Etait-ce un sadique, un aberré passionnel ou un professionnel du
meurtre, un vulgaire va-nu-pieds des bas quartiers de Londres opérant à
raison de vingt sterlings, cinq cents francs, l'utérus pour le compte
d'un Américain excentrique, macabre collectionneur de pièces anatomiques
d'un nouveau genre qui faisaient de son sicaire comme l'anonyme Don Juan
de la prostitution et de l'assassinat? Toujours est-il que le sinistre
éventreur de Whitechapel, habile à combiner ses coups, échappa aux
poursuites de la police anglaise. Un jour, l'horrible découverte d'un
corps de femme assassinée et mutilée, trouvée près de la Tamise, entre
le Parlement et l'endroit appelé _Embankment_, porta à sept le nombre
des victimes du nocturne assassin de prostituées! «_A douze, je
m'arrêterai_», avait écrit je ne sais quel sinistre mauvais plaisant sur
la muraille de l'endroit même où avait été trouvé le cadavre d'Annie
Chapmann, la quatrième égorgée!... Sept. Encore cinq et le chiffre
serait atteint; et ce chiffre plus de doute que l'assassin ne
l'atteigne.
Le plus terrible de l'histoire est que depuis près d'un siècle
l'apparition du même criminel, on dirait, devient périodique en
Angleterre. Fantastique et invisible comme un personnage d'Edgar Poë, le
terrifiant exécuteur des filles est pis qu'inconnu, insoupçonné: la
police de Londres n'a aucune donnée sur lui, après quelques soupçons
égarés sur le personnage quasi légendaire du _Tablier de cuir_, un vieux
ouvrier forgeron, elle en est aujourd'hui à émettre l'idée que
l'éventreur pourrait bien être un homme comme il faut, un gentleman!
Gentleman, certes, puisqu'il ne prend même pas aux misérables créatures
les quelques bijoux faux et la menue monnaie qu'un hasard peut mettre
sur elles, les pitoyables prostituées; gentleman, puisque le meurtre
n'est même pas accompagné de viol et s'accomplit au contraire avec une
exactitude et une précision admirables: la fille est attirée dans un
cul-de-sac, au fond d'une cour ou d'une ruelle, l'artère carotide est
tranchée, l'assassinée renversée, retroussée et l'ablation de l'utérus
est faite et voilà notre homme parti... à la recherche d'un autre organe
féminin. C'est d'une simplicité effrayante et sinistre: cette fille a le
bas-ventre ouvert et les entrailles nouées autour du cou; à celle-là le
ventre est intact, l'assassin n'a pas eu le temps de procéder à son
opération ordinaire; il court ailleurs, car trois quarts d'heure après,
à dix minutes de marche de là, un constable faisant sa ronde se heurte à
un nouveau cadavre. L'artère carotide est naturellement tranchée, les
intestins, coulant le long de l'abdomen ouvert, sont rejetés sur la
poitrine; cette fois la victime a de plus le nez coupé et une oreille
abattue, qu'on retrouve sur son épaule. C'est toujours l'aventure de
Jack l'Eventreur où il fallut tant de ces découvertes pour que l'on
commençât à examiner et à étudier la lettre, écrite à l'encre rouge
adressée à la _Central News Agency_, le jour même du résultat de
l'enquête, et qu'on avait d'abord prise pour une mystification.
«A ma première besogne je couperai les oreilles de la dame et les
enverrai à la police pour rigoler un peu. N'en feriez-vous pas autant?
«Gardez cette lettre, jusqu'à ce que je travaille encore un peu, alors
donnez-là. Mon couteau est si bon et si bien effilé!
«La première occasion, je ne la manquerai pas. Bonne chance.
«Votre dévoué,
«JACK L'EVENTREUR.»
«_P. S._--Ne vous formalisez pas si je ne vous donne que mon nom
d'affaire (_sic_), pour que la note lugubrement gaie de _fun_
britannique ne manque pas dans cet ignoble cauchemar.»
Or, cette fois, l'assassinée de Mitre Square n'avait plus d'oreilles; en
revanche, il est vrai que l'opération de l'utérus n'avait pu être
achevée, Jack l'Eventreur s'était arrêté trop longtemps aux bagatelles
de la porte; au bruit des pas du policeman il avait dû abandonner sa
besogne. Deux fois déjà, un homme convenablement vêtu fut remarqué.
La première fois, lors de l'assassinat d'Annie Chapmann, accompli dans
l'aube d'une claire matinée de septembre, dans une des cours les plus
populeuses de Whitechapel: devant le cadavre mutilé et tout chaud étendu
à sa porte, une voisine se rappela avoir remarqué, quelques minutes
avant, un homme convenablement vêtu, quittant tranquillement la cour par
l'allée de sortie avec un petit paquet, sous le bras: l'utérus d'Annie
Chapmann enveloppé dans un journal!
Lors de la découverte du corps d'Annie Talran, trouvée étendue, entre
une et deux heures du matin, les jupes retroussées, mais le ventre
intact, dans une des ruelles du même quartier, contre la porte d'un
misérable club de juifs socialistes, des voisins reconnurent la femme
pour l'avoir vue vers minuit marchant en compagnie d'un monsieur bien
mis, portant un paquet de journaux sous le bras.
Ce paquet de journaux est assez exploité! Le gentleman au paquet de
journaux, voilà le signalement du nocturne éventreur!
Et les misérables victimes, quel est leur signalement? O misère de la
prostitution, et de la prostitution de Londres, la plus sinistre des
prostitutions! entre trente et quarante ans, lamentablement vêtues avec
des bottes d'homme aux pieds, et exerçant toutes la même horrible
profession: Mary Ann Smith, Annie Talran, Mary Ann Nicholls, Annie
Chapmann, filles de mauvaise vie de la plus abjecte catégorie,
malheureuses créatures en loques, comme il en pullule dans les quartiers
de Londres, réduites par leur misère et leur laideur à exercer leur
métier dans la nuit et les recoins obscurs. C'est au fond des cours, à
l'angle des ruelles, sous des soubassements de maisons en construction,
au bord de la Tamise, dans des chantiers abandonnés, qu'on retrouve
éventrée et palpitante leur pitoyable chair à plaisir, de chair à luxure
au rabais pour matelots devenue chair à torture pour dilettante de
l'assassinat.
Car c'est à elles, à elles seules qu'il en veut, l'effrayant et
périodique anonyme de Whitechapel.
«Mon affaire est de suriner les p..., est-il écrit à l'encre rouge dans
la fameuse lettre de Jack, et je ne cesserai de les éventrer que lorsque
je serai bouclé!»
«Aussi la terreur s'est-elle accrue dans tous les quartiers de la
capitale, nous écrivait naguère Hector France, le si curieux auteur des
_Nuits de Londres_, elle est surtout visible à Whitechapel. Les grandes
artères, il est vrai, n'ont rien perdu de leur aspect ordinaire,
bruyant, affairé, tumultueux, mais la nuit, les rues et les ruelles
avoisinantes sont désertes. Chacun se barricade chez soi dans la crainte
du mystérieux éventreur. Cette panique est quelque peu risible, mais
l'aspect est lamentable des infortunées créatures qui, de onze heures du
soir à une heure du matin, comptent sur le passant attardé et alcoolisé
pour gagner le déjeuner du lendemain ou payer leur triste gîte. N'osant
s'isoler ni s'aventurer dans les passages sombres pour leur chasse
nocturne, elles se groupent en tas pressés, au coin des carrefours
vides, des allées désertes, sous l'arche d'une voûte, contre la grille
d'un temple, et hâves, loqueteuses, sordides, effarées, frissonnantes de
faim et de froid sous le vent de la nuit et la pluie d'automne, elles se
communiquent à voix basse leur commune détresse et leur indicible
terreur.»
Oh! ce lamentable et boueux troupeau de Cythère grelottant, les dents
serrées, dans l'humide et le noir des rues de Whitechapel, cette morne
armée des prostituées attendant, résignées, ou la mort par la faim ou la
mort par le couteau! ces angoisses de femmes qui se savent guettées,
attendues, épiées, par Jack l'Eventreur, quelle horrible vision! et des
gens osent encore vous soutenir que le vice ne porte pas avec lui son
châtiment!
Et quel doit-il être, le châtiment ou le vice du sinistre rôdeur
nocturne de Whitechapel? à quelles tortures morales, à quelles hantises
effroyables de crime et de remords ne doit-il pas être en proie pour en
être arrivé à cette sauvagerie carnassière, à cette atroce soif du sang!
Car, pour moi, le sinistre maniaque qui hante les bouges de Londres dans
l'espoir d'éventrer et de mutiler une misérable et loqueteuse créature,
est un vicieux, un homme à terribles troubles cérébraux, un de ces
aberrés passionnels, énigme de la médecine moderne et effroi des
moralistes, dont, triste vérité à dire à nos voisins d'Outre-Manche,
l'Angleterre a le malheureux apanage.
La cruauté aiguë des races blondes, et en particulier des races
anglo-saxonnes, n'est un mystère pour personne: il court sous le manteau
de la cheminée des clubs de Londres et des grands cercles parisiens
certaines histoires et anecdotes princières et ducales auxquelles il ne
manque juste dans cet ordre d'idées que le piment rouge de la goutte de
sang. Quand M. de Goncourt, dans son roman de la _Fausta_, a voulu
esquisser le portrait d'un sadique, d'un homme aux amours... aux
appétits déréglés, maladifs, il a fait son sadique Anglais et a tracé la
silhouette de l'honorable George Selwyn, du fameux honorable George
Selwyn, dans lequel les gens bien intentionnés voulurent reconnaître un
des premiers poètes contemporains des Trois-Royaumes.
J'ai raconté jadis certaine villégiature anglaise entre un groom et une
guenon qui illuminait d'une singulière clarté ces moeurs et ces appétits
extraordinaires, chose très ordinaire chez nos pudiques voisins
d'Albion: l'horrible dans toute cette mystérieuse affaire de
Whitechapel, c'est qu'elle est justement très anglaise par son horrible
même.
Nous avons eu, certes, en France, et Dumolard, l'assassin des bonnes, et
Papavoine, l'égorgeur d'enfants. Mais Dumolard n'était en somme qu'un
bandit vulgaire, doublé d'un plus vulgaire assassin; son but était le
gain, le vol; il s'adressait à la fille en condition, à la domestique,
parce qu'il pouvait mieux exploiter sa crédulité et mener à bien sa
sanglante et commerciale affaire. Papavoine, lui, rentrait dans la
famille de l'éventreur de Londres; l'enfance attirait, tentait, égarait,
armait ses mains meurtrières; l'anonyme égorgeur de Whitechapel a comme
la haine de la femme, de la femme galante, de la fille et de son sexe,
horrible gagne-pain dont il dépouille le cadavre; voleur de ventres et
de sensations charnelles, qu'il emporte pêle-mêle saignants dans un
morceau de journal, où il essuie la rouge humidité de ses mains.
L'obscurantisme du moyen âge a eu son Papavoine, Gilles de Rais, que le
clergé envoya au bûcher; j'y cherche en vain le Jack l'Eventreur de nos
chastes voisins. Caligula, Néron, Tibère, Héliogabale sont des affolés,
des enivrés de puissance, des efféminés glissés du faste à la cruauté.
Cruels, ils ont la fantaisie
Du meurtre et de l'écrasement,
La puissance et la frénésie
Dont le crime est l'apaisement.
Quant au loup-garou de Whitechapel, le haineux et l'enragé étripeur de
gouges, je ne sais pourquoi je me figure que son pays de maniaque et
d'aberré est Sodome.