Les nouvelles de l'Istrie, que le général Baraguey-d'Hilliers vient de
me communiquer, déterminent le général Gentili à mettre à la voile sans
délai. Vous serez surpris sans doute qu'il se soit écoulé trois jours
entre notre départ et notre embarquement: la lenteur avec laquelle les
provisions ont été délivrées en est l'unique cause.
La mauvaise volonté des Vénitiens perce de toutes parts. Rien de ce qui
était nécessaire n'avait été fourni; l'on n'en répondait pas moins aux
demandes des différens officiers que tout était livré et qu'il y avait
défense de rien faire de plus pour l'expédition. Voulait-on remonter à
la source de cette défense, tous les comités la désavouaient, et l'on en
était pour le temps perdu. Ce n'est qu'en parlant vertement, qu'en
menaçant même, que le général Baraguey-d'Hilliers est parvenu à arracher
les moyens insuffisans avec lesquels nous partons. On serait tenté de
conclure, en rapprochant la conduite des Vénitiens et celle de
l'empereur, qu'il y a intelligence secrète entre eux, et que notre
expédition pourra devenir moins facile qu'elle ne le paraissait d'abord.
Comptez néanmoins sur le zèle des troupes et sur l'activité prudente de
celui qui les commande.
La conduite du vice-amiral Tomasi[11], sur le vaisseau duquel est monté
Gentili, est à peine convenable. Il n'a pas eu honte de laisser notre
vieux général passer la nuit sur une planche comme un mousse, sans lui
offrir ni lit ni vivres. Il ne lui a rendu aucun honneur. Vous présumez
qu'il a été fortement relevé. D'Arbois[12] s'est plaint à Gondolmer, et,
depuis les ordres nouveaux de l'amiral vénitien, le vice-amiral met
autant de platitude dans sa conduite qu'il y avait mis d'abord
d'insolence. Ces Messieurs comptaient prendre le commandement.
«Je ne recevrai l'ordre que de _la Gloria_», disait au capitaine Bourdé
le commandant de _l'Éole_. «Et votre commandant le recevra de moi»,
répondit sèchement Bourdé.
Je dois, avant de terminer cette lettre, vous représenter, général, que
les moyens pécuniaires donnés au chef de l'expédition ne sont rien moins
que suffisans. Il ne peut disposer que de mille écus, et vous savez
qu'il doit établir une correspondance entre l'Italie, la Turquie et les
îles.
Je n'ai rien à ajouter à ceci. Je tiens un journal exact de tout ce qui
concerne l'expédition: cette lettre en est l'extrait. Comptez, général,
sur mon exactitude comme sur mon éternelle reconnaissance.
ARNAULT.
]
[11: Capitaine de vaisseau marchand, élevé tout récemment au
rang d'officier général dans la marine militaire.]
[12: Chef de l'état-major de l'expédition.]
[13: