je lui demandai
s'il était vrai, comme on le raconte dans le monde de là-haut,
qu'il eût tiré du fond de la poitrine, avec une petite dague, le
coeur de son ami Durandart, et qu'il l'eût porté à sa dame
Bélerme, comme Durandart l'en avait chargé au moment de sa
mort[146]. Il me répondit qu'on disait vrai en toutes choses, sauf
quant à la dague, parce qu'il ne s'était servi d'aucune dague, ni
petite ni grande, mais d'un poignard fourbi, plus aigu qu'une
alêne.
-- Ce poignard, interrompit Sancho, devait être de Ramon de Hocès,
l'armurier de Séville.
-- Je ne sais trop, reprit don Quichotte; mais non, ce ne pouvait
être ce fourbisseur, puisque Ramon de Hocès vivait hier, et que le
combat de Roncevaux, où arriva cette catastrophe, compte déjà bien
des années. Au reste, cette vérification est de nulle importance
et n'altère en rien la vérité ni l'enchaînement de l'histoire.
-- Non certes, ajouta le cousin; et continuez-la, seigneur don
Quichotte, car je vous écoute avec le plus grand plaisir du monde.
-- Je n'en ai pas moins à la raconter, répondit don Quichotte. Je
dis donc que le vénérable Montésinos me conduisit au palais de
cristal, où, dans une salle basse, d'une extrême fraîcheur et
toute bâtie d'albâtre, se trouvait un sépulcre de marbre, sculpté
avec un art merveilleux. Sur ce sépulcre, je vis un chevalier
étendu tout de son long, non de bronze, ni de marbre, ni de jaspe,
comme on a coutume de les faire sur d'autres mausolées, mais bien
de vraie chair et de vrais os. Il avait la main droite (qui me
sembla nerveuse et quelque peu velue, ce qui est signe de grande
force) posée sur le côté du coeur, et, avant que je fisse aucune
question, Montésinos, me voyant regarder avec étonnement ce
sépulcre: «Voilà, me dit-il, mon ami Durandart, fleur et miroir
des chevaliers braves et amoureux de son temps. Merlin, cet
enchanteur français[147] qui fut, dit-on, fils du diable, le tient
enchanté dans ce lieu, ainsi que moi et beaucoup d'autres, hommes
et femmes. Ce que je crois, c'est qu'il ne fut pas fils du diable,
mais qu'il en sut, comme on dit, un doigt plus long que le diable.
Quant au pourquoi et au comment il nous enchanta, personne ne le
sait; et le temps seul pourra le révéler, quand le moment en sera
venu, lequel n'est pas loin, à ce que j'imagine. Ce qui me
surprend par-dessus tout, c'est de savoir, aussi sûr qu'il fait
jour à présent, que Durandart termina sa vie dans mes bras, et
qu'après sa mort je lui arrachai le coeur de mes propres mains;
et, en vérité, il devait peser au moins deux livres, car, suivant
les naturalistes, celui qui porte un grand coeur est doué de plus
de vaillance que celui qui n'en a qu'un petit. Eh bien! puisqu'il
en est ainsi, et que ce chevalier mourut bien réellement, comment
peut-il à présent se plaindre et soupirer de temps en temps, comme
s'il était toujours en vie?»
«À ces mots, le misérable Durandart, jetant un cri, s'écria: «Ô
mon cousin Montésinos, la dernière chose que je vous ai demandée,
c'est, quand je serais mort et mon âme partie, de porter mon coeur
à Bélerme, en me le tirant de la poitrine, soit avec un poignard,
soit avec une dague.[148]«
«Quand le vénérable Montésinos entendit cela, il se mit à genoux
devant le déplorable chevalier, et lui dit les larmes aux yeux:
«J'ai déjà fait, seigneur Durandart, mon très-cher cousin, j'ai
déjà fait ce que vous m'avez commandé dans la fatale journée de
notre déroute; je vous ai arraché le coeur du mieux que j'ai pu,
sans vous en laisser la moindre parcelle dans la poitrine; je l'ai
essuyé avec un mouchoir de dentelle; j'ai pris en toute hâte le
chemin de la France, après vous avoir déposé dans le sein de la
terre, en versant tant de larmes qu'elles ont suffi pour me laver
les mains et étancher le sang que j'avais pris en vous fouillant
dans les entrailles; à telles enseignes, cousin de mon âme, qu'au
premier village où je passai, en sortant des gorges de Roncevaux,
je jetai un peu de sel sur votre coeur pour qu'il ne sentît pas
mauvais, et qu'il arrivât, sinon frais, au moins enfumé, en la
présence de votre dame Bélerme. Cette dame, avec vous, moi,
Guadiana votre écuyer, la duègne Ruidéra, ses sept filles et ses
deux nièces, et quantité d'autres de vos amis et connaissances,
sommes enchantés ici depuis bien des années par le sage Merlin.
Quoiqu'il y ait de cela plus de cinq cents ans, aucun de nous
n'est mort; il ne manque que Ruidéra, ses filles et ses nièces,
lesquelles, en pleurant, et par la pitié qu'en eut Merlin, furent
converties en autant de lagunes, qu'à cette heure, dans le monde
des vivants et dans la province de la Manche, on nomme les lagunes
de Ruidéra. Les filles appartiennent aux rois d'Espagne, et les
deux nièces aux chevaliers d'un ordre religieux qu'on appelle de
Saint-Jean. Guadiana, votre écuyer, pleurant aussi votre disgrâce,
fut changé en un fleuve appelé de son nom même, lequel, lorsqu'il
arriva à la surface du sol et qu'il vit le soleil d'un autre ciel,
ressentit une si vive douleur de vous abandonner, qu'il s'enfonça
de nouveau dans les entrailles de la terre. Mais, comme il est
impossible de se révolter contre son penchant naturel, il sort de
temps en temps, et se montre où le soleil et les gens puissent le
voir.[149] Les lagunes dont j'ai parlé lui versent peu à peu leurs
eaux, et, grossi par elles, ainsi que par une foule d'autres
rivières qui se joignent à lui, il entre grand et pompeux en
Portugal. Toutefois, quelque part qu'il passe, il montre sa
tristesse et sa mélancolie; il ne se vante pas de nourrir dans ses
eaux des poissons fins et estimés, mais grossiers et insipides,
bien différents de ceux du Tage doré. Ce que je vous dis à
présent, ô mon cousin, je vous l'ai dit mille et mille fois; mais
comme vous ne me répondez point, j'imagine, ou que vous ne
m'entendez pas, ou que vous ne me donnez pas créance, ce qui me
chagrine autant que Dieu le sait. Je veux maintenant vous donner
des nouvelles qui, si elles ne servent pas de soulagement à votre
douleur, ne l'augmenteront du moins en aucune façon. Sachez que
vous avez ici devant vous (ouvrez les yeux, et vous le verrez) ce
grand chevalier de qui le sage Merlin a prophétisé tant de choses,
ce don Quichotte de la Manche, lequel, avec plus d'avantage que
dans les siècles passés, a ressuscité dans les siècles présents la
chevalerie errante déjà oubliée. Peut-être, par son moyen et par
sa faveur, parviendrons-nous à être désenchantés, car c'est aux
grands hommes que sont réservées les grandes prouesses. -- Et
quand même cela n'arriverait pas, répondit le déplorable Durandart
d'une voix basse et éteinte, quand même cela n'arriverait pas, ô
cousin, je dirai: _Patience, et battons les cartes_.[150]« Alors, se
tournant sur le côté, il retomba dans son silence ordinaire, sans
dire un mot de plus.
«En ce moment de grands cris se firent entendre, ainsi que des
pleurs accompagnés de profonds gémissements et de soupirs
entrecoupés. Je tournai la tête, et vis, à travers les murailles
de cristal, passer dans une autre salle une procession formée par
deux files de belles damoiselles, toutes habillées de deuil, avec
des turbans blancs sur la tête, à la mode turque. Derrière les
deux files marchait une dame (elle le paraissait du moins à la
gravité de sa contenance) également vêtue de noir, avec un voile
blanc si long et si étendu qu'il baisait la terre. Son turban
était deux fois plus gros que le plus gros des autres femmes; elle
avait les sourcils réunis, le nez un peu camard, la bouche grande,
mais les lèvres colorées. Ses dents, qu'elle découvrait parfois,
semblaient être clairsemées et mal rangées, quoique blanches comme
des amandes sans peau. Elle portait dans les mains un mouchoir de
fine toile, et dans cette toile, à ce que je pus entrevoir, un
coeur de chair de momie, tant il était sec et enfumé. Montésinos
me dit que tous ces gens de la procession étaient les serviteurs
de Durandart et de Bélerme, qui étaient enchantés avec leurs
maîtres, et que la dernière personne, celle qui portait le coeur
dans le mouchoir, était Bélerme elle-même, laquelle, quatre fois
par semaine, faisait avec ses femmes cette procession, et
chantait, ou plutôt pleurait des chants funèbres sur le corps et
le coeur pitoyable de son cousin. «Si elle vous a paru quelque peu
laide, ajouta-t-il, ou du moins pas aussi belle qu'elle en avait
la réputation, c'est à cause des mauvais jours et des pires nuits
qu'elle passe dans cet enchantement, comme on peut le voir à ses
yeux battus et à son teint valétudinaire. Cette pâleur, ces cernes
aux yeux, ne viennent point de la maladie mensuelle ordinaire aux
femmes, car il y a bien des mois et même bien des années qu'il
n'en est plus question pour elle, mais de l'affliction qu'éprouve
son coeur à la vue de celui qu'elle porte incessamment à la main,
et qui rappelle à sa mémoire la catastrophe de son malheureux
amant. Sans cela, à peine serait-elle égalée en beauté, en grâce,
en élégance, par la grande Dulcinée du Toboso, si renommée dans
tous ces environs et dans le monde entier.»
«Halte-là! m'écriai-je alors, seigneur don Montésinos; que Votre
Grâce conte son histoire tout uniment. Vous devez savoir que toute
comparaison est odieuse, et qu'ainsi l'on ne doit comparer
personne à personne. La sans pareille Dulcinée du Toboso est ce
qu'elle est, madame doña Bélerme ce qu'elle est et ce qu'elle a
été, et restons-en là.
-- Seigneur don Quichotte, me répondit-il, que Votre Grâce me
pardonne. Je confesse que j'ai eu tort, et que j'ai mal fait de
dire qu'à peine madame Dulcinée égalerait madame Bélerme; car il
me suffisait d'avoir eu je ne sais quels vagues soupçons que Votre
Grâce est son chevalier, pour que je me mordisse la langue plutôt
que de comparer cette dame à personne, si ce n'est au ciel même.»
«Cette satisfaction que me donna le grand Montésinos apaisa mon
coeur, et me remit de l'agitation que j'avais éprouvée en
entendant comparer ma dame avec Bélerme.
-- Je m'étonne même, dit alors Sancho, que Votre Grâce ait pu
s'empêcher de monter sur l'estomac du bonhomme, de lui moudre les
os à coups de pied, et de lui arracher la barbe sans lui en
laisser un poil au menton.
-- Non pas, ami Sancho, répondit don Quichotte; c'eût été mal à
moi d'agir ainsi; car nous sommes tous tenus de respecter les
vieillards, même ne fussent-ils pas chevaliers, et plus encore
lorsqu'ils le sont, et qu'ils sont enchantés par-dessus le compte.
Je sais bien que nous ne sommes pas demeurés en reste l'un avec
l'autre quant à beaucoup de questions et de réponses que nous nous
sommes mutuellement adressées.»
Le cousin dit alors:
«Je ne sais en vérité, seigneur don Quichotte, comment Votre
Grâce, depuis si peu de temps qu'elle est descendue là au fond, a
pu voir tant de choses, a pu tant écouter et tant répondre.
-- Combien donc y a-t-il que je suis descendu? demanda don
Quichotte.
-- Un peu plus d'une heure, répondit Sancho.
-- Cela ne se peut pas, répliqua don Quichotte, car j'ai vu venir
la nuit et revenir le jour, puis trois autres soirs et trois
autres matins, de manière qu'à mon compte je suis resté trois
jours entiers dans ces profondeurs cachées à notre vue.
-- Mon maître doit dire vrai, répondit Sancho; car, puisque toutes
les choses qui lui sont arrivées sont venues par voie
d'enchantement, peut-être ce qui nous a semblé une heure lui aura-
t-il paru trois jours avec leurs nuits.
-- Ce sera cela, sans doute, dit don Quichotte.
-- Dites-moi, mon bon seigneur, demanda le cousin. Votre Grâce a-
t-elle mangé pendant tout ce temps-là?
-- Pas une bouchée, répondit don Quichotte; et n'en ai pas senti
la moindre envie.
-- Est-ce que les enchantés mangent? dit le cousin.
-- Non, ils ne mangent pas, répondit don Quichotte, et ne font pas
non plus leurs grosses nécessités; mais on croit néanmoins que les
ongles, la barbe et les cheveux leur poussent.
-- Et dorment-ils par hasard, les enchantés, mon seigneur? demanda
Sancho.
-- Non certes, répliqua don Quichotte; du moins, pendant les trois
jours que j'ai passés avec eux, aucun n'a fermé l'oeil, ni moi non
plus.
-- Alors, dit Sancho, le proverbe vient à point: «Dis-moi qui tu
hantes, et je te dirai qui tu es.» Allez donc avec des enchantés
qui jeûnent et qui veillent, et étonnez-vous de ne manger ni
dormir tant que vous serez avec eux! Mais pardonnez-moi, mon
seigneur, si je vous dis que, de tout ce que vous avez dit jusqu'à
présent, Dieu m'emporte, j'allais dire le diable, si je crois la
moindre chose.
-- Comment donc! s'écria le cousin, le seigneur don Quichotte
peut-il mentir? mais le voulût-il, il n'aurait pas eu le temps de
composer et d'imaginer ce million de mensonges.
-- Oh! je ne crois pas que mon maître mente, reprit Sancho.
-- Que crois-tu donc? demanda don Quichotte.
-- Je crois, répondit Sancho, que ce Merlin ou ces enchanteurs,
qui ont enchanté toute cette brigade que Votre Grâce dit avoir vue
et fréquentée là-bas, vous ont enchâssé dans le cervelle et dans
la mémoire toute cette kyrielle que vous nous avez contée, et tout
ce qui vous reste encore à nous dire.
-- Cela pourrait être, Sancho, répliqua don Quichotte, mais cela
n'est point; car ce que j'ai conté, je l'ai vu de mes propres yeux
et touché de mes propres mains. Mais que diras-tu quand je vais
t'apprendre à présent que, parmi les choses infinies et les
merveilles sans nombre que me montra Montésinos (je te les
conterai peu à peu et à leur temps dans le cours de notre voyage,
car elles ne sont pas toutes de saison), il me montra trois
villageoises qui s'en allaient par ces fraîches campagnes, sautant
et cabriolant comme des chèvres? Dès que je les vis, je reconnus
que l'une était la sans pareille Dulcinée du Toboso, et les deux
autres ces mêmes paysannes qui venaient avec elle, et à qui nous
parlâmes à la sortie du Toboso. Je demandai à Montésinos s'il les
connaissait; il me répondit que non, mais qu'il imaginait que ce
devaient être de grandes dames enchantées, qui avaient paru depuis
peu de jours dans ces prairies. Il ajouta que je ne devais point
m'en étonner, puisqu'il y avait dans cet endroit bien d'autres
dames, des siècles passés et présents, enchantées sous d'étranges
et diverses figures, parmi lesquelles il connaissait la reine
Geniève et sa duègne Quintagnone, celle qui versait le vin à
Lancelot, comme dit le romance, quand il arriva de Bretagne.»
Lorsque Sancho entendit parler ainsi son maître, il pensa perdre
l'esprit ou crever de rire. Comme il savait mieux que personne la
vérité sur le feint enchantement de Dulcinée, dans lequel il avait
été l'enchanteur, et dont il avait rendu témoignage, il acheva de
reconnaître que son seigneur était décidément hors du bon sens, et
fou de point en point. Aussi lui dit-il:
«C'est en mauvaise heure et sous une mauvaise étoile que vous êtes
descendu, mon cher patron, dans l'autre monde; et maudit soit
l'instant où vous avez rencontré ce seigneur Montésinos, qui vous
a rendu à nous comme vous voilà! Pardieu, Votre Grâce était bien
ici en haut, avec son jugement complet, tel que Dieu le lui a
donné, débitant des sentences et donnant des conseils à chaque
pas, et non point à cette heure contant les plus énormes sottises
qui se puissent imaginer.
-- Comme je te connais, Sancho, répondit don Quichotte, je ne fais
aucun cas de tes paroles.
-- Ni moi non plus des vôtres, répliqua Sancho, dussiez-vous me
battre, dussiez-vous me tuer pour celles que j'ai dites et pour
celles que je pense dire, si vous ne pensez, vous, à corriger et
réformer votre langage. Mais dites-moi, maintenant que nous sommes
en paix, comment et à quoi avez-vous reconnu madame notre
maîtresse? Lui avez-vous parlé? Vous a-t-elle répondu?
-- Je l'ai reconnue, répondit don Quichotte, à ce qu'elle porte
les mêmes habits qu'elle avait quand tu me l'as montrée. Je lui
parlai, mais elle ne me répondit pas un mot; au contraire, elle me
tourna le dos, et s'enfuit si rapidement qu'une flèche d'arbalète
ne l'aurait pas atteinte. Je voulus la suivre, et je l'aurais
suivie, si Montésinos ne m'eût donné le conseil de n'en rien
faire, disant que ce serait peine perdue, et que d'ailleurs
l'heure s'approchait où il convenait que je sortisse de la
caverne. Il ajouta que, dans les temps à venir, on me ferait
savoir comment il fallait s'y prendre pour désenchanter lui,
Bélerme, Durandart, et tous ceux qui se trouvaient là. Mais ce qui
me causa le plus de peine de tout ce que je vis et remarquai là-
bas, ce fut qu'étant à causer sur ce sujet avec Montésinos, une
des deux compagnes de la triste Dulcinée s'approcha de moi sans
que je la visse venir, et, les yeux pleins de larmes, elle me dit
d'une voix basse et troublée: «Madame Dulcinée du Toboso baise les
mains à Votre Grâce, et supplie Votre Grâce de lui faire celle de
lui faire savoir comment vous vous portez; et, comme elle se
trouve dans un pressant besoin, elle supplie Votre Grâce, aussi
instamment que possible, de vouloir bien lui prêter, sur ce jupon
de basin tout neuf que je vous présente, une demi-douzaine de
réaux, ou ce que vous aurez dans la poche, engageant sa parole de
vous les rendre dans un bref délai.» Une telle commission me
surprit étrangement, et, me tournant vers le seigneur Montésinos:
«Est-il possible, lui demandai-je, que les enchantés de haut rang
souffrent le besoin? -- Croyez-moi, seigneur don Quichotte, me
dit-il, ce qu'on nomme le besoin se rencontre en tous lieux; il
s'étend partout, il atteint tout le monde, et ne fait pas même
grâce aux enchantés. Puisque madame Dulcinée du Toboso envoie
demander ces six réaux, et que le gage paraît bon, il n'y a rien à
faire que de les lui donner, car sans doute elle se trouve en
quelque grand embarras. -- Le gage, je ne le prendrai point,
répondis-je; mais je ne lui donnerai pas davantage ce qu'elle
demande, car je n'ai sur moi que quatre réaux (ceux que tu me
donnas l'autre jour en monnaie, Sancho, pour faire l'aumône aux
pauvres que je trouverais sur le chemin), et je les lui donnai, en
disant: «Dites à votre dame, ma chère amie, que je ressens ses
peines au fond de l'âme, et que je voudrais être un Fucar[151] pour
y porter remède; qu'elle sache que je ne puis ni ne dois avoir
bonne santé tant que je serai privé de son agréable vue et de sa
discrète conversation, et que je la supplie, aussi instamment que
je le puis, de vouloir bien se laisser voir et entretenir par son
errant chevalier et captif serviteur. Vous lui direz aussi que,
lorsqu'elle y pensera le moins, elle entendra dire que j'ai fait
un serment et un voeu, à la manière de celui que fit le marquis de
Mantoue de venger son neveu Baudoin, quand il le trouva près
d'expirer dans la montagne, c'est-à-dire de ne point manger pain
sur table, et de faire d'autres pénitences qu'il ajouta, jusqu'à
ce qu'il l'eût vengé. Eh bien! je ferai le voeu de ne plus
m'arrêter et de courir les sept parties du monde avec plus de
ponctualité que ne le fit l'infant don Pedro de Portugal[152],
jusqu'à ce que je l'aie désenchantée. -- Tout cela, et plus
encore, Votre Grâce le doit à ma maîtresse», me répondit la
demoiselle; et prenant les quatre réaux, au lieu de me faire une
révérence, elle fit une cabriole telle, qu'elle sauta en l'air
haut de deux aunes.
-- Ô sainte Vierge! s'écria Sancho en jetant un grand cri; est-il
possible que le monde soit ainsi fait, et que telle y soit la
force des enchantements, qu'ils aient changé le bon jugement de
mon seigneur en une si extravagante folie! Ah! seigneur, seigneur,
par le saint nom de Dieu, que Votre Grâce veille sur soi, et songe
à son honneur, et ne donne pas crédit à ces billevesées qui vous
troublent et vous dépareillent le sens commun!
-- C'est parce que tu m'aimes bien, Sancho, que tu parles de cette
façon, dit don Quichotte; et, parce que tu n'as nulle expérience
des choses du monde, toutes celles qui ont quelque difficulté te
semblent impossibles. Mais le temps marche, comme je te l'ai dit
maintes fois, et je te conterai plus tard quelques-unes des choses
que j'ai vues là-bas; elles te feront croire celles que je viens
de conter, et dont la vérité ne souffre ni réplique ni dispute.»