Décadence
et
Grandeur
par
TRISTAN BERNARD
PARIS
LES ÉDITIONS DES PORTIQUES
144, Avenue des Champs Élysées
DU MÊME AUTEUR
Vient de paraître:
Le Voyage imprévu, _roman_ (chez Albin Michel).
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: VINGT EXEMPLAIRES SUR MADAGASCAR,
NUMÉROTÉS MADAGASCAR 1 A 20; SOIXANTE-DIX EXEMPLAIRES SUR VÉLIN PUR FIL
LAFUMA, NUMÉROTÉS VÉLIN PUR FIL 21 A 90; ET TROIS CENTS EXEMPLAIRES SUR
ALFA SATINÉ OUTHENIN-CHALANDRE, NUMÉROTÉS ALFA 91 A 390.
MADAGASCAR
Nº
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour
tous pays.
Copyright by «Éditions des Portiques» 1928.
Décadence et Grandeur
Jusqu’à présent, l’utilité des courses d’escargots n’a pas été reconnue
officiellement par les pouvoirs publics. On n’a jamais fait ressortir
l’intérêt--peut-être d’ailleurs inexistant--que nous avons à améliorer
cette race, au point de vue strict de la vitesse.
Mais ce côté utilitaire du sport est-il nécessaire à la satisfaction des
vrais sportifs? Et ne cherchent-ils pas simplement, dans la
contemplation des luttes du stade, des émotions sans cesse renouvelées?
Horace Planchet ne demandait aux courses d’escargots que de lui faire
trouver les heures moins longues dans le petit bureau que les
difficultés de la vie l’obligeaient à occuper, au troisième étage de la
banque Lenormand fils et Normand. Les rapports en souffrance qu’il était
chargé de copier n’auraient pas aussi bien rempli son temps... Et puis,
Horace, comme toutes les âmes nobles, avait le dégoût du travail payé.
Il abritait dans un tiroir quatre vigoureux escargots de Bourgogne,
d’origine absolument pure. Sur leurs coquilles, en belle écriture ronde,
l’employé de banque avait calligraphié des noms héroïques, pittoresques
ou familiers, selon le caractère apparent de l’individu. Il y avait là
Minotaure, Isaac, Bilatéral, et enfin Adolphe, le crack de l’écurie.
L’escargotodrome--que l’on excuse ce nom hybride--était constitué par
une grande feuille de papier ministre (don involontaire de la banque):
trois traits minutieusement tracés y délimitaient quatre pistes
spéciales. Horace, starter, juge au départ et à l’arrivée, commissaire
des courses, était armé d’une règle de bois léger et remettait dans le
droit chemin l’escargot fantaisiste qui s’égarait sur la piste du
voisin.
Il faut dire ce qui est et voir les choses en face: le bel essor qui,
dans ces vingt dernières années, a élevé vers le sport une partie de nos
concitoyens, a été loin d’être unanime. Il existe encore un grand nombre
d’esprits routiniers et chagrins «qui n’ont pas compris». De ce nombre
était M. Léonard Océan, fondé de pouvoir de la banque où travaillait le
jeune Horace Planchet.
Derrière la table-champ de courses de M. Planchet se trouvait une porte,
laquelle donnait accès au bureau de M. Léonard Océan: fâcheuse
disposition, qui permettait au fondé de pouvoir d’entrer en silence dans
le cabinet sportif de M. Planchet, sans que ce dernier, tout à ses
occupations passionnantes, pût s’apercevoir en temps utile de cette
déplorable intrusion.
Depuis quelques instants, M. Océan assistait en profane à la lutte
d’Adolphe et de Bilatéral. Horace, lui, était frémissant et tout anxieux
de savoir si Adolphe allait ternir par une défaite un record
ininterrompu de victoires. Aussi, M. Océan, par deux fois, et la seconde
avec une certaine vigueur, fut-il obligé de toucher l’épaule de
l’aficionado pour que celui-ci consentît à tourner la tête...
--Voulez-vous me suivre à la caisse? demanda M. Océan, avec la politesse
excessive d’un chef qui cesse tout à coup de compter un monsieur parmi
ses subordonnés.
A la caisse, on délivra à M. Planchet ses appointements du mois en
cours, plus une somme honorable et modérée, prévue dans son engagement
pour le cas de rupture.
* * * * *
Séparée d’un de ses éléments, la banque Lenormand fils et Normand, dans
son haut immeuble de pierres de taille, ne semblait pas avoir perdu un
atome de sa solidité. D’autre part, M. Horace Planchet, en s’éloignant
du quartier habituel de ses opérations, marchait d’un pas fort alerte,
l’esprit ragaillardi par le changement qui survenait dans sa vie et la
poche lestée de quatorze cents francs, dont on ne pouvait dire à la
vérité qu’ils ne devaient rien à personne, mais tout au moins qu’ils ne
régleraient pas plus de deux cent cinquante francs de créances, soit un
arriéré de pareille somme dû à la concierge-femme de ménage, chargée de
mettre en ordre la petite chambre meublée de M. Planchet.
Arrêté maintenant devant une affiche, M. Planchet en soupesait les
termes avec une certaine émotion.
Il y était question du casino de Bront-les-Eaux et d’une «Boule» qui
fonctionnait à partir du mois de mai.
Or l’on était en juin et M. Planchet, à ses fonctions d’organisateur de
courses d’escargots, joignait une autre spécialité, intéressante elle
aussi, de calculateur de systèmes pour le jeu de la boule. Son tiroir de
la banque, qu’il avait vidé après son passage à la caisse, outre les
quatre escargots de race pure et leurs feuilles de salade (le tout
remisé pour l’instant dans une poche de pantalon), avait contenu une
liasse épaisse de notes, calculs soigneusement vérifiés sur quinze mille
boules et qui avait permis d’établir un système extraordinaire, assurant
une rente de 768 (sept cent soixante-huit) francs par jour pour une
présence effective de neuf heures à la table de jeu.
Voilà pourquoi M. Océan, qui s’imaginait avoir brisé la carrière de ce
jeune homme de vingt-neuf ans, génie étiolé dans un bureau, l’avait en
réalité lancé sur le chemin du milliard.
M. Horace Planchet était, depuis l’âge de douze ans, orphelin de père et
de mère et recevait deux mille francs par an de M. Luc Planchet, son
oncle, un vieux célibataire qui possédait un grand nombre de fermes dans
l’État fort prospère de l’Uruguay. Les deux derniers billets reçus
avaient été employés, l’automne précédent, à régler quelques différences
de mines d’or et de pétrolifères.
Le versement prochain n’était attendu qu’en octobre, c’est-à-dire à une
époque où M. Planchet, enrichi par la boule, pourrait affecter ces deux
mille francs dérisoires à l’achat de quelque babiole.
Cependant le jeune Horace était arrivé sur le seuil de sa demeure. La
concierge était sur le pas de sa porte...
--Madame Jarru, je pars ce soir pour un voyage assez long. Il faudrait
faire ma valise.
--Le temps d’aller chercher mon lait et je suis à vous.
Horace monta à ses appartements, en empruntant l’ascenseur jusqu’au
sixième étage. A cette altitude, un petit escalier supplémentaire
grimpait rapidement jusqu’à un sommet plus élevé. La chambre de Planchet
n’était pas exagérément petite. Le plafond, à un moment donné,
s’inclinait avec grâce, ménageant l’ouverture d’une fenêtre qui n’était
pas tout à fait une fenêtre ni tout à fait une lucarne (Rostand aurait
fait là-dessus un joli poème). Planchet, en attendant la concierge,
jugea qu’il fallait accorder quelques instants à la méditation. Il
s’étendit sur son lit, après avoir soigneusement retiré sa plus belle
(et sa plus vilaine) jaquette, qu’il déposa sur une chaise. Puis il
ferma les yeux pour mieux rassembler et concentrer ses idées.
Il lui resterait, son voyage et les plus criardes de ses dettes payées,
environ mille francs. De cette somme, il ferait quatre parts égales...
quatre parts... de deux cent cinquante... deux cent cinquante... Il
descendait dans un hôtel simple... un peu champêtre... oui... sur le
bord de cette route... hôtel champêtre... un grand pré... verdure...
eau... Puis il glissait sur cette eau jusqu’à une ville arabe hérissée
de tours...
Mme Jarru qui entrait, après avoir frappé deux fois sans obtenir de
réponse, avait le respect du repos d’autrui, et même du repos diurne...
(quand on est la femme d’un gardien de la paix, qui a parfois un service
de nuit...). Aussi, la lettre du courrier de trois heures, qu’elle
tenait à la main, l’inséra-t-elle doucement dans une poche de la
jaquette, puis commença à préparer la valise, en envoyant de temps en
temps un coup d’œil maternel au jeune allongé et sans remarquer que de
la poche du pantalon s’évadaient, un, puis deux, puis trois escargots,
avides d’air et de lumière.
Ce n’était pas un sentiment d’économie qui avait décidé M. Planchet à
prendre un billet de troisième classe. Mais il fallait consacrer le plus
de capitaux possible à la mise en œuvre du système de boule.
D’ailleurs, quand les voitures de toute classe sont bondées, comme il
arrivait cet après-midi de samedi, on est aussi bien dans un couloir de
troisièmes que dans un couloir de premières. Les ressorts des wagons
neufs sont toujours excellents. En troisième, on a même l’avantage
d’être mieux calé, mieux protégé contre les cahots par des voyageurs
plus étroitement compressés. A cet égard, la situation de M. Planchet
était idéale: il avait à sa droite une dame dans la force de l’âge,
magnifiquement proéminente, et, à sa gauche, un homme en casquette, bien
obèse lui aussi, et qui poussait toutes les minutes le rugissement
pacifique du cracheur. Comme toutes les personnes dont le larynx est
constamment embarrassé, ce gros homme avait les yeux pleins de rêve.
Le train partait à dix-sept heures. Il devait parvenir à Bront-les-Eaux
à vingt et une heures et «ne comportait pas» de wagon-restaurant. M.
Planchet, qui adorait manger en chemin de fer, avait emporté un sandwich
à la langue et deux tablettes de chocolat. Il comptait consommer le tout
vers l’heure du dîner. Mais les dernières usines de la banlieue étaient
à peine atteintes qu’il avait déjà entamé son repas. C’était un garçon
d’appétit robuste et qui ne pouvait rester très longtemps à portée d’un
sandwich à la langue.
Les vivres une fois épuisés, il fallut bien, pour s’occuper, guetter les
kilomètres au passage, afin de chronométrer la vitesse du train, sans
montre à secondes d’ailleurs, mais en comptant les secondes par un
mouvement cadencé des dents du bas choquées doucement contre les dents
du haut. Malheureusement, beaucoup de poteaux kilométriques vous
échappent, soit qu’ils se cachent au passage, ou qu’un imbécile convoi
de marchandises vienne croiser votre train au moment qu’il ne faut pas.
Apercevoir au vol les noms des petites gares, que brûlent les express,
il vaut mieux ne pas y songer; ces petites stations se vengent d’être
dédaignées en gardant un jaloux incognito.
Vers sept heures du soir, le sandwich à la langue et le chocolat ayant
été digérés rapidement par l’effet de la position verticale, le voyageur
trouva un nouveau sujet de distraction dans les affres de la faim. Or,
comme nous l’avons dit (page 17 de l’indicateur, note 24), il n’y avait
pas de wagon-restaurant dans le train 71, et ce rapide ne s’arrêtait pas
avant Bront-les-Eaux... La Providence, heureusement, veillait: un petit
tamponnement s’était produit, un quart d’heure avant le passage du
train, dans une gare d’importance moyenne. Le fier rapide put stopper
dans cette station indigne de lui, et M. Planchet put se restaurer avec
un âcre bock et deux poudreuses brioches de la veille. Il ne goûta aucun
plaisir à cette hâtive collation, non à cause de la qualité médiocre des
victuailles, mais parce qu’il ne songeait qu’à ce funeste retard, qui le
ferait arriver à Bront-les-Eaux après la fermeture du Casino et de la
boule.
C’est ce qui se passa, en effet. Il était minuit cinq quand ils
entrèrent en gare de Bront. Une lune narquoise éclairait leur
déconvenue.
L’hôtel, repéré dans l’après-midi par Planchet sur un guide du pays, se
trouvait à huit cents mètres de la station. La plupart des porteurs
étaient allés vers un lit bien gagné. Il ne restait sur les quais que
deux octogénaires qui n’avaient pas besoin de sommeil et dont l’aide fut
d’ailleurs accaparée par des voyageurs plus diligents. Aucun omnibus, au
nom de l’hôtel du Berri n’attendait devant la gare. Planchet, une valise
à la main, s’en alla le long d’une allée bordée d’arbres. De temps en
temps, il posait sa mallette à terre, s’asseyait dessus et jouissait mal
de la pureté du soir.
On lisait bien sur la façade: Hôtel du Berri, mais toutes les fenêtres
étaient fermées, et la porte d’entrée paraissait close pour l’éternité.
Planchet sonna une demi-douzaine de fois. Il comptait jusqu’à trente et
resonnait à nouveau, décidé à sonner toute la nuit, faute d’occupations.
Aussi, fait à cette idée, fut-il très surpris et presque déçu lorsque la
porte remua, doucement entre-bâillée, et qu’il aperçut devant lui un
somnambule grisonnant qui tenait un bougeoir à la main. Planchet, de
Paris, avait fait téléphoner pour retenir une chambre. C’est ce qu’il
expliqua au somnambule, qui semblait ignorer toutes les langues
terrestres. Cependant, par une sorte de miracle, cet homme âgé le
conduisit sans hésiter au deuxième étage, par un escalier assez vaste.
M. Planchet eut le temps d’apercevoir un ascenseur qui dormait dans sa
cage.
La chambre où le jeune homme pénétra, à la suite de son guide, était de
fort belles dimensions. Le bougeoir du veilleur y remuait de grandes
ombres. Une lampe électrique s’alluma au plafond, puis sauta à la tête
du lit. L’homme de nuit avait disparu sans mot dire.
La plus stricte et la moins accueillante chambre d’hôtel ne cause aucune
impression de détresse à un homme tout près de réaliser une fortune
colossale. Planchet ne ressentait qu’une vive impatience d’être au
lendemain. Il se disait que la nuit serait interminable et qu’il ne
pourrait fermer l’œil. A peine au lit, il plongea dans un sommeil
profond.
Le casino de Bront-les-Eaux est de construction récente. Il a été édifié
par une Société parisienne, entraînée par un architecte ardent qui
aimait son métier et qui, de concert avec des entrepreneurs avides de
travail, fit sortir de terre, dans ce pays en friche, une trentaine de
villas.
Ces villas furent louées à des actionnaires de la Société thermale,
désireux d’augmenter le contingent des baigneurs, puis à des étrangers,
dont quelques-uns avaient traversé les mers sur la foi d’un article de
journal signé d’un docteur inconnu, mais dont le nom, une fois imprimé,
avait pris une autorité subite. Peu à peu, autour du noyau primitif,
s’étaient agrégés des amateurs de golf, de tennis et des jeunes filles,
qui ne s’étaient pas vouées à un célibat éternel. La venue, d’ailleurs
inopinée, d’un maharadjah avait consacré la station.
Le Casino, sous prétexte de style moderne, montrait des murs blanchis à
la chaux et sans coûteuses pâtisseries. M. Planchet, en y pénétrant, ne
se souciait en aucune mesure des ornements architecturaux. Il obtint
facilement une carte de quinze jours et courut à la boule. Il lui
semblait que chaque minute de retard était dérobée à la vie heureuse et
riche qu’il allait mener sous peu de jours.
Nous pouvons révéler maintenant en quoi consistait le système de M.
Planchet. L’inventeur ne nous en voudra pas, car, pour diverses raisons
que la suite des événements éclairera sans doute, il est peu probable
qu’il tienne à s’en réserver le monopole.
On attend la sortie de dix numéros que l’on note dans l’ordre. Puis on
pose une mise sur chacun des deux numéros le plus fréquemment sortis. On
mise d’abord un franc, puis deux francs, puis six francs, puis un louis.
Les premiers résultats furent très honorables.
M. Planchet, avant le déjeuner, avait encaissé un bénéfice de cent
dix-sept francs. Ce n’étaient pas encore les millions annoncés à
l’extérieur, mais le maximum de mise est si faible à la boule! M.
Planchet envisagea la possibilité d’engager des hommes de confiance, au
nombre de dix ou douze, et qui joueraient tous son système, selon ses
indications. Mais l’administration remarquerait peut-être ces dix ou
douze personnes jouant un jeu identique et l’on prierait sans doute M.
Planchet et sa bande d’aller opérer ailleurs. Qu’importait? M. Planchet
aurait à ce moment des fonds considérables et il irait travailler à
Monte-Carlo...
En tout cas, ces hommes de confiance ne pouvaient se trouver d’un
instant à l’autre dans cette petite localité de Bront. L’après-midi, M.
Planchet se contenterait de bénéfices minimes, comme il avait fait le
matin. Peut-être, comme il jouerait plus longtemps, arriverait-il à
ramasser un pauvre billet de mille francs. En tout cas, il ne fallait
pas considérer cet après-midi d’attente comme une séance d’affaires,
mais comme quelques heures de distraction.
Le coup de perte, qui, selon les calculs de M. Planchet, ne pouvait se
produire qu’une fois sur douze cents séances de jeu, par un de ces
méchants caprices du Destin, complètement imprévisibles, arriva
précisément ce jour-là. L’après-midi, qui pouvait rapporter mille francs
à peine, coûta à peu près cette somme, c’est-à-dire le saint-frusquin de
M. Planchet. Le billet de cinquante francs qu’il pouvait devoir à
l’hôtel, et qu’il avait mis de côté dans une petite poche, fut employé
comme la garde, à Waterloo, et subit un sort analogue.
M. Planchet avait tout de même encore cinq francs sur lui quand il
sortit du Casino; ce qui indique qu’il n’était pas le pire joueur de la
terre. Sur les bancs de la place se trouvaient une douzaine de petits
bourgeois à mine honnête: tout à fait les hommes de confiance dont il
avait été jadis question.
M. Planchet entra dans le bureau de poste comme un homme sûr de ses
décisions et rédigea une dépêche à l’adresse de M. Luc Planchet,
Montevideo. Il demandait simplement dix mille francs par mandat
télégraphique. L’affaire était sûre maintenant: le coup de perte qui
venait de se produire ne se reverrait sûrement pas avant deux mille
séances et la fortune de M. Planchet, d’ici là, serait édifiée.
Il n’y a rien de plus absurde que les tarifs télégraphiques. Il semble
bien que, plus le destinataire de la dépêche habite loin, plus l’appel
qu’on lui adresse indique un besoin urgent et doive émaner d’une
personne embarrassée dans ses finances, mettons simplement fauchée. Or,
c’est à ce moment que l’employé du guichet émet des prétentions
injustifiables, comme de réclamer deux cent vingt francs à un monsieur
qui dispose en tout et pour tout d’une thune en papier, pas trop
défraîchie d’ailleurs.
Le pont de Bront surmonte d’une centaine de pieds le lit mal rembourré
d’un pauvre petit sous-affluent rural, qui veut bien traverser la ville
parce que la géographie l’exige ainsi, mais qui aimerait autant borner à
une campagne déserte un cours sans aucune prétention.
Surtout cette rivière modeste ne tient nullement à la célébrité que lui
donnerait un journal local, si elle recevait inopinément, du haut du
pont, un monsieur dégoûté de la vie, qu’elle ne serait même pas capable
de noyer dans ses eaux indigentes, bonnes tout au plus à étancher les
blessures produites par les pierres du fond.
D’ailleurs, aucun événement de ce genre ne devait être enregistré ce
jour-là par le _Réveil de Bront-les-Eaux_. M. Planchet s’était bien
assis sur le parapet. Il avait bien introduit entre ses dents le canon
d’un browning chargé qu’il avait pris pour son voyage (et maintenant
pour le grand voyage). Mais, rebuté par le froid de l’arme,
avant-coureur du froid de la mort, il avait jeté son revolver dans la
rivière, sans réfléchir que cet objet meurtrier peut, à l’occasion,
aider un homme à vivre, si on l’échange contre quelques dollars.
M. Planchet quitta définitivement le parapet pour le trottoir. La
hauteur du pont l’impressionnait et il n’eût affronté la chute qu’après
s’être un peu brouillé l’esprit par une balle de revolver...
Au coin du quai et de la grande rue, un pharmacien exposait un carton
rouge, où se dévoilait généreusement, en lettres blanches, le nom d’un
nouveau produit: l’Écrasol. Il promettait une nuit de douze heures
pleines aux personnes nerveuses qui useraient de ses pilules. M.
Planchet pensa que c’était une affaire pour lui. Il se procura une boîte
de cette drogue qui ne coûtait que trois francs... Le temps était beau.
Il se dit qu’il dormirait très bien dans quelque pré moelleusement
capitonné des environs.
M. Planchet était tellement impatient d’oublier les casinos, les
intolérables mécomptes du calcul des probabilités, l’éloignement absurde
de l’Uruguay et le souci de la côtelette quotidienne, qu’il ouvrit la
boîte tout de suite et, au lieu de la pilule indiquée, en avala d’un
seul coup une demi-douzaine. Le sommeil ne le terrassa pas
instantanément, mais il lui sembla qu’il était «groggy», comme un boxeur
qui vient de prendre un bon coup sur le tournant de la figure. S’il eût
été de sang-froid, aurait-il eu le «culot» de pénétrer dans ce garage,
vide d’ailleurs à cette minute?
Une merveilleuse six-cylindres, carrossée en limousine, se trouvait sous
le hall en compagnie d’autos plus ordinaires. M. Planchet, qui n’était
pas regardant, alla droit à cette voiture imposante et ouvrit carrément
la portière... Il y avait dans le fond un amas de couvertures et de
fourrures. M. Planchet s’étendit sur la banquette, mit sous sa tête
fragile un petit coussin pneumatique, se recouvrit complètement avec les
riches pelisses et se laissa aller, pour un temps indéterminé, aux
bienfaits de «l’Écrasol».
Huit heures du matin. La scène se passe devant le garage. M. et Mme
Gradimbourg, les gros usiniers de Belfort, sont en train d’interroger le
ciel, qui ne leur répond rien de catégorique. Ils sont en costumes de
voyage et Mme Gradimbourg a confié au mécanicien une petite cage,
cottage de deux serins.
Ayant suffisamment contemplé la nue, M. et Mme Gradimbourg se regardent
maintenant l’un l’autre.
--Oui, dit M. Gradimbourg, la sagesse, la vraie sagesse serait d’envoyer
Célestin tout seul par la route, pendant que nous prendrions le train...
--Comme tu voudras, dit Mme Gradimbourg.
--C’est comme tu préfères, dit son mari.
Voilà bientôt quarante-cinq ans que des liens conjugaux les unissent.
Elle a toujours dit: «Comme tu voudras», et lui: «Comme tu préfères», et
ça s’est toujours d’autant mieux arrangé entre eux qu’il n’a jamais
voulu grand’chose, et qu’elle n’a jamais préféré rien.
Célestin reçoit des instructions précises: il mettra la cage d’oiseaux
dans la limousine et prendra tout de suite la route pour couvrir les
quatre cent cinquante kilomètres qui le séparent de la Prunière, la
magnifique propriété habitée par M. et Mme Gradimbourg aux environs de
Belfort.
Célestin n’est pas de bonne humeur. Est-ce un ennui pour lui de voyager
sans ses patrons, à qui ne le rive aucun lien de sympathie? La vérité
est que Célestin, de parti pris, est toujours mécontent de ce qu’on lui
propose. C’est un esprit indépendant qui n’aime pas à voir modifier par
autrui les étapes de sa destinée.
Il ouvre la portière de la voiture, dépose sans précaution la cage
d’oiseaux sur le tas de couvertures, sans même remarquer que ce tas est
plus élevé qu’à l’ordinaire. Puis il va régler les frais du garage,
distribue à droite et à gauche quelques regards de civilité hostile,
s’installe au volant et part, démarrant du siège.
Notons cependant qu’après avoir refermé la portière, il a donné un tour
de clé, de sorte que Planchet, endormi, commence à vivre, pour un temps
qu’il faut espérer moins long, l’existence du fameux Latude.
... Célestin est parti à bonne allure. Filer en quatrième endort un peu,
sans la supprimer, cette mauvaise humeur où il se complaît
hargneusement. Il marche tant qu’il peut, n’ayant plus, pour le freiner,
la voix apeurée de madame qui trouve toujours le train trop rapide.
Ce chauffeur n’est ni un gourmand, ni un buveur. On dirait que, dans sa
haine générale du genre humain, il évite de s’excepter lui-même, et
qu’il refuse avec rage de s’accorder de petites douceurs. C’est donc
simplement parce que la douzième heure du jour coïncide avec son passage
devant une auberge rustique que Célestin arrête sa vingt-quatre chevaux
au bord de la route... Il met pied à terre et se dirige vers la
nourriture.
A ce moment, M. Planchet dormait depuis seize heures d’horloge, et
c’était pour «l’Écrasol», même pris à la dose inusitée et très exagérée
de six pilules, un admirable testimonial d’efficacité.
Célestin était donc installé à une table, à l’intérieur de l’auberge,
quand, dans l’auto, le tas de couvertures se souleva, la cage d’oiseaux
glissa à terre et une tête hagarde apparut, telle Anadyomène, au-dessus
des flots agités.
M. Planchet se trouvait, sans instrument pour faire le point, dans une
région complètement inconnue. S’il avait été capable d’associer à ce
moment deux idées, il se fût demandé pourquoi il était dans une si belle
voiture et se fût peut-être imaginé une minute que, grâce à son système
de la boule, il avait ramené assez d’argent pour se rendre acquéreur de
cette 24 HP.
Mais M. Planchet ne pensait à rien. Il était là comme un épagneul tombé
d’un avion et n’éprouvait que l’impression d’une soif considérable,
prête à s’étancher à tout prix.
Le génie de l’instinct lui fit aviser un brin de paille qui sortait
d’une bourriche. Ce brin de paille constituait un excellent chalumeau
et, comme la cage comportait un petit réservoir d’eau, M. Planchet se
désaltéra légèrement, aux dépens des canaris. A la première gorgée, il
s’aperçut que cette eau était loin d’être pure et borna là son
indiscrétion. D’autant, pensait-il, qu’il trouverait bien dans le pays
quelque frais ruisseau. C’est pour commencer cette recherche qu’il se
disposa à quitter la voiture...
Or, tandis que M. Planchet faisait des efforts infructueux pour ouvrir
la portière, M. Célestin ayant déjeuné, sortait de l’auberge... Et voilà
pourquoi M. Planchet, toujours occupé à essayer d’ouvrir la porte, vit
devant lui, pour la seconde fois depuis vingt-quatre heures, la petite
gueule sombre d’un browning.
Ce browning-là, aux mains d’un autre, paraissait infiniment plus
dangereux que le sien. Heureusement, M. Planchet connaissait ce
demi-mouvement de gymnastique suédoise qui consiste à lever les bras le
plus haut possible et qui est excellent, dans certaines circonstances
tragiques, pour conserver sa vie et sa santé.
On croirait volontiers que des gens réputés «pas commodes», du type du
chauffeur Célestin, vont se montrer particulièrement terribles quand un
grave incident vient leur en fournir l’occasion. Célestin trouvait dans
sa voiture un individu mystérieux, qu’il avait tout lieu de prendre pour
un malfaiteur. C’était pour lui, semblait-il, un bon prétexte pour
assouvir sa continuelle rancune contre son prochain. Eh bien! il en fut
tout autrement. Au contraire, le rogue Célestin se montra satisfait de
voir le genre humain lui donner raison en s’avérant franchement
criminel, et il fut sans doute reconnaissant à Planchet de lui fournir
une bonne justification de sa farouche misanthropie.
Sans bouger, sans baisser le canon de son arme, il héla d’une voix forte
et grave le patron de l’auberge, qui s’avança sans empressement, suivi à
peu de distance d’une jeune fille plus intrépide et plus curieuse, qui
dépassa bientôt son père et vint coller son nez à cette vitre même
derrière laquelle M. Planchet semblait lever les bras au ciel à
perpétuité.
--Vous approchez tout de même pas trop de ce malandrin, dit Célestin à
la jeune fille, que la vue de M. Planchet n’arrivait pas à terroriser...
Toi, l’andouille, dit presque jovialement le mécano à l’aubergiste, va
me quérir une bonne corde à fourrage. Nous allons ficeler ce gaillard-là
pour qu’il reste un peu tranquille.
Pendant que l’aubergiste exécutait ses ordres, Célestin ouvrait la
portière et, le revolver toujours braqué, procédait à un premier
interrogatoire.
--Dis-moi d’abord comment qu’t’es entré là-dedans?
--Je n’en sais rien, dit Planchet, rattrapant ses esprits avec peine,
comme on tâche de mettre la main sur des poussins égaillés... Je suis
entré dans le garage, là-bas... dans un pays qui s’appelle... qui
s’appelle... Bront-les-Eaux.
--Je comprends que je le connais, dit avec autorité le magistrat
enquêteur... Ah! je vois ça, je vois ça! Tu t’es insinué dans ma
voiture, et comme ça, en pleine route, par derrière, tu m’aurais fait
mon affaire... Pour cette fois, j’ai le regret de te dire que c’est
manqué...
Cependant l’aubergiste était revenu avec une longue corde.
Sous l’œil amusé d’abord, puis un peu apitoyé de la jeune fille, le
voyageur de l’auto passa bientôt à l’état de colis ficelé pour
l’exportation. Ensuite, Célestin continuant à diriger la manœuvre, le
prisonnier de guerre fut transporté dans une grange. Faute de paille
humide, on l’étendit sur de la paille fraîche. D’ailleurs, d’après la
loi française, et quel que fût le poids des charges qui l’accablaient,
il n’était encore qu’un simple prévenu.
On aurait bien emmené M. Planchet en auto à la ville voisine pour
l’offrir aux autorités locales. Mais--soit hasard étrange, soit
maléfice--deux pneus se trouvèrent crevés en même temps, et Célestin
n’avait qu’une roue de rechange (tout simplement parce que son patron
lui demandait constamment d’en avoir deux). Le chauffeur partit donc à
pied avec l’aubergiste. Planchet resta dans sa grange, sous la garde de
Catherine, en faction en dehors devant la lucarne et qui, armée d’une
faux, semblait la fille du père Temps lui-même.
Le prisonnier n’avait pas encore ses idées bien en ordre. Il ne savait
pas au juste ce qu’il y avait de réel dans tous ces événements.
L’apparition, à la lucarne, d’une fraîche et pas du tout méchante petite
figure ronde prit place comme un épisode agréable dans cette succession
de songes. Pendant quelques instants, le malfaiteur et sa gardienne
s’examinèrent en silence.
--Je ne suis pas un criminel, dit Planchet au bout d’un instant.
Pourquoi disait-il cela, qui ne répondait à aucune phrase exprimée? Il
se trouva qu’il avait bien rencontré la pensée de la vierge à la faux.
Bien qu’elle n’eût rien répondu à cette protestation, Planchet ne douta
pas qu’elle fût tout à fait d’accord, à ce point qu’elle jugea même
inutile, en répondant, d’affirmer sa foi dans l’innocence du prévenu.
Les êtres simples, souvent, voient juste et rapide, et la complication
d’un Sherlock Holmes est souvent en défaut devant des problèmes que
résout en un instant l’instinct lumineux d’une petite campagnarde.
Donc, l’instruction de l’affaire Planchet, faite en un clin d’œil par
Catherine, aboutit à un non-lieu. Il fallut à peine une demi-minute à
cette improvisatrice pour concevoir un plan d’évasion et pour passer
sans mot dire à l’exécution de son projet... Elle se rangea le long du
mur, de façon à introduire la pointe de sa faux dans la lucarne. Puis,
toujours tenant le bout du manche, elle s’éloigna de la muraille de
façon à faire passer le coude métallique entre deux barreaux. Il ne
restait plus ensuite qu’à s’avancer en droite ligne contre la lucarne,
pendant que la faux entrait carrément dans la grange.
--Voilà, dit Catherine. Il s’agit de ne pas perdre de temps. La
gendarmerie est à deux lieues d’ici. Laissez-moi passer le bout de la
faux entre la corde et votre dos. Vous allez m’aider un peu, en remuant,
parce que, de la lucarne, c’est pas trop aisé à scier la corde. Sans
compter qu’il va falloir la couper en deux endroits, d’après la façon
qu’il vous a ficelé.
Cette corde était plutôt neuve, et la faux ne coupait pas admirablement
(on la sortait un peu de sa spécialité). Il fallut un bon quart d’heure
pour déficeler M. Planchet. Une fois le travail fini, Catherine ne
songea pas à se reposer, bien qu’elle eût trimé dur...
--Sous le foin, près du coffre, il y a une clef de rechange... Vous
l’avez trouvée? Montrez? Oui, c’est ça. Ouvrez la porte maintenant.
Catherine avait déjà fait le tour du bâtiment quand Planchet ouvrit la
porte. Il vit la jeune fille sur le seuil, inondée de lumière, allégorie
de la Liberté.
--Maintenant il faut partir.
Mais depuis que M. Planchet était redevenu un homme libre, toutes sortes
de raisonnements civilisés s’étaient réinstallés dans sa tête mondaine.
--Il faut que je parte? Très bien. Et que va-t-on vous dire à vous qui
m’avez laissé échapper?
--Ils me diront ben c’qui voudront.
Ce n’était pas une réponse. En tout cas, elle n’était pas suffisante
pour le généreux M. Planchet, dont la bonne nature ne pouvait être
qu’attendrie par l’acte de dévouement qu’il avait vu s’accomplir en son
honneur.
--Si c’est comme ça, dit-il, je ne m’en vais pas...
Elle le regarda, un peu surprise.
--Ou alors, comme je ne veux pas qu’ils vous fassent des ennuis, vous
allez partir avec moi!
--Oh! fit-elle...
Elle ajouta à voix basse:
--C’est quéque chose... c’est quéque chose...
--Faut se décider, dit M. Planchet.
--Qu’est-ce que va dire le père de ne plus me voir ici!
--Et si les gendarmes vous emmènent? D’abord, ils ne vous emmèneront
pas. C’est moi qu’ils emmèneront, car, si vous ne voulez pas me suivre,
je resterai là à vous attendre.
--Alors faut s’en aller, dit-elle.
Elle monta dans sa chambre, ouvrit des tiroirs, fit un paquet. Même à la
campagne, une jeune fille bien innocente ne s’en va pas de chez elle
sans emporter quelques petites choses avec soi.
Une fois descendue, un cabas à la main:
--On ne suivra pas bêtement la grand’route, dit-elle. On prendra le
sentier jusqu’à la rivière, et ensuite le bord de l’eau.
C’était la première fois que Catherine se sauvait de chez elle. Mais on
aurait cru qu’elle n’avait fait que ça de toute sa vie. M. Planchet ne
s’étonna que plus tard qu’elle eût abandonné avec si peu de difficultés
le domicile paternel. Plus tard aussi, quand il connut mieux le
tempérament primesautier de Catherine, et le peu d’agrément de la
société de l’aubergiste, il s’expliqua mieux la fugue de la petite
campagnarde. Il apprit aussi, par la suite, que Catherine avait perdu sa
mère étant toute jeune... Pour le moment, ils ne se racontaient pas
encore leurs histoires de famille. Il faut bien garder quelque chose
pour les longues soirées d’hiver.
La rivière, qui n’était pas poursuivie par les gendarmes, s’en allait en
peinarde dans la campagne, avec des détours. Elle savait qu’elle
arriverait fatalement à son confluent... Au fond, c’était plus adroit
pour les fugitifs de l’accompagner dans sa promenade paresseuse, au lieu
de suivre une ligne à peu près droite où les criminels, et les gendarmes
derrière eux, ont des tendances à se précipiter. D’autre part, la rive
était bien couverte. A trente pas, on ne voyait pas si elle était
déserte ou fréquentée.
Ils marchèrent ainsi pendant une bonne demi-lieue, Catherine parfaite
d’insouciance, et M. Horace Planchet gagné, lui aussi, par cet air de
souveraine sécurité. Ils aperçurent, à un coude de la rivière, un grand
pont suspendu.
--Ça, dit Catherine, la route qui passe sur le pont, c’est une autre
grand’route.
Un petit sentier, un peu avant le pont, lâchait espièglement la berge et
s’en allait rejoindre le grand chemin, en grimpant en oblique sur le
talus herbu. Ils firent comme lui. Arrivés au pont, ils virent un arbre
qui les attendait depuis quelque temps déjà. Ils s’assirent à l’ombre
complaisante qu’il étendait autour de son pied.
--C’est le moment de manger, dit posément Catherine.
... Manger quoi? se demandait Planchet.
Mais, de son cabas, elle sortait tranquillement une demi-miche de pain
bis et un fromage, enveloppé dans des feuilles.
«Comme elle me complète bien! pensait Horace Planchet. A moi, le génie
des grandes affaires. A elle, le sens pratique pour les petites
nécessités de la vie.»
La fête n’était pas encore finie. On vit sortir du cabas un aimable
litre, rempli d’un vin blanc du pays, très facile à boire.
Comme leur repas était terminé, ils virent arriver tout à point un
magnifique «poids lourd», un camion chargé de sacs de farine. Le gros
garçon qui le conduisait s’était arrêté tout près d’eux pour vérifier
son moteur.
Il regarda les voyageurs, qui reprenaient leur route à pied. Un au moins
des éléments du couple lui sembla sympathique.
--Par où c’est que vous allez? demanda-t-il à Catherine.
--Par là, dit nettement la fille de l’aubergiste, en indiquant la
direction que le camion allait suivre.
--Moi, dit le gros garçon, je vais jusqu’aux entrepôts, le grand
bâtiment qui se trouve à la Patte-d’Oie, un peu avant Belfort. Ça fait
toujours douze kilomètres en moins pour vos petites jambes. Vous
descendrez avant la maison, parce que, vous savez, ce n’est pas mon
service d’emmener des voyageurs, même _gratis pro Deo_. J’aimerais pas
que le secrétaire il vienne me faire une observation.
Ils prirent tous place sur le large siège, et le camion reprit sa
marche. Il ne s’en allait pas à une allure de circuit, et il n’était pas
question de battre des records. Mais il avançait tout de même. On venait
à bout de tous les piétons, et l’on dépassa même un curé à bicyclette,
plus très jeune il est vrai.
La conversation du conducteur n’était pas précisément un feu roulant.
Ils manquaient tous trois de relations communes, sur qui on aurait pu
clabauder. Les grandes questions de politique extérieure, toujours
pendantes, ne comptaient pas sur eux pour être résolues.
--La route est bonne, finit par dire le conducteur. Ils l’ont refaite
l’automne dernier. Mais, avec ce qui passe ici de voitures de charge, et
les pluies et l’hiver en supplément, la saison prochaine on recommencera
à cahoter. Sans compter que les usines d’autos du pays, ça envoie ici
des châssis en essais. Les gaillards qui sont au volant se débinent
comme de vrais sauvages, pour faire rendre tant que ça peut à la
bagnole. Les cailloux sautent en l’air quand ils passent. Je me demande
si c’est fameux pour l’entretien.
En somme, il en avait assez dit, et ces considérations dont il régalait
ses auditeurs, jointes à ce trimbalage à l’œil, tout cela suffisait
amplement à attester sa sociabilité.
De la Patte-d’Oie à la ville, où se rendaient Planchet et Catherine,
comme ils seraient allés autre part, il y avait encore une heure de
marche. Depuis pas mal de temps, leur déjeuner était bien descendu...
Or, le cabas d’osier ne contenait plus que du linge, une paire de
bottines, un peigne et une brosse, objets d’une faible comestibilité. La
bouteille, complètement à sec, aurait pu être promenée à la main, sans
crainte de procès-verbal, en pleine rue de New-York, Chicago, ou de
telle autre ville de l’Amérique dry.
O surprise! Une vache, une vraie vache, là-bas, à l’ombre, derrière ce
buisson! Un bout de corde attache la bête à une racine. La personne qui
accompagne dans le monde cette notabilité bovine s’est éloignée on ne
sait où...
Traire les vaches, c’est du rayon de Catherine, et ça ne regarde pas la
direction des grandes affaires (chef de service: M. Horace Planchet). Le
litre en main, agenouillée auprès de la généreuse ruminante, Catherine
voit avec satisfaction le blanc niveau s’élever dans la bouteille.
Ce lait est une pure merveille. Ils se passent la bouteille et boivent à
la régalade, chacun sa gorgée: distribution équitable et polie, sans
sacrifice de part ni d’autre.
Cependant, cet excellent lait une fois bu, M. Planchet s’avise qu’il
faudrait le payer. Il a encore sur lui deux francs.
Mais où est la caisse? Le vacher ou la vachère restent invisibles... M.
Planchet pourrait déposer à terre, à côté de la bête passive, sa pièce
de quarante sous. Hélas! c’est toute sa fortune... D’autre part, il ne
s’est jamais, au cours d’une existence parfois difficile, rendu coupable
du délit de grivèlerie... Bien sûr, il doit à l’hôtel de Bront-les-Eaux
une quarantaine de francs... Mais, tôt ou tard, il trouvera moyen de
régler cette petite dette, que divers cas de force majeure l’ont empêché
d’acquitter.
--Il faut tout de même payer ce lait, répète-t-il, à l’étonnement de
Catherine...
En fouillant à nouveau dans son gousset, il sent un petit morceau de
papier roulé... C’est un timbre... Un timbre-poste de vingt-cinq
centimes... Sans hésiter, il le colle sur le flanc de la vache. Puis il
s’éloigne, la conscience tranquille, suivi de Catherine qui n’en revient
pas...
C’est à compter de ce moment que la jeune campagnarde commence à le
regarder avec respect, comme un individu d’une autre condition, un
monsieur peut-être, enfin un être pourvu de scrupules de luxe...
Mais cette déférence muette de Catherine n’augmente en aucune façon la
situation matérielle de M. Planchet. Quand ils font leur entrée dans
Belfort, le patrimoine dudit Horace ne s’est pas accru d’un centime. Par
exemple, l’appétit de ces deux jeunes gens ne s’atténue pas... Le jeton
de deux francs est entamé pour acheter du pain et du fromage, qu’ils
vont manger sur un banc d’une promenade publique, réfectoire sans
tralala, qui menace, sauf variation subite de la fortune, de devenir
également leur chambre à coucher.
M. Planchet, même dans la belle saison, n’avait jamais aimé dormir sur
un banc. Il proposa donc à Catherine la combinaison de camping qui lui
avait déjà réussi une fois et qui lui avait valu indirectement
l’avantage de faire la connaissance de la jeune fille. Il s’agissait de
trouver dans Belfort un garage bien achalandé... Bien achalandé? Pour
les touristes du genre de M. Planchet, les garages bien achalandés ont
ce désavantage d’être troublés par des allées et venues qui empêchent la
clientèle non payante de profiter de l’hospitalité des limousines... Ils
passèrent discrètement devant trois garages, mais chaque fois ils eurent
l’ennui d’y voir des intrus en train qui de laver des voitures, qui de
remonter des pneus, qui de se livrer à d’oiseuses conversations qu’ils
auraient bien pu continuer chez le bistro voisin. De garage en garage,
le hasard de leurs recherches les amena sur la place de la station.
Planchet, qui avait son idée, entraîna sa compagne vers les salles
d’attente. Mais, dans cette gare vigilante, un employé, inflexible
d’apparence, se tenait sur le seuil et ne laissait entrer dans les
salles que les voyageurs munis de billets.
Si les salles d’attente étaient bien défendues, il n’en était pas de
même de la consigne des bagages, où M. Planchet avait jeté un regard
explorant. Il vit contre le mur un tas de sacs qui lui parurent
moelleux. Le tas semblait décroître en se rapprochant du mur. Il y avait
un endroit sans doute où l’on pouvait se glisser entre le mur et le
sommet du tas: ce dernier formerait ainsi une sorte de parapet qui vous
masquait à la vue (M. Planchet avait une petite expérience de la guerre
de tranchée). Le comptoir, qui fermait la consigne, offrait pour le
moment une brèche, grâce au relèvement passager de la porte horizontale.
Le préposé, en disparaissant momentanément, avait négligé d’abaisser ce
couvercle de trappe. Vraiment, s’il n’y avait pas de préposés
négligents, la terre serait inhabitable. M. Planchet avait encore sur
lui sa boîte de pilules soporifiques; il en offrit une à Catherine qui
n’en avait jamais usé. Mais il lui fit comprendre que c’était une drogue
très précieuse quand on avait une nuit à passer dans une consigne des
bagages.
Hélas! les sacs, si moelleux d’apparence, étaient des sacs de pommes de
terre, et si efficace qu’il fût d’ordinaire, «l’Écrasol» pouvait
difficilement lutter contre de telles conditions d’inconfort. Il opéra
beaucoup plus sur Catherine. M. Planchet--cela valait peut-être mieux
ainsi--s’éveilla au petit jour, secoua sa compagne... Et tous deux
quittèrent leur gîte sans troubler le sommeil profond du préposé.
La gare et ses abords étaient heureusement déserts. Mais, de l’autre
côté de la place, un établissement sans faste, déjà ouvert, offrait des
cafés à vingt centimes et des petits pains à trois sous. Il semblait que
le patron eût pris la mesure des disponibilités budgétaires de M.
Planchet. Les quatorze sous y passèrent tout entiers. Cependant le café,
bien que de qualité ordinaire, avait fortement ragaillardi nos
voyageurs.
Certes, la situation de ce couple eût pu être plus favorable. Mais
Catherine avait maintenant confiance dans Planchet et Planchet dans
Catherine. Et puis, ils étaient contents d’être ensemble, et cette
satisfaction n’était pas moins grande du fait qu’elle ne s’était pas
formulée.
Ils s’en allaient à travers la ville comme deux touristes qui n’ont rien
à faire et qui sont libérés de tout souci, au moins jusqu’à l’heure du
déjeuner. Il était évident qu’à partir de midi, et peut-être avant, de
nouveaux problèmes allaient surgir dans leur estomac. Pour le moment, il
n’était encore question de rien.
Le temps est vraiment un élément sans mesure fixe. Trois jours de répit,
trois heures même, c’est une éternité pour les gens habitués à la mâle
vie d’expédients, tandis que le bon rentier, passif héritier de ses
ancêtres, voit avec terreur arriver, à dix ans devant lui, la minute où
sa situation peut être modifiée par une baisse possible des cours.
L’enseigne: Bureau de placement, aperçue au tournant d’une rue, ne
provoqua chez M. Planchet aucun sursaut de surprise. Et cependant il
était sûr que c’était pour eux le salut. Mais il estimait parfois que la
Providence était à son service et ne s’étonnait pas que, bien stylée,
elle se trouvât là à point nommé pour le tirer d’affaire.
La patronne du bureau semblait appartenir, par son âge et ses
proportions, à l’époque reculée des mammouths. Elle avait dû être
installée, bien avant sa complète croissance, entre ce mur et cette
table échancrée, et sans doute elle s’était développée sur place, comme
ces poires qui poussent et grandissent dans des bouteilles où elles
n’auraient jamais pu entrer autrement, étant donné leurs dimensions et
l’étroitesse du goulot.
A l’entrée des nouveaux venus, la dame souleva péniblement la moins
lourde de ses paupières. Un grondement d’asthme se fit entendre en elle,
comme en un volcan en demi-activité. Puis il sortit de ses lèvres une
petite voix inattendue, alerte et toute jeune... Qu’est-ce que cette
petite voix faisait donc dans ce corps-là?
--Vous ne me croirez pas? Mais, à l’instant même,--il n’y a pas dix
minutes,--on me demande pour la même maison deux personnes. Un monsieur,
en arrivant de voyage, a flanqué à la porte une miss et un valet: il les
avait trouvés saouls perdus, vous imaginez-vous? Et, à huit heures du
matin, le monsieur a fait un tour dans sa cave et a constaté que ses
casiers étaient bien dégarnis. Il s’est rendu compte--ce n’était pas
sorcier--où avaient passé ses bouteilles. Dare-dare, il m’a lancé un
coup de téléphone... Pensez-vous que vous ferez l’affaire?
--Est-ce que ces personnes ne préfèreraient pas une femme de chambre et
un précepteur? allait dire le jeune Planchet. Mais il retint sa langue,
pour ne pas «louper» la combinaison. Catherine, qui commençait à
entrevoir ce que l’on attendait d’elle, tourna vers son compagnon un œil
affolé; mais M. Planchet la regarda avec une telle autorité qu’il la
ramena à une soumission aveugle. La nouvelle règle de conduite de M.
Planchet--au moins depuis vingt-quatre heures--c’est qu’il ne faut pas
discuter avec le Destin et le prendre carrément au mot, quand il est en
humeur de vous proposer quelque chose.
Il se demandait, d’autre part,--car la vie continuait à
l’instruire--comment allait se régler une autre question importante:
celle des certificats... Mieux valait prendre les devants...
--Je dois vous prévenir tout de suite, dit-il à la mandataire du Destin,
que nous n’avons pas de certificats...
--Oh! oh! pas de certificats?
--Voici pourquoi... Mademoiselle, ici présente, a toujours vécu dans sa
famille... à travailler ses examens... C’est la première fois qu’elle se
place...
--Ça n’en vaut peut-être que mieux, dit l’énorme dame... Elle n’a pas eu
le temps de prendre de mauvaises habitudes. Mais, pour le valet de
chambre, le manque de certificats, c’est plus embêtant...
M. Planchet ne songea pas un instant à indiquer, comme source de
renseignements, la maison Lenormand fils et Normand, où l’on n’aurait
guère pu célébrer que sa compétence en organisation de courses
d’escargots. Mais il avait pris la forte résolution de mentir, et c’est
étonnant, une fois le petit apprentissage achevé, quelles ressources
cela peut donner dans la vie...