CHAPITRE PREMIER.

Considérations sur la chute de la république vénitienne.--Trajet de

Venise à Corfou.--Le capitaine Bourdé.--Le capitaine Standelet.--Arrivée

des Français dans les îles Ioniennes.--Quel était alors l'état de

l'administration de ces colonies.

Je n'ai pas pris l'engagement d'écrire l'histoire. Qu'on ne s'attende

donc pas à trouver ici celle de la chute de la république de Venise.

Pour raconter comment elle s'est opérée, il faudrait faire un livre. Si

j'en ai le loisir, je n'en ai pas la volonté: j'ai peur des entreprises

de longue haleine. Mais pour expliquer ce fait, c'est différent;

quelques mots peuvent y suffire.

Cette catastrophe, inévitable peut-être dans le mouvement imprimé à

l'Europe par la révolution française, a été surtout déterminée par la

fausse politique du gouvernement vénitien.

Il avait été sage en refusant, avant l'invasion de nos troupes en

Italie, de s'allier contre la France qu'il ne redoutait pas, avec

l'Autriche qu'il redoutait; mais quand l'espace qui nous séparait des

États Vénitiens eut été franchi par nos armées victorieuses, il fut bien

malavisé de persister dans une neutralité qu'il n'avait pas les moyens

de faire respecter.

Les Autrichiens qui, à travers ces États, allaient secourir leurs

provinces attaquées, y amenèrent nécessairement la guerre en se

retirant. Après leurs défaites en Lombardie, Venise pouvait-elle

défendre contre les vainqueurs ce territoire qu'elle n'avait pas pu

fermer aux vaincus? Les Français en conquirent successivement toutes les

places en les prenant sur les Autrichiens.

Le sénat avait peut-être alors un moyen de prévenir la ruine de la

république, c'était de s'allier avec le plus fort contre le plus faible.

La crainte des principes français l'en empêcha. Il fit même le contraire

en provoquant sous main dans ses provinces une révolte générale contre

les Français, et en autorisant leur massacre en-deçà des Alpes, quand il

crut leur armée compromise au-delà. À son retour, l'armée à laquelle il

s'était montré hostile ne vit plus en lui qu'un ennemi, et le traita

comme tel. N'était-ce pas de droit?

Au reste, l'aristocratie vénitienne fut renversée plus encore par les

principes français que par les armées françaises, et cela montre du

moins que ses appréhensions avaient été fondées; mais avec plus

d'habileté, si elle n'avait pas pu sauver la forme de son gouvernement,

ne pouvait-elle pas du moins conserver l'indépendance à la république de

Venise?

Le sort des îles vénitiennes suivit celui de Venise. Le général de

l'armée d'Italie s'empressa pour plus d'un motif d'en prendre

possession; elles lui assuraient la propriété de l'Adriatique dont

Corfou est la clé; elles ouvraient à notre flotte un port de plus dans

la Méditerranée; elles nous livraient le complément de la marine de

Saint-Marc dont nous n'avions trouvé à Venise que des débris, et dont le

reste devait se trouver à Corfou où stationnait l'armée navale.

De plus, il fallait, en usant de vitesse, prévenir les puissances à qui

ces îles convenaient; à Naples qui songeait à faire valoir sur elles de

vieilles prétentions; à l'Angleterre qui ne tarderait guère à les

convoiter; à la Russie qui avait déjà lié des intelligences avec les

insulaires dont neuf dixièmes sont, ainsi qu'elle, de la communion

grecque.

L'escadre mit à la voile le 13 juin 1797. Elle était composée de deux

frégates françaises, _la Sensible_ et _l'Artémise_, de plusieurs

vaisseaux vénitiens de diverses grandeurs, et même de galères. Vu

l'urgence et vu le dépenaillement où se trouvait la marine ducale, on

avait armé tout ce qui pouvait tenir la mer. Cette escadre portait

quinze cents hommes. Les vaisseaux vénitiens étaient commandés par des

officiers vénitiens qui, pour la plupart, devaient leur grade à la

circonstance. L'un d'eux, capitaine marchand, qui portait le titre

d'amiral depuis la révolution, prétendait en cette qualité commander la

flottille; on ne lui contestait pas son titre, mais force lui fut

néanmoins d'obéir à un simple capitaine de frégate français, qui

commandait _la Sensible_, le capitaine Bourdé. La fermeté que celui-ci

montra en cette occasion démontra si pleinement à ce pantalon[10] la

vanité de ses prétentions qu'il n'osa plus les reproduire de toute la

campagne. L'amiral vénitien conçut qu'il serait difficilement le maître

là où il y avait quinze cents Français plus disposés à le jeter à la mer

qu'à lui obéir.

La traversée fut longue, soit parce que le vent nous manqua souvent,

soit parce que l'allure pesante des bâtimens de Saint-Marc secondait la

mauvaise volonté du gouvernement provisoire qui les avait armés. Quand

on va de conserve, c'est le train du plus mauvais marcheur qui règle

celui du convoi.

J'étais à bord de _la Sensible_; je n'eus que lieu de m'en féliciter. Le

capitaine Bourdé était un excellent homme. À l'instruction nécessaire

aux gens de sa profession, il joignait celle qu'on acquiert par les

voyages. De plus, il avait le goût de la littérature et se plaisait à en

entendre parler. Ses conversations abrégèrent souvent pour moi l'ennui

de la route. Il ne négligeait d'ailleurs aucun moyen de me la rendre

agréable ou du moins supportable.

Un matin il m'éveille: «Voulez-vous voir une trombe?» me dit-il. En

effet, il s'en formait une à l'horizon. Je la vis, tournoyant sur

elle-même, se placer comme une colonne entre les nuages et la mer, et se

dissoudre en quelques minutes. Heureusement ce terrible phénomène ne

menaçait-il personne, et se manifestait-il à trois ou quatre lieues de

nous.

Rien de désolant pour les passagers comme le calme plat. L'immobilité du

pénon qui pend perpendiculairement à la verge à laquelle il est attaché,

vous désespère. On aimerait mieux le voir agité par le vent contraire.

Sur treize jours nous en passâmes huit au moins sans plus avancer qu'un

vaisseau à l'ancre. Pour nous distraire alors, nous faisions mettre la

chaloupe en mer, et l'on se visitait réciproquement. Dans une de ces

visites, je fis connaissance avec le capitaine Standelet qui commandait

_l'Artémise_; brave homme s'il en fut, vrai loup de mer. Rien ne le

prouve comme le récit de ses aventures. En voici un échantillon.

Standelet est de Dunkerque. Il avait servi d'abord dans la marine

marchande, et fait quantité de voyages sur des bâtimens de commerce. Il

avait même, je crois, fait quelques courses comme corsaire. Quand la

défection de la plupart des officiers de la marine royale laissa la

majeure partie de nos vaisseaux sans commandans, Standelet fut nommé

capitaine d'un petit bâtiment, d'un brick ou d'une corvette, je ne sais.

Il s'était signalé dans plusieurs rencontres par une habileté égale à sa

bravoure, et avait ramené plusieurs prises dans nos ports, quand attaqué

par un bâtiment de force supérieure au sien, il est pris à son tour. On

le conduisait avec deux de ses officiers à Plymouth, sur son propre

bord. Ne se défiant pas de trois hommes, le lieutenant anglais qui

commandait la prise, et dont l'équipage était aussi nombreux que la

prudence l'exigeait, prenait le frais sur le pont avec deux de ses

officiers. Le reste de son monde était dans l'entrepont. «Je me charge

de celui-là, chargez-vous de ceux-ci», dit Standelet à ses hommes; et

les trois Anglais sont jetés à la mer; puis, fermant l'écoutille, il

s'empare de la manoeuvre, vire de bord, et gouverne sur France. Il y

touchait, quand par malheur il rencontre un second vaisseau anglais. On

s'aborde. Standelet se bat en désespéré, tue encore quelques soldats au

roi George; mais, accablé par le nombre, et mis hors de combat par

plusieurs coups de sabres qui lui coupèrent les nerfs du bras droit, il

est fait prisonnier de nouveau, et remis dans le chemin de Plymouth.

Arrivé là, il s'attendait à être traité avec la dernière rigueur. Les

Anglais délivrés criaient vengeance; l'amirauté ne leur donna cependant

pas satisfaction. Comme il était constant que le capitaine français

n'avait pas engagé son honneur, «Pourquoi ne vous gardiez-vous pas?»

leur répondit-on; et loin de maltraiter Standelet, on eut pour lui tous

les égards que réclamaient ses blessures et que commandait son courage.

Bien plus, après avoir reçu sa parole, on lui permit d'aller à Londres

se faire traiter, et attendre qu'il fût échangé. Là, il fut l'objet de

la curiosité publique comme il l'avait été à Plymouth. Chacun voulait

voir un si brave homme. Il n'eût pas été plus honoré en France en y

amenant sa prise, qu'il ne le fut en Angleterre, où il était amené

prisonnier.

Le 16 juillet enfin, nous reconnûmes les côtes de Corfou.

Dès que nous fûmes entrés dans le canal qui sépare cette île de l'Épire,

impatient de prendre terre, je me jetai dans une chaloupe. Le temps

était superbe dans la plus riche acception du terme. Je ne puis oublier

l'aspect que la nature offrait ce jour-là. Jamais l'azur du ciel ne

m'avait paru si pur; jamais la mer ne s'était montrée à moi teinte d'un

bleu aussi céleste. C'est ce jour-là que, pour la première fois, je

compris le sens de _coeruleus_ que Virgile donne à l'Océan, qui

jusqu'alors m'avait paru plus verdâtre que bleuâtre. D'où lui venait

cette couleur si suave? Est-ce du ciel qu'il réfléchissait? L'illusion

était si forte, que plusieurs fois je puisai de l'eau dans le creux de

ma main pour m'assurer que cette eau n'était pas imprégnée d'une matière

_cérulée_. Cette teinte d'indigo, elle ne la perdait pas, même dans le

flot qui oscillait près des lames du cuivre rouge dont notre frégate

était doublée.

J'eus dans ce court trajet un singulier camarade de voyage. C'était un

de ces hommes qui trouvent une patrie partout, parce qu'ils n'ont pas de

patrie réelle; c'était un de ces aventuriers que les tourmentes

populaires naturalisent successivement dans tous les pays qu'ils

viennent agiter, et qui, de bandits qu'ils étaient, deviennent en un

moment, et pour un moment, des citoyens. Celui-là avait fortement

contribué à la révolution de Venise, et son effroyable _libéralisme_ lui

donnait une grande influence sur la multitude. Le nouveau gouvernement

vénitien, qui voyait dans les services de cet homme le mal qu'il pouvait

faire, s'était empressé de le récompenser. Il avait permis qu'il prît

l'uniforme et les épaulettes de je ne sais quel grade, dans une légion

qui n'existait pas; et, sous apparence de lui donner une mission de

confiance, il l'avait envoyé à Corfou, certain que l'autorité française

le mettrait à la raison, comme cela se fit.

On ne saurait se faire une idée exagérée de la férocité de ce Maltais,

car il était né à Malte. Après nous avoir raconté quantité de prouesses

dont la plus honorable eût mérité la corde, il en vint au chapitre des

haines et de la vengeance, de _la vendetta_.

«J'avais juré de le tuer», dit-il avec une expression qui ne peut se

rendre, en terminant le récit d'un démêlé qu'il avait eu avec un

misérable de son espèce; «j'avais juré de le tuer! Voyez si j'ai tenu

parole»; et tirant de sa poitrine un lambeau qui était suspendu à son

cou par un cordon, comme un scapulaire: «Voilà tout ce qui reste de

lui!» poursuivit-il en déchirant avec les dents ce lambeau de chair

humaine. Ce misérable fit horreur même aux plus grossiers de nos

matelots.

Quelques heures après nous arriva l'escadre. Le débarquement s'opéra

sans difficulté. Le général Gentili prit, dans la citadelle, l'hôtel que

le provéditeur général occupait. En qualité de commissaire du

gouvernement, je fus installé dans le logement du provéditeur de terre.

Digeon y vint habiter avec moi: je fus d'autant plus heureux de l'avoir

amené, qu'indépendamment d'un ami, je trouvai en lui un homme qui

entendait parfaitement la comptabilité. Sans lui, je ne sais comment je

me serais tiré de la mienne.

Je ne puis rien faire de mieux, pour donner une idée de l'état des

choses à Corfou lors de notre arrivée, que de renvoyer le lecteur à la

lettre où j'en rendis compte au général en chef. Il la trouvera à la fin

de ce volume[13].

Le premier soin du général Gentili, après avoir assuré la subsistance de

la troupe, fut d'organiser le gouvernement de l'île, opération à

laquelle je devais concourir. Comme nous étions d'accord sur les

principes, il s'en remit absolument à moi pour le reste.

Des despotismes, le plus dur, sans contredit, c'est celui des

républiques. Celui de Saint-Marc, si pesant pour les provinces de terre

ferme, l'était bien plus encore pour les îles. Pas d'autres lois là que

le bon plaisir des provéditeurs, qui pouvaient tout ce que Verrès avait

pu en Sicile. Point de frein pour leur cupidité, point de bornes à leurs

exactions: tout y était pour eux un objet de trafic, tout, à commencer

par la justice; tout y était taxé, l'impunité du crime à commettre comme

la rémission du crime commis. En vain les anciennes lois avaient-elles

soumis ces proconsuls à la surveillance de certains agens, qui, tous les

cinq ans, allaient juger par eux-mêmes de l'état des choses, et

recueillir sur les lieux les plaintes que les colons n'auraient pas pu

faire parvenir à la métropole: ces nobles ne remplissaient pas toujours

leur mission avec scrupule. Indulgens pour des fautes qu'ils avaient

commises ou qu'ils pourraient commettre, ils passaient la rhubarbe dans

l'espérance qu'on leur passerait le séné; et, pour l'ordinaire, moins

sévères pour la faute que pour la manière dont elle avait été commise,

ils ne dénonçaient que le scandale. Comme il était de notoriété publique

qu'un noble n'était envoyé dans les îles que pour y faire sa fortune, il

leur semblait injuste de le punir pour avoir rempli sa mission, pour peu

qu'il l'eût fait décemment. L'art consistait à faire concorder, dans

l'exploitation de sa place, la décence avec la cupidité, et aussi avec

la célérité; car, ne pouvant pas rester plus de seize mois en place, il

n'avait pas de temps à perdre: il lui fallait mettre les morceaux

doubles.

«Comme ils ont peu de part aux biens dont ils ordonnent,

Dans le champ du public largement ils moissonnent,

Assurés que chacun leur pardonne aisément,

Espérant après eux un pareil traitement.»

CORNEILLE, _Cinna_.

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome III · 第 16 / 71 题