C'est au moment où je quittais Naples que votre lettre du 12 thermidor
m'est parvenue, je l'ai lue avec plaisir et peine: il m'est doux de
trouver dans la seconde mission que vous me confiez l'approbation de la
manière dont j'ai rempli la première; il m'est dur de me trouver dans
une situation qui m'oblige de céder à un autre l'honneur d'exécuter vos
vastes idées.
La division française était dans la plus heureuse situation à l'époque
de mon départ; non seulement les îles vénitiennes, mais les
établissemens des Vénitiens dans le continent, s'étaient ralliés au
nouveau gouvernement, et, de concert avec les îles, demandaient à
arborer exclusivement l'étendard français.
De légers troubles avaient été excités à Zante par un médecin russe,
qui, sans partisans, sans moyens, et désavoué de son consul même, avait
arboré le pavillon de sa nation. Le calme s'est rétabli sur-le-champ.
Cet extravagant arrivait comme prisonnier à Corfou le jour où j'en suis
parti.
À Corfou, on avait tenté de porter le peuple à la révolte, en profitant
de sa haine contre les Juifs.
Vous avez vu, dans une de mes précédentes lettres, avec quelle facilité
nous réprimâmes ce mouvement, dont l'instigateur, traduit à une
commission militaire, a été acquitté sur la question intentionnelle.
L'on essaya encore depuis de soulever le peuple, en l'inquiétant sur le
trésor de Saint-Spiridion, auquel, à la prière du papa, nous avons donné
une garde extraordinaire; les prêtres du rit grec, qui ne valent pas
mieux que ceux du rit latin, répandaient sous main ces bruits injurieux,
que d'imbéciles Vénitiens appuyaient hautement dans les lieux publics.
Ces manoeuvres ont encore été déjouées, et le général Gentili a applaudi
aux moyens par lesquels j'arrachai, ou plutôt j'escamotai aux prêtres de
Saint-Spiridion une déclaration publique absolument opposée à leurs
insinuations secrètes.
Les secours arrivés de Venise ont mis l'armée pour deux mois à l'abri du
besoin; le soldat content, l'habitant heureux et tranquille, je crus
pouvoir commencer le voyage de la terre sacrée.
Les nouvelles récemment arrivées de Constantinople ne me permettaient
pas de croire à la possibilité d'un voyage dans les provinces ottomanes.
Je partis pour l'Italie; j'avais besoin de respirer l'air de la terre
ferme. Ma santé, qui n'était rien moins que bonne, se rétablit ici,
tandis que l'un de mes deux camarades de voyage ne peut se débarrasser
de la fièvre, à laquelle l'autre, qui était notre domestique commun, a
succombé à Naples, climat moins salutaire que je ne croyais pour les
républicains.
Les soins administratifs auxquels j'étais obligé de me livrer tout
entier, et l'intempérie du climat, qui rendait impossible le voyage par
terre, sont cause que je ne pourrai pas vous donner les détails
géographiques que vous désirez.
D'Arbois se propose de faire cet automne une tournée dans l'intérieur de
l'île, et il vous satisfera sur cet objet. Quant aux questions que vous
me faites sur l'Albanie, il en est, général, auxquelles je ne puis
répondre, et je vous offrirai tout ce que j'ai pu recueillir sur les
moeurs de son peuple, plus barbare que ceux que nous appelons sauvages en
Amérique.
On se tromperait, général, si l'on croyait pouvoir établir entre la
colonie française et les Albanais d'autres rapports que ceux d'un
commerce très-borné; ils ont constamment détruit les établissemens qu'on
avait tenté d'élever chez eux; Lasalle, constructeur français, fut
lui-même victime, il y a peu d'années, d'une tentative de ce genre.
Les bois de construction et les bestiaux sont la principale richesse de
l'Albanie, habitée par des bordes de brigands et de pasteurs. Ces
pasteurs, différens des confrères d'Apollon, de ceux qui peuplaient les
rives de l'Alphée et les bords de l'Amphrise, ont quitté la houlette et
la panetière de leurs aïeux pour le fusil et la giberne. Le figuier
sauvage autour duquel ils se réunissent est un véritable corps-de-garde,
où veille toujours une sentinelle.
L'esprit de brigandage est porté à tel point chez les Albanais, que le
droit d'aubaine, droit de profiter des débris d'un naufrage, s'étend
jusque sur le naufragé. Un galon d'or, un bouton d'argent, l'objet de la
moindre valeur, excitent leur cupidité et décident la mort d'un homme.
L'aspect de l'Albanais est bizarre et terrible; son costume est l'ancien
costume grec, auquel il ajoute une énorme capote d'un drap grossier et
tiré à poil, qui, lorsqu'il s'en enveloppe, lui donne à peu près la
figure d'un bouc. Sa chemise, de grosse toile, à larges manches et
tombant à la hauteur des genoux par-dessus le pantalon, ressemble
parfaitement à l'ancienne tunique. Sa chaussure, comme l'ancien
brodequin, est attachée à la jambe avec des courroies. Deux énormes
moustaches coupent son visage brûlé par le soleil. Deux pistolets et un
poignard passés dans la ceinture, un long sabre suspendu à son côté, la
poignée tournée vers la terre, un fusil porté transversalement derrière
le dos, un étui à pipe, des boîtes à tabac, à plomb, à poudre, voilà son
équipage complet. L'Albanais est un arsenal ambulant. Laboureur,
brigand, pasteur, tout Albanais porte les armes à feu, et s'en sert avec
une adresse qui réalise le prodige de cet homme qui fendait une balle en
deux parties égales en tirant sur une lame de couteau.
Quelques villages albanais dépendent des possessions vénitiennes, et
sont dans ce moment soumis au gouvernement provisoire de Corfou. Le
reste de la haute et basse Albanie appartient aux Turcs. Gouvernées par
deux pachas ennemis, ces provinces partagent les affections et la
fortune de ces chefs, dont l'un, Ali, pacha de Janina, est en révolte
ouverte contre la Porte; et l'autre, Mustapha, pacha de Delvino, tient
pour son souverain. On combat souvent et avec fureur. De fréquens
incendies contribuent aussi à dépeupler ces déserts, ensanglantés par
une guerre aussi obscure que désastreuse.
Les deux partis cherchent également l'appui des Français. Ali-Pacha nous
a fait particulièrement de grandes avances; je crois vous avoir dit
qu'il a demandé et obtenu une entrevue, sur l'objet et l'issue de
laquelle le général Gentili peut seul vous donner des lumières.
Outre la guerre de pacha à pacha, il existe encore en Albanie des
guerres de pacha à particulier. Je vis, dans la petite excursion que je
fis sur les côtes de l'Épire, un papa qui jouissait d'un tel crédit au
milieu de ses paroissiens, que, sur sa simple réquisition, tout prenait
les armes dans le canton. Ali, qui n'a jamais pu le réduire, offre un
prix énorme de sa tête.
Ce prêtre soldat, suivi de son clergé ou de son état-major, est venu me
visiter et me demander l'amitié des Français.
Les Albanais ne parlent ni le grec, ni le turc, ni l'italien; ils ont un
idiome particulier, que nous expliquaient les Corfiotes qui tenaient à
ferme les domaines du gouvernement vénitien dans le continent. Il serait
difficile, général, de lier avec eux le moindre rapport par le moyen de
l'imprimerie, la faculté de lire et d'écrire étant plus rare encore chez
eux que dans les îles, où nous ne correspondons avec les villages que
par l'intermédiaire des prêtres.
Voilà, général, ce que j'ai recueilli sur l'Albanie. Je me suis aussi
procuré de sûrs renseignemens relatifs à l'état actuel de la Morée; et
c'est par eux que je terminerai cette lettre, déjà trop longue
peut-être.
La gloire de l'armée française, le bruit de votre nom a retenti dans les
ruines de Sparte et d'Athènes; mais ne croyez pas que les Grecs soient
nos plus francs admirateurs. Les Grecs (j'en excepte les Maïnottes),
avilis et dénaturés par la sujétion dans laquelle les tiennent les
Turcs, s'occupent exclusivement de la culture et du commerce, dédaignés
par les musulmans.
Voleurs, perfides, inhospitaliers, ils ne voient dans l'étranger qu'un
ennemi ou une proie; les Turcs seuls vous attendent; ils vous nomment
avec enthousiasme, et, à la honte du peuple opprimé, la liberté en Grèce
n'a de sectateurs que chez le peuple tyran.
C'est ici, général, que je regrette de n'avoir pu profiter du moyen que
me créait votre seconde mission: quelques semaines auraient suffi à ce
voyage intéressant, d'où j'aurais apporté des notions également
importantes pour moi et pour ma patrie. Cependant, si je n'ai pas rempli
d'une manière indigne de votre confiance le premier objet dont vous
m'avez chargé; si quelquefois obligé de représenter la république
française et le vainqueur de l'Italie, je ne l'ai pas fait d'une manière
indigne et de l'une et de l'autre, récompensez-m'en par votre
approbation; autorisez-moi à dire, à mon retour en France, dût cette
assertion glorieuse vouer ma tête à la proscription: Et moi aussi je
suis l'ami de Bonaparte, et moi aussi je fus de l'armée d'Italie!
ARNAULT.
]
[42: _L'acqua d'oro_.]
[43: Tacite, Hist. liv. XV, § 19.]
[44: Il pouvait contenir de cent dix à cent vingt mille
spectateurs, c'est-à-dire un huitième de la population de Paris; le
chevalier _Vasi_ dit sept cent sept mille. Erreur n'est pas compte.]
[45: Les jardins de la _villa Pamphili_ sont l'ouvrage de Le
Nostre.]
[46: À cause de sa conformité avec la première personne de
l'indicatif présent d'un verbe qui se conjugue sur _amare, amo_.]
[47: