Encore un mot à propos de Corfou.--Ithaque, Otrante, Brindisi,
Canosa.--Champ de bataille de Cannes.--Venosa.--Les Apennins, Ordone,
Punte Bovino, Nola, Acera, Naples.
Aux motifs que j'ai déduits se joignaient d'autres motifs moins graves,
mais qui n'en contribuèrent pas moins à me fortifier dans la
détermination de quitter Corfou. Nos acteurs allaient retourner à
Venise, et nous laissaient sans spectacle; mon chanoine, parti pour
Vienne, me laissait sans musique; et, pour surcroît de malheur, la glace
manquait!
Il faut avoir passé un été dans un climat pareil à celui de Corfou pour
connaître tout le prix de la glace, et avoir une idée du supplice
qu'entraîne la disette de rafraîchissemens. Là, comme à Naples, la glace
est une denrée de première nécessité, et le gouvernement apporte autant
de soin, au moins, à s'en pourvoir qu'à se pourvoir de blé. Le fait
suivant donnera une idée de l'intérêt qu'il y doit mettre. «À Naples,
disait un jour devant moi MONSIEUR, depuis Louis XVIII, l'on savait que
la ville n'était guère approvisionnée de grains que pour trois semaines,
et l'on ne s'en inquiétait pas. Cependant le bruit s'étant répandu qu'il
n'y avait pas de glace pour plus de six semaines dans les magasins, le
peuple se révolta.»
Les glaces et tous les rafraîchissemens se faisaient à Corfou avec de la
neige recueillie sur les montagnes de l'Épire par des femmes qui, après
l'avoir pétrie en boules, la chargeaient sur leur tête et la portaient à
Butrinto, où elles la vendaient sous cette forme aux pourvoyeurs des
îles Ioniennes. Ce commerce avait cessé tout d'un coup. Plus de glaces,
plus de sorbets, plus d'eau gelée, plus d'autre limonade que la limonade
tiède. La place n'était plus tenable.
Ne quittons pas Corfou, c'est de la ville que je veux parler, sans dire
un mot de ses monumens. Le plus remarquable est la statue érigée sur la
place d'Armes, par le sénat de Venise, au maréchal Schullembourg qui
défendit Corfou contre les Turcs au commencement du siècle dernier,
statue moins précieuse comme monument de l'art que comme monument de
reconnaissance. _Il n'y a que les républiques qui rendent de tels
honneurs; les rois ne donnent que des récompenses_, dit Voltaire à ce
sujet.
Cette ville est bâtie dans le système vénitien, mais sans magnificence.
Quelques unes de ses rues sont bordées de portiques sous lesquels, comme
à Bologne et à Padoue, on peut courir à couvert par la pluie et par le
beau temps, ce qui a là son agrément. Des églises pour les deux
communions chrétiennes, un théâtre, et pas un édifice remarquable, voilà
le reste.
Corfou est défendue par un système de fortifications des plus vastes, et
même trop vastes, vu la garnison qu'elle exige. C'est un camp retranché
fait pour recevoir une armée. Ces ouvrages étaient, quand nous en prîmes
possession, dans un état déplorable. La plupart des sept cents bouches à
feu dont ils étaient armés gissaient[21] sur l'herbe faute d'affûts.
Sur les portes de la ville et sur tous les édifices publics, comme dans
toutes les villes des États Vénitiens, était figuré le Lion de
Saint-Marc tenant entre ses pates un livre sur lequel était écrit, _pax
tibi, Marce, evangelista meus_. La paix soit avec toi, Marc, mon
évangéliste, ce qui pourrait aussi se traduire par, Marc, mon
évangéliste, tiens-toi en paix. Malheureusement pour lui Marc n'a pas
pris dans ces derniers temps ces paroles-là pour paroles d'évangile.
La distance de Corfou aux côtes d'Italie peut se franchir en quelques
heures, par un vent favorable; mais ce vent-là ne soufflait pas pour
moi. Au lieu de nous porter au nord, le vent nous poussait au sud, ce
qui était indifférent au capitaine qu'il n'empêcherait pas d'établir sa
croisière et de courir des bordées à l'entrée du golfe, mais non pour
moi qui devais remonter jusqu'à Barletta.
Nous sortîmes promptement du canal de Corfou. Après avoir salué de loin
les rochers d'Ithaque, _scopulos Ithacoe_, et le royaume du fils de
Laërte, _Laertia regna_, nous entrâmes dans l'Adriatique. Mais l'aquilon
nous contrariait si obstinément que tout ce que nous pûmes faire en
louvoyant pendant cinq jours fut de parvenir à la hauteur d'Otrante.
Fatigué de la mer, je me déterminai à y descendre, pour de là me rendre
à Naples dans une voiture dont à cet effet je m'étais pourvu à Corfou.
Avant de faire débarquer mon bagage, je descendis pour _raisonner_,
comme disent les marins, avec les inspecteurs de la santé. Bien me prit
d'avoir eu cette idée; car, malgré la patente par laquelle le consul
napolitain résidant à Corfou certifiait cette île exempte de toute
contagion, ces inspecteurs nous déclarèrent, moi et deux personnes qui
étaient avec moi, sujets à la quarantaine: c'était l'ordre établi sur
toute la côte. Comme le lazaret d'Otrante n'était pas habitable, je me
rembarquai pour gagner Brindisi où, disait-on, je trouverais un lazaret
ou plutôt une prison plus commode; car peut-on donner un autre nom à la
maison, si belle qu'elle soit, où l'on doit subir les arrêts
irrévocables du sénat sanitaire?
Il ne me fut donc pas permis d'entrer dans la ville où les pas de saint
Pierre sont encore marqués: je m'en consolai. Des tours démantelées, un
assemblage de maisons en ruine, de bicoques bâties avec des débris, tel
est l'aspect que de loin m'offrait cette capitale de la terre d'Otrante
que Napoléon érigea en duché en faveur d'un ministre de sa police. Ce
que j'en voyais ne me donnait pas l'envie d'en voir davantage.
L'aspect de Brindisi, où j'arrivai quelques heures après, est tout
différent; il n'est même pas dénué d'une certaine magnificence. Une
haute colonne de marbre qui du milieu des édifices domine cette ville,
dessinée en amphithéâtre, lui donne presque un caractère grandiose. Le
lazaret y est vaste et commode. Il se compose de plusieurs pavillons
isolés, au milieu desquels s'élève un pavillon plus grand. Celui-là
venait d'être construit tout récemment pour recevoir le roi Ferdinand
qui pour la première fois de sa vie avait eu cette année-là l'idée de
visiter ses provinces de l'Adriatique. On le mit à ma disposition.
J'occupai, avec mon compagnon de voyage M. Hacquart, ce palais composé
d'une seule pièce, salon sans cabinets et sans antichambre. On nous y
dressa des lits de camp. Un Vénitien, notre commun domestique, occupa un
des petits pavillons où on lui étendit ses matelas sur un banc. Il fut
logé comme un seigneur, si je l'étais comme un roi.
La durée de notre quarantaine devait être déterminée par le ministère de
Naples. Présumant bien que l'intérêt dans lequel on opposait cet
obstacle à notre marche ne tenait pas tout-à-fait à la crainte d'une
contagion physique, nous envoyâmes sur-le-champ un exprès au ministre
français qui pour lors se trouvait à Naples, en le priant de hâter le
terme de notre détention.
Que faire en attendant sa réponse qui ne pouvait nous être rendue avant
dix jours? Hacquart passa presque tout ce temps sur son lit, ne se
réveillant que pour prendre ses repas, après lesquels il se rendormait.
Quant à moi, luttant le plus que je pouvais contre la tendance qui me
portait à dormir aussi, je me retirais dès le matin dans un des
pavillons dont j'ai parlé, et là, suivant mon habitude, tout en me
promenant au frais, je reprenais le travail que les soins de
l'administration m'avaient forcé d'interrompre. C'est là que je terminai
mon troisième acte des _Vénitiens_, et que je fis la plus grande partie
du quatrième.
Cette pratique ne me préserva pas seulement de l'ennui; je lui dus aussi
la conservation de ma santé. Le bord de la mer que nous habitions est
fort mal sain. Ce n'est pas sans danger qu'on s'abandonne à l'indolence
sur cette plage infestée de l'air que les Italiens appellent _aria
cattiva_, air pernicieux. Notre domestique, dès les premiers jours, y
contractât une fièvre que le voyage développa, et à laquelle il succomba
à Naples; et ce n'est qu'au bout de quatre mois que mon camarade se
débarrassa d'une fièvre pernicieuse aussi qu'il rapporta de la
quarantaine. Une nourriture saine, et l'usage modéré du vin, boisson que
Hacquart ne pouvait supporter si excellente qu'elle fût, contribuèrent
surtout à me préserver de la maladie qui les atteignit dans le lieu où
l'on nous enfermait pour garantir la société d'une maladie que nous
n'avions pas.
Pendant le jour, les lois sanitaires de la quarantaine étaient
sévèrement observées à notre égard. Le concierge qui était aussi soldat,
et aussi cuisinier, écartait à coups de bâton les curieux qui voulaient
admirer de trop près les soldats de Bonaparte, c'est ainsi qu'on nous
désignait, et en cela il ne songeait qu'à se maintenir dans la confiance
de son gouvernement. La nuit venue, c'était différent; comme nous étions
de bonnes pratiques et qu'il voulait se conserver notre bienveillance,
oubliant sa consigne, il n'agissait plus que dans l'intérêt du
cuisinier, et nous laissait quelque liberté. Nous en usions soit pour
nous promener dans la campagne avec un jeune Marseillais qui était
employé là dans les douanes, soit pour nous promener dans la rade avec
les matelots qui pêchaient au feu, genre de pêche fort amusant.
Enfin, notre messager revint et nous rapporta de Naples, avec la
permission d'entrer dans le royaume, l'autorisation nécessaire pour
avoir des chevaux de poste. Mais ce n'est qu'à Monopoli que nous devions
en trouver; et de Brindisi là, il y a douze grandes lieues. Pendant que
Hacquart, qui s'entendait mieux que moi à ces sortes d'arrangemens,
faisait ses conventions avec un muletier qui devait nous fournir des
chevaux jusqu'au premier relai, accompagné du jeune Marseillais, j'allai
visiter la ville. L'intérieur ne répondit pas à l'idée que je m'en étais
faite de la mer. À l'exception de la colonne, je n'y trouvai aucun
monument digne d'attention.
Cette colonne, dont les dimensions sont considérables, et qui est tout
entière de marbre blanc, est couronnée d'un chapiteau formé, non pas de
feuilles d'acanthe ou de têtes de béliers, mais de dauphins. Auprès
était une colonne semblable qu'un tremblement de terre a renversée, et
que le gouvernement a fait transporter à Lecce, capitale de la province
où se trouve Brindisi.
Ces deux monumens indiquaient le terme de la _via Appia_, qui de Rome
aboutissait à _Brundusium_, où les légions romaines s'embarquaient pour
la Grèce ou pour l'Orient. Telle est du moins l'opinion qu'en me
montrant sa collection d'antiquités me communiqua l'archevêque de
Brindisi, à qui j'allai rendre la seule visite que j'aie faite dans son
diocèse. Cette opinion m'a semblé très-plausible.
En retournant au lazaret, je fus témoin d'une scène fort singulière hors
de la ville. Dans un bosquet où quelques paysans étaient réunis, et
autour duquel étaient déployées sur le gazon des pièces d'étoffes de
diverses couleurs, et des couleurs les plus éclatantes, au son d'une
guitare, dansait de toutes ses forces une femme qui n'avait rien moins
que l'air de s'amuser. «Elle dansera ainsi jusqu'à ce qu'elle tombe de
fatigue, me dit mon guide. Elle est piquée de la tarentule. Les gens du
pays sont persuadés que de l'excessive transpiration provoquée sous un
ciel aussi ardent par un exercice aussi violent, dépend, en pareil cas,
la guérison des malades.» Je n'avais pas le temps de juger par moi-même
de l'efficacité du remède. J'en fus fâché.
À mon retour, tout était prêt. Mon camarade avait déjà pris place dans
la voiture. Je m'y jetai à côté de lui avec la précipitation d'un
écolier qui part pour les vacances, ou d'un prisonnier qui court à la
liberté; et au jour tombant, nous partîmes au plus grand train de six
chevaux des plus vigoureux, pour Monopoli où nous devions être rendus en
moins de quatre heures. Nous faisions à rebours le voyage d'Horace,
longeant de Brindes à Rome cette voie Appienne qu'il a suivie de Rome à
Brindes.
C'est un travail digne d'attention que celui auquel on est redevable de
ce chemin que tant de siècles n'ont pu détruire et contre lequel tant de
chars sont venus se briser. Construit de pierres énormes, mais dont les
formes irrégulières s'encastrent les unes dans les autres, on le
prendrait pour un ouvrage des cyclopes. Nous avions admiré d'abord sa
solidité; bientôt quelque dépit se mêla à notre admiration. Emportée de
toute la vitesse des chevaux, notre voiture se heurte contre un des
rochers qui pavent cette chaussée indestructible, l'essieu _crie et se
rompt_, et nous voilà en pleine nuit forcés de nous arrêter sur la
grande route, à distance égale de la ville d'où nous venions et de celle
où nous allions. Pas un endroit à portée où nous pussions trouver
secours ou abri.
Le bourg le moins éloigné du point où nous étions est Ostuni, mais il en
est distant de plusieurs milles. Que faire? attendre sur place le retour
du soleil, qui nous sembla ce jour-là moins pressé que jamais de
reparaître.
La Pouille, ainsi que les Calabres, est infestée de bandits. «S'ils
venaient nous attaquer! me dit Hacquart.--S'ils venaient nous attaquer,
nous nous défendrions, lui répondis-je. Manquons-nous d'armes? notre
voiture est un véritable arsenal: deux paires de pistolets, deux sabres,
un yatagan et un tromblon, voilà de quoi faire tête à qui se
présenterait. Mais il serait bon, je crois, de faire sentinelle, de peur
de surprise; prenons nos pistolets, et vous, Jacomo, dis-je au
cuisinier, prenez le tromblon et faites la ronde autour de la voiture.»
Or, Jacomo, qui était du pays d'Arlequin, n'était guère plus brave que
son compatriote; il avait autant peur de l'arme que je lui donnais pour
se défendre, que si je m'en étais servi pour l'attaquer. «Que
voulez-vous que je fasse de cela? me dit-il en soupirant.--Maudit
poltron! s'écrie Hacquart, il n'ose toucher à cette arme, qui n'est pas
même chargée, je gage.--Ne gagez pas, à moins que vous n'ayez envie de
perdre, m'écriai-je; ce tromblon est chargé, et bien chargé, j'en puis
répondre, car j'ai surveillé cette opération, et bien m'en a pris. Vous
rappelez-vous un certain officier vénitien qui me poursuivait de ses
offres officieuses? Comme il se trouvait chez moi au moment où je
faisais les apprêts de mon départ, et qu'il voulait absolument m'aider
en quelque chose: «Chargez-moi cette arme, lui dis-je, un officier
d'artillerie doit s'y entendre»; il ne s'y entendait guère pourtant;
car, comme tout en dirigeant une manoeuvre j'en surveillais une autre, je
m'aperçus qu'il avait mis dans ce canon, qui se rétrécit par le milieu,
comme vous le voyez, un tampon d'étoupe trop fort pour parvenir jusqu'à
la poudre, et qu'il laissait évidemment une chambre dans le tromblon: en
conséquence, je retirai moi-même cette étoupe avec un tire-bourre, et
après en avoir diminué de moitié au moins le volume, je laissai mon
artilleur faire le reste. Il y a là-dedans, ma foi, la charge d'une
pièce de quatre. Avec ce tromblon, j'attendrais une armée entière.»
Heureusement pour nous, l'armée ne se présenta pas. Une division de
dix-huit cents hommes, commandée par un général Marulli, avait tout
récemment nettoyé la plaine pour assurer le passage du roi, et rejeté
les brigands dans les montagnes.
Le jour se lève enfin. Nous reconnûmes alors que l'avarie faite à notre
voiture ne pouvait être réparée que par un charron, mais qu'il serait
possible de gagner Monopoli en ajustant à notre essieu, qui était de
bois, une autre pièce de bois qu'on assujettirait avec des cordes. «Mais
où trouver du bois et des cordes?--Dans le hameau que vous voyez là-bas,
dis-je à nos conducteurs: que l'un de vous vienne avec moi; vous,
Hacquart, restez avec l'autre et votre aide de camp aux gros équipages.»
Dans ce hameau, si l'on peut même donner ce nom à quelques masures
environnées des débris de fortifications qui appartenaient évidemment au
moyen âge, ce n'est pas sans peine que nous trouvâmes un homme. Les
premières créatures vivantes qui s'offrirent à nous étaient une paysanne
et un enfant. L'élégance de leur costume me frappa: il consistait moins
dans la finesse des étoffes que dans la forme des habits et dans l'éclat
des couleurs. La femme ne portait pas de bonnet; mais ses cheveux,
nattés et rassemblés sur le sommet de la tête, où ils étaient arrêtés
par une grosse épingle d'argent, donnaient un certain caractère
numismatique à son profil, par lui-même assez régulier. Quant à
l'enfant, qui ne me paraissait pas avoir plus de trois ans, son
habillement consistait en deux pièces seulement, une chemisette, ou
plutôt une brassière de toile, et une culotte bleue descendant jusqu'à
ses chevilles, mais qui était échancrée de manière à ce qu'il pouvait
satisfaire à tous ses besoins sans se déshabiller, et à laisser voir ce
qu'on croit surtout devoir cacher en tout autre pays. Cette culotte,
assujettie par des bretelles de même couleur, et qui se détachaient sur
sa chemise blanche, lui formait un costume presque aussi pittoresque que
celui de sa mère.
À l'aspect de deux étrangers, dont l'un était armé, la mère prend entre
ses bras son enfant qui jetait des cris affreux, et s'échappe en criant
plus, fort que lui: c'était Rachel fuyant devant les soldats d'Hérode.
Le muletier, qui la rattrapa, parvint pourtant à la rassurer et à tirer
d'elle les renseignemens dont nous avions besoin. Après s'être procuré
les objets nécessaires, des cordes et une forte branche d'olivier, que
nous payâmes largement et qu'on nous aurait donnée pour rien, nous
allâmes rejoindre la voiture, qui, au bout d'une demi-heure, fut en état
de poursuivre sa route tant bien que mal, en évitant, bien entendu, la
_via Appia_.
C'est pendant qu'on la réparait que je découvris la cause de notre
accident, et que je reconnus qu'il n'en fallait accuser que cette
construction romaine, fabriquée pour des voitures un peu plus solides
que celle que nous avions achetée étourdiment, sans même l'examiner.
Nous arrivâmes sans nouvel encombre, vers midi, à Monopoli.
Il paraît que nous y étions attendus, et que le gouverneur de la ville
avait reçu des instructions pour empêcher, sans nous donner toutefois
lieu de nous plaindre, que nous nous missions en communication avec les
habitans attroupés pour nous voir. Il nous fallut descendre chez lui, y
dîner, et y passer tout le temps qu'exigèrent les réparations, qui ne
furent pas terminées avant la nuit. Tourmenté du besoin de dormir,
j'eusse préféré la plus mauvaise auberge au plus beau palais du monde,
mais force me fut de céder à ses instances.
Je ne trouvai pas cette politesse-là dans le gouverneur de la province,
vieillard orgueilleux et maussade, que les couleurs de nos cocardes et
de mon panache offusquaient, et qui évidemment enrageait de ne pas
pouvoir nous empêcher de passer outre: mais je la retrouvai chez le
général Marulli; il me délivra, en visant mon passeport, une permission
pour avoir, ainsi que des chevaux, des escortes jusqu'à Naples.
À mon retour, mon hôte me fit entrer dans une chambre où était un bon
canapé de basane. «Votre camarade dort, me dit-il; faites de même; quand
le dîner sera prêt, on vous réveillera.» Tout se fit comme il l'avait
dit. Au bout de quelques heures, car par égard pour nous on ne s'était
pas pressé, on vint nous annoncer que le dîner était servi; il était
excellent, et acheva de nous refaire: l'amphitryon, qui nous avait donné
quelques convives, le fit durer jusqu'à l'heure où nous pûmes remonter
en voiture. Voilà ce qui s'appelle faire poliment la police.
Nous sortîmes de table à dix heures du soir, et trois bons chevaux nous
menèrent lestement à Bari, puis à Barletta. Jusque-là, nous avions couru
du sud au nord, dans la direction des côtes. Tournant tout à coup à
l'ouest, de Bari nous nous dirigeâmes vers Naples, à travers les
Apennins.
Depuis Ostuni jusqu'à Monopoli, la chaleur nous avait excessivement
incommodés. Comme celle d'un four, nous attaquant de tous les côtés,
elle nous venait d'en bas aussi bien que d'en haut, elle nous venait de
tous les côtés; car, sur une terre aussi ardente que le ciel le plus
ardent, nous traversions une contrée en feu, l'usage des paysans étant,
après la récolte, de brûler, pour les empêcher de se reproduire, les
herbes sèches dont les champs sont couverts. Cependant nous étions
obligés de tenir nos glaces levées, pour fermer l'entrée de notre
voiture à des essaims de guêpes et de frelons irrités qui venaient y
chercher un refuge contre l'incendie. Nous étouffions.
En traversant Barletta, j'entrevis un colosse de bronze qu'on dit être
celui de l'empereur Héraclius. Nous passâmes trop rapidement pour que je
pusse juger de la valeur de cet ouvrage sous le rapport de l'art.
Avant d'entrer dans les montagnes, nous traversâmes Canosa, qu'il ne
faut pas confondre, ainsi que l'a fait le géographe Malte-Brun, avec
Canossa, l'ancien _Canusium_, ville située sur l'Apennin dans le duché
de Reggio, ville célèbre par les humiliations qu'y subit l'empereur
Henri IV, pour obtenir le pardon non moins humiliant que lui fit si
chèrement acheter Grégoire VII. La campagne qui environne Canosa est à
jamais célèbre par la bataille qui se livra sur les bords de l'Aufide
(_l'Ofanto_). Le champ que traverse cette petite rivière s'appelle
_pezzo di sangue_, champ du sang. Que de souvenirs réveilla en moi
l'aspect de ce paysage et ce nom de Cannes auquel se rattachent les noms
d'Annibal et de Scipion, les destinées de Rome et de Carthage!
De Canosa nous nous rendîmes à Venosa, où Varron trouva un refuge après
sa défaite. Nous eûmes lieu de nous louer aussi de l'accueil que nous y
reçûmes. Le jour commençait à tomber. Comme nous changions de chevaux
sur la place, plusieurs habitans sortis d'un café vinrent à notre
voiture nous engager à descendre et à accepter l'hospitalité chez eux.
Ils nous représentèrent qu'il n'était pas prudent de s'engager de nuit
dans les Apennins, au milieu desquels se trouve _Ordone_ où nous devions
relayer. Le général Marulli, disaient-ils, a chassé les brigands de la
plaine, raison de plus pour que les montagnes en soient infestées. Une
escorte même serait insuffisante pour vous protéger en cas de rencontre,
et vous n'en avez pas!
En effet, depuis Barletta, nous avions été obligés de nous en passer; et
c'est lorsqu'elles nous étaient devenues nécessaires que l'on avait
cessé de nous en fournir, quoique nous les payassions largement.
Comme ces braves gens nous virent déterminés à passer outre malgré la
justesse de leurs observations, ils firent apporter des glaces qu'il
nous fallut accepter, et nous recommandèrent de la manière la plus
affectueuse aux soins du postillon et à la grâce de Dieu.
Le gouvernement ne s'était pas trompé en présumant que notre passage
ferait quelque sensation dans ces contrées, où, malgré toutes les
précautions, le bruit des victoires de Bonaparte avait pénétré. Un
Français n'y était pas vu sans admiration; un Français y représentait la
France.
Il était plus de minuit quand nous entrions dans _Ordone_. Autant qu'il
m'a été possible d'en juger à la lueur d'une torche, c'est un fort
pauvre village. Il eût été triste d'y passer la nuit. C'est pourtant ce
qui nous serait arrivé pour peu que nous eussions manqué de présence
d'esprit et de fermeté. J'avais pour habitude de ne jamais payer les
chevaux qui m'avaient amené, que ceux qui devaient m'emmener ne fussent
attelés. Bien m'en prit en cette occasion. «Il n'y a pas de chevaux, me
dit le postillon qui voulait retourner à Venosa.--Pas de chevaux, à
cette heure, sur une route si peu fréquentée! cela n'est pas possible.
Faites venir le _staliere_ (l'homme de l'écurie).--Il dort dans l'écurie
et ne veut pas se lever.--Il faudra bien qu'il se lève.» Faisant allumer
le flambeau dont nous nous étions munis à tout hasard, et laissant de
nouveau à Hacquart et au cuisinier la garde des bagages, je me fais
conduire au lit du _staliere_. Étendu sur une planche, au-dessous de la
niche d'une madone devant laquelle brûlait une lampe, le _staliere_
dormait en effet profondément. Réveillé par le fourreau de mon sabre:
«Il n'y a pas de chevaux», me dit-il, et il se rendort. L'écurie, au
fait, était vide. «S'il n'y a pas de chevaux ici, il y en a
ailleurs.--Nous verrons cela demain, répond-il, et il me tourne de
nouveau le dos.--Nous verrons cela tout à l'heure», répliquai-je
impatienté et en appuyant cette assertion de trois ou quatre coups de
plat de sabre bien appliqués sur la face qu'il me présentait. Réveillé
tout de bon cette fois, il est saisi d'une terreur si forte à la lueur
réfléchie par cette lame levée sur lui, que, se dressant d'un même
mouvement sur ses genoux, puis sur ses pieds, il s'échappe en criant
miséricorde!
«Il va sans doute avertir le maître de poste, me disent des gens que
cette scène avait attirés, et qui, tout poltrons qu'ils étaient, ne
pouvaient s'empêcher de rire de sa poltronnerie.--Allons donc chez le
maître de poste», dis-je au postillon de Venosa. Pour arriver à
l'habitation du maître de poste, il nous fallut traverser un champ, où,
sans autre baldaquin que le ciel, sans autre couchette que la terre, des
hommes, des femmes, des chiens, des vaches, des enfans, des cochons même
dormaient pêle-mêle sur la paille. Je ne traversai pas sans inquiétude
cette litière, en songeant qu'une flamèche, détachée de la torche qui me
précédait, suffirait pour griller toute une population.
Le maître de poste partageait évidemment l'effroi que cette apparition
produisait dans le canton. Sortant néanmoins de sa maison qui
retentissait de cris de femmes et d'enfans, il vint au-devant de moi, me
prenant très-probablement pour un bandit. Mais, rassuré bientôt par
l'ordre dont j'étais porteur, il me dit qu'il allait me satisfaire. En
effet, il me conduisit à une écurie séparée, par la route, de celle
devant laquelle notre voiture était arrêtée. «Mais pourquoi, nous
disait-il en surveillant le postillon qui attelait trois chevaux qu'il
en tira, pourquoi vous engager pendant la nuit dans des chemins si
périlleux?--Je ne réponds pas de ne pas vous verser avant d'arriver à
_Ponte Bovino_, disait de son côté le postillon qui tremblait en montant
à cheval.--Si tu nous verses, répliquai-je au postillon en lui montrant
le bout de mon tromblon, fais en sorte que je reste sur la place; car si
je m'en relève, tu ne t'en relèveras pas. À cheval; et cinq francs _de
bona man_[22]», ajoutai-je en soldant le postillon qui nous avait
amenés: et nous voilà courant, à travers des chemins épouvantables, de
toute la rapidité de chevaux talonnés par un homme que talonnait la
peur. Le jour se levait quand nous nous arrêtâmes sains et saufs à la
poste de Bovino.
Le maître de poste, qui était un gros cultivateur, parut fort surpris de
nous voir arriver de si bonne heure. Il ne pouvait concevoir que nous
eussions osé franchir _Ordone_, et moins encore que nous n'eussions pas
été assassinés dans le trajet. Sur dix personnes qui se hasarderaient de
nuit dans ces coupe-gorge, neuf, nous dit-il, y resteraient: c'est à
cette conviction qu'il fallait attribuer les difficultés qu'on avait
faites de nous donner des chevaux.
Depuis le lever jusqu'au coucher du soleil, en traversant la chaîne de
montagnes qui semble être l'épine dorsale de l'Italie, nous vîmes se
développer sous nos yeux les sites les plus pittoresques et les plus
variés, roulant entre des rochers et des précipices, tantôt sous des
ombrages que le jour pénétrait à peine, tantôt à travers des déserts où
le soleil nous brûlait de tous ses feux. Les villages qui semblaient
accrochés au milieu de la verdure, sur la croupe des montagnes, nous
offraient des tableaux tout-à-fait neufs.
On les disait peuplés de brigands. Il y a donc des honnêtes gens
partout; car pendant que nous changions de chevaux dans un de ces
repaires, un paysan nous dit de prendre garde à un coffre qui était
attaché sur le devant de notre voiture. Nous y regardons. Que
voyons-nous? des sequins sortis du sac où nous les avions renfermés se
montraient à travers les fentes de ce coffre, dans lesquelles le
mouvement les avait engagés. Si, au lieu de nous avertir, l'auteur de
cet avis était allé se mettre à l'affût avec quelques amis dans un des
défilés par lesquels nous devions nécessairement passer, il était bien
sûr de ne perdre ni son temps, ni son plomb, ni sa poudre.
Descendus dans la Terre de Labour, nous la traversâmes sans nous arrêter
à Nola, la première des villes d'Italie où l'on ait appelé les fidèles à
vêpres avec des cloches, invention dont l'église est redevable à saint
Paulin; Nola, où Auguste termina _la farce de sa vie_, pour me servir de
l'expression de M. de La Harpe, en invitant les spectateurs à
l'applaudir s'ils étaient contens, _vos autem plaudite_; nous
traversâmes sans nous y arrêter non plus _Accera_, patrie d'un autre
farceur un peu plus gai et non moins fameux, patrie de _Punchinello_ ou
de _Pulcinella_, ou de Polichinelle.
Si solidement qu'elle eût été raccommodée, notre voiture ne put résister
aux cahots qu'il lui fallut éprouver pendant trente-six heures; l'essieu
pourtant ne se brisa pas, mais les soupentes ne soutenaient plus la
caisse; elle reposait sur deux traverses de bois, quand à deux heures du
matin nous entrâmes dans Naples.
Comme nous approchions de cette ville, un phénomène nouveau pour nous
frappa notre attention. Le ciel était pur; aucun nuage ne nous cachait
les étoiles, qui scintillaient comme par la gelée dans nos climats
septentrionaux, et cependant une lueur aussi vive que celle d'un éclair
remplit tout à coup l'atmosphère; cette lueur qui se reproduisit
plusieurs fois, d'où provenait-elle?
Dans ces contrées où fermentent tant de matières volcaniques, sur ce sol
imprégné de tant de substances incandescentes, dans cette atmosphère où
se confondent tant d'élémens de combustion, était-ce un effet des gaz
émanés de la terre ou du fluide électrique qui jette parfois des éclairs
dont la source se dérobe aux yeux? Qu'un plus savant le décide.
Je dirai seulement que, dans ces régions vulcaniennes, ce phénomène
imprimait à mon imagination un mouvement qu'il m'eût été difficile de
réprimer, et auquel même j'aimais à m'abandonner. Il me semblait y voir
l'indice d'une prochaine explosion, et sans trop songer aux désastres
qui pourraient en résulter, je me félicitais d'arriver à Naples juste au
moment où le Vésuve allait lui tirer un si beau feu d'artifice.
Je m'endormis sur cette idée, et mon rêve se réalisait quand les commis
de la douane ou de l'octroi, ouvrant brusquement la voiture, me
demandèrent si je n'avais rien à déclarer, et me prouvèrent par-là que
j'entrais dans Naples.
Le postillon, à qui nous n'avions pas indiqué l'auberge où nous voulions
descendre, nous conduisit _alle Crocelle_, auberge à laquelle il nous
avait vendus d'avance, et qui est située sur le quai de Chiaja.