SUR POLICHINELLE.

Tout le monde connaît Polichinelle, on sait qu'il vit, mais c'est tout;

on ne s'inquiète guère d'en savoir davantage. Son histoire mérite

pourtant qu'on s'en occupe. Quand un individu fixe sur lui l'attention,

et à plus forte raison l'admiration publique, il n'est pas indifférent

de savoir d'où il vient et de quels parens il sort, soit pour le louer

d'avoir soutenu l'honneur d'une race illustre, soit pour le féliciter

d'avoir appelé la gloire sur une famille ignorée avant lui.

Polichinelle est d'origine napolitaine, je le savais; mais j'ignorais à

quelle province il appartenait, et à quelle époque il était apparu pour

la première fois sur la scène du monde. J'avais consulté Bayle, Moréri,

Montfoncon, le nobiliaire du père Anselme, le dictionnaire de la Fable,

le dictionnaire de la Bible, la Biographie universelle, peine inutile!

Mes recherches sur cet objet ne me conduisaient à rien. De guerre lasse,

je me disposais à sortir de la bibliothèque royale où cet intérêt

m'avait conduit, quand un personnage dont la physionomie sérieuse

portait cependant je ne sais quel caractère de malice, et qui prenait

des notes à côté de moi, m'adressa une question, à quel propos?

n'importe. Remarquant que cet homme, qui ne prononce pas aussi

correctement qu'il s'exprime, avait un certain accent étranger, l'accent

italien, et lui ayant entendu dire qu'il était de l'académie _des

Arcades de Rome_, je présumai qu'il pourrait me donner satisfaction sur

l'objet qui m'occupait; je ne me trompais pas.

«--L'origine de Polichinelle, me répond-il, est plus ancienne que celle

des plus nobles familles de l'Europe, et elle se prouve par des monumens

plus authentiques encore que ceux dont celles-ci se prévalent.

«Les érudits ne sont pourtant pas tous d'accord sur ce point, tout

incontestable qu'il me paraisse. Exposons leur opinion avant de vous

donner la mienne.

«Vous avez sans doute entendu parler de l'abbé Galiani qui fut homme

d'esprit, quoique érudit, ou érudit, quoique homme d'esprit. Il est du

nombre de ceux qui prétendent que Polichinelle n'est qu'un homme

nouveau. Dans un ouvrage très-original, qui a pour titre _del Dialetto

Napolitano_, du patois napolitain, ce docte veut que Polichinelle, dont

c'est la langue primitive, ne soit qu'un paysan qui pendant les

vendanges parcourait les environs de Nola avec une troupe de paysans

ivres comme lui, divertissant les passans par ses quolibets et par ses

bouffonneries. Ainsi la farce et la tragédie auraient la même origine,

et Polichinelle aurait commencé comme Eschyle.

«Il y a bien quelque chose de vrai là-dedans quant au fait; mais quant à

l'époque il y a erreur. Que de siècles cette opinion n'enlève-t-elle pas

à l'antiquité de Polichinelle qui, si elle s'accréditait, pourrait à

peine entrer dans un chapitre noble d'Allemagne!

«Les philosophes du dernier siècle, avec lesquels Galiani était

intimement lié, avaient introduit dans la critique de l'histoire un

scepticisme qui en détruisait le merveilleux. Polichinelle n'est pas le

seul personnage important à qui cette manie, introduite par Bayle et

propagée par Voltaire, ait porté préjudice, et puis il n'est pas rare de

voir un homme d'esprit se faire le défenseur d'un paradoxe dans l'unique

intention de briller.

«Nous fondant sur des preuves irréfragables, nous défendrons, nous, les

droits que le caprice d'un abbé conteste à Polichinelle, et nous

espérons nous en tirer à notre honneur.

«Le Polichinelle napolitain, mon cher Monsieur, descend en droite ligne

d'un histrion antique connu sous le nom de _Mimus Albus_, l'histrion

blanc, nom qu'il tenait de son costume qui, jadis, comme aujourd'hui en

Italie, était aussi blanc que l'habit de votre Gille.

«En 1797, dans une fouille faite à Rome près de l'Esquilin, on trouva

une statue de bronze représentant un ancien mime masqué, qui avait,

disent les archéologues, _in utroque oris angulo sannæ_, aux deux coins

de la bouche des grelots _seu globuli argentei_, ou des globules

d'argent; de plus il était _gibbus in pectore et in dorso_, bossu par

devant et par derrière, _in pedibusque socci_, et il était chaussé d'un

brodequin.

«Aux bosses près, que n'a pas conservées notre Polichinelle (c'est un

Napolitain qui parle), n'est-ce pas là son portrait physique? On

retrouve aussi son portrait moral dans celui qu'Apulée fait du même

personnage _in Apologia_, dans son Apologie; il l'y appelle _maccum_,

mot qui au sens de Juste Lipse, jadis professeur à Louvain, signifie

_bardum_, un balourd, _fatuum_, un sot, _stolidum_, un imbécile. Nos

Polichinelles modernes sont-ils autre chose?

«Le _Mimus Albus_ jouait un rôle important dans les _Atellanes_, espèce

de comédie particulière aux anciens Romains, et qui était pour eux ce

que sont pour vous les _farces_. Ses fonctions dans les _Atellanes_

étaient de faire rire les spectateurs par sa mise ridicule, ses

grimaces, ses contorsions et ses saillies, tantôt licencieuses et tantôt

satiriques. _Homines absurdo habitu oris, et reliqui corporis cachinnos

à naturâ excitantes_. Il était originaire d'Atella, ville du pays des

Osques, laquelle était placée entre Naples et Capoue, et qui se vantait

d'avoir été le berceau des Atellanes. Or cette ville, qui existe encore,

se trouve dans le voisinage d'Acerra, patrie du Polichinelle moderne.

N'est-il pas évident que celui-ci n'est que le _Mimus Albus_ ressuscité?

«--Sans contredit, _signor_, répondis-je à cet académicien. Mais comment

le _Mimus Albus_, l'histrion blanc, a-t-il reçu le nom de Polichinelle?

Cette question me semble un peu plus difficile à résoudre que la

première.

«--Point du tout, me répliqua l'historiographe de Polichinelle:

l'étymologie du nom de Polichinelle, que nous appelons _Pullicinella_,

n'est pas plus difficile à trouver que la généalogie de sa personne;

j'espère vous en convaincre.

«Mais poursuivons. J'ai omis de citer à l'appui de mon opinion sur

l'origine de Polichinelle une assertion de M. Schlégel qui, dans la

circonstance, peut faire autorité, puisqu'il ne s'agit pas ici de goût.

Notez qu'il affirme, dans son Cours de littérature, avoir vu sur

quelques uns de ces _vases campaniens_, plus connus sous la fausse

dénomination de _vases étrusques_, des figures grotesques et masquées,

portant des pantalons à larges plis, et une veste à manches, ce qui leur

compose un habillement tout-à-fait étranger aux Grecs et aux Romains.

N'est-ce pas là le costume du Polichinelle napolitain? Notez qu'il

affirme aussi avoir trouvé dans les fresques de Pompeï la figure d'un

mime antique parfaitement ressemblante au Polichinelle de nos jours.

«--D'après ces autorités, répondis-je, je tiens Polichinelle pour

antique; mais il n'en peut pas être ainsi de son nom: ce nom n'est pas

aussi vieux que sa personne. Polichinelle ne peut pas être un nom latin.

«--C'est ce qui vous trompe, me repartit l'Arcadien. Ce nom est latin,

très-latin, tout aussi latin que le nom par lequel Horace et Virgile

désignaient un poulet.

«--Un poulet, m'écriai-je, s'appelait _pullus gallinaceus_ dans la

langue du siècle d'Auguste, _in sterquilinio dum quærit escam pullus

gallinaceus_, dit le fabuliste. Or, je ne vois guère plus de rapport

entre _pullus gallinaceus_ et _pullicinella_ qu'entre _Alfana_ et

_equus_, que des étymologistes font dériver l'un de l'autre.

«--Distinguons, répliqua le savant; le poulet s'appelait aussi en latin

_pullicenus_, dans la langue du siècle de Dioclétien, si ce n'est dans

celle du siècle d'Auguste. Lampride dit en parlant de la passion

d'Alexandre Sévère pour les oiseaux, et elle était grande puisqu'il

comptait vingt mille ramiers dans sa volière, indépendamment des paons,

des faisans, des poules; des canards et des perdrix qu'il faisait

élever; Lampride dit que pour que cette manie impériale ne fût pas

onéreuse au public, ce prince y satisfaisait par la vente de ses oeufs,

de ses poulets et de ses pigeonneaux: _ex ovis_ et _pullicionis_ et

_pipineonibus_ (_Lamp. in vita Alex. Sev., cap. 41_). N'y a-t-il pas

plus que de l'analogie entre _pullicenus_ et _pullicinella_? Ce dernier

mot ne parait-il pas être un diminutif du premier? Aussi ces

archéologues prétendent-ils que ce nom fut donné au _Mimus Albus_ en

raison de la conformité de son nez saillant et crochu avec le bec des

gallinacées.

«_Pullicinellæ speciatim excellant adunco prominenteque naso, rostrum

pullorum imitante._

«Cette conformité est frappante surtout entre le nez de Polichinelle et

le bec du dindon, _gallus Indicus_. Mais le dindon n'est connu que

_depuis l'institution des jésuites_, dont la célébrité est bien plus

jeune que celle de Polichinelle.

«Les mêmes archéologues affirment aussi que _pullicinella_ n'est qu'une

traduction du mot _maccus_, qui signifiait dans le jargon des Osques ce

que signifiait l'autre mot dans le jargon campanien, à qui le patois

napolitain l'a emprunté. _Maccus in vetere linguá oscâ_ et

_Pullicinella, vox italica ex dialecto Campaniæ deducta unum et idem

sunt._

«--Je suis obligé d'en convenir, cette étymologie est tout-à-fait

plausible. Le Polichinelle du midi est un vieux citoyen romain. Mais le

Polichinelle du nord, si différent du vôtre par son costume, par sa

taille et par sa figure, par sa face enluminée, par son habit bariolé,

par ce chapeau à deux cornes, d'où sort une pyramide, et par sa double

bosse, notre Polichinelle, dis-je, est-il autre chose qu'un badaud de

Paris? L'invention de ce bouffon-là est évidemment moderne. Ne nous la

contestez pas.

«--J'en suis au désespoir, reprit mon érudit, mais je ne puis même vous

concéder l'honneur de l'avoir créé. Le type de votre Polichinelle ne se

reconnaît-il pas dans la figure grotesque que M. Schlégel a découverte

sur les murs de Pompeï? ne se reconnaît-il pas dans le personnage figuré

sur le vase extrait des fouilles faites à l'Esquilin? Rappelez-vous que

ce personnage est _gibbus in pectore et in dorso_, c'est-à-dire bossu

par devant et par derrière, et qu'il portait à la bouche _in utroque

oris angulo sannæ_, instrumens propres à accompagner ses bouffonneries,

et qui pourraient bien avoir été remplacés chez le Polichinelle gaulois

par cet instrument qui modifie si plaisamment sa voix, et qu'on appelle

vulgairement _pratique_. La haute forme du chapeau de ce farceur ne

rappelle-t-elle pas le bonnet phrygien que porte notre _Pullicinella_,

et que portait le bouffon d'Atella? C'est ce bonnet dont vous avez

élargi et relevé les bords en les galonnant ou les brodant avec du point

de Hongrie.»

Cette démonstration me parut sans réplique.

Je ne suis pas de ceux qui prétendent que les modernes ont moins de

génie que les anciens. Ils en ont autant qu'il en faut pour inventer

Polichinelle et l'_Énéide_. Mais malheureusement cela était fait quand

ils sont venus au monde. Il n'en est pas des arts comme des sciences,

dont les progrès ne connaissent pas de limites. En matière d'art, on

croit avoir inventé une chose quand on n'a fait que la retrouver. Nous

ne créons pas, nous exhumons. La farce et la tragédie nous sont venues

de l'antiquité dans le même tombereau. Il y a trois mille ans que la

première épopée est sortie du cerveau d'Homère; trois mille deux cents

que Palamède jouait aux échecs sous les murs de Pergame; le cheval de

Troie a été fabriqué avant les joujous de Nuremberg, et le jeu d'oie

lui-même est renouvelé des Grecs.

Polichinelle règne dans tous les pays civilisés, comme il a régné à

toutes les époques de la civilisation. Il a des théâtres chez tous les

peuples lettrés. Sous des habits et sous des noms différens il joue

partout les mêmes farces. On en pourra juger par l'extrait suivant, que

le prince _Plucher Muscau_ a donné d'une tragédie anglaise dont

Polichinelle est le héros, et qui est évidemment traduite du répertoire

de nos marionnettes. Nous faisons tous les jours assez d'emprunts au

répertoire britannique, pour lui pardonner d'avoir usé une fois de

représailles, y eût-il plus que compensation.

En Angleterre, Polichinelle s'appelle _Punch_, abréviation évidente du

nom _Puncinella_ que les Napolitains lui donnent aussi.

«Quand la toile se lève (c'est le prince qui parle), on entend _Punch_

fredonner derrière la scène l'air français de Malborough, sur quoi il

arrive en dansant, et fait connaître aux spectateurs, en vers

burlesques, quelle espèce d'homme il est. Il se dit un bon luron qui

aime à plaisanter, mais ne souffre point qu'on le plaisante, et qui

n'est doux que vis-à-vis du beau sexe. Il dépense librement son argent,

et n'a d'autre but dans le monde que de rire et de devenir aussi gras

que possible. Il est hardi comme un page et grand séducteur de jeunes

filles, amateur de la bonne chère quand sa bourse est remplie, et quand

elle est vide, prêt à vivre, s'il le faut, de l'écorce des arbres; s'il

meurt, eh bien! qu'importe? tout sera fini pour _Punch_.»

Après ce monologue, il appelle _Judy_, sa jeune épouse, qui fait

semblant de ne pas l'entendre, et finit par lui envoyer son chien.

_Punch_ caresse l'animal; mais celui-ci, dans son humeur hargneuse, le

mord au nez et ne veut point lâcher prise, jusqu'à ce qu'enfin, après

une bataille bouffonne et plusieurs plaisanteries un peu fortes de

_Punch_, celui-ci parvient à se délivrer du chien, qu'il châtie comme il

le mérite.

Pendant ce vacarme, l'ami de la maison, _Scaramouche_ arrive avec un

grand fouet, et demande à _Punch_ pourquoi il s'est permis de rosser le

chien favori de _Judy_, qui ne mord jamais personne. «Pas plus que moi

je ne rosse les chiens, reprend _Punch_. Mais, poursuit-il, que

tenez-vous là à la main, mon cher _Scaramouche_?--Oh! rien qu'un violon:

auriez-vous envie d'en essayer le ton? Venez par ici, et écoutez ce

superbe instrument.--Merci, merci, mon cher _Scaramouche_; je distingue

les sons parfaitement de loin.» _Scaramouche_ ne se laisse pourtant pas

rabrouer, et se mettant à danser et à chanter, il fait claquer son fouet

en guise d'accompagnement, puis passant devant _Punch_, il lui en lance

comme par mégarde un grand coup dans la figure. _Punch_ fait semblant de

ne pas s'en apercevoir; et commençant aussi à danser de son côté, il

saisit un moment favorable pour arracher le fouet des mains de

_Scaramouche_, et lui donne, pour commencer, un coup si bien appliqué

avec le manche, qu'il lui abat la tête. «Ah! ah! s'écrie-t-il en riant,

as-tu entendu le violon, mon bon _Scaramouche_? et que penses-tu du son?

tant que tu vivras tu n'en entendras pas de plus beau... Mais que fait

ma _Judy_, ma douce _Judy_? pourquoi ne viens-tu pas?»

En attendant, _Punch_ a caché le corps de _Scaramouche_ derrière un

rideau, et bientôt on voit paraître _Judy_, véritable contre-partie

femelle de son mari, avec autant de bosses que lui et un nez plus

monstrueux encore. Suit une scène comique de tendresse, après laquelle

_Punch_ demande à voir son enfant. _Judy_ sort pour le chercher, et

_Punch_, dans un second monologue, s'extasie sur le bonheur dont il

jouit comme époux et comme père. Aussitôt que le petit monstre est

arrivé, les parens ne se sentent pas de joie, et lui prodiguent les plus

doux noms et les plus tendres caresses. _Judy_ sort et laisse le

nourrisson dans les bras de son père, qui veut imiter la nourrice et

jouer avec l'enfant; mais comme il s'y prend d'une manière fort

maladroite, celui-ci se met à crier comme un possédé. _Punch_ cherche

d'abord à le calmer, puis il s'impatiente, le frappe, et l'enfant, comme

de raison, n'en crie que plus fort; il finit même par faire une

incongruité dans la main de son père, qui, furieux, le jette par la

fenêtre d'où le petit malheureux vient se casser le cou dans la rue.

_Punch_ se penche en avant pour le regarder, fait quelques grimaces,

puis se met à rire et chante en dansant:

Dodo, l'enfant do;

Va-t'en, petit saligot;

En faire un autre est aisé,

Le moule n'est pas brisé.

_Judy_ revient, et demande où est son enfant: «Il est allé dormir»,

reprend _Punch_ avec le plus grand sang-froid. Mais à force d'être

questionné, il avoue que pendant qu'il jouait avec lui l'enfant est

tombé par la fenêtre. _Judy_ au désespoir s'arrache les cheveux et

accable son mari des reproches les plus amers. C'est en vain qu'il la

cajole; elle ne veut pas l'écouter, et sort en lui faisant les plus

terribles menaces. _Punch_ se tient les côtes à force de rire, danse

comme un fou, et bat la mesure avec la tête contre le mur, en chantant:

Qu'elle est folle en son chagrin!

Que de bruit pour un bambin!

Ah! je saurai, sur mon âme,

Bien morigéner ma femme.

_Judy_ revient avec un manche à balai, et tombe sur _Punch_ à bras

raccourcis. Il commence par lui parler avec douceur; il promet de ne

plus jamais jeter d'enfans par la fenêtre, et la prie de ne pas prendre

la plaisanterie si fort au sérieux; mais quand il voit que rien n'y

fait, il perd patience et finit comme avec _Scaramouche_, par tuer

_Judy_. «Maintenant, dit-il de l'air le plus amical, notre querelle est

terminée, ma chère _Judy_; si tu es contente, je le suis aussi: allons,

relève-toi, bonne _Judy_: ne fais pas la sotte: c'est encore là une de

tes simagrées. Quoi! tu ne veux pas te relever? eh bien! va donc

retrouver ton enfant», et il la jette par la fenêtre.

Il ne se donne pas même la peine de regarder après elle, et, poussant un

de ses grands éclats de rire, il s'écrie: «C'est une bonne fortune que

de perdre une femme; on est bien fou de la garder, quand on peut s'en

débarrasser à l'aide d'un couteau ou d'un bâton, et puis la jeter à la

mer.»

Au second acte nous trouvons _Punch_ en partie fine avec sa maîtresse

_Polly_, à qui il ne fait pas la cour d'une manière très-décente, et à

qui il assure qu'elle seule peut le rendre heureux, ajoutant que s'il

avait autant de femmes que Salomon, il les tuerait toutes par amour pour

elle. Un ami de _Polly_ vient lui faire une visite. Il ne le tue pas,

mais il se moque de lui; et comme il s'ennuie et que le temps est beau,

il déclare qu'il veut en profiter pour faire une promenade à cheval.

On amène un étalon fougueux sur lequel il caracole pendant quelques

minutes d'une manière ridicule, mais qui, à force de ruer, finit par le

jeter par terre. Il crie au secours, et son ami le _docteur_, qui par le

plus heureux hasard vient précisément à passer, accourt à son aide.

_Punch_ est couché presque sans vie, et gémit d'une manière terrible. Le

_docteur_ s'efforce de le consoler; il lui tâte le pouls, et lui dit:

«Où êtes-vous blessé? Ici?--Non, plus bas.--À la poitrine?--Non, plus

bas.--Vous êtes-vous cassé la jambe?--Non, plus haut.--Où donc?[29]» En

ce moment, _Punch_ donne au docteur un grand coup sur une certaine

partie du corps, se lève en riant, et se met à danser et à chanter cet

impromptu:

C'était là que j'étais blessé;

Mais ma guérison est entière:

Sur le doux, gazon renversé,

Pensez-vous que j'étais de verre?

Le _docteur_, furieux, se sauve, mais revient au bout d'un instant, avec

sa grande canne à pomme d'or, et dit: «Tenez, mon cher _Punch_, je vous

apporte une médecine excellente et qui ne convient qu'à vous.» Puis il

fait aller sa canne sur les épaules de _Punch_ bien plus vigoureusement

que la défunte _Judy_.

«Oh! là! là! s'écrie celui-ci; mille remercimens, je suis déjà

parfaitement guéri. D'ailleurs, mon estomac ne supporte pas la médecine;

elle me donne tout de suite mal à la tête et aux reins.--Oh! c'est

seulement parce que la dose n'a pas été assez forte! interrompt le

docteur: prenez-en encore un peu, et vous vous sentirez beaucoup

mieux.--C'est ce que vous autres docteurs dites toujours; mais

essayez-en un peu vous-même.--Nous autres docteurs ne prenons jamais nos

propres médecines; quant à vous, il ne vous en faut plus que quelques

doses.»

_Punch_ parait vaincu; il se laisse tomber et demande grâce; mais

l'imprudent docteur se penchant sur lui, _Punch_, avec la promptitude de

l'éclair, se jette dans ses bras, lutte avec lui, et finit par s'emparer

de la canne, dont il se sert selon sa coutume.

«Maintenant, s'écrie-t-il, j'espère que vous voudrez aussi goûter un peu

de votre merveilleuse médecine, mon cher docteur; un tout petit peu

seulement, mon digne ami..., comme ceci... et comme cela... Ô mon Dieu!

il me tue, s'écrie le docteur.--Cela ne vaut pas la peine d'en parler;

c'est l'usage; les docteurs meurent toujours quand ils prennent leurs

propres drogues. Allons, encore un coup, cette pillule sera la

dernière.» En disant ceci, il lui enfonce la canne dans l'estomac en

disant: «Sentez-vous le bon effet de cette médecine dans vos

entrailles.» Le _docteur_ tombe mort, et _Punch_ dit en riant: «Mon bon

ami, guérissez-vous si vous le pouvez», et il sort en dansant et en

chantant.

La justice se réveille enfin, et envoie un constable pour arrêter

_Punch_; il le trouve de la meilleure humeur du monde, et occupé à faire

ce qu'il appelle de la musique avec une grosse cloche à boeufs.

«M. _Punch_, dit le constable, laissez là pour un moment la musique et

le chant, car je viens pour vous faire déchanter.--Que diable êtes-vous

donc, mon ami?--Ne me connaissez-vous pas?--Pas le moins du monde, et

n'ai aucune envie de vous connaître.--Je suis le constable.--Et

permettez-moi de vous demander qui vous a envoyé chercher?--C'est moi

qui suis envoyé pour vous chercher.--Allons, je n'ai pas besoin de vous,

je puis faire mes affaires tout seul. Je vous remercie bien.--Oui, mais

par hasard le constable a besoin de vous.--Diantre! eh pourquoi donc,

s'il vous plaît?--Oh! seulement pour vous faire pendre; vous avez tué

Scaramouche, votre femme, votre enfant, le docteur!...--Que diantre cela

vous fait-il? Si vous restez encore ici, il vous en arrivera tout

autant.--Ne plaisantez pas, vous avez commis des meurtres, et voici le

mandat d'amener.--Moi j'ai aussi un mandat pour vous, que je vais vous

signifier tout à l'heure.»

Ici _Punch_ prend la cloche qu'il a tenue jusqu'alors cachée derrière

lui, et frappe un coup si fort sur le derrière de la tête du constable,

que celui-ci tombe mort. _Punch_ se sauve en faisant un entrechat et en

chantant:

Tant va la cruche à l'eau qu'enfin elle se casse;

Mais un joyeux luron de rien ne s'embarrasse.

L'exempt qui, après la mort du constable, est envoyé pour arrêter

_Punch_, a le même sort que lui, et enfin le bourreau est obligé de se

charger lui-même de l'expédition. Cette fois _Punch_ est pris par sa

propre faute; car, sans y faire attention et sans voir le bourreau, il

se jette lui-même dans ses bras. Pour la première fois cette rencontre

semble l'abasourdir; il s'humilie et va jusqu'à faire la cour à _Jack

Casch_: il l'appelle son vieil ami, et lui demande des nouvelles de son

épouse mistriss _Casch_. Mais le bourreau lui fait bientôt comprendre

que désormais il ne peut plus y avoir d'amitié entre eux; il tâche de

lui faire sentir l'énormité de son crime en tuant tout le monde, et même

sa femme et son enfant.--Quant à ceux-ci, dit _Punch_, ils étaient à

moi, et chacun a le droit d'en user comme il lui plaît.--Et pourquoi

avez-vous tué le pauvre docteur?--J'étais dans le cas de légitime

défense, mon cher M. _Casch_, car il voulait me tuer.--Comment?--Oui,

m'offrant de ses drogues.» Mais tous les prétextes ne servent de rien;

trois à quatre valets de bourreau arrivent qui lient _Punch_ et

l'entraînent dans la prison.

Dans la scène suivante nous le voyons dans le fond du théâtre, avançant

la tête devant une grille de fer et se frottant le long nez contre les

barreaux. Il est très-chagrin et très-fâché, ce qui ne l'empêche pas de

chanter une chanson à sa façon pour passer le temps. M. _Casch_ et ses

valets dressent une potence devant la prison. _Punch_ devient triste;

mais au lieu, de se repentir, il n'éprouve qu'un accès d'amour pour sa

_Polly_. En attendant, il ne tarde pas à reprendre courage, et débite

même plusieurs bons mots sur la beauté de la potence, qu'il compare à un

arbre que l'on a sans doute planté devant sa fenêtre pour lui procurer

une agréable perspective: «Qu'il sera beau, ajoute-t-il, quand il

commencera à porter des feuilles et des fruits!» Quelques hommes

apportent une bière qu'ils déposent au pied de la potence. «Eh bien!

qu'est-ce que cela veut dire? demande _Punch_. Ah! c'est sans doute la

corbeille pour déposer le fruit de cet arbre.»

Dans l'intervalle, _Casch_ est revenu; il salue _Punch_ et ouvre la

porte de la prison en lui disant poliment que tout est prêt, et qu'il

n'attend que ses ordres. On pense bien que celui-ci n'est pas trop

pressé d'accepter l'invitation. Après une assez longue discussion,

_Casch_ s'écrie enfin: «Il faut que vous sortiez pour qu'on vous

pende.--Vous ne serez pas assez cruel pour cela, dit _Punch_.--Pourquoi

avez-vous été assez cruel pour tuer votre femme et votre enfant?--Mais

cela n'est pas une raison pour que vous aussi soyez cruel et m'ôtiez la

vie!» _Casch_ tire _Punch_ par les cheveux, et c'est en vain que

celui-ci demande grâce et promet de se corriger. «Non, mon cher _Punch_,

dit froidement _Casch_, ayez seulement la bonté de placer votre tête

dans ce noeud coulant, et tout sera fini.»

_Punch_ feint de la maladresse et place toujours sa tête de travers.

«Mon Dieu, s'écrie _Casch_, que vous êtes maladroit! Voici comment il

faut s'y prendre.»

Le bourreau lui montre comment il faut faire. «Je comprends, dit

_Punch_, et puis il faut tirer.» Aussitôt, serrant ferme le bourreau, il

le pend lui-même et se cache derrière le mur. Cependant deux hommes

arrivent pour enlever le pendu; et, convaincus que c'est le criminel,

ils le mettent dans la bière et l'emportent pendant que _Punch_ rit dans

sa barbe et danse de joie.

Mais le diable arrive en personne pour s'emparer de lui. C'est en vain

que _Punch_ lui fait la très-juste observation qu'il est bien bête de

vouloir emporter le meilleur ami qu'il ait sur la terre, le diable

n'entend pas raison et étend sur lui ses longues griffes. Il paraît déjà

sur le point de partir avec sa proie, comme jadis avec Faust; mais

_Punch_ ne se laisse pas si facilement imposer. Il saisit courageusement

son fouet meurtrier et défend sa peau même contre le diable. Une

bataille terrible s'engage, et... qui se le serait imaginé! _Punch_, si

souvent près de sa fin, reste vainqueur; il embroche le noir démon sur

la pointe de son fouet, le lève en l'air, et, dansant joyeusement avec

lui, il chante:

_Punch_ n'a plus désormais rien à craindre du sort;

Il peut vivre content, puisque le diable est mort.

La demeure de _Punch_ est une boite placée sur quatre pieds, et décorée

à l'intérieur d'une manière convenable. Ce théâtre se dresse en peu de

secondes en tel lieu qu'on désire, et cache sous la draperie l'âme de

_Punch_.

Ce spectacle, qui se joue tous les jours dans la rue, varie selon les

talens de celui qui sert d'interprète à _Punch_ auprès du public.

(_Extrait des Voyages du prince_ PLUCHER MUSCAU.)

Polichinelle se retrouve en Espagne, en Portugal et aussi en Allemagne.

Empreint du caractère national, en Allemagne, où il s'appelle

_Casparelle_, c'est un philosophe, un métaphysicien presque aussi

profond que le docteur _Faust_ qui figure comme lui sur le théâtre des

Marionnettes, si l'on en croit Mme de Staël.

En Portugal, Polichinelle conserve ses moeurs; mais c'est un inquisiteur

qui là remplace le diable, dans les griffes duquel cette espèce de don

Juan finit toujours par tomber, ainsi que le veut la morale.

Complétons cette notice par deux mots sur le Polichinelle en général.

Appliquée à un sujet si intéressant, l'érudition ne saurait être

fatigante.

Polichinelle est le type du laid. En fait de difformités, il doit être

ce qu'est l'Apollon en fait de perfections; comme, en fait de gaucherie,

ce qu'est Terpsichore en fait de grâce. Bossu par derrière et par

devant, juché sur ses jambés de héron, armé des bras du singe, il doit

se mouvoir avec cette raideur sans force, cette souplesse sans ressort

qui caractérise le jeu d'un corps qui n'a pas en soi le principe du

mouvement, et dont les membres, mis en action par des fils, et non par

des nerfs, ne sont pas attachés au tronc par des articulations, mais par

des chiffons.

Dans notre siècle, où tant de gens sont sortis de leur sphère, on a vu

Polichinelle se produire sur le plus magnifique de nos théâtres, sur le

théâtre de l'Opéra. Le danseur qui s'était chargé de ce rôle est un des

hommes les plus merveilleux qui aient paru sur cette scène si féconde en

merveilles. Il mettait à imiter la marionnette encore plus de fidélité

que la marionnette n'en met à imiter l'homme. Il n'avait rien d'humain.

À la nature de ses mouvemens et de ses chutes, on ne l'eût pas cru de

chair et d'os, mais de coton et de carton: rien de plus savant que ses

gestes et que ses attitudes, soit quand, adossé à la coulisse, il y

semblait accroché plutôt qu'appuyé, soit quand, s'affaissant tout à coup

sur lui-même, il semblait avoir été abandonné par la main ou par le clou

qui le soutenait. Son visage était un vrai visage de bois; il faisait

illusion à tel point que les enfans le prenaient pour une marionnette

qui avait grandi.]

[29: Ceci est évidemment pris d'une tragédie de Shakespeare;

dans _Henry V_, une vivandière donne des détails à peu près pareils de

l'état où elle a trouvé sir John Falstaff.]

[30: _Sainte Catherine_. Au neuvième siècle, des moines

trouvent au mont Sinaï un cadavre épargné par la corruption, effet que

plus d'une cause naturelle peut produire. Cette momie est aussitôt

proclamée vierge, martyre et sainte, sous le nom d'_Aicatarine_, ce qui

veut dire _pure et sans tache_, et vite on lui bâtit une chapelle; mais

il lui fallait une légende. Voici celle que lui a rédigée le cardinal

Baronius, l'un des plus judicieux légendaires:

Catherine naquit, à Alexandrie d'une famille noble et même royale,

puisque Ceste, son père, était tyran d'Alexandrie, qualité qui, au sens

de _Simon Métaphraste_, l'un de ses pieux historiens, équivaut à celle

de roi. Suivant Pierre _de natalibus_, ou tout bonnement Pierre _Noël_,

autre historien de même espèce, une vision détermina Catherine à se

faire baptiser. Ayant rêvé que la bonne Vierge la présentait à l'enfant

Jésus, qui la repoussait parce qu'elle n'avait pas reçu le baptême, elle

se hâta de recevoir ce sacrement, et, sans trop s'en douter, fit, comme

on dit, d'une pierre deux coups, car elle reçut tout d'un temps le

sacrement de mariage; l'enfant Jésus se montrant de nouveau à elle, la

prit pour épouse en présence de sa mère et des anges, et en signe de ce

mariage, auquel il ne manquait que le contrat, il lui mit au doigt un

anneau qu'elle y retrouva à son réveil. Catherine avait un esprit

très-pénétrant; elle étudia la théologie, et, qui plus est, la comprit:

elle eut été en état d'argumenter en Sorbonne. Aussi dans Alexandrie, où

les ergoteurs n'étaient pas rares, ergotait-elle avec le premier venu,

comme de nos jours Mme de Krudner, de mystique mémoire, avec le premier

qu'elle rencontrait. De là ses trois _colloques_ avec Maximin.

Maximin II commandait alors en Égypte. Païen comme l'avait été

Constantin son collègue, il persécuta d'abord les chrétiens, en faveur

desquels il finit aussi par donner un édit, quand il crut, comme

l'autre, avoir intérêt à se les concilier. La fureur commence les

persécutions, la politique les termine.

Avant d'en venir là, et dans le dessein de forcer les chrétiens à

apostasier, Maximin ordonna un jour des sacrifices extraordinaires

auxquels ses sujets eurent ordre d'assister sous peine de mort:

lui-même, dans le temple de Sérapis, présidait à cette solennité. C'est

à cette occasion que Catherine, qui a trois fois argumenté contre cet

empereur, eut avec lui son premier _colloque_. Elle entreprit de lui

prouver la supériorité du christianisme sur le paganisme. Maximin

n'était pas un docteur. Fils d'un pâtre et pâtre lui-même, et puis

soldat, il n'avait appris ni dans les étables, ni dans les camps, à

raisonner _in modo et figura_. Mais comme il avait des gens qui

pensaient ou parlaient pour lui, il mit Catherine aux prises avec eux.

Ces théologiens suivant la cour n'étaient pas moins de cinquante. La

jeune fille leur fit tête. Un ange était venu lui promettre la victoire;

elle fut complète. Appuyée de l'autorité de Socrate, de Platon,

d'Aristote et de la Sibylle, Catherine démontra si évidemment

l'excellence du christianisme, que le doyen de la faculté s'avoua battu,

et, qui plus est, converti. Les quarante-neuf autres docteurs s'étant

rangés de l'avis du doyen, Maximin les fit tous jeter au feu; manière de

répondre qui fut long-temps en usage. Le bûcher respecta le corps des

docteurs après leur mort. C'est un miracle, sans doute. Un miracle qui

les eut sauvés eût été encore plus concluant pour leur cause. L'auteur

de la légende aurait bien dû y penser. Mais pense-t-on à tout?

Catherine avait proposé à l'empereur de se faire chrétien, si elle

mettait les docteurs _a quia_, et l'empereur avait trouvé sa proposition

fort impertinente; l'argumentatrice ne fut pourtant pas comprise dans

_l'auto-da-fé_. Tout colère qu'il était, Maximin, de complexion fort

amoureuse, s'était pris de belle passion pour elle pendant le

_colloque_, disant comme Pyrrhus:

Brûlé de plus de feux que je n'en allumai.

Il proposa à Catherine de la prendre sur l'heure pour femme, quoiqu'il

fût marié, et que les lois romaines, dont la sagesse autorisait le

divorce, ne permissent pas la bigamie. Mais, ainsi que l'a prouvé le

général Sarrazin[31], cela n'arrête pas un grand capitaine. Catherine

qui, comme on l'a vu, était mariée aussi de son côté, rejeta la

proposition de l'empereur. Celui-ci, pour l'attendrir, la livra aux

bourreaux. La vierge, étendue sur le chevalet qui lui disloqua tous les

membres, fut fouettée jusqu'au sang pendant deux heures avec des

_scorpions_[32], et puis jetée dans un cul de basse-fosse, pour y mourir

de faim. Cela fait, César, pour se distraire, alla faire un tour dans

ses provinces.

Cependant sa femme, l'impératrice Faustine, eut une vision. Catherine la

faisait asseoir auprès d'elle, et lui mettant une couronne sur la tête,

elle lui disait: _Auguste, c'est mon époux qui vous donne cette

couronne_. _Auguste_ voulut voir l'épouse de celui qui lui faisait ce

cadeau-là, et pria Porphyre, capitaine de la garde impériale, de lui

procurer ce plaisir. Porphyre le lui procura. Il l'introduisit auprès de

Catherine, qui de ce cul de basse-fosse où elle avait été jetée toute

rompue, tout écorchée, et où elle n'avait ni bu ni mangé, était sortie

plus fraîche et plus grasse que jamais! En reconnaissance de tant de

politesse, elle promit à l'impératrice et au capitaine, que ses paroles

avaient convertis, qu'ils mourraient sous trois jours; ce qui arriva.

Maximin, apprenant cette conversion, ne laissa pas échapper une si belle

occasion de se mettre en règle. L'impératrice et le capitaine sont

envoyés au martyre.

Une fois veuf, César comptait trouver moins de scrupules dans Catherine:

mais elle n'était pas veuve, elle. Rien n'ayant pu ébranler sa fidélité,

César, dans un mouvement d'humeur, lui fit couper la tête.

Ce ne fut qu'à la suite de leur troisième _colloque_ qu'il lui donna

cette preuve de passion. Le second _colloque_, qui avait eu lieu

immédiatement après le retour de cet empereur, et dans lequel il avait

réitéré à Catherine l'offre de partager la couche impériale, avait eu

aussi d'assez tristes conséquences. Maximin, qui ne négligeait rien pour

en venir à ses fins, avait fait passer Catherine par les _oubliettes_;

mais les roues, armées de rasoirs et de dards, l'eurent à peine touchée,

que se brisant contre le corps qu'elles devaient déchirer, elles

allèrent tuer de leurs éclats les bourreaux en épargnant l'empereur,

dont ces pauvres gens exécutaient les ordres, ce qui, juridiquement

parlant, laisse aussi quelque chose à désirer en ce miracle, à moins

qu'il n'ait eu pour but de prouver ce grand principe, que

l'inviolabilité du prince ne marche pas sans la responsabilité des

ministres.

Catherine avait à peine dix-neuf ans lorsqu'elle se signalait par tant

de merveilles. C'est le 25 décembre 307 qu'elle alla rejoindre son

céleste époux. Elle ne fut pas plutôt à la noce, que les anges

transportèrent son corps au mont Sinaï, où il fut retrouvé entier six

cents ans après. Il y allaient de temps en temps faire de la musique,

ainsi que l'attestent les chevaliers ou les moines qui se sont voués à

la garde de cette sainte relique.

Quelques circonstances de cette fable peuvent être vraies. Maximin fut,

dit-on, épris d'une Égyptienne remarquable par sa science et par sa

beauté; mais cette femme se nommait _Dorothée_. Dans _Dorothée_ trouver

_Catherine_, c'est trouver _Platon_ dans _Scaramouche_, mais la

crédulité n'y regarde pas de si près.

Quoi qu'il en soit, sainte Catherine a trouvé beaucoup de dévots. Saint

Louis, qui avait fait connaissance avec elle en terre sainte, l'honorait

d'un culte particulier. Jeanne d'Arc avait aussi beaucoup de foi dans

ses reliques. C'est avec une épée prise dans une église consacrée à

cette vierge, l'église de Fierbois, et à l'aide de ses conseils, que la

_Pucelle_, chassant les Anglais devant elle, rétablit Charles VII sur le

trône, _et le fit oindre au maître-autel de Reims_.

La sainteté de Catherine, son existence même, ont cependant trouvé des

incrédules: à leur tête il faut mettre le docteur Launoy. Cet homme,

tout à la fois raisonnable et pieux, n'apportait pas à l'examen des

titres sur lesquels les gens avaient été admis au Paradis moins de

scrupule que les d'Hozier et les Chérin n'en apportaient à l'examen des

titres sur lesquels les ambitieux se fondaient pour monter dans les

carrosses du roi. Comme il en avait fait sortir quelques intrus, on

l'appelait le _dénicheur de saints_. Launoy avait rayé Catherine de son

calendrier, et le jour de la fête de cette sainte il lui faisait chanter

une messe de _requiem_. À quoi bon, si elle n'a pas existé?

Launoy était docteur de Sorbonne et vivait au dix-septième siècle, _quod

est notandum_.

Comme Catherine, dont il est le diminutif, _Catin_ signifie _pure et

sans tache_. N'est-il pas singulier que la joyeuse partie de la

population à laquelle nous donnons ce nom-là soit précisément celle qui

ne fait pas voeu de chasteté?

ARNAULT.

]

[31: Ci-devant Père de l'Oratoire de Jésus.]

[32: Instrument de supplice.]

[33: Le 30 septembre 1538.]

[34: La descente de l'Averne est facile.]

[35: Mais revenir sur ses pas, mais revenir respirer sous le

ciel, voilà le difficile, etc...]

[36: Rien de plus délicieux au monde que le golfe de Baja.]

[37: Qui du jour de la mort de Misène a pris son nom, qu'il ne

perdra jamais. ÉNÉIDE, liv. VI.]

[38: _Linterne_, _Liternum_ ou _Linternum_, ancienne ville de la

Campanie, à l'embouchure du Clanis (le Clanio), et auprès d'un marais

appelé par Stace _Linterna palus_.

C'est à Linterne que Scipion l'_Africain_, indigné de l'ingratitude de

ses compatriotes, acheva dans l'étude une vie consacrée d'abord à la

défense de la patrie; c'est là que, dans une modeste retraite, mourut le

héros de Zama, le vainqueur d'Annibal.

On grava sur la tombe de Scipion ces paroles qu'il avait prononcées en

quittant Rome: _Ingrata patria, nequidem habebis ossa mea_ (patrie

ingrate, tu ne posséderas pas même mes os).

Cette inscription fut mutilée par les Vandales, de manière qu'il n'en

resta plus que le mot _patria_. De là nom de _Torre di Patria_, Tour de

la Patrie, resté à la forteresse élevée près de ce tombeau, et le nom de

_Patria_ donné définitivement par les Italiens, qui abrègent tout, au

bourg ou plutôt aux ruines de _Linterne_.]

[39: La dernière éruption était celle de 1794.]

[40:

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome III · 第 64 / 71 题