--Montez dans sa chambre, dit-il à Célestin, et rapportez-moi tout ce

que vous y trouverez... S’il y a des engins qui vous paraissent

dangereux, ne les touchez pas. On préviendra les pompiers de Belfort.

Cependant, le maître de la maison, dans un discours si confus et si

désordonné qu’il semblait proféré par un enfant de quatre ans, tâchait

de raconter comment ce domestique s’était présenté, sans papiers et sans

bagages, en compagnie d’une institutrice...

--Au fait, où est-elle, cette institutrice?

On reconnut Catherine, blottie contre le bois sacré du piano. On la

dirigea avec l’index d’un revolver, dans le coin où M. Planchet était

gardé à vue.

Cependant, Célestin était revenu avec les habits de Planchet. Le

commissaire, séance tenante, procéda à l’inventaire. Il retira d’une

poche de pantalon un mouchoir propre, mais froissé, un trousseau de

clefs, probablement de fausses clefs, et une feuille de vraie salade

dont personne ne s’expliqua la destination. Il n’y avait rien dans les

poches du gilet. Dans la poche intérieure gauche de la jaquette, une

carte d’entrée pour le casino de Bront-les-Eaux...

Dans l’autre poche, enfin, une lettre non décachetée...

--Une lettre non décachetée? fit le commissaire.

--Une lettre non décachetée? fit M. Planchet qui ne soupçonnait pas

l’existence de ce pli, inséré par sa concierge, pendant son sommeil,

dans une poche qu’il n’utilisait jamais.

--Voulez-vous me permettre de la lire? dit-il au commissaire.

--Elle est à vous. Décachetez-la, mais vous me la rendrez ensuite.

Planchet ouvrit la lettre. Il commença par lire l’entête: _Étude de

Maître Girardinon, notaire à Paris._

On le vit poursuivre sa lecture, avec des yeux agrandis et un souffle de

plus en plus oppressé... Il tendit la lettre au commissaire qui en fit

la lecture à demi-voix.

--On vous annonce que votre oncle de Montevideo est décédé et que vous

héritez de deux millions de piastres.

M. Planchet, soudain très exalté, raconta d’affilée, mais dans un ordre

un peu bousculé, son voyage à Bront, la perte à la boule, le

soporifique, le refuge dans le garage, le départ inconscient sous les

couvertures...

--C’est un conte à dormir debout, dit le commissaire en prenant à témoin

un des convives, M. Tholozène, professeur de philosophie à la Faculté de

Besançon.

Heureusement, M. Tholozène n’était pas un esprit terre à terre et

banal...

--Il y a bien des cas, dit-il, où je crois plus à l’incroyable qu’au

croyable, pour la simple raison que le croyable se fabrique plus

aisément.

M. Planchet proposa lui-même qu’on l’enfermât dans une des salles du

château, autant que possible avec quelque nourriture, car le repas des

gens de service n’avait pas encore été entamé... Pendant ce temps, il

serait loisible à ces Messieurs de faire une enquête sur ses dires. Il

demandait seulement qu’on voulût bien utiliser le télégraphe et le

téléphone.

--Je comprends que vous teniez à vérifier ce que j’avance, avant de

classer l’affaire. En attendant, permettez-moi de vous inviter dans

trois semaines à mon mariage avec Catherine... Catherine comment?

demanda-t-il à sa fiancée.

Elle était tellement troublée, remuée, reconnaissante, qu’elle ne

trouvait plus son nom de famille...

--... Frépillot, dit avec humeur Célestin...

ACHEVÉ D’IMPRIMER POUR

LES ÉDITIONS DES PORTIQUES,

LE 27 JUILLET 1928,

PAR L’IMPRIMERIE FLOCH,

A MAYENNE (FRANCE).

Décadence et grandeur · 第 3 / 3 段