Rome, le 30 fructidor an V (16 septembre 1797.)

C'est au moment où je quittais Naples que votre lettre du 12 thermidor

m'est parvenue, je l'ai lue avec plaisir et peine: il m'est doux de

trouver dans la seconde mission que vous me confiez l'approbation de la

manière dont j'ai rempli la première; il m'est dur de me trouver dans

une situation qui m'oblige de céder à un autre l'honneur d'exécuter vos

vastes idées.

La division française était dans la plus heureuse situation à l'époque

de mon départ; non seulement les îles vénitiennes, mais les

établissemens des Vénitiens dans le continent, s'étaient ralliés au

nouveau gouvernement, et, de concert avec les îles, demandaient à

arborer exclusivement l'étendard français.

De légers troubles avaient été excités à Zante par un médecin russe,

qui, sans partisans, sans moyens, et désavoué de son consul même, avait

arboré le pavillon de sa nation. Le calme s'est rétabli sur-le-champ.

Cet extravagant arrivait comme prisonnier à Corfou le jour où j'en suis

parti.

À Corfou, on avait tenté de porter le peuple à la révolte, en profitant

de sa haine contre les Juifs.

Vous avez vu, dans une de mes précédentes lettres, avec quelle facilité

nous réprimâmes ce mouvement, dont l'instigateur, traduit à une

commission militaire, a été acquitté sur la question intentionnelle.

L'on essaya encore depuis de soulever le peuple, en l'inquiétant sur le

trésor de Saint-Spiridion, auquel, à la prière du papa, nous avons donné

une garde extraordinaire; les prêtres du rit grec, qui ne valent pas

mieux que ceux du rit latin, répandaient sous main ces bruits injurieux,

que d'imbéciles Vénitiens appuyaient hautement dans les lieux publics.

Ces manoeuvres ont encore été déjouées, et le général Gentili a applaudi

aux moyens par lesquels j'arrachai, ou plutôt j'escamotai aux prêtres de

Saint-Spiridion une déclaration publique absolument opposée à leurs

insinuations secrètes.

Les secours arrivés de Venise ont mis l'armée pour deux mois à l'abri du

besoin; le soldat content, l'habitant heureux et tranquille, je crus

pouvoir commencer le voyage de la terre sacrée.

Les nouvelles récemment arrivées de Constantinople ne me permettaient

pas de croire à la possibilité d'un voyage dans les provinces ottomanes.

Je partis pour l'Italie; j'avais besoin de respirer l'air de la terre

ferme. Ma santé, qui n'était rien moins que bonne, se rétablit ici,

tandis que l'un de mes deux camarades de voyage ne peut se débarrasser

de la fièvre, à laquelle l'autre, qui était notre domestique commun, a

succombé à Naples, climat moins salutaire que je ne croyais pour les

républicains.

Les soins administratifs auxquels j'étais obligé de me livrer tout

entier, et l'intempérie du climat, qui rendait impossible le voyage par

terre, sont cause que je ne pourrai pas vous donner les détails

géographiques que vous désirez.

D'Arbois se propose de faire cet automne une tournée dans l'intérieur de

l'île, et il vous satisfera sur cet objet. Quant aux questions que vous

me faites sur l'Albanie, il en est, général, auxquelles je ne puis

répondre, et je vous offrirai tout ce que j'ai pu recueillir sur les

moeurs de son peuple, plus barbare que ceux que nous appelons sauvages en

Amérique.

On se tromperait, général, si l'on croyait pouvoir établir entre la

colonie française et les Albanais d'autres rapports que ceux d'un

commerce très-borné; ils ont constamment détruit les établissemens qu'on

avait tenté d'élever chez eux; Lasalle, constructeur français, fut

lui-même victime, il y a peu d'années, d'une tentative de ce genre.

Les bois de construction et les bestiaux sont la principale richesse de

l'Albanie, habitée par des bordes de brigands et de pasteurs. Ces

pasteurs, différens des confrères d'Apollon, de ceux qui peuplaient les

rives de l'Alphée et les bords de l'Amphrise, ont quitté la houlette et

la panetière de leurs aïeux pour le fusil et la giberne. Le figuier

sauvage autour duquel ils se réunissent est un véritable corps-de-garde,

où veille toujours une sentinelle.

L'esprit de brigandage est porté à tel point chez les Albanais, que le

droit d'aubaine, droit de profiter des débris d'un naufrage, s'étend

jusque sur le naufragé. Un galon d'or, un bouton d'argent, l'objet de la

moindre valeur, excitent leur cupidité et décident la mort d'un homme.

L'aspect de l'Albanais est bizarre et terrible; son costume est l'ancien

costume grec, auquel il ajoute une énorme capote d'un drap grossier et

tiré à poil, qui, lorsqu'il s'en enveloppe, lui donne à peu près la

figure d'un bouc. Sa chemise, de grosse toile, à larges manches et

tombant à la hauteur des genoux par-dessus le pantalon, ressemble

parfaitement à l'ancienne tunique. Sa chaussure, comme l'ancien

brodequin, est attachée à la jambe avec des courroies. Deux énormes

moustaches coupent son visage brûlé par le soleil. Deux pistolets et un

poignard passés dans la ceinture, un long sabre suspendu à son côté, la

poignée tournée vers la terre, un fusil porté transversalement derrière

le dos, un étui à pipe, des boîtes à tabac, à plomb, à poudre, voilà son

équipage complet. L'Albanais est un arsenal ambulant. Laboureur,

brigand, pasteur, tout Albanais porte les armes à feu, et s'en sert avec

une adresse qui réalise le prodige de cet homme qui fendait une balle en

deux parties égales en tirant sur une lame de couteau.

Quelques villages albanais dépendent des possessions vénitiennes, et

sont dans ce moment soumis au gouvernement provisoire de Corfou. Le

reste de la haute et basse Albanie appartient aux Turcs. Gouvernées par

deux pachas ennemis, ces provinces partagent les affections et la

fortune de ces chefs, dont l'un, Ali, pacha de Janina, est en révolte

ouverte contre la Porte; et l'autre, Mustapha, pacha de Delvino, tient

pour son souverain. On combat souvent et avec fureur. De fréquens

incendies contribuent aussi à dépeupler ces déserts, ensanglantés par

une guerre aussi obscure que désastreuse.

Les deux partis cherchent également l'appui des Français. Ali-Pacha nous

a fait particulièrement de grandes avances; je crois vous avoir dit

qu'il a demandé et obtenu une entrevue, sur l'objet et l'issue de

laquelle le général Gentili peut seul vous donner des lumières.

Outre la guerre de pacha à pacha, il existe encore en Albanie des

guerres de pacha à particulier. Je vis, dans la petite excursion que je

fis sur les côtes de l'Épire, un papa qui jouissait d'un tel crédit au

milieu de ses paroissiens, que, sur sa simple réquisition, tout prenait

les armes dans le canton. Ali, qui n'a jamais pu le réduire, offre un

prix énorme de sa tête.

Ce prêtre soldat, suivi de son clergé ou de son état-major, est venu me

visiter et me demander l'amitié des Français.

Les Albanais ne parlent ni le grec, ni le turc, ni l'italien; ils ont un

idiome particulier, que nous expliquaient les Corfiotes qui tenaient à

ferme les domaines du gouvernement vénitien dans le continent. Il serait

difficile, général, de lier avec eux le moindre rapport par le moyen de

l'imprimerie, la faculté de lire et d'écrire étant plus rare encore chez

eux que dans les îles, où nous ne correspondons avec les villages que

par l'intermédiaire des prêtres.

Voilà, général, ce que j'ai recueilli sur l'Albanie. Je me suis aussi

procuré de sûrs renseignemens relatifs à l'état actuel de la Morée; et

c'est par eux que je terminerai cette lettre, déjà trop longue

peut-être.

La gloire de l'armée française, le bruit de votre nom a retenti dans les

ruines de Sparte et d'Athènes; mais ne croyez pas que les Grecs soient

nos plus francs admirateurs. Les Grecs (j'en excepte les Maïnottes),

avilis et dénaturés par la sujétion dans laquelle les tiennent les

Turcs, s'occupent exclusivement de la culture et du commerce, dédaignés

par les musulmans.

Voleurs, perfides, inhospitaliers, ils ne voient dans l'étranger qu'un

ennemi ou une proie; les Turcs seuls vous attendent; ils vous nomment

avec enthousiasme, et, à la honte du peuple opprimé, la liberté en Grèce

n'a de sectateurs que chez le peuple tyran.

C'est ici, général, que je regrette de n'avoir pu profiter du moyen que

me créait votre seconde mission: quelques semaines auraient suffi à ce

voyage intéressant, d'où j'aurais apporté des notions également

importantes pour moi et pour ma patrie. Cependant, si je n'ai pas rempli

d'une manière indigne de votre confiance le premier objet dont vous

m'avez chargé; si quelquefois obligé de représenter la république

française et le vainqueur de l'Italie, je ne l'ai pas fait d'une manière

indigne et de l'une et de l'autre, récompensez-m'en par votre

approbation; autorisez-moi à dire, à mon retour en France, dût cette

assertion glorieuse vouer ma tête à la proscription: Et moi aussi je

suis l'ami de Bonaparte, et moi aussi je fus de l'armée d'Italie!

ARNAULT.

]

[42: _L'acqua d'oro_.]

[43: Tacite, Hist. liv. XV, § 19.]

[44: Il pouvait contenir de cent dix à cent vingt mille

spectateurs, c'est-à-dire un huitième de la population de Paris; le

chevalier _Vasi_ dit sept cent sept mille. Erreur n'est pas compte.]

[45: Les jardins de la _villa Pamphili_ sont l'ouvrage de Le

Nostre.]

[46: À cause de sa conformité avec la première personne de

l'indicatif présent d'un verbe qui se conjugue sur _amare, amo_.]

[47:

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome III · 第 69 / 71 题