Venise, le 19 prairial an V (7 juin 1797.)

Tout se dispose pour le départ; l'arrivée du capitaine Bourdé a levé la

majeure partie des obstacles; l'article seul des vivres nous arrête

encore. La municipalité de Venise et les fournisseurs ont eu toutes les

peines du monde à se mettre en mouvement. Las de tant de lenteurs, le

général Baraguey-d'Hilliers a montré les dents: dès lors tout a marché.

J'ai rédigé, de concert avec le brave général Gentili, la proclamation

que nous répandrons en débarquant; j'ai tâché d'y réunir un peu

d'élévation à beaucoup de simplicité. Les Grecs auxquels nous avons

affaire ne sont pas des Euripides ou des Platons: on les dit fort

simples sous quelques rapports, si doubles qu'ils soient par caractère.

Les Vénitiens qui servent sur la flotte montrent la meilleure volonté,

ils ne désirent rien plus que d'être commandés par des Français; et

peut-être, général, serait-il possible de se les attacher tout-à-fait en

les mettant à la solde française. Cette mesure, que le général Gentili

voudrait étendre à tous les matelots des pays alliés et de Malte même,

donnerait le moyen de remonter promptement la marine de la Méditerranée.

Je n'ai rien de nouveau à vous mander sur l'esprit public: il s'est

montré, dans les deux fêtes qui ont suivi la première, tel qu'il avait

paru d'abord. Les républicains sont dans la haute classe: c'est ce que

mon admission dans quelques maisons nobles m'a mis à même de juger. J'ai

trouvé beaucoup de lumières, beaucoup de philosophie dans plusieurs

individus de cette société: je regrette que mon prochain départ ne me

permette pas de les connaître plus à fond. On trouverait en eux de

grandes ressources s'il était question de donner une constitution

particulière au peuple vénitien, qu'ils connaissent parfaitement:

l'ex-provéditeur Battaïa est un de ceux dont je veux parler.

Je finis cette lettre chez le général Baraguey-d'Hilliers, où se trouve

le général Gentili. Le départ est définitivement fixé à après-demain;

d'ici à cette époque, si je remarquais quelque chose qui fût digne de

votre attention, je m'empresserais de vous en instruire.

Agréez l'assurance de ma reconnaissance et de mon dévouement comme

Français.

ARNAULT.

]

[9: Capitaine d'un bâtiment dont l'équipage venait d'être

massacré dans le port de Venise.]

[10:

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome III · 第 47 / 71 题