Général, me voilà à Florence depuis trois jours; j'y suis venu avec deux
braves jeunes gens, les frères Suchet, dont l'un est chef de brigade et
l'autre agent des finances. Je les avais rencontrés chez votre frère
Joseph, à Rome, où le militaire est venu pour son plaisir, et où le
financier avait été envoyé par le citoyen Haller, pour recouvrer les
contributions dues par le pape.
Vu l'accord de nos humeurs et de nos opinions, nous ne pouvions mieux
faire que de voyager ensemble.
Notre voyage, dont la tranquillité pensa être troublée à Viterbe, où
l'on ne parait pas très-favorablement disposé pour les Français, se
passa néanmoins sans accident.
Nous avons été accueillis ici de la manière la plus cordiale par le
citoyen Cacaut, ministre de la république auprès du grand-duc. Il nous a
présentés à ce prince et à M. de Manfredini, qui, de tout temps son
gouverneur, gouverne de plus aujourd'hui le grand-duché.
Le ministre et le souverain nous ayant traités avec distinction, leur
exemple a été imité par la haute société. Le jour même nous avons été
invités à venir au casin des nobles.
Nous pensions, d'après cela, que les Français ne pouvaient rencontrer
ici que des témoignages de la considération que leur ont acquise vos
victoires. Une assez singulière aventure nous a prouvé pourtant qu'il ne
fallait se fier qu'avec réserve à ces démonstrations.
(Ici se trouve consigné le fait dont on a rendu compte dans le chapitre
auquel se rattache cette note. La lettre se terminait ainsi:)
Je me plais à croire que vous ne trouverez rien, dans ma conduite, qui
ne convienne à un homme que vous avez chargé de représenter notre
nation, à qui vous avez donné le droit d'être si fière.
Demain nous traverserons les Apennins pour nous rendre, par Bologne et
par Ferrare, à Padoue. De là j'irai rejoindre Regnault de
Saint-Jean-d'Angély à Venise, d'où nous irons ensemble à Passeriano, où
je vous porterai un compte détaillé de ma mission.
Agréez, général, l'hommage de mon admiration et de mon respect.
ARNAULT.
]
[48: MOMORO, imprimeur et graveur en caractères. C'était un des
membres les plus violens du club des Cordeliers. Arrêté en mars 1791,
comme un des chefs de l'attroupement qui s'était porté au Champ-de-Mars
pour y signer, sur l'autel de la patrie, une pétition par laquelle on
demandait à l'Assemblée constituante la déchéance de Louis XVI, pétition
à la rédaction de laquelle il avait coopéré, il fut néanmoins presque
aussitôt relâché. Après le 10 août, il fit partie de la commission qui
remplaça le directoire du département de la Seine. Envoyé, en 1793, par
le conseil exécutif dans les provinces de l'Ouest, pour y presser la
levée des bataillons, il y provoqua un tel désordre en prêchant la loi
agraire, que les autorités de Lisieux le firent arrêter. Remis en
liberté par ordre de la Convention, il revint à Paris, se lia d'étroite
amitié avec Hébert et Chaumette, et fut un des plus ardens auteurs de la
persécution que ces misérables suscitèrent contre les prêtres; il se
signala aussi par son acharnement contre les Girondins; il avait été en
rapports intimes avec Danton et Robespierre; mais, comme il s'était
éloigné d'eux pour servir les projets de la Commune contre la
Convention, ils le firent comprendre dans le décret rendu contre Hébert
et autres scélérats de même espèce, avec lesquels il mourut sur
l'échafaud le 4 germinal an II.
Momoro ne manquait ni de talens, ni de connaissances, ni d'esprit; mais
il était absolument dénué de probité. Un littérateur de mes amis, auquel
il devait de l'argent, s'étant présenté chez lui à l'échéance d'un
billet qu'il avait reçu en paiement, Momoro, sans lui laisser le temps
de parler, prit un pistolet et le chargea en disant: «Voilà, pour
répondre à tous les porteurs de traite», et je ne sais pas si ce n'était
pas avec la traite elle-même qu'il avait bourré le pistolet. Momoro
était un brigand dans toute la force du terme.]
[49: _La femme_ MOMORO _vint réclamer dans mes bureaux son
traitement de réforme_. Alors chef de la division d'_instruction
publique_ au ministère de l'intérieur, et chargé de distribuer des
secours à des gens nécessiteux, je faisais payer la pension alimentaire
à de pauvres artistes, à de pauvres professeurs, à de pauvres prêtres,
et même à de pauvres divinités, comme on voit.]
[50: _Mlle Aubri_, danseuse et figurante à l'Opéra, était
remarquable par la beauté de ses formes. C'est elle qui, pendant quinze
ans, sous le costume de Diane, descendait dans les nuages toutes les
fois qu'elle en était requise pour le salut d'Iphigénie, soit en Aulide,
soit en Tauride. En 1795, quand des énergumènes tentèrent de substituer
leur paganisme au christianisme, ils la mirent en réquisition pour
représenter la déesse du jour dans leur cérémonie, le rôle, au fait,
était de son emploi. Ce rôle, qui se jouait terre à terre, fut moins
dangereux pour elle que celui de la Gloire dont elle était aussi chargée
habituellement à l'Académie de musique et de danse. Une des cordes
auxquelles était suspendu le char aérien qui la portait s'étant rompue
un beau soir comme elle jouait ce dernier personnage, la pauvre Gloire
tomba des nues et se cassa une aile ou un bras. Pour ses services comme
Gloire, Mlle Aubri obtint une pension. On ne dit pas qu'elle ait rien
gagné à jouer la Raison.]
[51: Voir la page 248 du 1er volume.]