Florence, le 13 vendémiaire an V (4 octobre 1797.)

Général, me voilà à Florence depuis trois jours; j'y suis venu avec deux

braves jeunes gens, les frères Suchet, dont l'un est chef de brigade et

l'autre agent des finances. Je les avais rencontrés chez votre frère

Joseph, à Rome, où le militaire est venu pour son plaisir, et où le

financier avait été envoyé par le citoyen Haller, pour recouvrer les

contributions dues par le pape.

Vu l'accord de nos humeurs et de nos opinions, nous ne pouvions mieux

faire que de voyager ensemble.

Notre voyage, dont la tranquillité pensa être troublée à Viterbe, où

l'on ne parait pas très-favorablement disposé pour les Français, se

passa néanmoins sans accident.

Nous avons été accueillis ici de la manière la plus cordiale par le

citoyen Cacaut, ministre de la république auprès du grand-duc. Il nous a

présentés à ce prince et à M. de Manfredini, qui, de tout temps son

gouverneur, gouverne de plus aujourd'hui le grand-duché.

Le ministre et le souverain nous ayant traités avec distinction, leur

exemple a été imité par la haute société. Le jour même nous avons été

invités à venir au casin des nobles.

Nous pensions, d'après cela, que les Français ne pouvaient rencontrer

ici que des témoignages de la considération que leur ont acquise vos

victoires. Une assez singulière aventure nous a prouvé pourtant qu'il ne

fallait se fier qu'avec réserve à ces démonstrations.

(Ici se trouve consigné le fait dont on a rendu compte dans le chapitre

auquel se rattache cette note. La lettre se terminait ainsi:)

Je me plais à croire que vous ne trouverez rien, dans ma conduite, qui

ne convienne à un homme que vous avez chargé de représenter notre

nation, à qui vous avez donné le droit d'être si fière.

Demain nous traverserons les Apennins pour nous rendre, par Bologne et

par Ferrare, à Padoue. De là j'irai rejoindre Regnault de

Saint-Jean-d'Angély à Venise, d'où nous irons ensemble à Passeriano, où

je vous porterai un compte détaillé de ma mission.

Agréez, général, l'hommage de mon admiration et de mon respect.

ARNAULT.

]

[48: MOMORO, imprimeur et graveur en caractères. C'était un des

membres les plus violens du club des Cordeliers. Arrêté en mars 1791,

comme un des chefs de l'attroupement qui s'était porté au Champ-de-Mars

pour y signer, sur l'autel de la patrie, une pétition par laquelle on

demandait à l'Assemblée constituante la déchéance de Louis XVI, pétition

à la rédaction de laquelle il avait coopéré, il fut néanmoins presque

aussitôt relâché. Après le 10 août, il fit partie de la commission qui

remplaça le directoire du département de la Seine. Envoyé, en 1793, par

le conseil exécutif dans les provinces de l'Ouest, pour y presser la

levée des bataillons, il y provoqua un tel désordre en prêchant la loi

agraire, que les autorités de Lisieux le firent arrêter. Remis en

liberté par ordre de la Convention, il revint à Paris, se lia d'étroite

amitié avec Hébert et Chaumette, et fut un des plus ardens auteurs de la

persécution que ces misérables suscitèrent contre les prêtres; il se

signala aussi par son acharnement contre les Girondins; il avait été en

rapports intimes avec Danton et Robespierre; mais, comme il s'était

éloigné d'eux pour servir les projets de la Commune contre la

Convention, ils le firent comprendre dans le décret rendu contre Hébert

et autres scélérats de même espèce, avec lesquels il mourut sur

l'échafaud le 4 germinal an II.

Momoro ne manquait ni de talens, ni de connaissances, ni d'esprit; mais

il était absolument dénué de probité. Un littérateur de mes amis, auquel

il devait de l'argent, s'étant présenté chez lui à l'échéance d'un

billet qu'il avait reçu en paiement, Momoro, sans lui laisser le temps

de parler, prit un pistolet et le chargea en disant: «Voilà, pour

répondre à tous les porteurs de traite», et je ne sais pas si ce n'était

pas avec la traite elle-même qu'il avait bourré le pistolet. Momoro

était un brigand dans toute la force du terme.]

[49: _La femme_ MOMORO _vint réclamer dans mes bureaux son

traitement de réforme_. Alors chef de la division d'_instruction

publique_ au ministère de l'intérieur, et chargé de distribuer des

secours à des gens nécessiteux, je faisais payer la pension alimentaire

à de pauvres artistes, à de pauvres professeurs, à de pauvres prêtres,

et même à de pauvres divinités, comme on voit.]

[50: _Mlle Aubri_, danseuse et figurante à l'Opéra, était

remarquable par la beauté de ses formes. C'est elle qui, pendant quinze

ans, sous le costume de Diane, descendait dans les nuages toutes les

fois qu'elle en était requise pour le salut d'Iphigénie, soit en Aulide,

soit en Tauride. En 1795, quand des énergumènes tentèrent de substituer

leur paganisme au christianisme, ils la mirent en réquisition pour

représenter la déesse du jour dans leur cérémonie, le rôle, au fait,

était de son emploi. Ce rôle, qui se jouait terre à terre, fut moins

dangereux pour elle que celui de la Gloire dont elle était aussi chargée

habituellement à l'Académie de musique et de danse. Une des cordes

auxquelles était suspendu le char aérien qui la portait s'étant rompue

un beau soir comme elle jouait ce dernier personnage, la pauvre Gloire

tomba des nues et se cassa une aile ou un bras. Pour ses services comme

Gloire, Mlle Aubri obtint une pension. On ne dit pas qu'elle ait rien

gagné à jouer la Raison.]

[51: Voir la page 248 du 1er volume.]

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome III · 第 71 / 71 题